‹ La France coloniale illustrâeeChapitre 21 sur 79 · I. — NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

I. — NOTICE HISTORIQUE

Nous ne pourrions mieux résumer l'histoire ancienne de la Tunisie qu'en empruntant les lignes ci-après, dues à l'illustre cardinal Lavigerie, primat d'Afrique, archevêque d'Alger et de Carthage, dont l'Église et l'humanité eurent à déplorer la mort en 1892, et dont l'action politique a le plus aidé pour donner ce pays à la France.

« Le petit royaume de Tunis, dit le savant prélat, appartenait, dès l'origine, à l'ensemble des contrées de l'Afrique du Nord connues sous la dénomination générale de Libye. C'est le nom que leur donnent nos Livres saints, et après eux Hérodote, le père de l'histoire profane. Ces Libyens ou Laabim étaient, d'après la Genèse, les descendants de Cham. — Une race préhistorique a laissé des traces de son passage en Tunisie dans les monuments mégalithiques qui se retrouvent, du reste, en grand nombre dans toutes les régions qui s'étendent depuis la Cyrénaïque jusqu'au détroit de Gibraltar.

a D'après les traditions locales recueillies par Salluste, des armées confuses de Perses et de Mèdes se jetèrent plus tard sur le pays, après avoir traversé le nord de l'Arabie et celui de l'Egypte, où les habitants ne leur permirent pas de s'établir.

« D'autres peuplades, chassées de la Palestine et de la Syrie, suivirent la même route qui fut, pendant des siècles, celle des grandes migrations de l'Asie occidentale, et se mêlèrent aux premiers vainqueurs. Enfin, chose très peu remarquée et qui explique néanmoins quelques faits des temps postérieurs et même de l'époque contemporaine, des troupes nombreuses d'Israélites vinrent, toujours en suivant la même voie, à l'époque des désastres de la Judée, habiter un certain nombre des points de l'Afrique, où elles formaient des tribus séparées. Elles ont en partie subsisté jusqu'à nos jours. La ville de Tunis compte en ce moment 4-0000 juifs indigènes. Il s'en trouve, assure-t-on, plus de 400000 dans la Tunisie, où leur influence s'accroît chaque jour, comme en Algérie, par la puissance de l'or.

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<r Pendant que l'intérieur se trouvait ainsi occupé par les tribus, les unes sédentaires, les autres nomades, selon leurs diverses origines, le littoral devenait le siège de comptoirs puissants, formés par Tyr et les villes maritimes de ces mêmes régions de l'Asie d'où étaient venues autrefois des populations de l'intérieur. Gela explique comment les nombreux comptoirs phéniciens de la Tunisie : Leptis, Abrotonum, Meninx, Cercinna, Thème, Thapsus, Adruraète, Aspis, Neapolis, Nepheris, Tunis,

Utique et enfin le plus célèbre de tous, Garthage, ont si facilement trouvé à établir autour d'eux leurs relations commerciales et à se créer des alliés.

« L'histoire politique de Cartilage est bien connue. Nos lecteurs savent qu'elle s'assujettit, par son commerce et ses alliances, toutes les côtes et la plus grande partie de la Tunisie actuelle. Inutile de rappeler comment cette république, qui dominait par son admirable situation maritime le reste de l'Afrique et les îles de la Méditerranée, excita la jalousie et les craintes de Rome, comment celle-ci livra à sa rivale le duel gigantesque où elle faillit périr, et qui se termina par les victoires de Scipion et la ruine de la patrie d'Annibal. Je remarquerai seulement que ce travail des siècles avait un but providentiel , et que l'Afrique du Nord se trouva ainsi réunie au monde romain au moment précis où celui-ci allait recevoir l'Évangile et le répandre par les envoyés de Pierre et ses successeurs.

« Tertullien montre, dans les écrits substantiels et forts où il flagelle les erreurs et les vices de son temps, que l'état des croyances et celui des mœurs étaient, à Garthage, comme la résultante des éléments divers que chacune des invasions successives dont j'ai parlé avait portés avec elle. Il y constate tout d'abord l'idée de Dieu, qu'il a, le premier, appelé éloquemment le cri d'une âme naturellement chrétienne. On la retrouve jusque dans les monuments mégalithiques des plus anciens habitants de nos contrées.

<r Tyr porta naturellement et maintint à Garthage ses superstitions et

Carte de la Tunisie.

ses dieux. C'étaient ceux-là mêmes dont il est parlé, sous des noms divers, dans les saints Livres, à propos des Phéniciens : Baal ou Moloch, Astarté ou Tanith. Mais rien de cruel comme le culte rendu à ces divinités. On immolait à Moloch, et peut-être aussi à Tanith, des victimes humaines et surtout des enfants.

<r Rome, après sa conquête, apporta tous ses dieux avec leurs infamies, qui firent revivre celles de Baal et d'Astarté sous les noms de Saturne et de Venus. Telle était la situation religieuse de la région de Garthage au Ier siècle de notre ère.

a Une tradition, conservée par de graves écrivains des premiers siècles, veut que saint Pierre lui-même soit venu visiter l'Afrique et y porter les prémices de la foi. Les ménologues grecs y font venir la Samaritaine, en compagnie de son fils Joseph; ils auraient habité Garthage, y prêchant le Christ. Dès le milieu du second siècle, il se tint dans cette ville un concile où se trouvaient réunis jusqu'à soixante-dix évêques. »

Mar Lavigerie passe ici en revue l'histoire de l'établissement du christianisme à travers les persécutions des empereurs romains d'abord, puis des Vandales ariens (ve siècle) et des Arabes musulmans (vne siècle). Ensuite il fait à ce propos une énumération des lieux et des faits historiques qui intéressent non seulement la religion, mais qui sont, pour ainsi dire, les antécédents de l'occupation française de cette partie de l'Afrique. C'est pourquoi nous la reproduisons, tout en abrégeant les détails :

« Sur la hauteur de Byrsa, où étaient le palais du proconsul, son prétoire, les prisons publiques, quels souvenirs touchants et incomparables ! C'est là qu'avant la fin du second siècle, furent enfermés et comparurent ces martyrs scillitains qui, les premiers, firent entendre à leurs juges sur la terre d'Afrique le langage de la liberté des âmes. C'est là encore que saint Cyprien comparut une première fois au même tribunal, et fit entendre ces belles paroles : « Je suis chrétien et évêque; je ne connais point « d'autre Dieu que le seul vrai Dieu qui a créé le ciel, la terre et la <r mer, et tout ce qu'ils renferment. i> C'est là que Perpétue et Félicité furent enfermées avec leurs compagnons, se montrant au-dessus des faiblesses de la nature.

<r Mais je ne parle que de Carthage, alors qu'un si grand nombre d'autres églises réclameraient leur place dans ce tableau.

a II faut savoir, et ce chiffre montre l'immensité de l'œuvre de réparation qui nous est confiée, qu'il n'y avait pas moins de trois cent cinquante-trois évêchés, dont les noms sont encore connus, dans la seule Tunisie actuelle.

« Hippone-Zaryte, la Bizerte actuelle, a sa sainte Restitute, dont la légende ressemble à celle de plusieurs saints d'Afrique. U tique et sa masse blanche, Massa Candida : cette masse de trois cents martyrs dont les corps furent plongés dans la chaux vive. Tunis, avec sa sainte Olive,

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la vierge palermitaine, ravie de force à sa patrie et martyrisée sous les tyrans qui ne purent ébranler sa foi. Badrumète, la Sousse actuelle, d'où sortirent saint Mavilus, saint Vérule, saint Victorien, avec vingt-deux autres

Tunisienne et son enfant.

martyrs et, les plus illustres de tous, saint Boniface et sainte TVcîe. Raspe et Vile de Cercina, où saint Fulgens, accablé d'années et de fatigues, voulut se retirer dans la solitude, pour se préparer au dernier combat, ce combat où il ne demandait à Dieu que deux choses : c la patience en ce monde durant les souffrances de son agonie et la miséricorde dans l'autre, d Gafsa, patrie des six martyrs Boniface, Rogatus, Libérât,' Rusti-

eus, Septimus et Maxime. Sicca, le Kef actuel, patrie d'Arnobe, où, par Tordre d'Hunéric, fut réunie la troupe généreuse des 4966 martyrs, qui furent chassés dans les déserts au milieu des nomades, dans des conditions de cruauté d'une part, d'héroïsme de l'autre, qui ne sauraient être assez célébrées.

« Enfin, dans des temps plus rapprochés de nous, comment oublier deux figures chères au monde , plus chères encore- à la France , saint Louis et saint Vincent de Paul : le premier sanctifiant par sa mort les ruines de Carthage, en 1270; le second illustrant par sa captivité et le miracle de sa charité la ville musulmane de Tunis? Saint Louis adressant à Dieu cette parole : « Qui me donnera de voir la foi chrétienne prêchée à Tunis ! » Saint Vincent de Paul convertissant un renégat et le ramenant en France avec lui comme un trophée. » (Gard. Lavigerie, Annales de la Propagation de la foi.)

Saint Vincent de Paul à Tunis. — Voici comment saint Vincent de Paul lui-même, dans une lettre à M. de Commet, avocat au présidial d'Acqs (Dax), raconte sa prise par les corsaires et sa captivité à Tunis.

« Étant, dit-il, sur le point de partir de Marseille par terre, je fus persuadé par un gentilhomme avec qui j'étais logé de m'embarquer avec lui jusqu'à Narbonne. Le vent nous fut aussi favorable qu'il fallait pour nous rendre ce jour à Narbonne (qui était faire cinquante lieues), si Dieu n'eût permis que trois brigantins turcs qui côtoyaient le golfe de Lyon, pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait une foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent donné la chasse et attaqués si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres. Les premiers éclats de leur rage furent de hacher notre pilote en mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce fait, ils nous enchaînèrent après nous avoir grossièrement pansés, et poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours, ils prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans aveu du Grand Turc, où, étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient là, pour rendre libre le commerce aux Français. Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies, un hoqueton de lin avec une bonnette, et nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la

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ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait manger et qui non, et pour montrer que nos plaies n'étaient point mortelles. Ce fait, ils nous ramenèrent à la place où les marchands nous vinrent visiter, tout de même que "Ton fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour

Quartier général français à la Manouba, près Tunis.

voir nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d'un chacun, et mille autres sortes de brutalités.

« Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer, el depuis, par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, à ce qu'il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophie.

«... Mon occupation était de tenir le feu à dix ou douze fourneaux; en quoi, Dieu merci, je n'avais plus de peine que de plaisir. Il m'aimait fort et se plaisait de me discourir de l'alchimie et puis de sa foi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m'attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais, et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré... j>

En effet, ce vieillard étant mort, son neveu vendit le saint captif à un renégat, qu'il convertit et avec lequel, sur un petit esquif, il se rendit à Aiguesmortes.

La captivité de saint Vincent de Paul avait duré ainsi près de deux ans, du 26 juillet 4605 au 28 juin 4607. Afin d'honorer une pareille» mémoire, M9r Lavigerie a choisi cet apôtre par excellence de la charité pour en faire le patron de la cathédrale provisoire qu'il a fondée à Tunis, et celui de cette ville elle-même où, pauvre esclave, cet humble enfant des Landes avait jadis porté des fers, et où les chrétiens l'invoquent maintenant comme leur céleste protecteur.

A présent, voyons la suite des événements jusqu'à la conquête française.

Après les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Byzantins, la Tunisie tombe au pouvoir des Arabes, et Okba établit sa capitale à Kairouan (670). Plusieurs dynasties musulmanes se succèdent, et toutes font la guerre aux chrétiens. En 4270, saint Louis vient attaquer Tunis, devenue la capitale du royaume ; il campe sur les ruines de Garthage et y meurt de la peste; mais ce qui nous paraît pour lors un désastre est plutôt le premier germe de l'influence française dans le pays, car les Arabes euxmêmes ont toujours eu notre saint roi en vénération, tellement que lors de l'érection de sa statue sur le plateau de Byrsa, en 4844, les indigènes ont voulu la traîner eux-mêmes jusqu'au sommet de la colline.

En 4390, Charles Vï, avec l'aide des Génois, fait contre Tunis une expédition qui échoue. En 4535, Charles -Quint s'en empare; mais bientôt Barberousse la reprend et la soumet, ainsi qu'Alger, aux Turcs, les derniers possesseurs avant nous: c'est en 4574; nous obtenons du bey Mohammed un traité connu sous le nom de Capitulation, en vertu duquel les sujets chrétiens peuvent recourir à la protection des consuls français. En 4770, Louis XV fait punir certains actes de piraterie par le bombardement de Bizerte, Porto -Farina et Monastir. En 4846, le bey Mahmoud abolit l'esclavage des chrétiens et, en 4871, la Porte ottomane accorde l'émancipation au bey de Tunis, lequel toutefois doit recevoir l'investiture du sultan et frapper monnaie en son nom. Deux ans après, le bey Mohammed- Sadok signe un traité qui met la Tunisie sous le protectorat anglais; c'en était fait de notre influence dans ce pays, sans le désistement de l'Angleterre, pendant que l'affaire des Kroumirs nous donnait occasion de nous en emparer.

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En effet, en 1881, par suite de quelques faits de maraudage des Kroumirs qui infestaient la frontière algérienne, des démêlés s'engagèrent entre la France et le bey. Celui-ci ne voulant ou ne pouvant réprimer les méfaits imputés à ses sujets, une expédition française, sous les ordres du général Forgemol, pénètre dans le pays kroumir, puis se porte sur Tunis, dont le bey, après en avoir appelé en vain aux grandes puissances, doit signer le traité du Bardo, qui met son pays sous le protectorat de la France (12 mai). Toutefois les Arabes des tribus du sud se soulevèrent pour leur indépendance, et il fallut les bombardements de Sousse, de Sfax, la prise de Kairouan et de Gafsa pour les soumettre. L'Europe, y compris l'Angleterre elle-même, accepta les faits accomplis ; la Turquie et l'Italie seules protestèrent, mais vainement.

Par le traité du Bardo, la France garantit au bey de Tunis l'intégrité de son territoire et de son droit de souverain. Le bey s'engage à n'avoir de relations avec les autres puissances que par l'intermédiaire diplomatique de la République française. En 1890, il décrète finalement l'abolition de l'esclavage des nègres en Tunisie.

En 1895, le marquis de Mores entreprend une expédition destinée. à relier commercialement la Tunisie avec le Soudan et le lac Tchad; mais il est assassiné avec ses compagnons par son escorte de Chambaas ou Touareg.

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