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III. — GÉOGRAPHIE POLITIQUE

La superficie du Congo français est, en 1895, avec le bassin du Tchad, de plus de i 500 000 kilomètres carrés, dont la moitié pour le Congo proprement dit.

La population blanche ne dépasse guère 600 habitants, Français pour les deux tiers; les autres, Américains missionnaires, Anglais, Allemands et Portugais. Autour d'eux gravitent les noirs : tels sont les Gabonais, ou M'Pongués, formant la race primitive, qui s'éteint; les Bakalais, chasseurs et trafiquants, et les Pahouins ou Fans, race conquérante que l'on suppose la dernière venue.

Les récentes annexions ont beaucoup augmenté le nombre des indigènes soumis à notre action exclusive ; car, en supposant seulement une densité de 7 habitants par kilomètre carré, on arrive à 10 millions d'indigènes, qui subissent déjà notre influence par les relations commerciales , en attendant de participer à notre civilisation et à nos habitudes administratives.

Comme les noirs gabonais, leurs congénères, les Okandas, les Congolais

ossyébas sont ignorants, superstitieux, fétichistes ou idolâtres; quelquesuns sont mahométans ou convertis au christianisme par les missionnaires catholiques et protestants.

Chaque village ou groupe de villages est gouverné par un chef, soit héréditaire, soit électif; mais le plus souvent c'est le plus riche ou le plus influent qui s'impose et prend le titre de roi. Tel est le soi-disant roi Makoko, chef des nègres Batékés, qui, avec les Abfourous, leurs ennemis, habitent les bords du Congo. On distingue plus au nord : les Ossyébas, les Adoumas, les Okandas, les Pahouins ou Fans, les Galois, etc.

Les coutumes barbares, la polygamie, l'esclavage, l'anthropophagie même, existent parmi eux. Le travail est réservé aux femmes, ainsi qu'aux esclaves faits prisonniers à la guerre. Se nourrissant de légumes, de fruits, de volailles, vêtus à peine d'un pagne en cotonnade ou de quelque tissu grossier, parfois d'herbes sèches, mal logés dans des cases en bambou, ces pauvres noirs abusent d'une vie rendue trop facile par la fainéantise, qui conduit à tous les vices.

Administration. — L'administration du Congo a été dévolue en 1885 à M. P. de Brazza, commissaire général de la République; un vaisseau de l'État est à sa disposition, ainsi que des chaloupes canonnières qui remontent les rivières.

La colonie forme trois vicariats apostoliques, dits du Gabon, partie occidentale, du Congo français, partie centrale, et de YOubanghi, partie septentrionale.

Le chef-lieu du Gabon est Libreville, ou « le Plateau », assis sur un plateau au nord de l'estuaire du Gabon; avec les faubourgs de Baraka et de Glass, il compte 500 Européens et 3 000 noirs. Il y a une milice indigène et un établissement pénitencier pour les Annamites. Libreville possède les Sœurs de l'Immaculée-Conception et les Pères du Saint-Esprit; ceux-ci sont également établis à Sainte-Marie du Gabon, à Saint-Joseph de Benga et à Saint- Paul de Donghila, sur la rive nord de l'estuaire.

Voici comment M. Marche, voyageur français, décrit X estuaire du Gabon :

€ ... Lorsqu'on vient du large et qu'on entre dans la rade, dit-il, on aperçoit sur la rive droite le mont Bouët, ainsi nommé en mémoire du fondateur de la colonie. Au pied de la hauteur, une maison en briques rouges tranche sur le fond de verdure sombre qui couvre le rivage : c'est la mission catholique. Un peu plus loin, quelques cases de bois, puis deux maisons blanches carrées : c'est Libreville ou le Plateau, puis le siège du gouvernement et l'hôpital. Plus au fond on peut distinguer dans le lointain, sur la plage, les demeures de Glass, où sont les principaux établissements de commerce anglais, allemands et américains; puis, sur une éminence, la mission américaine et Prince- Glass, le village des noirs.

« Autour de la rade, d'énormes touffes de palétuviers trahissent la présence de terrains marécageux ; plus loin croît une végétation abondante,

CONGO FRANÇAIS

que dominent d'immenses fromagers et de grands spathodéas, connus sous le nom de tulipiers du Gabon, qui se couvrent deux fois par an d'une abondante moisson de fleurs orangées.

« Enfin, au dernier plan, l'île aux Perroquets et l'île Goniquet, qui surgissent de l'eau comme d'énormes bouquets de verdure, ferment le coup d'œil de la rade et cachent l'embouchure du Como et du Rhemboé. A l'horizon ondulent les premières lignes de montagnes du continent africain, dont les teintes, s'affaiblissant par degrés, se fondent et s'évanouissent dans le bleu intense du ciel. »

Les débuts do Libreville, poste du Gabon, en 1842.

Stations et factoreries. — Les principales factoreries françaises de la côte sont établies sur la Como, au cap Lopez, sur l'Ogôwé et ses bouches, appelées Nazareth et Fernand-Vaz.

Sur la côte sud-ouest, la France a acquis les comptoirs de Selté-Kama, Nyanga, Mayoumba, Loango, ancienne ville portugaise qui fut jadis florissante, et Ponta-Negra ou la Pointe-Noire, prise en 1880, après un combat sanglant avec les indigènes, non loin de la frontière portugaise de Gabinda.

Dans le fertile bassin du Kouilou-Niari , l'Association africaine a cédé les postes de Rudolfstadt, Baudouinville, Stéphanieville et Philippeville , qu'elle avait créés et qui rappellent les noms des princes de la famille royale belge.

Franceville et Alima, sur le plateau central, et Brazzaville sur le Stanley- Pool, sont les principales stations françaises actuelles.

Brazzaville est considéré comme le chef-lieu du Congo français, dont l'administration n'est pas encore réglée d'une manière stable.

Voici une description sommaire des établissements fondés au 30 juillet 1885 :

1° Vallée de l'Ogôwé. — La station de l'île Mandji ou du cap Lopez est gardée par quarante hommes. On y voit une maison d'habitation dont les proportions sont assez vastes et plusieurs cases , des magasins qui peuvent abriter 3000 tonnes de marchandises, une poudrière, un observatoire météorologique, un sanitorium, un jardin d'essais, des cases pour les Kroumens, etc. Lambaréné a un administrateur faisant fonction de juge de paix pour toute la contrée. Mission catholique florissante, mission protestante française.

La station des îles Njolé, sur l'Ogôwé, et celle à'Achouka, chez les Okandas, dans une situation excellente au point de vue stratégique et commercial.

Booué est sur la rive droite du fleuve, à mi-chemin de la mer à Franceville, au milieu de Pahouins intelligents, chasseurs et commerçants, qui savaient autrefois tirer parti de leur situation pour piller les traitants et arrêter à volonté le commerce du fleuve.

Nghémé ou Madivillc (Lastoursville) est sur la rive gauche de l'Ogôwé, dans le pays des Adoumas. M. de Lastours a baptisé le poste du nom de <r Madiville », c'est-à-dire « village de l'huile de palme ». Il y a là, en effet, beaucoup de palmiers.

Doumé ou Adoama est une mission catholique des Pères du Saint-Esprit.

Franceville est une station qui, après avoir occupé une colline très élevée de la rive gauche, se trouve maintenant sur la rive droite. Malgré son altitude, ce séjour est assez malsain, à cause des marécages qui l'avoisinent. La station se compose d'un corps de bâtiment principal, d'un vaste dépôt d'approvisionnements, d'un hangar pour les ouvriers et les laptots, etc. C'est de Franceville que les Batékés transportent à dos d'hommes les marchandises, pour les amener au poste d'Alima-Diélé. Or on compte six journées de marche, et un homme ne peut guère porter plus de quinze kilogrammes.

2° Vallée de l'Oubanghi. — Semio, village arabe, sur le Mbomo. — Abiras, au confluent du Mbomo. — Banghi, poste installé dans les rapides de Zongo. — Liranza, ou Saint-Louis, station des missionnaires, au confluent de l'Oubanghi et du Congo.

3° Vallée de l'Alima. — Alima- Diélè et Alima-Leketi : habitations, hangars, magasins, ateliers, etc. C'est le centre des approvisionnements en manioc des tribus riveraines du Congo.

4° Sur le Congo. — Ngaiichon, petit port, et Makoko ou mieux Mbé, résidence du chef Makoko, jalonnent la route qui relie le haut Ogôwé au moyen Congo.

CONGO FRANÇAIS

Brazzaville possède un millier d'habitants. C'est le centre des opérations dans le bassin du Congo, grâce à sa position géographique sur le Stanley- Pool, en face de Léopoldville , station belge. Elle se compose de nombreuses habitations européennes entourées de jardins. La station des blancs est sur une croupe de trente mètres de hauteur, d'où le regard embrasse dans son entier l'immensité du Stanley-Pool et tout le cirque de hautes montagnes qui l'entourent. Le pays est peuplé, le sol est fertile, l'air est sain, et la brise constante d'ouest y apporte la fraîcheur relative des plateaux qu'elle a traversés.

5° Sur le Kouilou. — Niari-Babouendé possède des cases d'habitation et des magasins. — ■ Loudima est au confluent du Kouilou et du Loudima. — Ngotou, sur le Kouilou, est très bien choisi comme position militaire ; on l'a installé au lieu dit « portes de Ngotou », où la rivière est étranglée entre deux murailles de basalte hautes de 30 mètres.

6° Sur la côte. — Pointe-Noire, Loango et Bas-Kouilou (ancien Rudolfstadt) sont le point de départ des chemins qui conduisent à Brazzaville par la vallée du Kouilou. — - Mayoumba , Nyanga et Setté-Cama ont des magasins et des cases de travailleurs algériens. Commerce de gomme avec les indigènes.

Loango est actuellement, après Libreville, le port le plus important de la côte. C'est là qu'on débarque pour se rendre par terre à Brazzaville, et les transports à dos d'hommes y sont considérables.

Ces postes sont établis aux termes de traités passés par M. Cordier et autres avec les chefs. Ceux-ci, d'après les conventions stipulées, conservent l'entière propriété de leurs terres; ils peuvent les louer ou les vendre, ou percevoir des redevances sous la forme et dans les conditions consacrées par les usages du pays. Mais le territoire reste sous la suzeraineté de la France. La liberté du commerce est reconnue, et les chefs se sont engagés à user de leur autorité pour prohiber, dans les terres soumises à leur juridiction, la traite des esclaves.

Ces stations ne "sont pas seulement des camps retranchés qui protègent les grandes voies; chacune d'elles forme comme un noyau de colonisation et un centre civilisateur. De là partira l'influence des blancs, qui s'étendra peu à peu et gagnera jusqu'aux régions les plus reculées de l'intérieur.

Commerce. — Le commerce du Congo s'est élevé en 4893 à 20 millions de francs. Il se fait malheureusement beaucoup moins par navires français que par navires étrangers.

Une trentaine de maisons de commerce : françaises, portugaises, allemandes, hollandaises, anglaises, américaines, ont établi des factoreries au Congo.

L'exportation consiste surtout en huile de palme, caoutchouc (pour 2 millions), ivoire, ébène, bois rouge, arachide, et l'importation, en cotonnades appelées guinées, en poudre et fusils à pierre, eaux-de-vie,

mercerie, sel, etc. Ces objets importés se vendent en général quatre fois leur valeur.

Des services réguliers de paquebots anglais, allemands, français et belges relient les ports de Libreville, Loango, Banana, Borna et Matadi, avec Marseille, le Havre, Liverpool, Anvers et Hambourg; ils desservent indirectement les postes français du Congo en même temps que ceux de l'État libre.

Des vapeurs français promènent le drapeau tricolore sur le haut fleuve, concurremment avec le drapeau bleu étoilé du roi Léopold II. On a projeté un système de canalisation du Kouilou pour relier Loango à Brazzaville par le territoire français. Un chemin de fer est en construction de Matadi au Stanley-Pool par le territoire belge.

Après ces données générales sur le commerce, revenons un instant sur un article particulier : il s'agit de l'importation des « vieux habits » au Congo. Il y a là tout à la fois matière commerciale et étude ethnographique assez intéressante.

Les vieux habits. — Voilà, certes, un article d'importation dont ne se doutent guère les personnes qui ne sont pas initiées aux secrets du commerce africain. Ce que la côte occidentale d'Afrique consomme de vieux habits, de vestons passés, de redingotes usées, de fracs hors d'usage, de tuniques d'uniformes démodées est inimaginable. Les anciens uniformes rouges ou bleus des soldats anglais ou français trouvent là un placement admirable. Les vieux habits galonnés et chamarrés sont extrêmement demandés. Il n'est pas de frac, quelque usé qu'il puisse être, qui ne trouve amateur au Congo. On en jugera par le passage suivant, dans lequel Stanley décrit le costume des chefs de Vivi, au moment où il revint en cet endroit, en 1879. {Second voyage.)

€ A quatre heures du soir, dit-il, nous retournâmes à notre camp, sur la plage, pour conférer avec les chefs de Vivi. Entourés d'environ une quarantaine d'hommes armés, ces chefs me furent amenés par le souriant Massala, qui me les présenta tour à tour par ordre d'importance. D'abord le doyen des seigneurs de Vivi, s'appelant Vivi-Mavoungou, de Banza-Vivi, fils d'un père qui portait exactement le même nom. C'est un petit homme trapu et affligé d'un pied bot. Il nous regarde de travers, d'un air de truculente bravade, qui voudrait être un air aimable et obséquieux. Il porte une livrée bleue de domestique, un bonnet phrygien en tricot multicolore et un caleçon de nuance criarde.

« Vient ensuite Ngoufou-Mpanda , de Banza-Sombo, vigoureux vieillard à cheveux gris, véritable Oncle Tom, vêtu d'une tunique rouge de soldat anglais, un chapeau de feutre brun, un caleçon à carreaux, un collier en poils d'éléphant enfilé de quelques reliques de fétiches, en guise de portebonheur. Des anneaux en fil de laiton ornent les chevilles de ce personnage. Il porte la main à son chapeau, se courbe pour me faire une révé-

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rence qui ne manque pas de grâce, et, à l'aide d'une jambe, il se gratte l'autre, comme les matelots.

<r Puis on me présenta Kapita, un chel de physionomie joviale, de taille grêle, enveloppé d'une tunique de soldat bleu foncé, les chevilles et le cou garnis comme les chevilles et le cou du précédent. Après un salut imitant également celui des marins, il se range pour faire place à Vivi-Nkou, dont les traits flétris, les yeux hilares indiquent que la sobriété n'est passa maîtresse vertu. Celuici est vêtu d'une redingote noire et d'un chapeau de soie. En fait de caleçon, une ample jupe de laine écarlate.

« Enfin vient Benzani- Gongo , un brave jeune homme bien découplé, portant un paletot brun foncé quia évidemment appartenu au domestique de quelque club de Londres, un caleçon en toile de coton à pois bleus et des anneaux en fil de laiton aux chevilles, aux poignets et au cou.

« Les hommes d'arme?

n'avaient pas mauvaise tournure. Les profits du commerce leur avaient fourni les moyens de s'affubler d'habillements convenables, en calicot à dessins ou en calicot écru. Presque tous étaient coiffés d'une casquette de

toile rayée, ayant la forme d'un prétentieux bonnet phrygien ; quelques-uns, mais le petit nombre, portaient de préférence le feutre anglais ou le chapeau de paille. Comme armes, des fusils à pierre portant la marque « Tower ».

« Si peu nombreuse que fût cette assemblée d'aborigènes de Vivi, elle me faisait espérer un brillant avenir pour l'Afrique , en supposant que , par un miracle de bonne fortune, je pusse parvenir à décider les millions de nègres de l'intérieur à se dépouiller de leur accoutrement d'herbes sèches, pour adopter des vêtements d'occasion européens, tels qu'on en

Un roi au Congo.

porte à White-Chapel, par exemple. Quel débouché il y aurait là pour les vieux habits ! Les anciens uniformes des héros militaires de l'Europe, les livrées des laquais de clubs et de la valetaille attachée aux Pharaons modernes, les vieilles robes d'avocats, les habits usés des Rothschild, les sévères redingotes de mes éditeurs eux-mêmes serviraient à parer les chefs du Congo, qui s'y pavaneraient avec joie, les jours où ils auraient à se mettre en grande tenue, pour faire des visites de cérémonie.

« Depuis, l'expérience a entièrement confirmé mes premières prévisions : j'ai rencontré par milliers de noirs enfants de l'Afrique qui ne croient pas déroger en utilisant les vieux habits des pâles enfants de l'Europe, mais, au contraire, se donnent beaucoup de mal pour réunir de quoi acheter ces vêtements et en devenir les fiers propriétaires. »

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