I. — ETHNOGRAPHIE
Les Algériens. — D'après le recensement de 1906, la population de l'Algérie est de 5.232.000 individus, dont 4786000 pour l'Algérie proprement dite, et 44-6000 pour le Sahara algérien ou les Territoires du Sud.
La densité de l'Algérie septentrionale est ainsi de 24 habitants par kilomètre carré ; celle du Sahara, de 0,2.
La population algérienne appartient généralement à la race blanche, mais de familles assez variées ; elle se compose de deux éléments bien distincts : les indigènes, au nombre de 4500000, et les Européens, au nombre de 730000, dont les deux tiers sont des Français, d'origine ou par naturalisation.
Les indigènes comprennent : les Berbères, famille ethnographique spéciale; les Arabes et les Juifs, de la famille sémite; les Turcs, de famille scythique; les Nègres, de race noire.
Les Berbères, ou Kabyles, plus exactement Kébaïls, «les confédérés, j> au nombre d'environ 2500000, sont les premiers habitants du pays, refoulés par la conquête arabe dans les montagnes du Dahra, du Sahel, delà Kabylie, de l'Ouarsénis et de l'Aurès. On comprend parmi eux les Zibanais, les Mzabites et les Touareg, qui habitent le désert.
Les Arabes (4 830000), venus de l'Asie, comprennent les Maures ou Arabes sédentaires, dans le Tell et dans les villes, et les Bédouins, ou Arabes nomades, dont les principales tribus sont les Djafra, les Flittas, les Kachem, dans la province d'Oran ; les Oulad-sidi-ech-Cheikh, les Chambaa, dans le Sahara oranais; les Oulad-Naïd, dans le Sahara algérien; lesOulad- Hebla, les Nememcha, dans la province de Gonstantine.
Les Juifs indigènes, au nombre de 65 000, s'occupent du négoce et habitent les villes. Ils sont naturalisés français depuis 4870.
Les Turcs, anciens dominateurs, sont peu nombreux, et l'on nomme
Koulouglis (20000) leurs descendants nés de femmes arabes. En outre, 30000 Marocains ou Tunisiens.
Les Nègres (10000) se trouvent dans les villes comme domestiques, et dans les oasis sahariennes comme esclaves plus ou moins affranchis par la loi de 1848.
Parmi les Européens, nous avons dit que les deux tiers sont Français, soit 460000; les étrangers sont des Espagnols, pour un sixième, soit 120000; des Italiens, 35 000; des Anglo -Maltais, 16000; des Allemands et autres, 15000. — Les Européens, surtout les Français, habitent principalement les villes et remplissent les postes administratifs. Les Espagnols sont surtout nombreux dans la province d'Oran, les Italiens dans celles d'Alger et de Gonstantine. — Il faut ajouter l'armée et diverses autres catégories comptées à part, soit environ 75 000 Européens et indigènes.
Religions. — Au point de vue de la religion, les Européens appartiennent presque tous au culte catholique.
Les indigènes sont des mahométans du rite d'El-Maléki, secte des Sunnites, dont le chef est le sultan de Gonstantinople. Leurs prêtres se nomment marabouts, et l'on donne le nom de santons à leurs moines, ainsi qu'aux chapelles renfermant leurs tombeaux.
Langues. — Le français est la langue officielle, mais il n'exclut pas l'usage des langues étrangères et indigènes : l'arabe est la plus répandue.
Telle est, d'une manière concise, la situation ethnographique de notre France africaine. Tels sont les éléments de ce peuple qui déjà forme « la nation algérienne », où l'élément français et catholique domine, non par le nombre, mais par le caractère, par la position sociale, par l'influence, et dont la prépondérance s'établira probablement dans l'avenir sur toute l'Afrique septentrionale et occidentale.
Nous donnerons ci- après quelques extraits d'auteurs qui permettront de se faire une idée plus complète des mœurs et usages de ce monde africain.
Les travailleurs en Algérie. — « V Arabe est irrigateur, moissonneur, berger surtout. Le Berbère du sud , le Kabyle du nord et le Marocain, leur cousin, sont de vigoureux manœuvres, terrassiers, maçons, défricheurs, piocheurs, moissonneurs, portefaix. Le Nègre est bon à tout; c'est un des meilleurs ouvriers d'Afrique; il est portefaix, vidangeur, blanchisseur de maisons, domestique. Le Maure et le Juif répugnent au travail de la terre, mais ils se livrent aux petites industries des villes; et les Juifs sont en outre colporteurs, marchands, interprètes, liens de toutes les classes et de toutes les contrées; les Biskris (gens de Biskra) sont portefaix, porteurs d'eau et de charbon, commissionnaires.
« Parmi les Européens, les aptitudes sont encore plus diverses et plus étendues. UEspagnol, le Maltais, \e Mahonnais sont excellents pionniers, c'est-à-dire défricheurs, piocheurs, jardiniers, planteurs de tabac. Les
Espagnols viennent principalement de Manon et de l'Andalousie. Les Mahonnaises, coiffées gracieusement d'un foulard, sont bien connues à Alger, où elles sont domestiques ou nourrices. Les Mahonnais s'adonnent à la culture maraîchère. Le Maltais, parlant l'arabe et baragouinant l'anglais, l'italien et le français, réussit presque toujours dans ses entreprises. Sobre, économe, intelligent, il s'est fait pêcheur, batelier, chevrier, marchand de bestiaux, boucher, cafetier, portefaix surtout. Quelques Maltais ont gagné, à Alger, une grande fortune dans la vente des bestiaux ou dans la boucherie. Le Maltais est très rarement cultivateur; il n'habite guère que les villes. Le Génois est particulièrement jardinier.
L'Italien est surtout tailleur de pierres, maçon, briquetier, charpentier, menuisier. Les femmes italiennes et espagnoles fournissent un appoint considérable à la domesticité.
Le Suisse est éleveur de bétail, préparateur de fromages. L'Allemand, le Belge, se prêtent à tous les travaux sans spécialité marquée; mais l'Allemand est généralement cultivateur.
Le Français fait de même tous les métiers, et gouverne tout ce monde comme piqueur, conducteur, contremaître, chef. i> (Encyclopédie de Moll.)
Le jargon sabir. — « Sur les quais des ports, dans les rues des villes, sur les marchés, sur les routes, aux travaux des champs, se rencontrent des Kabyles descendus de leurs montagnes sans balbutier un mot de français, des Arabes dédaigneux d'apprendre la langue du vainqueur, des Français, des Européens qui ne savent ni l'arabe ni le témachek. Les places du marché surtout sont de vrais Babel où l'on essaye de s'entendre au moyen du sabir ? jargon singulier, discours bref, heurté, gesticulatif, rudimentaire.
« Il se compose de quelques noms, de quelques verbes, de peu d'adjectifs : noms et adjectifs sans déclinaison, verbes sans temps ni mode. Par l'absence de formes , par le néant de la grammaire , c'est un parler « nègre » que ce patois fait de mots arabes, italiens, catalans, espagnols, français : ceux-ci de plus en plus nombreux à mesure que s'étend la langue de France. Andar (aller), vinir (venir), tenir (avoir), mirar (voir, regarder),
Biskri portefaix.
trabadjar (travailler), tchapar (voler), toucar (toucher, prendre), bono (bon, bien, utile), carouti (trompeur, carottier), meskine (pauvre), maboul (fou), mercanti (bourgeois), chendât (soldat), casa (maison), carrossa (voiture), cabessa (tète), matrac (bâton), babor (bateau à vapeur), birou (bureau), carta (lettre, écrit, papier), douro (argent), sordi (sou), mouquère (J'emme), mouchatcho (enfant), yaouled (jeune homme), de l'interpellation arabe : « Ya, ouled ! Hé! garçon ! », macache (non), bezzef (beaucoup), bibri (à peu près), bitire (peut-être), balek (prends garde), kif kif (comme), sami-sami (ensemble), didou (hé! ohé! un tel), c'est notre c dis donc! », et surtout fantasia, le mot universel qui s'applique au plaisir, à la passion, a tous les mouvements expansifs de l'âme, à tout ce qui est agréable, bon, supérieur, étrange... , ces termes et une vingtaine d'autres reviennent à chaque instant dans les phrases du sabir. En attendant le triomphe du français, ce charabia misérable unit l'indigène au colon ; mais le lien principal entre eux et nous, c'est l'appât des <r douros» qu'on gagne chez les chrétiens. » (0. Reclus.)
Les juifs en Algérie. — « On les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme l'araignée guette la mouche. Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un billet qu'il signera. L'homme sentie danger, hésite, ne veut pas ; mais le besoin le tiraille : cent sous représentent pour lui tant de jouissances ! Il cède enfin, prend la pièce d'argent et signe le papier graisseux. Au bout de six mois il devra dix francs, 20 francs au bout d'un an, 100 francs au bout de trois ans. Alors le juif fait vendre sa terre, s'il en a une, ou si non, son chameau, son cheval, son bourricot, tout ce qu'il possède enfin.
« Le juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabes, en effet, qui n'aient une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre; il préfère renouveler un billet pour 400 à 200 %> il se croit toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale pour modifier cette déplorable situation. » (Guy de Maupassant, Au soleil.)
t Les juifs algériens ont été naturalisés en bloc, par décret; ils ne l'avaient certes pas mérité, occupés qu'ils étaient de banque, de commerce, de courtage, de colportage et d'usure; nul d'entre eux ne tient la charrue, n'arrose les jardins et ne taille les vignes; il y a très peu d'hommes de métiers parmi ces arrière- petits-fils du supplanteur d'Ésaù. Aucun n'avait péri dans nos rangs sous les boulets du Nord , comme ces Berbères, ces Arabes, ces nègres qui furent parmi les héros de Reichshoffen ; et s'ils n'ont point défendu l'Algérie contre nous, de 1830 à 1871, ils ne la défendront pas non plus contre nos ennemis. * (O. Reclus.)
C'est le 24 octobre 1870, pendant les horreurs de la guerre en France, que le gouvernement de la Défense nationale, composé en partie de juifs, se hâta d'émanciper les israélites algériens par le décret suivant :
« Les israélites indigènes des départements de l'Algérie sont déclarés € citoyens français. Toute disposition législative, tout sénatus- consulte, « décret, règlement ou ordonnance contraire, sont abolis.
« Fait à Tours, le 24 octobre 1870.
« A. Crémieux, L. Gambetta.
Glais-Bizoin, L. Fourichon. »
Ce décret, œuvre du juif Crémieux, excita en Algérie une unanime indignation, ainsi que le témoigna l'enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense nationale. <r Pour moi, dit l'amiral de Gueydon, le décret d'assimilation a été la cause déterminante de l'insurrection de 1871 ; les musulmans en ont été extrêmement froissés. »
Le Berbère et l'Arabe. — « Les Berbères doivent ce nom aux Romains, qui les appelèrent Barbares, mot qui signifiait alors étrangers, hétéroglottes ; nous les nommons souvent Kabyles y d'un terme arabe qui veut dire les tribus. Rameau vigoureux du tronc de l'humanité, ces hommes durs, ces maîtres immémoriaux de l'Atlas, ces vieux Numides, compatriotes de Jugurtha, de Massinissa, de Syphax, l'histoire les a toujours vus fixés dans l'Afrique mineure. Et encore aujourd'hui c'est la race la plus nombreuse de l'Atlantide et du désert. On les retrouve dans toute l'Afrique du nord, de la Méditerranée au Niger, du Sénégal au Nil.
« On a voulu creuser un abîme entre les Berbères et les Arabes.
« Une chose les distingue avant tout : le séjour. Le Berbère, habitant la montagne, a les vertus du montagnard ; l'Arabe est l'homme de la plaine, avec ce que le pays bas, plat, chaud, clément, donne de qualités et de vices. Par cette différence de séjour le Berbère est l'Auvergnat, le Limousin, le Savoisien de l'Afrique; l'Arabe en est le gentilhomme qui se ruine.
« Pendant que le Berbère pioche la montagne, Y Arabe de la plaine et du désert méprise le travail des champs. « Où entre la charrue entre la honte. » Sous la tente, dans les gourbis, huttes misérables, il aime à rêver, tandis que sa femme et son bourricot versent leur sang en sueurs sous les cruels soleils. C'est l'ami des hyperboles, des contes bleus entre la cigarette et la tasse de café noir, l'ami des chansons nasillardes célébrant les belles guerres, l'ami de la chasse, l'ami des combats, l'ami surtout du soleil et de l'ombre selon l'heure et la fantaisie. Nomade par instinct, ce peuple l'est aussi par l'indivision de la propriété dans un grand nombre de tribus; sans droits sur le sol qu'ils cultivent par octroi temporaire, les Arabes l'égratignent à peine. Vaincus, ils se courbent : « C'est, disent-ils, « la volonté de Dieu. » Ils disent aussi : « Baise la main que tu ne peux « couper, d
« Le Berbère, lui, travaille bravement, et partout et toujours. Ni rêveur, ni poète, c'est un homme de labour, de métiers, un épargneur,
un avare. Sa race emplit les cités et les champs du Tell : métayers et moissonneurs, colporteurs, ouvriers, ces émigrants gagnent peu; mais de privation en privation ils font fortune au milieu des Roumis (Romains, Européens), si c'est battre monnaie qu'acquérir le prix d'un champ, d'une vache; alors ils reviennent pour la plupart au village natal, où la propriété est fortement constituée et qu'administrent des djemaa ou municipalités élues au suffrage de tous, communes orageuses que divisent des sofs ou partis éternellement en lutte. Plus assimilables que les Arabes, ils n'ont pas comme eux de vastes champs déserts où nous puissions semer des colons : chez eux pas un pouce de sol ne se perd, et plusieurs de leurs âpres montagnes ont, à surface égale, plus d'habitants que nos collines. » (0. Reclus, France et colonies.)
Race conquérante, les Arabes sont plus nomades que sédentaires. L'Arabe de grande tente, ou Bédouin, mène la vie pastorale et guerrière des premiers patriarches. Un ensemble de tentes forme un douar , plusieurs douars obéissent à un cheikh, enfin la tribu est commandée par un caïd : c'est une société aristocratique fortement hiérarchisée. Les Arabes sédentaires se construisent des maisons en pisé au toit plat, dont la réunion forme xmksar ou village. L'Arabe est brave, hospitalier, mais très fourbe. Agriculteur médiocre, il exerce, par contre, tous les métiers, et cela avec des instruments rudimentaires ; mais avec du temps et de la patience il produit des œuvres aussi élégantes que solides : broderies , tissus , tapis, cuirs, poteries, armes et meubles incrustés, cuivres ciselés.
Les Berbères de l'Algérie sont tous sédentaires. Refoulés par la conquête arabe dans les montagnes de Kabylie, de l'Aurès et autres, ils s'y sont toujours maintenus, soit contre les Arabes, soit contre les Turcs; c'est seulement en 4857 que le maréchal Randon parvint à les soumettre. Aussi bien les villages kabyles sont perchés au sommet des monts, avec maisons disposées souvent militairement, celles du dehors formant une enceinte crénelée, dont la mosquée est le dernier réduit. Ces maisons, avec leurs toits en tuiles rouges, sont très pittoresques de loin; mais leur intérieur est d'une saleté repoussante, ainsi que les rues. Les Arabes et les Berbères portent le même costume : un vêtement de dessous, la gandoura, qui laisse à nu les jambes et les bras, et un vêtement de dessus, le burnous de laine, dans lequel ils se drapent. Les uns et les autres sont d'une grande sobriété.
Les Djemaa en Kabylie. — « Les idées de liberté et de justice, égales pour tous, ont, à une époque reculée, provoqué chez les Kabyles l'institution des djemaa, assemblées plénières où les intérêts et les droits de chacun étaient publiquement discutés et reconnus. Les Kabyles jouissaient alors de l'expression la plus complète du régime municipal. La commune était tout; aucune autorité supérieure n'était là pour restreindre ses pouvoirs. Chaque village constituait une commune érigée par sa djemaa.
Depuis la réglementation française, la djemaa est à la fois un conseil municipal et une cour de justice : elle se compose d'un amin, président; d'un oukil, contrôleur des comptes de gestion; d'un certain nombre de dhouman, à la fois conseillers de l'amin et officiers de police, et tfoukal, simples assesseurs consultatifs. Ces membres sont nommés à l'élection et à la majorité des suffrages de tous les habitants de la fraction. Les séances de ce conseil de village sont publiques ; tous les Kabyles présents peuvent prendre la parole et développer leur avis sur la question discutée.
c La djemaa est là avec sa justice expéditive. Connaissant parfaitement les inculpés, leurs antécédents, leur moralité, la djemaa se trompe rarement sur leur degré de culpabilité, sur le mobile de leurs actes. » (Aug. Cherbonneau, Revue de Géographie.)