I. — ETHNOGRAPHIE
Les Algériens. — La population de l'Algérie est, en 1894, d'environ 4300 000 individus de toutes nationalités, répandus sur une superficie minimum de 350 000 kilomètres carrés (d'après les états officiels), ou maximum d'environ 600 000 kilomètres carrés, en y comprenant le désert jusqu'à El-Goléa.
La densité moyenne serait ainsi de dix ou de six habitants seulement par kilomètre carré (comme en Russie et en Scandinavie) ; elle monte à quarante si l'on ne prend que le territoire civil, et elle descend à cinq pour le territoire militaire. Le Sahara, pris à part, en compterait à peine deux.
La population algérienne appartient généralement à la race blanche, mais de familles assez variées ; elle se compose de deux éléments bien distincts : les indigènes, au nombre de 3 800000, et les Européens, au nombre de 500 000, dont plus de la moitié sont Français.
Les indigènes comprennent : les Rerbères, famille ethnographique spéciale; les Arabes et les Juifs, de la famille sémite; les Turcs (famille scythique) ; les Nègres (race noire).
Les Berbères ou Kabyles, plus exactement Kébaïls, « les confédérés, t au nombre d'environ 2 000000, sont les premiers habitants du pays, refoulés dans les montagnes du Dahra, du Sahel, de la Kabylie, de l'Ouaransénis et de l'Aurès. On comprend parmi eux les Zibanais, les Beni-M'zab et les Touareg, qui habitent le désert.
Les Arabes (1 700 000), venus d'Asie, comprennent les Maures ou Arabes sédentaires, dans le Tell et dans les villes, et les Bédouins, ou Arabes nomades, dont les principales tribus sont les Djafra, les Flittas, les Hachem, dans la province d'Oran; les Oulad-sidi-ech-Gheikh, les Ghaamba, dans le Sahara oranais; les Oulad-Naïd, dans le Sahara algérien; les Oulad- Kebla, les Nememcha, dans la province de Constantine.
Les Juifs indigènes, au nombre de plus de 50 000, s'occupent du négoce et habitent les villes. Ils sont naturalisés français depuis 1871.
Les Turcs, anciens dominateurs, sont peu nombreux, et l'on nomme
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Koulouglis (20 000) leurs descendants nés de femmes arabes. En outre, 20 000 Tunisiens et Marocains.
Les Nègres (40 000) se trouvent dans les villes comme domestiques, et dans les oasis sahariennes comme esclaves plus ou moins affranchis par la loi de 1848.
Parmi les Européens, nous avons dit que plus de la moitié sont Français, soit 280000; les autres sont des Espagnols, pour un quart, soit 130000; des Italiens, 40000; des Anglo-Maltais, 20000; des Allemands, 4000. — Les Européens, surtout les Français, habitent principalement les villes et remplissent les postes administratifs. Les Espagnols sont surtout nombreux dans la province d'Oran, les Italiens dans celle de Constantine.
Religion. — Au point de vue de la religion, les Européens appartiennent presque tous au culte catholique.
Les indigènes sont mahométans du rite d'El-Maléki, secte des Sunnites, dont le chef est le sultan de Constantinople. Leurs prêtres se nomment marabouts, et l'on donne le nom de santons à leurs moines, ainsi qu'aux chapelles renfermant leurs tombeaux.
Langue. — Le français est la langue officielle, mais il n'exclut pas l'usage des langues étrangères et indigènes. L'arabe est la plus répandue.
Telle est, d'une manière concise, la situation ethnographique de notre France africaine. Tels sont les éléments de ce peuple qui déjà forme « la nation algérienne », où l'élément français et catholique domine, non par le nombre, mais par le caractère, par la position sociale, par l'influence, et dont la prépondérance s'établira probablement dans l'avenir sur toute l'Afrique septentrionale et occidentale.
Nous donnerons ci- après quelques extraits d'auteurs qui permettront de se faire une idée plus complète des mœurs et usages de ce monde africain.
Les travailleurs en iVlgérie. — « L' Arabe est irrigateur, moissonneur, berger surtout. Le Berbère du sud, le Kabyle du nord et le Marocain, leur cousin, sont de vigoureux manœuvres, terrassiers, maçons, défricheurs, piocheurs, moissonneurs, portefaix. Le Nègre est bon à tout; c'est un des meilleurs ouvriers d'Afrique; il est portefaix, vidangeur, blanchisseur de maisons , domestique. Le Maure et le Juif répugnent au travail de la terre, mais ils se livrent aux petites industries des villes; et les Juifs sont en outre colporteurs, marchands, interprètes, liens de toutes les classes et de toutes les contrées; les Biskris (gens de Biskra) sont portefaix, porteurs d'eau et de charbon, commissionnaires.
« Parmi les Européens , les aptitudes sont encore plus diverses et plus étendues. V Espagnol, le Maltais, le Mahonnais sont excellents pionniers, c'est-à-dire défricheurs, piocheurs, jardiniers, planteurs de tabac. Les Espagnols viennent principalement de Mahon et de l'Andalousie. Les
Mahonnaises, coiffées gracieusement d'un foulard, sont bien connues à Alger, où elles sont domestiques et nourrices. Les Mahonnais s'adonnent à la culture maraîchère. Le Maltais, parlant l'arabe et baragouinant l'anglais, l'italien et le français, réussit presque toujours dans ses entreprises. Sobre, économe, intelligent, il s'est fait pêcheur, batelier, chevrier, marchand de bestiaux, boucher, cafetier, portefaix surtout. Quelques Maltais ont gagné, à Alger, une grande fortune dans la vente des bestiaux ou dans la boucherie. Le Maltais est très rarement cultivateur; il
Maure marchand de figues.
n'habite guère que les villes. Le Génois est particulièrement jardinier. L'Italien est surtout tailleur de pierres, maçon, briquetier, charpentier, menuisier. Les femmes italiennes et espagnoles fournissent un appoint considérable à la domesticité. Le Suisse est éleveur de bétail , préparateur de fromages. L'Allemand, le Belge se prêtent à tous les travaux sans spécialité marquée ; mais l'Allemand est généralement cultivateur. Le Français fait de même tous les métiers, et gouverne tout ce monde comme piqueur, conducteur, contremaître, chef. » (Encyclopédie de Moll.)
Le jargon sabir. — « Sur les quais des ports, dans les rues des villes, sur les marchés, sur les routes, aux travaux des champs, se rencontrent des Kabyles descendus de leurs montagnes sans balbutier un mot de français, des Arabes dédaigneux d'apprendre la langue du vainqueur, des Français,
des Européens qui ne savent ni l'arabe ni le témachek. Les places du marché surtout sont de vraies Babel où l'on essaye de s'entendre au moyen du sabir, jargon singulier, discours bref, heurté, gesticulatif, rudimentaire.
«: Il se compose de quelques noms, de quelques verbes, de peu d'adjectifs : noms et adjectifs sans déclinaison, verbes sans temps ni mode. Par l'absence de formes, par le néant de la grammaire, c'est un parler « nègre » que ce patois fait de mots arabes, italiens, catalans, espagnols, français : ceux-ci de plus en plus nombreux à mesure que s'étend la langue
Nègre badigeoimeur. Biskri portefaix.
de France. Andar (aller), vinir (venir), ténir (avoir), mirar (voir, regarder), trabadjar (travailler), tchapar (voler), toucar (toucher, prendre) , bono (bon, bien, utile), carouti (trompeur, carottier), meskine (pauvre), maboul (fou), mercanti (bourgeois), chêndat (soldat), casa (maison), carrossa (voiture), cabessa (tête), matrac (bâton), babor (bateau à vapeur), birou (bureau), carta (lettre, écrit, papier), aouro (argent), sordi (sou), mouquère (femme), mouchatcho (enfant), yaouleb (jeune homme), de l'interpellation arabe: Ya, ouled! Hé! garçon! macache (non), bezzef (beaucoup), bibri (à peu près), bititre (peut-être), balek (prends garde!), kif kif (comme), sami sami (ensemble), didou (eh! ohé! un tel); c'est notre « dis donc! », et surtout fantasia, le mot universel qui s'applique au plaisir, à la passion, à tous les mouvements expansifs de l'âme, à tout ce
qui est agréable, bon, supérieur, étrange...; ces termes et une vingtaine d'autres reviennent à cbaque instant dans les phrases du sabir. En attendant le triomphe du français, ce charabia misérable unit l'indigène au colon; mais le lien principal entre eux et nous, c'est l'appât des « douros » qu'on gagne chez les chrétiens. » (0. Reclus.)
Les juifs en Algérie. — « On les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis de graisse, sordides et guettant l'Arabe comme l'araignée guette la mouche. Ils l'appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un billet qu'il signera. L'homme sent le danger, hésite, ne veut pas; mais le besoin le tiraille : cent sous représentent pour lui tant de jouissances! Il cède enfin, prend la pièce d'argent et signe le papier graisseux. Au bout de six mois il devra 10 francs, 20 francs au bout d'un an, 400 francs au bout de trois ans. Alors le Juif fait vendre sa terre, s'il en a une, ou si non, son chameau, son cheval, son bourricot, tout ce qu'il possède enfin.
Quand une colonne française va razzier quelque tribu rebelle, une nuée de juifs la suit, achetant à vil prix le butin revendu aux Arabes dès que le corps d'armée s'est éloigné.
<r Le juif est maître de tout le sud de l'Algérie. Il n'est guère d'Arabes, en effet, qui n'aient une dette, car l'Arabe n'aime pas rendre : il préfère renouveler un billet pour 100 à 200 %, il se croit toujours sauvé quand il gagne du temps. Il faudrait une loi spéciale pour modifier cette déplorable situation. » (Guy de Maupassant, Au Soleil.)
« Les juifs algériens ont été naturalisés en bloc, par décret; ils ne l'avaient certes pas mérité, occupés qu'ils étaient de banque, de commerce, de courtage, de colportage et d'usure ; nul d'entre eux ne tient la charrue, n'arrose les jardins et ne taille les vignes; il y a très peu d'hommes de métiers parmi ces arrière -neveux du supplanteur d'Esaù. Aucun n'avait péri dans nos rangs sous les boulets du Nord, comme ces Berbères, ces Arabes, ces Nègres qui furent parmi les héros de Reichshoffen ; et s'ils n'ont point défendu l'Algérie contre nous, de 1830 à 1871, ils ne la défendront pas non plus contre nos ennemis. » (O. Reclus.)
C'est le 24 octobre 1870, pendant les horreurs de la guerre en France, que le gouvernement de la Défense nationale, composé en partie de juifs, se hâta d'émanciper les Israélites algériens par le décret suivant :
« Les israélites indigènes des départements de l'Algérie sont déclarés « citoyens français. Toute disposition législative, tout sénatus -consulte, « décret, règlement ou ordonnance contraire sont abolis.
« Fait à Tours, le 24 octobre 1870.
« A. Crémieux, L. Gambetta.
« A. Glais-Bizoin, L. Fourichon. »
Ce décret, œuvre de Crémieux, excita en Algérie une unanime indigna-
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tion, ainsi que le témoigna l'enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense nationale. « Pour moi, dit l'amiral de Gueydon, le décret d'assimilation a été la cause déterminante de l'insurrection de 4871; les musulmans en ont été extrêmement froissés. »
Le général Ducrot écrivait en 1871 {La vérité sur l'Algérie) : « Le décret de M. Grémieux sur la naturalisation des juifs mit le feu partout. »
« On dirait que c'est pour les juifs que la France a entrepris la conquête de l'Algérie. Tirés par nous de l'ignorance où, sous la domination arabe, ils étaient maintenus par des préventions séculaires, ils envahissent notre société, non pour s'assimiler à elle, mais pour rester une caste à part qui veut dominer. Ils pénètrent partout, audacieux et arrogants; la fortune publique passe dans leurs mains usuraires, et, comme si ce n'était déjà trop, ils briguent les fonctions électives avec un succès menaçant. Le moment n'est peut-être pas éloigné où juges consulaires, officiers de l'étatcivil, députés et sénateurs algériens seront tous juifs. » (E. Drumont, la France juive.)
Le Berbère et l'Arabe. — « Les Berbères doivent ce nom aux Romains, qui les appelèrent Barbares, mot qui signifiait alors étrangers, hétéroglottes ; nous les nommons souvent Kabyles, d'un terme arabe qui veut dire les tribus. Rameau vigoureux du tronc de l'humanité, ces hommes durs, ces maîtres immémoriaux de l'Atlas, ces vieux Numides, compatriotes de Jugurtha, de Massinissa, de Syphax, l'histoire les a toujours vus fixés dans l'Afrique mineure. Et encore aujourd'hui c'est la race la plus nombreuse de l'Atlantide et du désert. On les retrouve dans toute l'Afrique du nord , de la Méditerranée au Niger, du Sénégal au Nil.
î On a voulu creuser un abîme entre les Berbères et les Arabes.
« Ces deux grandes parts du peuple indigène ont en grand nombre des ascendants communs. Ce n'est pas tant la race qui les distingue. Y a-t-il des races aujourd'hui? Chez le Kabyle algérien comme chez l'Arabe, on trouve toutes les figures, de la face blonde à l'empreinte brune méridionale, qui, d'ailleurs, domine immensément.
« Une chose les distingue avant tout : le séjour. Le Berbère, habitant la montagne, a les vertus du montagnard; l'Arabe est l'homme de la plaine, avec ce que le pays bas, plat, chaud, clément, donne de qualités et de vices. Par cette différence de séjour, le Berbère est l'Auvergnat, le Limousin, le Savoisien de l'Afrique ; l'Arabe en est le gentilhomme qui se ruine.
Pendant que le Berbère pioche la montagne, Y Arabe de la plaine et du désert méprise le travail des champs. « Où entre la charrue entre la honte. » Sous la tente, dans les gourbis, huttes misérables, il aime à rêver, tandis que sa femme et son bourricot versent leur sang en sueurs sous les cruels soleils. C'est l'ami des hyperboles, des contes bleus entre la cigarette et la tasse de café noir, l'ami des chansons nasillardes célébrant les belles guerres, l'ami de la chasse, l'ami des combats, l'ami surtout du
soleil et de l'ombre selon l'heure et la fantaisie. Nomade par instinct, ce peuple l'est aussi par l'indivision de la propriété dans un grand nombre de tribus; sans droits sur le sol qu'ils cultivent par octroi temporaire, les Arabes l'égratignent à peine. Vaincus, ils se courbent : « C'est, disent-ils, « la volonté de Dieu. » Ils disent aussi : « Baise la main que tu ne peux <r couper. »
« Le Berbère, lui, travaille bravement, et partout, et toujours. Ni rêveur ni poète, c'est un homme de labour, de métiers, un épargneur, un avare. Sa race emplit les cités et les champs du Tell : métayers et moissonneurs, colporteurs, ouvriers, ces émigrants gagnent peu, mais de privation en privation ils font fortune au milieu des Roumis (Romains, Européens), si c'est battre monnaie qu'acquérir le prix d'un champ, d'une vache; alors ils reviennent pour la plupart au village natal, où la propriété est fortement constituée et qu'administrent des djemaa ou municipalités élues au suffrage de tous, communes orageuses que divisent des sofs ou partis éternellement en lutte. Plus assimilables que les Arabes, ils n'ont pas comme eux de vastes champs déserts où nous puissions semer des colons : chez eux pas un pouce de sol ne se perd, et plusieurs de leurs âpres montagnes ont, à surface égale, plus d'habitants que nos collines, d (0. Reclus, France et colonies.)
Les djemaa en Kabylie. — « Les idées de liberté et de justice, égales pour tous, ont, à une époque reculée, provoqué chez les Kabyles l'institution des djemaa, assemblées plénières où les intérêts et les droits de chacun étaient publiquement discutés et reconnus. Les Kabyles jouissaient alors de l'expression la plus complète du régime municipal. La commune était tout; aucune autorité supérieure n'était là pour restreindre ses pouvoirs. Chaque village constituait une commune érigée par sa djemaa. Depuis la réglementation française, la djemaa est à la fois un conseil municipal et une cour de justice : elle se compose d'un amin, président ; d'un oukil, contrôleur des comptes de gestion ; d'un certain nombre de dhouman, à la fois conseillers de l'amin et officiers de police, etd'oukal, simples assesseurs consultatifs. Ces membres sont nommés à l'élection et à la majorité des suffrages de tous les habitants de la fraction. Les séanees de ce conseil de village sont publiques; tous les Kabyles présents peuvent prendre la parole et développer leur avis sur la question discutée.
« Ainsi réglementées, les djemaa sont, à notre avis, un mode d'administration locale des populations kabyles qui présente des avantages incontestables. Cette organisation municipale est seule susceptible de maintenir la sécurité et l'ordre dans les agglomérations berbères de l'Algérie. Serrés les uns contre les autres dans des villages juchés sur des crêtes abruptes, n'ayant le plus souvent qu'une fontaine peu abondante pour puiser l'eau nécessaire à leur alimentation, nos Kabyles ont maints sujets de dispute. La djemaa est là avec sa justice expéditive. Connaissant parfaitement les
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inculpés, leurs antécédents, leur moralité, la djemaa se trompe rarement sur leur degré de culpabilité, sur le mobile de leurs actes. » (Aug. Cherbonneau , Revue de Géographie.)