III.— GÉOGRAPHIE PHYSIQUE ET ÉCONOMIQUE
Comme son nom l'indique, la colonie du Haut-Sénégal et Niger
comprend, du moins en partie, le bassin supérieur du Sénégal et le bassin moyen du Niger. Avec le territoire militaire du Niger, que nous y rattacherons, elle s'étend à l'est jusqu'au lac Tchad, empiète au nord sur le Sahara et confine au sud aux colonies guinéo-soudaniennes; ce qui donne des étendues respectivement égales à une fois et demie ou à quatre fois celle de la France.
Orographie. — Le relief du sol accuse un immense plateau de 300 à 500 mètres d'altitude, plus élevé et accidenté au sud et à l'ouest, s'abais-
sant en général vers le nord et Test, où il se confond plus ou moins avec les plaines sahariennes. Dans l'état des renseignements actuels, on admet que dans Test de la « Boucle », formée par le versant intérieur du Niger, des plissements verticaux courent du sud vers le centre; là, ils se rattachent peut-être à l'ondulation sensiblement dirigée de l'est à l'ouest, entre Say et Bandiagara, ondulation qui dépasse parfois 800 mètres d'altitude, comme dans le Hombori. Au sud de cette longue arête, on signale l'important massif du Mina, à peine élevé de 1000 mètres, mais d'une étendue de 20000 kilomètres carrés. Au sud du Mossi, plateau de 900 mètres, se trouve un sommet d'élévation double. Quant à la partie septentrionale de la Boucle, ce sont des plaines sablonneuses, plus sahariennes que soudaniennes, comme celles qui s'étendent au nord et à l'est du Niger jusqu'au Tchad. Mais, au nord de ce dernier, il en est tout autrement dans l'Air et surtout le Tibesti, plateaux montueux dominés respectivement par des altitudes de 1500 mètres au Timgué et de 2 700 mètres au Toussidé, dans le nœud du Tarso. « La ligne de confusion des deux systèmes, l'un saharien, l'autre soudanien, semble indiquer, dit le capitaine Ballière, la limite où s'arrêtait à une époque relativement récente la grande mer intérieure, dont les mines de sel gemme et les huîtres du Niger sont des témoins irrécusables. »
Hydrographie. — Le Niger, « fleuve des Noirs, » est l'artère maîtresse du Soudan ou de la Nigritie, « pays des Noirs. » Il semble être le troisième fleuve africain par sa longueur et le second par le volume de ses eaux. Excepté sa partie inférieure, qui est anglaise, plus des trois quarts de son cours, avec le bassin correspondant, appartiennent au Soudan français. Dans son développement de 4000 kilomètres, il décrit une immense courbe nord-est sud-est pour aboutir au golfe de Guinée, dont il semblait d'abord vouloir s'éloigner pour toujours; aussi n'y a-t-il entre sa source et son embouchure qu'une distance à vol d'oiseau de 1 800 kilomètres.
Le Niger naît par 800 mètres d'altitude au mont Tembicoundo, près du mont Daro, sur les frontières du Sierra-Leone et du Libéria. Appelé Djoliba, « Grande Eau, * dans tout son cours supérieur, il baigne, non loin des sources du Sénégal, le bourg d'avenir de Kouroussa, où commence la petite batellerie et où aboutit le chemin de fer de Konakry; puis il se rend à Siguiri, poste important en amont duquel confluent le Milo, rivière de Kankan, et le Tinkisso, venu du Fouta-Djalon : tout ce haut bassin nigérien fait partie de la Guinée française. A Kangabara, arrive du sud le Sankarani; puis le fleuve atteint Bammako, chef-lieu de la colonie : c'est là qu'il se trouve relié par voie ferrée au Sénégal navigable. Toutefois, c'est seulement à Koulikoro que le Niger devient praticable à la grande batellerie. Il arrose ensuite Nyamina, Ségou-Sikoro , Sansanding et, dans le Macina, Diafarabé, à l'origine de l'immense cuvette qui s'étend jusqu'aux approches de Tombouctou. Alors il forme de grandes îles appelées c borgou », du
nom indigène de l'herbe particulière et abondante qui recouvre les rives du moyen Niger ou « Ïssi-Bara ». A iMopti, le bras majeur est rejoint par un affluent qui lui est presque égal en ampleur, le Bani ou Mayel-Balevel, baignant Djenné et qui, descendu des collines de Kong, s'appelle Bagoé dans son cours supérieur. Les eaux du Niger se réunissent dans le lac Débo, pour en sortir par deux bras ou marigots principaux, qui se rejoignent au milieu des lacs de la région. Ces lacs, dont le plus étendu est le Fagiribùie, occupent comme les « deltas soudaniens » du fleuve la vaste dépression ci-dessus mentionnée, laquelle est entièrement inondée à l'époque des hautes eaux; celles-ci, en se retirant, ont donné lieu à ces formations lacustres, précieux réservoirs pour la navigation pendant la saison sèche ; de là aussi, grâce aux dépôts limoneux, la fertilité du pays, qui en luimême n'est qu'un lambeau du Sahara.
A Korioumé, port de Tombouctou, ainsi que Kabara, le Niger incline davantage vers l'est, où se trouvent Rhergo et Bamba, points septentrionaux de son parcours. A Bouroum, par 17°45' de latitude nord, il prend sa seconde grande direction, le sud-est, en continuant de longer les dunes sahariennes. Il arrive ainsi à Gao ou Gogo, autrefois capitale d'empire. Le fleuve, coulant dans une vallée souvent marécageuse, se divise en de nombreux petits bras. A l'île d'Ansongo, près de Bouré, commence une série de rapides et d'écueils formant à la navigation une véritable barrière de 900 kilomètres : barrière que Toutée et Hourst franchirent cependant, mais au prix d'efforts aussi pénibles que dangereux! Et pourtant jusqu'à Say le pays est beau, peuplé et bien cultivé. Signalons entre autres localités : Zinder ou Sinder, Malo et Garou, très rapprochées; Sansan-Aoussa, capitale d'un nouveau royaume; Say, diplomatiquement célèbre et compris actuellement dans la colonie du Dahomey. De Tombouctou à Say, le Niger ne reçoit aucun affluent sur sa rive gauche ou saharienne; en revanche, d'assez nombreuses rivières lui arrivent de la Boucle, entre autres le Gori?idé,\e Yali et le Chirba. Enfin, le grand fleuve, appelé « Kouara » dans son cours inférieur, quitte le Soudan français pour entrer dans la Nigérie anglaise.
Là, ayant recueilli la Sokoto, qui baigne le royaume et la ville de ce nom, il va former les effrayants rapides de Boussa, où périt, en 1805, le voyageur écossais Mungo Park. Bientôt le fleuve, libre d'obstacles, arrive à Badjibo, enclave et poste commercial français, où s'arrête la navigation maritime. A Lokodja, le Niger, qui a pris la direction sud, s'adjoint l'importante Binoué, venue par Yola du Cameroun allemand; après quoi, il débouche dans les baies guinéennes de Bénin et de Biafra, par un immense delta dont les bouches navigables sont celles de Bonny, d'Akassa ou de Brass et de Bénin.
Les autres cours d'eau remarquables de la colonie sénégalo- nigérienne sont : à l'ouest, le Bakoï, grossi du Baoulé, et le Bafing, qui se réunissent
à Bafoulabé pour former le Sénégal ; au sud, deux tributaires du golfe de Guinée, ou du moins leur cours supérieur : le Comoé, qui sort des monts Mina et va traverser le pays de Kong; la Volta, ou mieux ses deux composantes : la Volta blanche ou orientale, qui draine le Yatenga et le Mossi ; la Volta noire ou occidentale, en partie française, en partie servant de frontière avec la colonie anglaise de la Côte de l'Or.
Pour la région saharienne, on sait qu'elle n'a que des cours d'eau temporaires appelés oueds.
Climat. — Situé comme le Sénégal dans la zone tropicale du nord, le Soudan a le même climat chaud, partagé en deux saisons : la saison sèche ou l'hivernage, qui est celle des grandes chaleurs et dure de novembre à mai : c'est la plus saine; la saison des pluies, de juin à octobre, où l'eau du ciel tombe par averses accompagnées de terribles orages : les rivières débordent, et de vastes nappes lacustres recouvrent le pays, qui en est fertilisé et reverdit de toutes parts.
La batellerie profite également de cette surabondance de l'élément liquide. Le moyen Niger conserve du 1er août au 15 juin, soit durant dix mois et demi, un niveau convenable pour la navigation à vapeur, cela grâce à ses « deltas », qui ralentissent l'évolution de la crue, et aux nombreux lacs régionaux, qui constituent autant de réservoirs. Or la portion nigérienne ainsi navigable mesure 1 700 kilomètres depuis Koulikoro , en aval de Bammako, jusqu'aux rapides d'Ansongo. En amont de Bammako, le Niger est praticable à la moyenne batellerie une partie de l'année, et à la petite batellerie d'une façon constante depuis Kouroussa, soit sur environ 500 kilomètres.
Aspect général. — Au point de vue de la végétation, la zone misaharienne mi-soudanaise du nord, à saison de pluies faibles, ne produit guère que des steppes ou pâturages temporaires. Au sud se trouvent des pays plus fertilisables , mais qui ont été pour la plupart ruinés par les guerres. Il en résulte que certains endroits sont verdoyants et peuplés, tandis que d'autres ressemblent à des déserts, faute de travailleurs. Toutefois, on reconnaît facilement une diminution graduelle de la fertilité à mesure qu'on avance vers le nord. Il faut excepter la vallée du Niger occidental, qui est partout fertile; du reste, les bords des cours d'eau sont, en général, fort luxuriants en végétation naturelle ou en cultures. Le Mossi est, dans la Boucle, le pays qui paraît le plus verdoyant et le mieux cultivé.
Productions naturelles. — Les constatations géologiques encore peu nombreuses indiquent des gisements d'or dans l'Ouest et le Sud, du cuivre dans le Kaarta et le Moyen-Niger, de la houille dans le Mossi; le fer est très commun, ainsi que l'argile à briques et à poterie.
Les essences forestières sont à peu près les mêmes que celles du Bas- Sénégal. Nous citerons cependant le citronnier, aux fruits relativement
petits; le tamarinier, qui donne une boisson rafraîchissante; le cailcédrat, bois de construction et d'ébénisterie; le rônier, à tronc élancé et droit, qui se conserve indéfiniment dans l'eau et peut servir à construire des ponts; les acacias gommiers et les lianes à caoutchouc, qui sont appelés à alimenter un commerce important ; enfin le précieux arbre à beurre ou karité (Bassia Parkirit), dont les fruits donnent une huile grasse constamment employée par les indigènes dans l'alimentation, l'éclairage et comme cosmétique pour la chevelure des femmes; de plus, cet arbre résineux fournirait de la véritable gutta-percha.
Les autres productions du sol, plus ou moins cultivées, sont principalement : le coton, qui, espère-t-on, sera satisfaisant par la culture rationnelle, qu'on lui applique déjà entre Ségou et Tombouctou; puis viennent les plantes tinctoriales, surtout l'indigotier; les plantes à tanin, les plantes fibreuses, telles que chanvre, jute, raphia; le mil, base de l'alimentation des naturels; V arachide, qui donne de l'huile et, chose rare ici, de la paille fourragère; le riz aquatique, dont la culture se développe énormément, comme celle de l'arachide; le tabac; le manioc et la patate ou igname, sortes de fécules; le miel, très abondant et avidement utilisé, alors que la cire est délaissée; la soie des bombyx vivant sur les tamariniers et les jujubiers; enfin tous les légumes des jardins d'Europe, cultivables partout où il y a de l'eau. Une graminée appelée bourgou constitue des pâturages excellents dans les terrains inondés de la vallée nigérienne.
Les espèces d'animaux sauvages du Soudan sont les mêmes que celles du Sénégal. Les animaux domestiques sont nombreux surtout dans le Sahel, au nord-ouest, et dans les verdoyants bassins du haut Sénégal et du haut Niger, où les habitants sont pasteurs. Le cheval présente trois types, ceux du Sahel, du Macina et du Béloudougou : les Noirs ont la passion du cheval, qui est pour eux l'insigne de la richesse et du commandement. L'âne, le bœuf à bosse ou zébu et, au nord, le chameau sont très répandus comme animaux de bât; les bœufs de boucherie, les moutons et les chèvres sont également bien représentés. Chaque année, les Maures et les Peuls viennent de novembre à mai le long du Sénégal et du Niger faire paître leurs troupeaux, qu'ils ramènent dans le Sahel dès le début de l'hivernage. Le gibier d'eau et les perdrix, les pintades, pigeons, poules et canards pullulent.
Industrie. — Avec l'élevage, Y agriculture est le principal souci des indigènes. Depuis notre occupation, les étendues cultivées ont considérablement augmenté, par suite de la sécurité apportée aux populations, jadis sans cesse exposées aux razzias et aux guerres. Les travaux champêtres commencent après les premières pluies, vers la mi-juin. La terre est bêchée à une faible profondeur avec une sorte de piochon à manche court; puis les grains sont semés à la volée. Les récoltes se font de sep-
tembre à novembre; elles sont conservées dans de petits greniers cylindriques en paille, reposant sur des pierres, qui les mettent à l'abri des insectes, surtout des termites.
V industrie locale proprement dite est rudimentaire ; on trouve quelques ouvriers ayant une certaine habileté manuelle, mais qui, ne possédant pas d'outils perfectionnés, ne peuvent obtenir de bons résultats; ce sont des forgerons, des vanniers, des potiers, des tisserands; ces derniers teignent eux-mêmes les étoffes qu'ils fabriquent. Le tissage du coton est, du reste, la seule industrie un peu répandue : sur la place de chaque village, un certain nombre d'arbres soutiennent des métiers de grandes dimensions, que des hommes actionnent à l'aide de leurs pieds et de leurs mains. Le coton, préparé et filé au préalable par les femmes, sert à tisser des bandes de toile de dix centimètres environ de largeur. Avec ces étoffes, qui sont excessivement solides, on confectionne des boubous et des pagnes, vêtements indigènes; on fabrique aussi des couvertures en bourre de laine à deux faces, l'une noire, l'autre coloriée. Notons encore les exploitations aurifères, relativement importantes; elles se composent généralement de petits puits cylindriques, souvent reliés par des galeries souterraines; le minerai est traité par simple lavage. De même, le minerai de fer est traité primitivement dans des fourneaux munis de soufflets mus à la main.
L'industrie européenne n'est encore représentée que par quelques établissements officiels : fours à chaux, briqueteries, moulins à huiles, fabriques de glace et de viandes de conserves, scieries à vapeur, meuneries. Ces établissements et autres se multiplieront avec le temps et les colons, ceuxci ne pouvant guère, sous un pareil climat, que diriger le travail des indigènes. Aussi bien l'activité industrielle devra-t-elle en général porter d'abord sur la production agricole et l'exploitation des mines.
Commerce. — Ainsi qu'il a été dit pour le Bas-Sénégal, la statistique officielle confond le commerce de cette colonie avec celui du Haut-Sénégalet-Niger. En 1905, la valeur totale a été de 78 millions de francs, dont 53 millions pour les importations. Les articles importés sont d'abord les cotonnades teintes en bleu, dites « guinées », les mousselines, les toiles, les indiennes, le « shandora », de provenance française, anglaise et belge; puis le sel, si recherché des indigènes, qui préfèrent le sel en barre des Maures, parce qu'il se conserve mieux en vrac; ce sel vient des mines sahariennes de Taodéni, de Tichit et du Bilma. Les autres denrées alimentaires sont surtout les conserves, les vins et spiritueux, le sucre, envoyés généralement de France. Ajoutons les vêtements, les articles de bimbeloterie et de verroterie, de quincaillerie, de coutellerie et de chaudronnerie; les épices et les drogues, les armes et munitions, qui sont des produits anglais, allemands, américains, mais surtout français; enfin le tabac fourni par le Touat, la noix de kola importée de la Guinée, les moutons venus des frontières sahariennes.
Les articles exportés vers l'Europe sont surtout le caoutchouc et les arachides, l'or, la gomme, les plumes d'autruche et autres, les peaux et laines, la cire, l'ivoire, le beurre de karité. Vers le Sénégal sont dirigés les chevaux et les bestiaux, le mil et le maïs, les cuirs; enfin vers les contrées sahariennes ou barbaresques, la Guinée et le Soudan central, les divers produits du sol et de l'industrie indigène.
Le commerce extérieur de la colonie a cinq grandes voies principales : le fleuve Sénégal, diversement praticable, les routes du Sahel, celles du
Le fort de Bakel , sur ia rive gauche du Sénégal.
Sahara, notamment entre le Maroc et Tombouctou, les routes du Mossi et de la Guinée française. Il faut y ajouter, comme ayant une importance exceptionnelle pour le développement économique de la colonie, le chemin de fer qui réunit le haut Sénégal et le haut Niger, entre Kayes et Bammako; il atteint même déjà Koulikoro, sur ce dernier fleuve, qui forme par la navigation à vapeur une autre voie commerciale également précieuse.
La navigation sur 1(3 Niger. — Après l'étude précise et les travaux de balisage et de dérochement du fleuve, le principal résultat obtenu est l'organisation d'un service régulier de navigation entre Koulikoro et Tombouctou (900 kilomètres). C'est en janvier 1904 que fut décidée la créa-, tion du service de navigation. Le fonctionnement en a commencé le 1er juillet 4905. Le service a transporté en une année 772 voyageurs, réalisant ainsi une recette de 50925 francs. Mais le transport des marchandises a donné lieu à de nombreuses réclamations. On comprend que
l'établissement d'un tarif de fret soulève bien des difficultés, que seule l'expérience permettra de vaincre. Jusqu'ici les transports de denrées ont été peu considérables. Ce résultat est dû, tant à l'insuffisance actuelle du matériel qu'à l'élévation des tarifs et à la mauvaise classification des marchandises.
Et pourtant le commerce prend, dans la région nigérienne, une extension que rien ne faisait prévoir. Le Soudan produit en abondance des grains, des peaux, des laines, du riz, des arachides, en attendant le coton et le karité.
Or, de l'élévation exagérée des tarifs, il est résulté que les grosses maisons de commerce se sont constitué une flottille de chalands, et non seulement elles transportent leurs propres marchandises, mais elles font une concurrence victorieuse au service de navigation. D'où, pour celui-ci, un déficit des recettes (82688 francs) sur les dépenses (260940 francs). Dans l'abaissement des tarifs, il faudrait appliquer à ta houille le tarif réduit de faveur. L'importation du charbon doit être encouragée énergiquement, car la mission hydrographique a constaté que le Niger s'appauvrissait de jour en jour par le fait de la déforestation.
En attendant le reboisement, il faudrait au moins pouvoir protéger les arbres, en défendant absolument leur destruction.
Quant au commerce intérieur , il est très actif : la plupart des régions ne produisant pas les objets et les denrées indispensables à la vie des indigènes, les échanges sont permanents. A toute époque de l'année, les Dioulas parcourent les routes, dirigeant des convois qui approvisionnent les marchés locaux. Ces marchés sont très animés, car les Noirs, les Sarracolets surtout, ont les plus grandes aptitudes pour le commerce : astucieux, persuasifs, tenaces, ils aiment à marchander. Les marchés, avonsnous dit, sont des échanges; cependant il existe des monnaies : le cauri, cette coquille univalve des mers de l'Inde, et le gros d'or, du poids de 3,8 grammes. D'après ce qui précède, on connaît quelles sont les denrées figurant sur ces marchés : ajoutons seulement qu'il n'y est plus question de l'odieux trafic des esclaves.
Ethnographie. — La population de la colonie se partage entre les races blanche, rougeâtre et noire.
La race blanche, de beaucoup la moins nombreuse, comprend les Touareg , qui ont leur habitat et leurs terrains de parcours dans les zones semi-désertiques situées au nord et à l'est du moyen Niger.
D'origine berbère et musulmans, ils offrent bon nombre de types d'une beauté remarquable; mais leur aspect est sauvage et, d'autre part, leur cruauté et leur rapacité sont bien connues. Cependant un des derniers voyageurs, M. Th. Gautier, assure qu'ils gagnent à être vus de près, et pour lui il n'est pas douteux qu'ils se civiliseront à notre contact.
Les Tibous, ou mieux Toubous, dans le Tibesti, forment une population
très homogène, mais d'origine incertaine. Ils se distinguent par leur proverbiale agilité, ainsi que par leur extrême endurance de la faim, ce qui convient très bien dans un pays aussi pauvre que le Tibesti.
Les autres peuplades de couleur sont à peu près les mêmes que celles du Sénégal; néanmoins, en raison de leur nombre, nous ajouterons quelques détails ethnographiques à ceux déjà donnés.
La race rougedtre ou cuivrée comprend les Peuls, appelés aussi Foulbés, Foulas, Fellas ou Fellatas, lesquels habitent la Boucle du Niger, en particulier le Macina et le Ségou. Leur berceau serait la Libye égyptienne, où l'on rencontre des individus qui portent leur nom, les Fellas, et qui ont avec eux une grande similitude de traits et de costumes. Sveltes, intelligents, leur religion est le mahométisme, dont ils ont été peut-être les plus grands propagateurs dans notre Soudan; de plus, leur langue, que Ton dit fort belle, y est la plus répandue. Les Peuls sont des pasteurs à peu près nomades, mais aussi de braves guerriers, car c'est en conquérants qu'ils sont venus de l'est. Cette race est la plus remarquable du Soudan.
Les loucouleurs sont des métis de Peuls et ils habitent les mêmes contrées : guerriers courageux, diplomates fourbes et avisés, musulmans très fanatiques, ils ont causé de grands embarras à notre colonisation. Actuellement ils nous rendent déjà de grands services personnels et nous procurent chevaux, bestiaux, grains pour notre œuvre soudanaise.
La race noire ou nègre a son foyer principal dans le Soudan. On sait que, en plus de la couleur, le nègre se distingue encore par ses formes robustes, ses cheveux laineux, ses lèvres épaisses; moins intelligent et moins actif que les autres types de l'humanité, il est resté généralement sauvage, ignorant, superstitieux, adorateur des fétiches. Les nègres de la colonie sont très mélangés de blancs vers le Sahara, et ailleurs avec les autres gens de couleur, bruns ou cuivrés.
Les principales familles de noirs sont les Mandingues et les Soninkés ou Sarracolets. Ces derniers, que l'on trouve partout entre Kayes et Ségou, ont un instinct commercial très prononcé, qui semble les destiner à être nos agents coloniaux les plus actifs. Par leur travail et leur économie, beaucoup achètent deux ou trois ânes, des étoffes et une pacotille pour se faire « dioulas y> ou marchands ambulants; ils se rendent chez les Maures, et de là aux marchés les plus reculés du Soudan. Ils professent l'islamisme, mais font peu de prosélytisme, surtout depuis que leur faux prophète Mahmadou-Lamine trouva la défaite et la mort dans son insurrection de 1886-
Les Mandingues, qui couvrent les vastes bassins du haut Sénégal et du haut Niger, se divisent en Mandingues proprement dits, Malinkés et Bambaras. Fortement charpentés, mais généralement très laids, fétichistes et portés à l'ivrognerie, ils sont aussi aptes au négoce et à la guerre, mais
s'adonnent surtout à l'agriculture et à l'élevage, travaillent assez bien le fer et savent extraire l'or (du bassin de la Falémé), qu'ils mettent en lingots. On les dit plus que tous autres susceptibles de soumission et de perfection.
Divisions administratives. — Les indigènes sont généralement groupés en villages avec un chef élu; leurs villes ou grosses bourgades sont peu nombreuses et sans forte population, principalement à cause des guerres si fréquentes avant notre occupation. Ils formaient alors ou forment encore des souverainetés ou royaumes assez considérables; tels que ceux du Kaarta, capitale Nioro; du Macina, capitale Bandiagara; du Ségou, capitale Ségou-Sikoro ; du Kénédougou, capitale Sikasso; du Mossi, capitale Ouagadougou, la plupart situés dans la Boucle du Niger.
Au point de vue de l'administration française, la colonie est divisée en cercles, ayant à leur tête des fonctionnaires civils. La forme administrative est celle du protectorat; les fonctionnaires ou résidents n'exercent qu'un contrôle sur les chefs indigènes en ce qui concerne l'organisation politique ou sociale, les juridictions pénale ou civile, etc. ; seule la partie financière : perception globale des impôts, payement du personnel et des travaux, est directement assurée par des agents européens.
Le commandement du territoire militaire est exercé par un colonel qui réside à Niamey, près Say, sur le Niger oriental : ledit territoire est partagé en trois régions ayant pour chefs -lieux Niamey, Tombouctou, Zinder, et qui sont placées chacune sous la direction d'un officier supérieur.
Principales localités. — Les chefs-lieux de cercles sont des localités indigènes ayant chacune un fort et diverses constructions européennes, notamment pour l'administration et les transactions commerciales. Souvent à proximité se trouve un village de liberté, composé d'esclaves délivrés ou fugitifs, d'enfants abandonnés ou rachetés, etc., ainsi qu'on le dira ci-après.
Bammako, chef- lieu de la colonie du Niger, est bâti à un kilomètre du fleuve, au point d'arrivée du chemin de fer partant de Kayes. Dans un avenir prochain la ville redeviendra, et bien au delà ce qu'elle était jadis, un centre commercial. Cependant, à cause d'un barrage de rochers, la grande batellerie à vapeur ne commence qu'à 65 kilomètres en aval, à Koulikoro, où aboutit actuellement la voie ferrée; cette localité est donc aussi appelée à devenir importante. — Nyamina, ruinée par les guerres, redeviendra probablement une ville considérable et un port actif.
Ségou-Sikoro, ancienne capitale des États d'Ahmadou, se compose en réalité de plusieurs villes qui se suivent au bord du fleuve et compteraient 30000 âmes : sur ce nombre, 10000 appartiennent au chef- lieu, formé de maisons enterrasses et entouré d'une haute muraille. En aval se trouvent Sansanding, autre ville de 10000 âmes; Mopti, centre de commerce important au confluent du Bani ou Mayel-Balevel : c'est le port de Bandiagara, capitale du Macina, pays d'élevage de chevaux, bœufs et moutons.
Djenné s'élève dans une sorte d'île formée par quelques-uns des innombrables marigots unissant le Bani au Niger. Centre d'immenses cultures de mil, riz, coton, manioc, indigo, dans une région très fertile et régulièrement inondée, cette ville de G 000 âmes est aussi un centre actif d'affaires; elle exporte surtout des grains vers Tombouctou, qu'elle surpasse par ses constructions, son industrie, sa civilisation.
Sikasso, sur un affluent du Bani, dans le Kénédougou, est une ville de
Le fort de Bammako, construit en 1883 par le colonel Borgnis-Desbordes.
12 000 habitants, relativement bien bâtie et commerçante, défendue par deux tatas ou enceintes très solides. Elle comprend deux villages, dont l'un renferme le dioumfouta ou palais fortifié de feu notre ami Thiéba. Son frère et successeur Temba s'étant au contraire montré hostile envers nous, le colonel Audéoud s'empara de la place en 4898 après un sanglant assaut. — Ouagadougou, située entre les deux branches-mères de la Volta, est une localité de 5000 habitants, industrieuse et commerçante. Visitée successivement par Binger, Crozat, Monteil, elle fut occupée par nos soldats en
1896, malgré une vive résistance de l'armée du c naba* ou roi du Mossi. Devenue chef-lieu de cercle, cette ancienne capitale, rendez-vous de nombreuses caravanes, est considérée comme appelée à un grand avenir.
En dehors de la Boucle, la colonie renferme Kita, sur le plateau et la voie ferrée d'entre Sénégal et Niger, au croisement de routes de caravanes. C'est un chef-lieu de cercle, un camp retranché et un lieu d'échanges importants. — Bafoulabé est un autre chef-lieu de cercle qui se développe rapidement, grâce à la fertilité du pays et à son excellente position au point de contact du chemin de fer nigérien avec le Sénégal, lequel s'y forme par là réunion du Bafing et du Bakoï, larges chacun de 500 mètres. — En aval, Médine, fortifié en 1855 par Faidherbe, a soutenu glorieusement, deux ans après, un siège contre El-Hadj-Omar, souverain du Ségou. La fondation de Kayes a comprimé son essor. — En effet, Rayes, simple village de 300 indigènes en 1880, compte aujourd'hui plus de 12000 habitants. Il fut même pendant plusieurs années le chef-lieu du Soudan français. Sa prospérité continue à s'accroître, de par sa situation à l'origine de la navigation du Sénégal et de la voie ferrée qui aboutit au Niger. On y distingue la ville militaire, la ville commerçante, aux constructions européennes, et le village nègre, avec ses cabanes coniques dominées par le tata du chef. — Nioro, dans le Kaarta, riche en gommiers, est un chef-lieu de cercle depuis sa prise sur Ahmadou par le colonel Archinard en 1891.
Dans le Territoire militaire du Niger, signalons d'abord, sur le moyen fleuve, les villes de Tombonctou (voir page 191), Gogo ou Gao-Gao, ancienne capitale, fort déchue, de l'empire des Songhaïs; Zinder, que l'on écrit c Sinder » pour ne pas la confondre avec son homonyme ciaprès; Garou et Malo, très rapprochées; Sansan-Aoussa, résidence d'un sultan; Niamey, siège d'un commandement militaire, ainsi que Zinder, importante place fortifiée et commerçante, située à l'est sur la route du Tchad. — Barroua, tout près de ce lac, n'est au contraire qu'une misérable bourgade, mais qui marque presque l'extrémité de la ligne Niger- Tchad, séparant notre possession de la Nigérie anglaise.
Au nord de Tombouctou, Araouan, bâti en pleine dune, est un village ayant de nombreux puits ; d'où l'obligation d'y stationner pour les caravanes qui se rendent dans l'antique métropole du désert. — A l'est, Agadès est une ville de 15 à 20 milliers d'habitants, la principale de la grande et montagneuse oasis d'A'ÏR ou Asben.
Garou est le chef- lieu du Bilma, partie méridionale de l'oasis du Kaouâr; le Bilma est riche en sel, ce qui lui donne une grande importance.
Quant au Tibesti, pays montagneux, peu fertile et très peu habité, il ne contient aucune localité considérable, au dire de Nachligal, qui l'a parcouru en 1870.
L'esclavage et les villages de liberté. — Jusqu'à notre époque, l'Afrique centrale est restée la terre de l'esclavage, de la traite et de l'anthropophagie, plaies hideuses qui disparaissent devant les lois européennes, poursuivant et punissant sévèrement leurs auteurs. Partout où s'exerce notre protectorat, il n'y a donc plus notamment ces ventes de « marchandise humaine », comme il s'en faisait dans les marchés publics; surtout il n'y a plus la chasse à l'homme organisée par bandes armées, de même que ces guerres si fréquentes entraînant chez les vaincus des razzias de toute espèce. Mais il existe d'autres sortes d'esclavages, plus voilés, moins barbares si l'on veut. Un indigène, par exemple, est obligé d'emprunter: il laissera en gage un de ses enfants jusqu'au remboursement de la somme prêtée, et, s'il est insolvable, 1' <r engagé » restera le captif véritable du prêteur. Dès lors, avec la corruption des mœurs, généralement plus grande même chez les musulmans que chez les fétichistes, l'enfant acceptera, si c'est le cas, la religion de Mahomet, ce qui l'éloignera davantage de la France et de notre sainte religion. Au Soudan, la famine règne assez souvent ici ou là; les nègres, pour se procurer la nourriture, en arriveront à vendre leurs enfants et leurs femmes, qui deviennent les esclaves de l'acheteur, en attendant que celui-ci les ait écoulés sur des territoires où l'influence européenne n'est pas encore établie.
Heureusement nos officiers ont souvent la bonne fortune d'arrêter ces funèbres convois. Les esclaves ainsi libérés, de même que les fugitifs, sont recueillis dans les villages de liberté, créés à proximité de nos postes par le gouvernement colonial. Au bout de quelque temps, pendant lequel on les a un peu éduqués, ils peuvent à leur gré prendre la clef des champs; car ils sont, de par l'autorité française, déclarés libres vis-à-vis de leurs anciens possesseurs.
En 1902, la Société antiesclavagiste de France, à son tour, a définitivement adopté ce système, et trois ans après, grâce aux dons envoyés par elle, nos missionnaires comptaient vingt-cinq de ces villages dans l'Afrique occidentale, notamment à Kita, sur le plateau interfluvial, aux environs de Ségou, sur le Niger, et au Mossi. Ces derniers villages sont dirigés par les Pères Blancs, qui évangélisent le Soudan, où ils sont aidés, auprès des malades et des enfants, par les Sœurs Blanches de Notre-Dame d'Afrique : ces deux congrégations ont été, comme on sait, fondées par le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger.
Dans leurs « villages de liberté », les missionnaires recueillent, en outre des esclaves achetés par eux , les captifs libérés qui leur sont confiés par les autorités, des fugitifs en quête d'un asile, des vieillards, des malingres et des malades rejetés par leurs maîtres ou leurs parents, des enfants qu'ils instruisent dans leurs écoles.
Là, les noirs libérés font l'apprentissage de la liberté, dont ils connaissent si peu le prix que beaucoup persisteraient à retourner à leur
ancien état, si misérable pourtant. De plus, ils y trouvent un champ à cultiver et des outils agricoles, ou quelque métier à exercer, et, en s'occupant ainsi, deviennent leurs propres maîtres. Us comprennent peu à peu la dignité et la nécessité du travail, qu'ils regardaient comme l'apanage des seuls esclaves; progressivement ils arrivent à y prendre goût, d'autant plus que le bénéfice est pour eux ; enfin ils apprennent pratiquement ce qu'est la famille, car de jeunes ménages se forment constamment au village : tout cela grâce à l'influence moralisatrice de la vraie religion, qui apprend aux noirs comme aux blancs à vivre dans la paix et à obtenir le bonheur éternel, mérités par le divin Rédempteur à tout homme de bonne volonté. Honneur donc aux missionnaires! Ce sont d'admirables apôtres, qui certes méritent à tous égards le beau titre de « pionniers de la civilisation ».
Civilisation et colonisation. — De fait, pour civiliser les indigènes des colonies, — qu'ils soient rouges, jaunes ou noirs, — il faut d'abord, condition sine quâ non, leur vouloir du bien et le leur prouver par une charité patiente, accompagnée d'une conduite qui soit un exemple profitable à tous : qualités que sont loin d'avoir, hélas! trop de petits-maîtres sans foi ni loi, par qui la civilisation est généralement représentée dans les colonies; dès lors rien d'étonnant si les nègres leurs pupilles ne font que peu de progrès. Et cependant, pour bien coloniser, il faut civiliser.
« Aussi, dirons-nous avec le commandant Benito Sylvain (Conférence aux sociétaires antiesclavagistcs de France), la prospérité durable des colonies ne peut s'étayer que sur un régime pacifique, largement équitable et humain, où l'indigène soit considéré, non plus comme un succédané du « serf taillable et corvéable à merci » , mais comme l'auxiliaire indispensable qu'il est en réalité pour le colon. De cette combinaison harmonique de deux forces complémentaires, dont l'antagonisme ne se conçoit à aucun point de vue, résultera la transformation graduelle du monde colonial pour le plus grand bien de l'humanité en général et de chaque métropole en particulier. Pénétré de la grandeur de son rôle de civilisateur, le colon vraiment digne dirigera l'évolution de l'indigène, au lieu de la contrecarrer; comme le Christ à son disciple, il lui dira : « Ami, montez plus haut ! » L'indigène, de son côté, heureux et fier de fournir un effort dont il percevra clairement le but et le profit, se dévouera corps et âme à son bienfaiteur en s'employant avec ardeur à la tâche qui lui est dévolue.
<r Lorsque les malheureux Africains, si injustement traités en parias, seront en mesure d'accroître à leur tour l'avoir commun de l'humanité; lorsque l'immense continent noir sera définitivement entré dans une ère de progrès matériel et moral, dont l'Europe bénéficiera nécessairement dans la plus large mesure, on se souviendra peut-être de nos efforts et de nos luttes, et l'on rendra hommage, non pas à nous-mêmes, mais aux sublimes principes de vérité, de justice et de fraternité chrétienne, dont nous aurons été les humbles mais très fervents propagateurs. »