‹ La France coloniale illustrâeeChapitre 58 sur 79 · I. — HISTOIRE DES CONQUÊTES SUCCESSIVES · texte numérisé non relu

I. — HISTOIRE DES CONQUÊTES SUCCESSIVES

Si la France peut regretter la perte de ses possessions dans l'Hindoustan, elle retrouve depuis un demi -siècle de belles occasions de se créer un nouvel empire asiatique. L'Indo-Chine française, par sa population qui s'élève à 16 millions d'habitants (1909), par ses richesses végétales et minérales, par son excellente position aux portes de la Chine, si peuplée et si industrieuse, au milieu des empires anglais de l'Inde et de l'Australie, et des riches colonies hollandaises et américaines de la Malaisie, est appelée à un brillant avenir, si l'on sait en profiter par une administration habile, sage et chrétienne, jointe au concours actif du commerce et de la marine marchande de la métropole.

I. — Annam. — L'histoire de notre établissement dans ce pays remonte à 1787, époque où un évêque-missionnaire catholique français, M9r Pineaux de Behaine, évêque d'Adran, emmena en Europe le fils du roi annamite Gia-Long, dépossédé par une révolution de palais. Louis XVI promit â ce prince un secours militaire et en obtint en retour la cession de la baie de Tourane et des îles Poulo-Condor. Bien que la promesse du roi ne fût pas tenue, Gia-Long, rétabli sur le trône d'Annam en 1802, introduisit l'influence française dans son pays, et se servit d'officiers français pour l'organisation de son armée et la fortification de ses villes ; mais ses successeurs, notamment Tu-Duc, subissant l'influence des mandarins chinois, chassèrent les Français et renouvelèrent les persécutions contre les chrétiens jusqu'à ce qu'en 1858 une escadre franco-espagnole, commandée par l'amiral Rigault de Genouilly, s'emparât de Tourane, qui fut évacuée peu de temps après, et de la ville de Saigon, que la France conserva nonobstant les réclamations de Tu-Duc (1859).

IL — Cochinchine. — Les hostilités se rouvrirent en 1861 avec un corps de 4000 Français, et bientôt le traité de 1862 nous assura l'acquisition des trois provinces cochinchinoises de Saïgon, Mytho et Bien-Hoa. En 1867, pour mettre fin à de nouveaux troubles qui se renouvelaient

chaque année, l'amiral La Grandière s'empara sans coup férir des provinces de Vinh-Long, Chaudoc et Ha-Tien.

En 1803, le royaume de Cambodge, objet de dispute entre le Siam et l'Annam, s'était soumis à notre protectorat.

Le désir de commercer avec les provinces chinoises occidentales détermina l'exploration du Mékong par le capitaine Doudart de Lagrée et son lieutenant Francis Garnier, qui remontèrent ce fleuve jusqu'en Chine (1806-1868); mais ils le déclarèrent innavigable. Plus tard, dans le même but, le négociant Dupuis et Francis Garnier explorèrent le Song-Koï ou fleuve Rouge du Tonkin , ce qui excita la défiance des Annamites , amena la prise de Hanoï par le lieutenant Garnier, et une nouvelle guerre en 1873. L'année suivante, Tu- Duc dut signer un traité par lequel il reconnaissait nos dernières acquisitions en Cochinchine et soumettait son royaume d'Annam au protectorat de la France, nonobstant les droits d'investiture que la Chine exerçait depuis des siècles sur les rois d'Annam.

La France obtenait en outre le droit de garnison et le prélèvement des droits de douane dans plusieurs villes du Tonkin, ce qui amena peu à peu des complications et la guerre, d'abord avec les « Pavillons-Noirs », ensuite avec l'Annam, le Tonkin (1883) et même la Chine (1885).

III. — Guerre du Tonkin. — Rappelons les faits les plus importants.

En mai 1883, faisant une sortie du fort d'Hanoï, assiégé par les Pavillons-Noirs, bandes de pillards mi-chinoises mi-annamites, le commandant français Rivière est battu et tué , et sa tête portée en triomphe dans le pays. Aussitôt des renforts sont envoyés de France, et sur la fin de juillet on s'empare de Hué, dont le jeune roi, successeur de Tu-Duc, est rendu responsable de la guerre et obligé de se soumettre au protectorat français. La Chine en prend ombrage ; elle adresse aux puissances une protestation pour maintenir ses droits de suzeraineté, et fait soutenir par ses troupes les hostilités des Tonkinois. Mais la prise de Sontay et de Bac-Ninh par les Français conduit à la convention de Tien-Tsin, du 11 mai 1884, par laquelle la Chine reconnaît notre protectorat sur le Tonkin. Toutefois la guerre se continue, «ans être ouvertement déclarée, et se porte même en territoire chinois.

En juillet, l'amiral Lespès occupe Ke-Lung, dans l'île Formose, et l'amiral Courbet s'illustre en détruisant la flotte chinoise près de Fou- Tchéou, l'un des ports de la Chine; mais au Tonkin il faudra, à notre armée de 40 000 hommes, du temps et des sacrifices pour amener le triomphe. En mars 1885, la prise de Langson est suivie d'un échec sensible, au moment où la Chine proposait de mettre fin à une guerre ruineuse pour les deux partis.

Le traité du 9 juin 1885 consacre la convention de Tien-Tsin et stipule que chaque belligérant retirera ses troupes des territoires envahis, sans

prétendre à aucune indemnité de guerre. Toutefois les Annamites ne désarment pas, et la déposition intempestive du jeune roi Ham-Nghi, exilé à Alger par les Français, excite un soulèvement général qui cause le massacre de plusieurs missionnaires européens, de plus de 40000 chrétiens indigènes, considérés comme favorables aux étrangers, et la destruction de nombreuses églises et missions. En automne 1885, la situation paraît tellement grave, que l'opinion publique en France se prononce pour l'évacuation de ce pays, qui nous cause tant d'embarras, et que la Chambre ne vote la continuation de l'occupation qu'à une majorité douteuse de deux ou trois voix, obtenue par le gouvernement grâce à certaines manœuvres. Notre avenir et notre prestige en Orient n'ont donc tenu qu'à un vote plus ou moins inconsidéré.

Aujourd'hui les rébellions locales n'ont lieu quelquefois que dans le Haut-Tonkin , habité par des demi-sauvages, de sorte que notre grande presqu'île indo-chinoise peut être considérée comme bien pacifiée.

Toutefois nous donnerons les détails ci- après, faisant voir le caractère des guerres annamites, et la solidarité qui existe entre les intérêts de la France et ceux du catholicisme dans l'Extrême-Orient, solidarité que malheureusement les politiciens ne comprennent pas toujours, tant s'en faut. Nous transcrivons la lettre d'un missionnaire.

Le massacre des chrétiens. — « Saigon, le 8 août 1885. — La mission de Gochinchine orientale est à peu près anéantie. Le télégramme que je vous ai envoyé aujourd'hui au nom de Mgr van Camelbeke ne marque que cinq missionnaires et dix mille chrétiens massacrés, c'est le chiffre dont nous sommes absolument sûrs ; mais très probablement le nombre des victimes aura été plus considérable dans notre mission.

ce C'est au Quân-Ngaï qu'ont commencé les massacres et les incendies. Les lettrés, qui y sont très nombreux et très turbulents, y étaient surexcités depuis déjà deux mois, quand survint la prise de la capitale. Naturellement la prise de Hué accrut leur fureur contre les Européens. Ils se soulevèrent, organisèrent une révolte et s'emparèrent de la citadelle du Quân-Ngaï, le 13 juillet dernier. Le lendemain 14, ils commençaient à incendier les chrétientés et à massacrer les chrétiens. Van-Bân et Ban-Goï succombèrent l'une le 14, l'autre le 15 juillet. Le Père Poirier fut tué dans cette dernière chrétienté avec à peu près deux cent cinquante chrétiens. 11 y eut, après ce massacre, des jours d'interruption. Les mandarins de Binh-Dinh et le mandarin chargé de garder les sauvages au Quân-Ngaï se réunirent soi-disant pour étouffer la rébellion. Ils prirent la citadelle et firent semblant de décapiter une quinzaine de rebelles. Tous les jours ils expédiaient des ordres aux chefs de cantons et aux maires de villages, leur enjoignant de veiller à ce que l'ordre ne fût pas troublé. Du Quâng-Ngaï, cette politique passa au Binh-Dinh, au Phu-Yen et ailleurs. Aussi qu'entendait- on partout de la bouche des mandarins? Des protestations de paix, des

NDO-CIIINE FRANÇAISE

plaintes même contre les chrétiens, parce qu'ils avaient peur. <r Nous vous « certifions, disaient-ils, qu'il ne vous arrivera aucun mal; restez en paix « chez vous, l'ordre ne sera pas troublé. »

« Au grand jour, c'était leur manière de procéder; mais, en dessous, ils organisaient les lettrés pour une plus sûre et plus prompte exécution de leurs complots contre les chrétiens. « Ce n'est, disaient-ils dans leur ce langage figuré, qu'après avoir exterminé les Français de terre (les chré- « tiens indigènes) que nous parviendrons à chasser les Français de mer. j>

Hanoï. — La citadelle ou « ville royale », il y a quarante ans.

« Voilà la politique des Annamites , je l'ai clairement vu bien avant l'attaque de Binh-Dinh, et j'ai tâché d'en informer l'administration française, espérant qu'elle viendrait à nptre secours aussitôt qu'elle connaîtrait le véritable état des choses; mais elle n'en fit rien...

<r Saigon, 15 août 4885. — Nous n'entrerons pas dans de nouveaux détails sur cette catastrophe. Nous vous dirons seulement que, pour trouver dans l'histoire un désastre comparable au nôtre, il faudrait remonter plus haut que les Vêpres siciliennes, jusqu'aux actes de vandalisme des hordes barbares qui envahirent une à une les provinces du vaste empire romain...

« C'est principalement à cause de la France que nos chrétiens ont été persécutés et tués. Nos catholiques passent, aux yeux des païens, pour être et sont, en effet, les seuls amis des Français. Les païens, par le guet-apens du 5 juillet à Hué , ont essayé leurs forces tout d'abord contre

les Français. Ne pouvant réussir selon leur gré, ils viennent de tomber, en masses innombrables et organisées, sur nos pauvres chrétiens pris à Pimproviste et sans armes. Car la population catholique se compose, dans sa presque totalité, d'agriculteurs paisibles, peu mêlés aux affaires et aux fonctions publiques, et ainsi elle n'a pas à se reprocher d'avoir, par des excitations turbulentes et brouillonnes, suscité des haines et des représailles.

<r Tous les officiers, soldats et voyageurs, la plupart étrangers, et quelquefois indifférents à toutes les questions de missions, ont vu de leurs propres yeux, et avec une vive émotion, la grandeur de nos désastres. Ils ont vu également, parqués sur le sable de la plage, autour de la concession française, nos 8 000 chrétiens des environs échappés à la mort, qui s'étaient réfugiés à l'ombre du drapeau français. j> {Les Missions catholiques, 1885.)

IV. Guerre de Siam, en 1893. — Le Siam est un royaume plus étendu que la France, mais peuplé d'à peine 6 millions d'habitants. Situé au centre de la presqu'île indo-chinoise, il sépare les possessions de l'Angleterre et de la France , dont il subit la double influence politique. Avant 1893, il comprenait, outre le bassin du Ménam, tout le bassin central du grand fleuve Mékong, c'est-à-dire la vaste contr:e appelée Laos.

Or, en 1893, un commerçant français, établi sur ce dernier fleuve, fut tué dans un guet-apens par quelques soldats siamois. La France se hâta de réclamer réparation au gouvernement, et comme celui-ci ne s'exécutait pas de bonne grâce, les hostilités ne tardèrent pas à s'ouvrir. Alors des troupes françaises et annamites s'avancèrent vers le fleuve , pendant que deux vaisseaux de guerre français, remontant le Ménam, s'approchèrent de Bangkok; mais ceux-ci furent canonnés par le fort qui défend le passage. Un ultimatum fut envoyé au roi de Siam pour connaître sa réponse touchant les réparations que nous exigions.

A la suite des négociations, le 1er octobre 1893, le roi de Siam signait le traité par lequel il accordait à la France tout le territoire de la rive gauche du Mékong moyen, ouïe Laos oriental.

En 1896, un accord anglo-français a établi le haut Mékong pour limite entre la Birmanie et le ci-devant Laos , ainsi que la neutralité du royaume de Siam, réduit au bassin du Ménam ; ce qui nous donnait en plus le versant occidental du Mékong central, ou le Laos siamois. Mais ce dernier a été restitué en 1907 au Siam, qui nous a cédé en retour les trois provinces cambodgiennes de Battambang, Siem-reap et Sisophon.

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