III. — GÉOGRAPHIE POLITIQUE
Mœurs et coutumes des Annamites. — Avant d'entrer dans les particularités relatives à chacune des cinq parties de notre Indo- Chine, nous empruntons au Père Legrand de la Lyraye , qui a vécu si longtemps parmi les Annamites et les connaissait si bien , quelques passages intéressants , qui nous feront connaître les principales circonstances de la vie des peuples indo-chinois.
Les habitations. — <r Les maisons sont, pour la plupart, des constructions de peu d'importance et d'une apparence très misérable...
<r Les maisons des gens riches ont d'assez belles colonnes de beau bois; un péristyle de trois ou quatre pieds de large fait le tour de la maison, et la colonnade, qui forme proprement la construction, se repose sur la colonnade extérieure du péristyle par des bouts de poutres , d'ordinaire sculptés en tête de dragon, qui ressortent un peu en dehors. Les cloisons alors sont de planches par derrière et, par devant, de chaux battue avec du papier; elles sont peintes souvent de différents sujets de la vie champêtre.
<r Dans les maisons riches, outre la salle de réception, on remarque un petit salon pour boire le thé (nha-che), fumer et converser à l'aise. Au fond de ce petit salon est une ouverture à coulisse qui donne sur un petit bosquet ou sur un petit monticule, fait avec art, de pierres venues
du littoral de la mer. Devant se trouve le réservoir où se jouent de petits poissons, et Ton remarque quelquefois autour une allée pavée de coquillages.
La vie de famille. — Nous voici arrivés à l'examen de la vie de
Habitation populaire annamite.
famille proprement dite, cette vie de famille où les rapports de mari et femme, de parents et enfants, et réciproquement, m'ont paru très raisonnables et d'un grand bon sens, sauf quelques formes provenant de la législation chinoise; cependant j'affirmerai que la femme annamite n'est point esclave, qu'elle jouit, au contraire, d'une grande autorité dans le
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ménage et qu'elle y est toujours honorée quand elle se conduit bien; j'affirmerai aussi que les enfants sont élevés comme il faut chez un peuple aussi pauvre et aussi nombreux. Une grande preuve de ce que j'avance, c'est que la vieillesse des vieux parents (père aussi bien que mère) est heureuse et prospère, et qu'on leur rend, je crois, avec plus d'affection et de dévouement que chez aucun peuple, sur le retour de leur âge, ce qu'ils ont dépensé de peine et de sueurs pour l'éducation de leurs enfants.
« Les femmes, au Tonkin et en Gochinchine, ne sont pas à petits pieds et retenues, comme en Chine, à la maison. Elles vont aux champs, dont elles font en grande partie la culture , les hommes étant dérangés par le service de la milice et les corvées du roi, des mandarins et de la commune. La vie extérieure qu'elles mènent leur donne une habitude de réflexion, de retenue et de force de caractère qui relève ordinairement leurs brillantes qualités de l'esprit et du cœur.
L'instruction. — <r L'éducation chinoise étant imposée aux Annamites , comme la législation et les principales coutumes, on ne pense pas à cultiver la langue qu'on parle au foyer domestique et dans les marchés. Aussi la langue annamite n'a point de livres ni de littérateurs. Toute composition en langue vulgaire est traitée de doctrine grossière et de mauvais goût.
Les mariages. — « Quand deux jeunes gens pensent à s'unir ensemble, c'est la bouchée de bétel, comme en toute autre circonstance, qui est choisie pour les premiers frais d'entrevue et pour le signe d'honneur dans la demande et l'acceptation. Quelques présents étant reçus et la bouchée de bétel acceptée, le jeune homme est regardé comme serviteur de la maison; il doit venir travailler aux semailles et à la moisson.
La sépulture. — « Les Annamites n'ont pas de cimetière, car chacun tient à être enterré sur sa propriété, ou dans les lieux indiqués par leur position et leur configuration comme prospères à l'avenir des familles.
La religion. — « Je distinguerai de la façon suivante les quatre religions qui sont connues ou tolérées par le gouvernement, et qui sont établies partout et d'ordinaire pratiquées confusément ensemble :
(( 4° Celle qui ressort des livres de Confucius, interprétés comme ils le sont à présent; elle consiste à adorer le ciel et la terre au printemps et à l'automne, sans doute pour avoir des moissons; les premiers empereurs de Chine, pour avoir un bon gouvernement; Confucius, pour avoir sa science infuse et devenir un grand lettré; enfin les ancêtres, pour avoir une grande prospérité. 2° Celle du Phat ou Fo, qui est le bouddhisme, mais dont on retrouve chez les Annamites la plupart des croyances, des pratiques et toutes les abstinences. 3° Celle des esprits, hommes, animaux ou choses reconnus pour merveilleux : c'est l'idolâtrie proprement dite. 4° Enfin celle des sorciers, qui fait brûler du papier-monnaie, qui fait
des évocations, des sortilèges, et qui fait de l'astrologie pour le choix de terrains convenables aux habitations et aux tombeaux, qui fait enfin de la bonne aventure pour le choix de noms heureux, pour la direction de rencontres ou de sentiers propices , etc.
Le théâtre. — « La comédie se joue dans toutes les grandes communes aux époques solennelles de l'année. 11 y a des troupes de comédiens qui sont appelées à cet effet et pour lesquelles on fait d'énormes contributions, vu la pauvreté des habitants.
Les jeux. — « Un autre délassement des Annamites est le jeu des cartes chinoises, qui est une des grandes plaies de la population.
« Il y a une espèce de jeu appelé co (Indus latruncolorum) , qui ressemble à notre jeu d'échecs, mais qui se joue différemment : c'est le même que celui des Chinois. Dans les grands jours de fête, au premier de l'an surtout, il se joue vivant, si je puis parler ainsi, c'est-à-dire que deux communes jouent ensemble, l'une devant fournir des jeunes filles et l'autre des garçons. Ces jeunes filles et ces garçons se placent dans une campagne comme les pièces d'un échiquier, et les chefs des deux localités, assis sur des estrades, indiquent devant toute la population des environs alors réunie les diverses mutations du jeu, qui est d'ordinaire très brillant, très goûté et très joyeux.
cr Citons également les courses de chars et de pirogues, enfin les combats de coqs, très suivis surtout en Cochinchine, et le jeu innocent du cerf- volant au Tonkin.
Les médecins. — « Les livres chinois traitant de la médecine et de l'histoire naturelle des plantes ne sont enseignés officiellement par personne et ne donnent lieu à aucun cours public.
Le fils étudie avec son père , le neveu avec son oncle, et quelques sujets chinois avec le praticien qui s'est fait la plus grande réputation dans l'endroit. Est médecin et docteur, de même que maître d'école, quiconque prétend en faire son métier. Les médecins ne sont payés qu'après la guérison du malade, et
Ambassadeur annamite.
sa mort les prive de toute rétribution; c'est la coutume, et c'est une garantie de ses soins et de son savoir. » (Extrait des Notices coloniales.) Voir page 31 G. ^
Ethnographie. — L'Indo- Chine française a une population de 16500000 habitants pour une superficie de 700 000 kilomètres carrés, soit une densité de 23 habitants par kilomètre carré. Très clairsemée sur les plateaux de l'intérieur (10 hab. par km2), la population est plus dense sur la côte et extrêmement compacte dans les deltas, surtout celui du Bas-Tonkin, qui a une densité de 200 habitants. Elle comprend les Annamites, les Cambodgiens, les Thaïs, les Mois, des Chinois et des Français.
Les Annamites sont d'origine tibétaine, mais de religion et de civilisation chinoises, ayant été longtemps dominés par les disciples de Confucius. Habitants des plaines, ils se massent sur les côtes et surtout dans les deltas, n'occupant guère que le cinquième de la superficie de notre Indo -Chine, mais constituant plus des trois quarts de sa population totale.
Les Cambodgiens, d'origine hindoue et de religion bouddhiste, peuplent le Cambodge et le Bas- Laos. Les Thaïs, « hommes libres, d d'origine tibétaine, comprennent les Laotiens dans le bassin du moyen Mékong ; les Chans , ou Laotiens birmans , dans le Laos septentrional ; les Thos ou Muongs, dans le haut Tonkin, à l'est du fleuve Rouge.
Les Mois ou Khas, c'est-à-dire les « Sauvages », forment la population primitive, refoulée par les envahisseurs sur les plateaux de la Cordillère annamitique.
Les Chinois, qui s'insinuent partout, sont les intermédiaires obligés du commerce entre les indigènes et les Européens. La grande ville de Cholon, en Cochinchine, est entièrement chinoise.
Enfin les Français sont au nombre de 15000, dont beaucoup moins de colons industriels et négociants que de fonctionnaires et de soldats.
Administration. — C'est en 1887 principalement que l'Union indochinoise a été organisée. Elle comprend deux colonies : la Cochinchine et le Tonkin) trois pays de protectorat : l'empire àJAnnam, le royaume de Cambodge et le Laos; en outre, le territoire de Kouancj -tchéou. Un gouverneur général, résidant à Hanoï, a sous ses ordres le lieutenantgouverneur de la Cochinchine et les quatre résidents supérieurs du Tonkin, de l'Annam, du Laos et du Cambodge. Il est assisté d'un conseil supérieur et d'un conseil de défense, composés des résidents, de deux hauts mandarins indigènes et des chefs des services généraux. Ceux-ci comprennent, outre le cabinet du gouverneur, qui centralise toutes les affaires, les services militaire et maritime, la direction des affaires civiles, dont relèvent aussi les établissements d'instruction; le service judiciaire, comprenant une Cour d'appel; la direction des douanes et régies, le service des travaux
publics, la direction de l'agriculture et du commerce, l'administration des chemins de fer, des postes et télégraphes.
L'organisation financière comporte un budget général de Tlndo- Chine et des budgets particuliers de chacun des pays de l'Union. Ce système, élaboré en 1897, joint au développement économique, a eu pour conséquence sur toute la ligne de faire succéder aux déficits un excédent des recettes sur les dépenses, « excédent qui, dans un temps très court, doit devenir considérable,» dit M. Doumer, ancien gouverneur de l'Indo-Chine.
Le gouvernement colonial agit par l'intermédiaire d'agents locaux sur l'administration indigène , qui a conservé ses divisions avec leurs chefs ou mandarins de divers degrés : préfets, sous- préfets, chefs de canton, de même que les vieilles institutions chinoises, celles par exemple concernant la justice, rendue toutefois plus probe et plus humaine. Les communes annamites sont autonomes pour leurs propres affaires.
Au point de vue catholique, l'indo- Chine française forme onze vicariats apostoliques , dont trois sont confiés aux Dominicains espagnols dans le Tonkin, et huit aux prêtres des Missions Étrangères de Paris, savoir : deux au Tonkin, trois enAnnam, un dans chacune des trois autres divisions. Ces vicariats possèdent de nombreuses églises et chapelles, des séminaires pour la formation des prêtres indigènes , des couvents de religieuses européennes et annamites, de nombreux catéchistes, des milliers d'écoles et des hôpitaux.
Les missionnaires, introduits dans le pays au xvif siècle, ne s'y sont maintenus et n'y ont développé la religion qu'à force de prudence et grâce à un courage héroïque, surhumain; beaucoup ont souffert le martyre pour la foi chrétienne, avec un grand nombre de leurs ouailles, et ont été béatifiés parle Saint-Siège en 1900 et 1909. Actuellement l'on compte en Indo- Chine environ 800 000 catholiques, presque tous des Annamites. Ils sont, sans contredit, les meilleurs auxiliaires, pour ne pas dire les seuls vrais amis de la France en ces régions, comme ils l'ont prouvé pendant les guerres franco -annamites; aussi l'ennemi en a -t.- il massacré des milliers , en même temps qu'il incendiait leurs villages.