III. — GÉOGRAPHIE POLITIQUE
Ethnographie générale. — Mœurs et coutumes des Annamites. — Avant d'entrer dans les particularités relatives à chacune des quatre parties de notre Indo- Chine, nous empruntons au P. Legrand de la Lyraye, qui a vécu si longtemps parmi les Annamites et les connaissait si bien, quelques passages intéressants, qui nous feront connaître le caractère et les principales circonstances delà vie des peuples indo-chinois.
Les habitations. — « Les maisons sont, pour la plupart, des constructions de peu d'importance et d'une apparence très misérable. On voit d'abord une petite cour carrée de terre battue, qui est très unie et très soignée, et qu'on appelle san. Autour de cette cour, qui sert aux besoins du ménage, sont plantés des aréquiers, et, à quelques pieds de ces arbres, est élevé le remblai de terre qui sert de plateau ou d'assise à la maison principale et aux constructions de décharge. Elle est faite ordinairement de quelques colonnes de résistance et de pieux de bambous, chevillés très ingénieusement avec du bois et non avec des clous, difficiles à se procurer partout. Les colonnes étant posées, on fait des treilles de pieu à pieu, on les enduit de terre battue avec de la paille et de la balle; on laisse quelques ouvertures pour donner le jour nécessaire. Ces ouvertures ont des volets tressés qui se ferment quand on n'a plus besoin d'y voir
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clair; on construit une toiture couverte de joncs, de feuilles ou de paille, et ainsi on a une maison qui n'est pas un palais, mais qui devient le sanctuaire domestique, qui suffit aux besoins et qui finit, avec la coutume, par être trouvée belle.
Habitation annamite.
« Les maisons des gens riches ont d'assez belles colonnes de beau bois; un péristyle de trois ou quatre pieds de large fait le tour de la maison, et la colonnade, qui forme proprement la construction , se repose sur la colonnade du péristyle par des bouts de poutres, d'ordinaire sculptés en tête de dragon, qui ressortent un peu en dehors. Les cloisons alors sont
de planches par derrière et, par devant, de, chaux battue avec du papier; elles sont peintes souvent de différents sujets de la vie champêtre.
<r Dans les maisons riches, outre la salle de réception, on remarque un petit salon pour boire le thé (nha-che), fumer et converser à l'aise. Au fond de ce petit salon est une ouverture à coulisse qui donne sur un petit bosquet ou sur un petit monticule, fait avec art, de pierres venues du littoral de la mer. Devant se trouve le réservoir où se jouent de petits poissons, et l'on remarque quelquefois autour une allée pavée de coquillages.
La vie de famille. — « Nous voici arrivés à l'examen de la vie de famille proprement dite, cette vie de famille où les rapports de mari et femme, de parents et enfants, et réciproquement, m'ont paru très raisonnables et d'un grand bon sens, sauf quelques formes provenant de la législation chinoise; cependant j'affirmerai que la femme annamite n'est point esclave, qu'elle jouit, au contraire, d'une grande autorité dans le ménage et qu'elle y est toujours honorée quand elle se conduit bien; j'affirmerai aussi que les enfants sont élevés comme il faut chez un peuple aussi pauvre et aussi nombreux. Une grande preuve de ce que j'avance, c'est que la vieillesse des vieux parents (père aussi bien que mère) est heureuse et prospère, et qu'on leur rend, je crois, avec plus d'affection et de dévouement que chez aucun peuple, sur le retour de leur âge, ce qu'ils ont dépensé de peines et de sueurs pour l'éducation de leurs enfants.
c Les femmes, au Tonkin et en Cochinchine , ne sont pas à petits pieds et retenues, comme en Chine, à la maison. Elles vont aux champs, dont elles font en grande partie la culture, les hommes étant dérangés par le service de la milice et les corvées du roi, des mandarins et de la commune. La vie extérieure qu'elles mènent leur donne une habitude de réflexion, de retenue et de force de caractère qui relève ordinairement leurs brillantes qualités de l'esprit et du cœur.
L'instruction. — « L'éducation chinoise étant imposée aux Annamites, comme la législation et les principales coutumes, on ne pense pas à cultiver la langue qu'on parle au foyer domestique et dans les marchés. Aussi la langue annamite n'a point de livres ni de littérateurs. Toute composition en langue vulgaire est traitée de doctrine grossière et de mauvais goût.
Les mariages. — « Quand deux jeunes gens pensent à s'unir ensemble, c'est la bouchée de bétel, comme en toute autre circonstance, qui est choisie pour les premiers frais d'entrevue et pour le signe d'honneur dans la demande et l'acceptation. Quelques présents étant reçus et la bouchée de bétel acceptée, le jeune homme est regardé comme serviteur de la maison; il doit venir travailler aux semailles et à la moisson.
La sépulture. — « Quand quelqu'un vient à rendre le dernier soupir,
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on lui ferme les yeux, on lui lave quelquefois le corps avec du vin, et on le revêt, s'il est riche, de ses plus beaux vêtements et d'autres encore, que l'on fait faire à la hâte; s'il est pauvre, on lui coud un habit de coton blanc que l'on met par-dessus ses habits ordinaires, et on l'enveloppe ensuite d'une natte.
« Le corps une fois mis dans la bière, si l'enterrement est solennel,
i Annamites en costumes de guerre d'autrefois.
on entend les joueurs d'instruments de deuil faire retentir leurs airs funèbres, et les apprêts de la sépulture ont lieu. On demande à la commune son brancard; le village désigne la corvée des porteurs et le maître des cérémonies. On prépare sur le chemin de petits reposoirs et des offrandes, et l'on dispose tout ce qui est d'usage pour un grand repas. Il n'y a point de police dans le royaume qui prenne officiellement acte du décès, et qui règle le laps de temps à s'écouler entre la mort et l'enterrement, ou qui s'occupe du lieu où il se fera.
« Mais ont-ils des cimetières comme les mahométans ou même comme
les Chinois, leurs voisins, pour les enterrer? Non. On ne voit nulle part de cimetières proprement dits ; mais on voit partout des tombeaux isolés sur le bord des routes, sur la rive des fleuves, au milieu des champs, autour des haies de bambous du village, dans les halliers déserts, sur le versant des petites collines et dans les jardins. L'Annamite tient à être enterré sur sa propriété, ou dans les lieux indiqués par leur position et leur configuration comme prospères à l'avenir des familles.
L'égalité des citoyens. — « Dans l'Annam, l'esclave est inconnu et la servitude est en horreur. Aussi la plus grande égalité règne parmi les citoyens. Tout Annamite peut aspirer aux emplois, tout Annamite peut posséder, tout Annamite peut se plaindre aux mêmes tribunaux, et la justice n'a de privilèges pour personne.
La religion. — « Je distinguerai de la façon suivante les quatre religions qui sont connues ou tolérées par le gouvernement, et qui sont établies partout et d'ordinaire pratiquées confusément ensemble :
« 1° Celle qui ressort des livres de Confucius, interprétés comme ils le sont à présent ; elle consiste à adorer le ciel et la terre au printemps et à l'automne, sans doute pour avoir des moissons; les premiers empereurs de Chine, pour avoir un bon gouvernement; Confucius, pour avoir sa science infuse et devenir un grand lettré; enfin les ancêtres, pour avoir une grande prospérité. 2° Celle du Phat ou Fo, qui est le bouddhisme, mais dont on retrouve chez les Annamites la plupart des croyances, des pratiques et toutes les abstinences. 3° Celle des esprits, hommes, animaux ou choses reconnus pour merveilleux : c'est l'idolâtrie proprement dite. 4° Enfin celle des sorciers, qui fait brûler du papier- monnaie, qui fait des évocations, des sortilèges, et qui fait de l'astrologie pour le choix de terrains convenables aux habitations et aux tombeaux, qui fait enfin de la bonne aventure pour le choix de noms heureux, pour la direction de rencontres ou de spntiers propices, etc.
Le théâtre. — « La comédie se joue dans toutes les grandes communes aux époques solennelles de l'année. Il y a des troupes de comédiens qui sont appelées à cet effet et pour lesquelles on fait d'énormes contributions, vu la pauvreté des habitants.
<l Ces troupes sont de deux sortes : les Phuong-Nha-Tro et les Phuong- Cheo. Ces derniers sont des bouffons, des magiciens, des gens de toutes sortes, qui se réunissent afin de gagner quelque argent en amusant le bas peuple par des représentations ordinairement burlesques et grossières; c'est à peu près le charlatanisme de nos foires et de nos places publiques.
« Mais les Phuong-Nha-Tro sont des comédiens patentés et titrés par le gouvernement. Ce sont des villages entiers, hommes, femmes et enfants, qui ont un territoire, qui forment une commune, à la charge de fournir au roi tous les ans, un nombre de sujets voulus pour le théâtre de Sa Majesté. Par là ils ont le droit et le monopole de la comédie dans un arron-
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dissement ou une province, et ils peuvent prétendre à donner seuls toutes les grandes représentations qui ont lieu dans les localités de leur ressort.
Les jeux. — « Un autre délassement des Annamites est le jeu des cartes chinoises, qui est une des grandes plaies de la population.
« Il y aune autre espèce de jeu appelé co (ludus latnmcolornm), qui ressemble à notre jeu d'échecs, mais qui se joue différemment: c'est le même que celui des Chinois. Dans les grands jours de fête, au premier de l'an surtout, il se joue vivant, si je puis parler ainsi, c'està-dire que deux communes jouent ensemble, l'un devant fournir des jeunes filles et l'autre des garçons. Ces jeunes filles et ces garçons se placent dans une campagne comme les pièces d'un échiquier, et les chefs des deux localités, assis sur des estrades, indiquent devant, toute la population des environs alors réunie les diverses mutations du jeu, qui est d'ordinaire très brillant, très goûté et très joyeux.
« Citons enfin les combats de coqs, très suivis surtout en Cochinchine, et le jeu innocent du cerf- volant au
Tonkin.
Les médecins. — « Les
livres chinois traitant de la médecine et de l'histoire naturelle des plantes, ne sont enseignés officiellement par personne et ne donnent lieu à aucun cours public. Le fils étudie avec son père, le neveu avec son oncle, et quelques sujets chinois avec le praticien qui s'est fait la plus grande réputation dans l'endroit. Est médecin et docteur, de même que maître d'école, quiconque prétend en faire son métier. Les médecins ne sont payés qu'après la guérison du malade, et sa mort les prive de toute rétribution. C'est la coutume, et c'est une garantie de ses soins et de son savoir.
Caractère de l'Annamite. — « Les Annamites sont moins orgueilleux que les Chinois, et ils sont plus courageux et meilleurs soldats. Ajoutons que les qualités de l'Annamite sont la sagacité, un grand fonds d'intelligence et de discernement et un tact remarquable : voilà pour l'esprit ; une grande générosité et un fidèle attachement : voilà pour le cœur.
Ambassadeur annamite.
<r L'Annamite est méfiant, et, en général, il n'aime pas les nouveautés; mais il les accepte quand il en voit bien la raison. Il a des superstitions auxquelles il se livre souvent sans frein, mais il n'est pas fanatique; il craint les étrangers, mais il ne les hait pas. Il se soumet volontiers à la plus grande tyrannie et aux plus pénibles travaux de la corvée pour le bon ordre et le bien public, mais il a en horreur l'esclavage. Enfin il est timide, mais de cette timidité, je dirai bretonne, qui résiste peu à peu et longtemps à la force brutale qu'elle ne peut affronter en face. Son cœur est bon et compatissant, et, pour lui, l'homme sans affection (vo-tam) est un monstre (ngoi vo-lo): quand il a prononcé cette expression de ngoivotam, c'est le dernier terme de son mépris.
« Les défauts de ce peuple sont la légèreté et la vanité qui en est la source. Il aime le brillant et tient à se vanter, à faire le brave quand il n'y a pas lieu de craindre. » (P. Legrand de la Lïraye, missionnaire. Extrait des Notices coloniales.)
Étymologies des principaux termes de la cartographie indo- chinoise :