CHAP. VI. — GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Agriculture. — L'Algérie est essentiellement propre à l'agriculture. La nature argilo- calcaire ou limoneuse de ses plaines et de ses vallées; le sol accidenté du Tell, qui donne dans chaque canton, parfois dans chaque
commune, des terrains à des niveaux différents, appropriés aux plantes des pays froids, chauds ou tempérés; sa température relativement chaude; des pluies suffisantes, et surtout son climat varié, permettent d'obtenir en Algérie toutes les cultures non seulement de l'Europe indistinctement, mais encore celles de l'Asie, de l'Amérique, de l'Australie, à part celles qui demandent un climat tropical et des pluies régulières.
Aux produits si variés du Tell, où 3 000000 d'hectares sont cultivés, il faut ajouter les ressources spéciales du Sahara et même celles des Hauts- Plateaux, dont on commence une exploitation très productive.
Environ deux cents puits artésiens français, creusés dans la plaine du Hodna et dans les bas-fonds sahariens, ont multiplié les oasis et les champs fertilisés par l'irrigation au moyen d'eau jaillissante.
Les puits sahariens. — « De toute antiquité les Sahariens ont accepté la lutte contre le climat et travaillé à « ressusciter la terre j , à faire refleurir le sol aride. Bien avant que l'on ne forât des puits artésiens en Artois, on en creusait dans l'Afrique septentrionale. L'indigène attribue la création des sources jaillissantes au souverain mythique des premiers âges, Dou'l-Korneïn, le prince aux « deux Cornes », que la légende confond souvent avec Alexandre devenu le fils de Jupiter Ammon. Aux premiers âges, Dou'l-Korneïn perçait le roc avec une tarière pour faire surgir les sources nouvelles, car il connaît « la fontaine de la vie » ; il est immortel, « toujours vert, » comme l'oasis qu'il a fait naître. Mais il n'apparaît plus aux hommes du désert, et son œuvre ne fut continuée que par les descendants de ses premiers disciples, formant la corporation spéciale des ghethas ou plongeurs. Aidés du concours volontaire et gratuit de la tribu, les foreurs de puits choisissent l'endroit où ils prévoient le jaillissement de l'eau souterraine; puis, après avoir fait fumer un peu d'encens aux génies de la mer inférieure, ils creusent la vasque superfi-' cielle et le trou cylindrique où s'amassent les eaux corrompues du soussol. Attachés à des cordes en fibres de palme, ils se font descendre au fond du puits et remplissent leurs couffins de terre et de sable, de débris rocheux, suivant la nature des assises, et boisent en poutrelles de palmiers les parois ébouleuses; ils arrivent ainsi à une profondeur dépassant 50, 60 et même 75 mètres dans quelques puits, jusqu'à la dernière couche, généralement composée de pierre dure. Si l'eau qu'ils entendent couler au-dessous d'eux brise son couvercle de roche par quelque fissure latérale, ils peuvent être engloutis soudain; mais d'ordinaire ils prévoient le danger et se font remonter à temps, après avoir brisé la pierre d'un dernier coup de pioche ou sous le poids d'une lourde masse qu'ils laissent tomber de haut. Ces noirs fontainiers du Sahara peuvent rester cinq minutes sous l'eau.
« La science a modifié les procédés primitifs, et, depuis 1856, les tarières et autres outils européens ont remplacé les couffins des plongeurs. Sans avoir à descendre dans le puits de forage, l'ingénieur français Jus
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put atteindre, à 60 mètres de profondeur, le Bahhr-Tahtani ou la « Mer inférieure », qui coule sous le lit desséché de l'oued Rhir, et la première fontaine ainsi creusée reçut des marabouts le nom de <r Source de la paix » , en souvenir du traité d'amitié juré désormais entre les Sahariens et les Français,- créateurs des eaux vives; les mères y baignèrent leurs enfants pour leur porter bonheur. Les Français, disaient les indigènes, avaient retrouvé <r la tarière du prince aux deux Cornes, la clef des eaux souter- « raines cachées parles magiciens, n (E. Reclus.)
Végétaux. — Les céréales sont le principal produit de l'Algérie, aujourd'hui comme du temps où celle-ci était l'un des greniers de Rome. On y en récolte plus de 25 000000 d'hectolitres de toute espèce.
Vorge, préférée ici pour les chevaux, au lieu de l'avoine qui serait trop échauffante, est alimentaire même pour l'homme; elle s'exporte souvent pour les pays à bière; son produit tient le premier rang, avec 10 millions d'hectolitres.
Vient ensuite le blé dur, avec lequel on fabrique le couscoussou (7 millions d'hectolitres), puis le blé tendre (2 millions d'hectolitres), importé d'Europe et plus délicat. Le maïs, exigeant un sol humide, est assez peu cultivé; on le remplace par le sorgho.
Les légumineuses : fèves, lentilles, pois chiches et autres, sont très cultivées par les indigènes. La pomme de terre et surtout les légumes des jardins de la plaine d'Alger s'exportent comme primeurs pour Paris et la France.
La vigne est en grand progrès dans les districts d'Alger, Médéa, Miliana, Oran, Bône, pour la fabrication du vin, dont l'usage est interdit par Mahomet : aussi les indigènes ne la cultivaient- ils jadis que pour le raisin. On compte 140000 hectares de vignes produisant 3000000 d'hectol. de vin.
V olivier prospère surtout dans la Kabylie et dans les environs de Tlemcen; l'oranger, le citronnier, à Blida; le figuier est très commun; le dattier des oasis, qui veut être cultivé « le pied dans l'eau et la tète dans le feu » , donne à lui seul la moitié de la nourriture des habitants du désert, outre que son bois sert à la charpente, ses fibres au tissage des nattes et son fruit à la fabrication du vin dit de palmier. Un hectare de dattiers produit vingt fois plus qu'un hectare de céréales.
Parmi les plantes industrielles, le tabac est en progrès, d'autant plus que sa culture n'est pas soumise à la régie comme en France; le lin est aussi très usité. Le coton croît très bien dans les plaines du Sig et de l'Habra, mais il ne peut actuellement soutenir la concurrence étrangère; en revanche l'alfa, ou spita tenacissima , sorte de graminée haute d'un mètre, croissant en abondance sur les plateaux, est en ce moment exploité en grand pour la fabrication du papier, des cordages, tresses, sacs, tapisseries et tissus résistants. Avec le sparte et le diss, autres graminées textiles, l'alfa couvre plus de 15 millions d'hectares; les pousses tendres sont mangées par le bétail des nomades.
Les forêts, bois et broussailles ont une étendue de 3000000 d'hectares et couvrent généralement une partie de chacun des massifs montagneux de l'Atlas tellien, particulièrement l'Aurès. Les principales essences sont le chêne- liège (300000 hectares), plus abondant en Algérie que partout ailleurs; le chêne vert, le chêne zéen et le pin d'Alep; en moindre quantité, le cèdre, le thuya et autres essences diverses. — Il est juste de mentionner encore l'eucalyptus, importé d'Australie et que l'on plante dans les endroits marécageux que l'on veut assainir.
Animaux. — Le bétail, l'une des grandes richesses de l'Algérie, compte plus de 15000000 de têtes, dont les dix-neuf vingtièmes appartiennent aux indigènes et vivent aux pâturages. Les espèces sont généralement rustiques et de taille médiocre.
Les bêtes à cornes (1300000) sont petites, mais sobres et robustes; les bœufs servent au labour. Les moutons sont grands, solides, mais ne donnent qu'une laine commune; au nombre de 9 000000, ils errent dans les steppes et les plaines du sud, qui pourraient en nourrir deux fois plus. Les chèvres, relativement nombreuses (3800000), comptent pour un tiers dans les troupeaux et nuisent trop souvent aux forêts et broussailles; elles donnent surtout le lait; on a introduit la chèvre d'Angora à long poil. Les porcs, maudits par le Prophète, commencent à trouver droit de cité depuis l'occupation française.
Les chevaux algériens sont peu nombreux (210000); ils appartiennent aux races barbe et arabe, dont la réputation, pour cette dernière surtout, est universelle et méritée : rien n'égale pour la course la valeur de la jument arabe, petite, de membrure fine, souple et vigoureuse, d'une sobriété, d'un courage et d'une douceur extraordinaires. On compte 450000 ânes, et mulets. — Les chameaux, ces « vaisseaux du désert », de l'espèce à une bosse appelée dromadaire , sont au nombre de 250 000 ; ils rendent toutes sortes de services comme bêtes de somme, à lait et à viande. Le chameau de charge porte en moyenne 150 kilogrammes, et le chameau coureur ou méhari fait jusqu'à 30 lieues par jour. — La volaille est assez nombreuse. On essaye l'élevage de l'autruche et du ver à soie; les abeilles de la Kabylie donnent de bons produits.
Parmi les animaux sauvages, le lion et la panthère deviennent rares; l'hyène et surtout le chacal se trouvent nombreux jusque dans le Tell ; le renard fenec, les antilopes, les gazelles et les autruches vivent principalement dans le Sahara.
Industrie. — L'Algérie est moins industrielle qu'agricole, ce qui s'explique par le défaut de bras et par la facilité d'obtenir d\'Europe les produits manufacturés : on se contente en général d'exploiter les matières premières que l'on destine à l'exportation.
Sauf le combustible, qui paraît être rare, l'Algérie est riche en mines de toute espèce. Le fer y abonde. On exploite du fer magnétique très propre à
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la fabrication de l'acier, dans le massif de Bône, surtout à Mokta-el-Iladid, aux mines d'Aïn-Mokra, de Bou-Hamra, etc.; de l'hématite rouge à Çouma près de Boufarik, à Gouraya dans le Zakkar-Gharbi, dans la montagne des Béni-Saf et près d'Oran. — Le plomb argentifère s'exploite à Gar-Bouban et au djebel Filhaoucen, près de Lalla-Maghnia; à Kef-oum-Teboul, près de la Galle, et au cap Gavallo, près de Djidjelli; le cuivre, à Mouzaïa-les- Mines, à Aïn-Barbar (Constantine) et à Ghil-oum-Djin, près de Batna; Y antimoine et le zinc, près de Guelma; le mercure, à Taghil et près de Philippeville.
Le sel est extrêmement abondant et s'extrait de diverses manières : des eaux marines dans la saline d'Arzeu et la sebkha d'Oran, des mines de sel gemme de Guerab, près d'Aïn-Témouchent, des lacs salés ou chotts des Hauts -Plateaux et du rocher de sel d'Outaïa (Batna).
Il faut citer encore le marbre onyx d'Aïn-Tekbalek, sur Tisser occidental, le marbre blanc statuaire de Filfila, près de Philippeville; Y argile plastigue de Kabylie; les eaux minérales d'Aïn-Merdja (Tafna); les Bains de la Beine, près d'Oran; les hammam (bains) Melouan, dans la vallée de l'Harrach, et Meskoutine, près de Guelma.
Les principaux produits fabriqués sont : Yhuile d'olive, à Tlemcen, Bône, Guelma, Philippeville; les farines, à Constantine, Aumale, Blida, Alger; les pâtes alimentaires, les cuirs maroquinés à Constantine et à Tlemcen; les tapis à Mascara , à Constantine ; les lainages à Biskra , les couteaux et les armes en Kabylie , les bijoux à Alger, les vêtements brodés par les femmes des tribus du désert.
Commerce. — Le commerce intérieur de province à province est relativement peu considérable, car chaque province a des produits similaires. Il ne dispose d'aucun canal, d'aucune rivière navigable.
En 1830, il n'existait aucune autre route que les sentiers de caravane; mais l'administration française a depuis lors créé 18000 kilomètres de chemins, dont 3000 kilomètres de routes nationales classées, desservies par des voitures publiques. Non seulement elles relient entre elles les villes du Tell, mais une route va d'Alger à Laghouat, une autre de Constantine à Biskra, et une troisième de Constantine à Tébessa.
Les chemins de fer se construisent activement : 3000 kilomètres de lignes sont exploitées. Une ligne longitudinale met en communication directe Oran avec Alger, Constantine et Tunis. Des lignes transversales ou perpendiculaires à la côte, vont d'Oran à Sidi-Bel-Abbès et Tlemcen, d'Arzeu à Saïda, Géryville et Aïn-Sefra sur le plateau (pour l'exploitation de l'alfa), de Philippeville à Constantine, Batna et Biskra, de Bône à Guelma et Tébessa.
Des lignes télégraphigues relient toutes les villes du Tell et s'avancent jusqu'aux confins du Sahara. Le réseau algérien est raccordé avec le réseau français par les câbles sous-marins d'Alger et de Bône à Marseille.
Le commerce extérieur de l'Algérie comprend le trafic par mer avec l'Europe d'une part, et par terre avec les contrées limitrophes d'autre part. Il est peu considérable avec le Maroc et la Tunisie, dont les produits sont analogues, de même qu'avec le Sahara, dont les caravanes se sont détournées, depuis notre occupation, vers le Maroc et le Tripoli. Ce commerce par terre consiste en importation de peaux, laines, dattes, gommes, plumes d'autruches et plantes médicinales, troquées contre du sucre, du savon, des tissus, des armes, des articles de quincaillerie et de mercerie.
Le commerce extérieur par mer est, au contraire, en progrès très appréciable. D'une valeur de 8 millions en 1830, il monta en 1850 à 94 millions, dont 73 à l'importation et 21 à l'exportation; en 1870 à 300 millions, dont 175 à l'importation et 125 à l'exportation; en 1893, il a atteint 550 millions, dont 275 à l'importation et autant à l'exportation : chiffre considérable, qui dépasse celui de plusieurs États moyens de l'Europe.
Les pays avec lesquels l'Algérie fait le plus d'échanges sont : la France, pour les 4/5; l'Angleterre, pour 1/8; l'Espagne, pour 1/12; puis la Norvège, l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique et les Etats barbaresques.
L'importation consiste en tissus, surtout de coton et de laine, vêtements et autres objets manufacturés; puis viennent les vins, le sucre, le café, la houille, la fonte et divers objets en fer. — L'exportation consiste en produits agricoles : céréales et farines, légumes et fruits de primeur pour Paris, bestiaux, peaux, laines; poissons de mer, graines oléagineuses et huiles, liège et bouchons, alfa et divers textiles, minerais de fer et autres, marbre et sel.
Le trafic extérieur se fait presque entièrement par les ports d'Alger et d'Oran (chacun 35 0/0), de Philippeville (10 0/0), de Bône (10 0/0); viennent ensuite, par ordre d'importance, les ports d'Arzeu, Mostaganem, Bougie, Nemours, Beni-Saf, la Galle, Dellys, Djidjelli et Cherchell, qui sont surtout en relation avec Marseille et les autres ports français.
Le mouvement des ports algériens est de 5 millions de tonnes, transportées par 9 000 navires, entrés ou sortis, naviguant pour plus de la moitié sous pavillon français, pour un quart sous pavillon anglais, les autres sous pavillon espagnol, italien, norvégien, etc. ,
La marine marchande spéciale de la colonie jauge 40000 tonneaux.
Alger communique presque chaque jour par vapeur avec Marseille, soit directement, soit en faisant escale à Port-Vendres ou à Cette. Oran et Philippeville sont aussi en relation régulière principalement avec Marseille.
Ces ports sont desservis par les paquebots des trois compagnies : Transatlantique, Touach et Messageries maritimes.