DÉSIRADE
26 km carrés,
2000 hab.
4° Marie -Galante,
150 km carrés,
14000 hab.
5° Les Saintes,
13 km carrés,
1600 hab.
6° Saint -Barthélémy,
21 km carrés,
3000 hab.
7° Saint -Martin,
55 km carrés,
4000 hab.
Ces îles sont peuplées, pour un dixième, de blancs ou créoles descen-
dants de Français; pour les huit dixièmes, de nègres libérés et gens de couleur (mulâtres, quarterons, griffons, câpres), résultant du mélange des deux races. Le dernier dixième comprend les Européens, soldats ou fonctionnaires, et les travailleurs immigrants hindous, africains et chinois, qui forment la population flottante.
Les mulâtres, qui constituent la masse du peuple antillien, sont intelligents, mais peu travailleurs, et leurs sympathies ne sont pas grandes pour les blancs, dont le nombre et l'influence diminuent. L'abolition de l'esclavage, décrétée plusieurs fois depuis 1790, ne fut définitive qu'en 4848.
La langue française est d'un emploi presque exclusif dans nos Antilles ; elle domine aussi dans la Dominique anglaise et à Haïti. La plupart des écoles primaires sont, ou étaient naguère, tenues par les congréganistes. Le christianisme est généralement professé.
Administration. — Les Antilles françaises forment deux gouvernements, dont l'un comprend la Martinique seule, et l'autre la Guadeloupe avec ses dépendances, qui sont toutes les petites îles. Depuis 4849, époque où le suffrage universel fut accordé à des indigènes incapables et brouillons, chaque gouvernement nomme abusivement deux députés à la Chambre française.
La Martinique compte 470000 habitants; elle est divisée en deux arrondissements : Fort- de- France et Saint-Pierre, et comprend neuf cantons et trente-deux communes, qui sont beaucoup plus vastes que celles de la métropole.
Fort-de-France y 45000 habitants, est le siège du gouvernement et de la cour d'appel. Situé sur une rade superbe, son port est excellent, sa position militaire magnifique. Aussi l'a-t-on muni de forts; celui de Saint- Louis, sur une presqu'île rocheuse, le domine; dans celui de Tartenson, fut interné en 4894 l'ex-roi du Dahomey, Behanzin, qui y est mort en 4906.
L'effroyable éruption de la Montagne-Pelée qui, en 4902, a détruit instantanément Saint-Pierre, ville épiscopale et maritime de 25000 âmes, a fait de Fort-de-France le centre le plus important de la Martinique. Celle-ci offre encore les localités du Lamentin, du Marin, de la Trinité et de la Basse-Pointe. D'ailleurs, Saint-Pierre se reconstruit assez activement à l'endroit même où elle existait jadis, c'est-à-dire sur la côte nord-ouest.
La Guadeloupe compte 459000 habitants, et ses dépendances 25000; elles forment ensemble trois arrondissements : ceux de Basse-Terre, Pointeà-Pitre et Marie-Galante, qui comprennent onze cantons et trente-quatre communes.
La ville de Basse-Terre est le chef-lieu du gouvernement, le siège de la cour d'appel et de l'évêché. Située sur la côte sud-ouest de l'île de même nom, elle n'a qu'une rade foraine, et sa population, en décroissance, n'est plus que de 8000 habitants.
Antilles 3:;;;
Au contraire, Pointe-à-Pitrc, qui a 20000 âmes, est une cité florissante. Située entre les deux îles, au sud-ouest de la Grande-Terre, son port est l'un des plus beaux et des plus fréquentés des Antilles.
Le Moule (8000 habitants) et Port-Louis, dans la Grande-Terre; Sainte- Marie et Capesterre, dans la Basse-Terre, sont d'autres petites villes maritimes.
Paysage de la Martinique.
La Désirade, 2000 habitants, ne forme qu'une commune, dont le cheflieu est le bourg de la Grande-Anse. Elle possède une léproserie.
Marie-Galante, 44000 habitants, forme un arrondissement et trois communes. Son chef-lieu est Grand-Bourg, au sud-ouest de l'île. Elle cultive la canne à sucre et pratique la pêche.
Les Saintes, 1 600 habitants, forment les deux communes de Terred'en-Haut et de Terre-d'en-Bas. Rocheuses, bordées de récifs et bien fortifiées, elles sont le Gibraltar français des Antilles. Leurs habitants sont d'excellents marins et pécheurs.
L'île Saint-Barthélémy, 3000 habitants, forme la commune du Garé-
nage, port que les Suédois avaient appelé Gustavia, et qui fut longtemps une retraite de flibustiers.
La partie française de l'île Saint- Martin, avec 4000 habitants, forme la commune du Marigot. Elle renferme d'excellents mouillages, et ses eaux sont très poissonneuses. La partie hollandaise a d'importantes salines et pour chef-lieu Philippsburg, port actif.
Commerce. — Les Antilles sont, comme la Réunion, des colonies à cultures ou à plantations de canne à sucre, produit dominant, de cacao, de café, qui fut un instant abandonné, de coton, rocou, vanille, tabac, épices, etc. A ces cultures se joignent celles des « vivres » du pays : manioc, banane, igname, patate, arbre à pain, ananas. La canne à sucre fait la vraie richesse des Antilles, mais de moins en moins, par suite de la concurrence de la betterave sucrière; aussi les propriétaires ont-ils dû chercher une compensation dans le développement des cultures de café et de cacao. Les bois de campêche et d'acajou forment également un article d'exportation.
La pêche est une grande ressource pour l'île Marie-Galante. Saint- Martin exploite des salines. Le soufre du volcan de la Soufrière est abondant, mais inexploité.
Les routes sont assez nombreuses, et la Grande-Terre possède même quelques chemins de fer à voie étroite, qui desservent les usines à sucre.
Le commerce général a suivi la décadence de la production du sucre. Néanmoins, les efforts accomplis pour se délivrer de la monoculture sucrière ont déjà produit un relèvement du trafic. En 4908, celui-ci était de 68 millions de francs, se partageant à peu près par moitié entre la Martinique et la Guadeloupe, et aussi entre les exportations et les importations.
Les exportations consistent, pour les 4/5, en sucre et ses dérivés : rhum et tafia (eau-de-vie), sirops et mélasses, puis en cacao, café, rocou, vanille, bois d'ébénisterie. — Les importations consistent en vin, viandes salées et beurre, vêtements, objets de luxe, outils et métaux ouvrés, venant de France, morue de Terre-Neuve, farine des États-Unis, guano, houille anglaise.
Les échanges se font avec la France pour la moitié, le reste avec les États-Unis et l'Angleterre, leurs Antilles et Haïti. — Les pavillons américains et anglais prévalent pour les transports sur le pavillon français. Ce dernier correspond régulièrement surtout avec Saint-Nazaire.
Les grands marchés coloniaux sont Pointe-à-Pitre et Fort-de-France, où les transatlantiques français et anglais font relâche.
Des câbles sous-marins relient les Antilles françaises et leurs voisines à l'Europe par les États-Unis et Terre-Neuve, ainsi que par le Brésil et Lisbonne.
Ajoutons, comme termes de comparaison, que le commerce de Haïti
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s'éiève à 140 millions, celui des Antilles anglaises à 400 millions, et celui de Cuba, avec Porto-Rico, aux États-Unis, à près d'un milliard et demi de francs.
Le cataclysme de la Martinique (1902). — « La montagne Pelée, dit M. Fallex, sommeillait depuis 4851; un lac s'était établi dans le cratère, le sommet seul restait dénudé, une végétation luxuriante avait envahi les pentes. Le réveil fut terrible. Après de violentes détonations souterraines, après l'écoulement d'un torrent de boue et des pluies de cendres, le 8 mai 1902 une masse formidable de gaz, en pression sous un dôme d'intumescence dépassant de 300 mètres l'altitude primitive, déchire l'enveloppe en forme d'ampoule qui la recouvre, et lance horizontalement une nuée ardente dont la température dépasse 1000 degrés. j> La nuée s'abat et, en un instant, plus de 30000 habitants sont asphyxiés et carbonisés. Tout à la fois est embrasé : ville (Saint-Pierre), campagne, vaisseaux de la rade, dont dix-sept coulent à pic. Et dire que si l'on avait laissé la foule suivre son instinct naturel, en prenant la fuite, le malheur eût été bien moins grand. Le 25 août, 5000 autres personnes périrent pour s'être trop hâtées de rentrer dans leurs foyers.
La nature aux Antilles. — « Terminons le tableau des Antilles par une esquisse des grands spectacles que la nature y développe. Contemplons une matinée des Antilles dans la saison des fortes rosées, et, pour en jouir complètement, saisissons le moment où le soleil, paraissant avec tout son éclat dans un ciel pur et tranquille, dore de ses premiers feux la cime des montagnes, les larges feuilles des bananiers et les touffes des orangers. Sous les réseaux de lumière qui les gazent avec délicatesse, tous les feuillages divers semblent tissus de la soie la plus fine et la plus transparente. Les gouttes imperceptibles de rosée qu'ils ont retenues ne sont plus qu'autant de perles que le soleil se plaît à colorer de mille nuances, et du centre de chaque groupe de feuilles étincelle l'insecte qui nage dans ces gouttes d'eau.
« Les prairies n'offrent pas un aspect moins ravissant : toute la surface de la terre n'est qu'une plaine de cristal et de diamant. Souvent, lorsque les rayons du soleil ont dissipé les brouillards qui couvraient le vaste miroir de l'Océan, une illusion d'optique vient en doubler les flots et les rivages. Tantôt l'on croit voir un énorme lit de sable là où s'étendait la mer, tantôt les canots éloignés semblent se perdre dans une vapeur embrasée, ou, soulevés au-dessus de l'Océan, ils flottent dans une mer aérienne, en même temps qu'on voit leur ombre s'y réfléchir fidèlement. Ces effets de mirage sont fréquents dans les climats équatoriaux. La douce température de la matinée permet à l'ami de la nature d'admirer les riches paysages de cet archipel. Quelques montagnes nues et renversées l'une sur l'autre dominent par leur élévation toute la scène inférieure. A leurs pieds se prolongent des montagnes plus basses, couvertes de forêts épaisses.
Les collines forment le troisième gradin de cet amphithéâtre majestueux; depuis leurs sommets jusqu'aux bords de la mer, elles sont couvertes d'arbres et d'arbrisseaux de la plus noble et de la plus belle structure. A chaque pas, ce sont des moulins, des plantations, des habitations qu'on voit percer à travers les branches, ou qu'on entrevoit ensevelis dans les ombres de la forêt.
« Les plaines offrent également des tableaux neufs et variés. Pour vous en former une idée, réunissez en pensée tous ces arbres et arbustes dont la magnifique végétation fait l'ornement de nos jardins botaniques; rassemblez les palmiers, les cocotiers, les plantaniers; faites-en à plaisir mille groupes différents, en y joignant le tamarinier, l'oranger et tels autres arbres dont les nuances et la hauteur leur soient proportionnées; voyez jouer, au milieu les touffes bizarres de l'épine de Jérusalem, les riches buissons de Yoléandre et des roses d'Afrique, Pécarlate vive et brillante des cordia ou sébéstriers, les berceaux entrelacés du jasmin et de la vigne de Grenade, les bouquets délicats du Mas, les feuilles soyeuses et argentées de la portlandia ; ajoutez-y la magnificence variée des champs de cannes étalant la pourpre de leurs fleurs ou le vert émail de leurs feuilles; les maisons des planteurs, les huttes des nègres, les magasins, les ateliers, la rade lointaine couverte d'une forêt de mâts.
« L'Océan même offre souvent ici, dans la matinée, un aspect rare partout ailleurs. Aucune brise n'en ride la surface; elle est si étonnamment transparente, que vous oubliez presque que les rayons de vue y soient interceptés; vous distinguez les rochers et le sable à une profondeur immense; vous croyez pouvoir saisir les coraux et les mousses qui tapissent les premiers, et vous compteriez sans peine les mollusques et testacés qui se reposent sur l'autre. » (Malte-Brun, Géographie universelle.)
SATNT-PIERRE ET MIQUELON
Les îles Saint -Pierre et Miquelon.
Historique. — Après la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, en 1492, et pendant qu'au xvie siècle l'Espagne fondait d'immenses et riches colonies dans les parties centrales et occidentales de ce vaste continent, les Français, de même que les Anglais, portèrent leurs efforts vers l'Amérique septentrionale. En 1494, Jean Cabot, Vénitien au service de l'Angleterre, découvrit Terre-Neuve et le Labrador. En 1524, le Florentin Verrazzani, envoyé par François Ier, s'emparait de Terre-Neuve et explorait les côtes du Canada; dix ans après, Jacques Cartier, de Saint -Malo, remontait le fleuve Saint-Laurent.
Mais c'est en 1608, avec la fondation de Québec par Champlain, que commence la colonisation du Canada ou de la Nouvelle-France, tandis que nos voisins créaient la Nouvelle-Angleterre un peu plus au sud. Les explorations des missionnaires français et de Cavelier de la Salie (1680) ajoutèrent au Canada les bassins des Grands Lacs et la vallée du Mississipi, qui reçut le nom de Louisiane en l'honneur de Louis XIV.
Au commencement du xvnie siècle, les colons français, au nombre de 30 à 40 milliers, occupaient en Amérique un territoire six à huit fois plus vaste que la métropole; c'était trop peu de compatriotes en présence des Anglais, déjà beaucoup plus nombreux dans le voisinage. Aussi les guerres d'Europe leur furent-elles funestes.
Dès 1713, le traité d'Utrecht nous enlevait Terre-Neuve, PAcadie et les terres de la baie d'Hudson, et, en 1763, le traité de Paris donnait à l'Anglerre le reste du Canada, ne nous laissant que les deux îlots de Saint-Pierre et Miquelon, avec un droit exclusif d'installation de pêche et de sécherie de poisson sur la côte occidentale ou côte française (French Shoré) de Terre-Neuve.
Toutefois, il faut remarquer que si le Canada ne nous appartient plus
politiquement, si les Anglais y sont aujourd'hui deux fois plus nombreux que les nôtres, la population des provinces de Montréal et de Québec est restée française de cœur comme d'origine, de mœurs, de religion et même d'institution; du reste, depuis 1867, le Dominion of Canada jouit d'une autonomie complète sous la couronne britannique, qui laisse à chaque État le soin de se gouverner. Aussi, à part la fiction de souveraineté anglaise, qui protège plutôt qu'elle ne domine ces colonies, le bas Canada, avec ses \ 700000 Français, est-il en dehors de l'Europe la plus importante comme la plus belle, la plus florissante des expansions de la mère patrie, celle qui montre le mieux la faculté colonisatrice de notre race lorsqu'on la laisse s'épanouir en liberté.
Saint-Pierre et Miquelon sont deux petites îles situées à 3700 kilomètres de Brest, près de la côte sud de Terre-Neuve, par 47° de latitude nord et 58°30' de longitude ouest.
Peuplées de 6500 habitants, d'une étendue totale de 245 kilomètres carrés à peine, formées de plateaux granitiques, hauts de 200 mètres et tellement stériles que les sapins n'y atteignent pas la taille d'un homme; en fait de vivres, seuls les légumes de jardins viennent bien pendant le court été; enfin, placées sous un climat brumeux et froid, qui en rend le séjour en hiver très désagréable, ces deux îles n'ont de valeur que comme rendez-vous pour nos pêcheurs durant la bonne saison.
Miquelon, neuf fois plus étendue que sa voisine, est une île double formée de deux îlots rocheux et tourbeux, réunis par une dune ou barre sablonneuse longue de 10 kilomètres, sorte d'isthme qui plus d'une fois a été coupé par la vague, et où trop souvent les navires vont s'échouer. Au nord, la Grande Miquelon renferme l'anse et la bourgade de Miquelon, ainsi que deux vastes lagunes nommées barachois, où les barques trouvent un abri; au sud, la Petite Miquelon, presque aussi grande que sa sœur jumelle, porte encore le nom de Langlade, mais n'a pas de port.
L'île Saint-Pierre est séparée de Langlade par un canal de 4 kilomètres de largeur; elle n'a que 7 kilomètres sur 6, soit 27 kilomètres carrés de surface; mais elle possède une vaste rade bien abritée, au fond de laquelle s'est bâtie la petite ville de Saint-Pierre. Chef-lieu de la colonie, siège d'un tribunal de première instance et d'une préfecture apostolique, Saint-Pierre n'a, durant son long et froid hiver, qu'une population sédentaire de 4000 habitants, presque tous Français; mais, durant la saison de pêche, la population flottante de nos marins fait plus que tripler, son importance et lui donne une activité extraordinaire. Cette ville est en effet le port de ravitaillement de nos goélettes, le port de préparation et de séchage de la morue.
La pêche. — La pêche et la préparation de la morue constituent toute l'occupation de la colonie; avec les industries qui s'y rattachent :
SAINT-PIERRE ET MIQUELON
hôteliers, charpentiers, fabricants de doris et d'autres embarcations, de vêtements cirés, de tonnellerie, de biscuits.
La pêche se fait dans tout le golfe du Saint- Laurent, sur le banc de Saint-Pierre et sur le Banquereau situés au sud de l'île, mais principalement sur le grand banc de Terre-Neuve. Ces bancs sont des fonds cou-
Pêche de la morue.
verts d'un énorme amas d'alluvions déposées à leur point de rencontre par les eaux chaudes du Gulf-Stream et les eaux froides du courant polaire. C'est là que se développe ou arrivent, à certaines époques fixes et en bandes innombrables, la morue, le hareng, le capelan et d'autres poissons. C'est là que, chaque année, les pêcheurs anglais, américains, hollandais et français viennent se réunir. Nos ports de l'Océan et de la Manche y envoient des centaines de goélettes montées par environ six mille marins. Vingt millions de kilogrammes de poissons forment la part de nos pêcheurs, tandis que leurs concurrents de diverses nationalités en
prennent huit à dix fois plus : telle est l'abondance du poisson en ces parages.
La morue se prend au moyen de filets flottants, dits seines, ou de lignes de fond. Les hameçons sont amorcés avec de la boitte, appât formé de harengs ou capelans, de mollusques et de viande, gâtés ou salés. Chaque jour, sur le bateau, la morue prise est vidée, désossée, salée : c'est la morue en vert, qui, ne pouvant se conserver longtemps, est expédiée rapidement en France, aux Antilles, à Bourbon; la morue sèche peut se conserver indéfiniment : c'est celle qui, après la préparation du bord, a été étendue sur la côte et séchée ainsi à l'air et au soleil. Les sécheries demandent un espace considérable; celles des Français ne se trouvent plus qu'aux îles Miquelon et Saint- Pierre, depuis l'abandon de nos droits sur le French-Shore, ou la côte française de Terre-Neuve, par la convention franco -anglaise de 4904. Un autre inconvénient plus grave, c'est la diminution toujours plus grande de la morue en ces parages, si bien que le rendement de la pêche a diminué d'un tiers; ajoutons enfin le refus systématique des pêcheurs anglais de vendre aux pêcheurs français l'indispensable « boitte y> ou appât. De cet ensemble de faits, il résulte que notre colonie traverse une crise des plus pénibles , dont le contre-coup retentit dans les ports de la métropole. Chaque année diminue le nombre de nos compatriotes qui font le rude métier de Terre-Neuvas , et cela malgré les primes accordées par le gouvernement, qui voit dans l'industrie de la grande pêche une école d'excellentes recrues pour notre marine de guerre et un moyen de favoriser le commerce entre la France et ses colonies.
Aussi le commerce de Saint- Pierre et Miquelon se trouve-t-il en rapide décroissance. En 1908, il n'était plus que de onze millions de francs, seulement la moitié de la moyenne de la période quinquennale précédente.
Les exportations sont, pour 7 millions de francs, toutes en morue verte, morue sèche, huile de foie de morue, rogue(œufs de morue pour appât de sardines), saumons, capelans et autres poissons, expédiés vers la France et ses colonies. Les importations consistent en vêtements, objets de consommation et ustensiles de pêche, provenant de France, des États- Unis, du Canada, des Antilles; en outre, en sel de Cadix, employé aux salaisons.
Saint -Pierre reçoit de nombreux paquebots transatlantiques. Deux câbles sous-marins viennent y atterrir : un câble anglais et un câble français, celui-ci attaché à Brest.
Terminons cette notice par quelques détails sur l'intéressant type du pêcheur de Terre-Neuve.
« Les trois races qui formèrent la population primitive des îles ont produit, en se mélangeant, un type qui ne présente aucune originalité, mais chez lequel on retrouve, avec un langage émaillé de vieux français, de mots bretons et basques et d'expressions normandes, les coutumes de ces
SAINT-PIERRE ET MIQUELON
contrées. Leurs noms mêmes sont ceux que portent les vieilles familles du pays dont ils sont partis; nous avons noté, comme les plus connus de tous, des noms fort communs en Normandie : des Aubert, desCoste, etc.
« La majeure partie des habitants sont marins. Ce sont ces rudes pêcheurs, honnêtes et robustes, qui, .méprisant le danger sans cesse affronté, vont au milieu des périls sans nombre demander à l'Océan de quoi subvenir aux besoins de leurs familles; populations laborieuses qui <r vivent mouillées > , a dit un grand poète, et dont toute l'histoire tient entre le flol qui monte et la vague qui s'en va.
Pèche de la baleine (mers polaires'
<i Quand l'hiver a suspendu tous les travaux extérieurs; quand les bateaux, désormais inutiles, dorment halés sur les grèves; quand la neige a couvert la terre d'une couche épaisse et rendu les communications presque impossibles, la femme répare les dommages éprouvés par la garde-robe pendant la rude saison qui vient de finir, tricots, bas, vareuses pour la campagne prochaîne, dont on attend l'ouverture avec impatience; le mari raccommode, met en ordre les engins et fabrique ces longs filets à mailles étroites dont il se sert pour la pêche aux harengs.
« Lorsque l'été arrive, l'aspect de la rade de Saint- Pierre change tout à coup; les maisons où l'on se tenait barricadé s'ouvrent de toutes parts; les auberges qui sont en grand nombre, depuis le Lion- d'Or jusqu'au moindre cabaret, arborent à leurs fenêtres des appâts séduisants de bouteilles de tous les formats, et une multitude de navires venant du large débarquent sur le quai une population nouvelle qui arrive de tous les ports de France , depuis Bayonne jusqu'à Dunkerque , et qui fait monter le chiffre des habitants de l'île à dix , douze et même quinze mille âmes.
« Et c'est là, à sa façon, à un certain point de vue, une population très distinguée, très fière d'elle-même, qui se considère comme une espèce d'élite de la création, et qui, en vérité, n'a pas tout à fait tort. En un mot, ce sont les pêcheurs des bancs qui font là leurs provisions de vivres pour eux-mêmes, d'appâts pour le poisson qu'ils veulent prendre. Le costume de ces matelots atteint les dernières limites possibles du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu'à mi-cuisse , des chausses de toile ou de laine, amples comme celles de Jean-Bart sur l'enseigne des marchands de tabac, des camisoles bleues et blanches, ou rouges, ou rouges et blanches, des vestes ou des vareuses de tricot qui n'ont plus de couleur, si jamais elles en ont eu, des cravates immenses, ou plutôt des pièces d'étoffes accumulées, tournées, nouées autour du cou, des suroîts énormes pendants sur le dos ou bien des bonnets de laine bleue enfoncés sur les oreilles, et, sortant de toutes ces guenilles, des mains comme des battoirs, des visages plutôt basanés que de couleur humaine, plutôt noirs que basanés, couverts de la végétation désordonnée d'une barbe qui depuis quinze jours n'a pas vu le rasoir : voilà l'aspect honoré, respecté, admiré, du pêcheur des bancs.
« Il reste encore un point important pour que la description soit complète. Prenez l'homme ainsi qu'il vient d'être dit, roulez-le dans la graisse de tous les poissons possibles : alors il ne manquera rien à la ressemblance. Car il faut le concevoir huileux au premier chef, sans cela ce ne serait plus le vrai pêcheur.
a Ainsi fait, il descend de sa goélette, aussitôt qu'il a mouillé, et va s'offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu'il vaut, à l'accueil chaleureux et admiratif de l'habitant. Il marche dans le sentiment de sa gloire sur ce sol qui l'appelle depuis un mois. Les mains dans les poches, la pipe à la bouche, il rappelle Adam dans le paradis terrestre, il en a l'innocence et la satisfaction d'être au monde, dont il se considère aussi, en toute humilité, comme la merveille; et, encore une fois, il a raison , car il n'est pas un homme de mer , depuis l'amiral jusqu'au mousse, qui ne pense cela de lui. » (Comte de Gobineau, Voyage à Terre-Neuve, Tour du Monde?)