II. — GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
Situation. — L'Indo- Chine française, désignant l'ensemble des quatre territoires que nous possédons à divers titres : la basse Cochinchine, le Cambodge, l'Annam et le Tonkin, forme la partie orientale de la grande péninsule indo-chinoise, appelée aussi l'Inde au delà du Gange.
Elle est bornée au nord par l'empire chinois, à l'est et au sud-est par la mer de Chine, au sud-ouest parle golfe de Siam, à l'ouest par le royaume de Siam, au nord-ouest par la Birmanie anglaise, sauf les territoires dont il est question de former un « État- tampon d , neutre, entre la France et l'Angleterre.
L'Indo -Chine française est comprise approximativement entre 8° 40' et 23° de latitude nord, et entre 98° et 407° de longitude est du méridien de Paris.
Sa plus grande longueur, du sud au nord , est de 14° 20' ou plus de 4 600 kilomètres, tandis que sa largeur, très variable, est de 200 à 700 kilomètres. La superficie totale est ainsi estimée à 600000 kilomètres carrés, soit plus que l'étendue de la France.
Littoral. — Le littoral indo -chinois est formé par la mer de Chine ou mer du Sud. Relativement très étendu, ce qui est avantageux au point de vue des relations extérieures , il présente un développement de plus de 2 800 kilomètres, dont 400 pour le Cambodge , 700 pour la Cochinchine , 4 200 pour l'Annam et 500 pour le Tonkin.
Dans son ensemble, le littoral dessine une grande lettre S, dont la boucle supérieure est tracée par le golfe du Tonkin, et la boucle inférieure par la péninsule cochinchinoise et le golfe de Siam.
Le grand golfe de Siam, fermé au sud -ouest par la longue presqu'île de Malacca, projette au nord la baie de Bangkok, où débouche le fleuve
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Ménam. Sur les côtes du Cambodge, il renferme plusieurs îles du nom générique de Koh, et l'île Phu-Quoc, ou Koh-Kon, la plus grande de la région, poste militaire ; il forme dans le Cambodge les baies de Kompong- SomeX de Kampot ; dans le Bassac cochinchinois, celles de Hatien et de Rach-Gia, séparées par le cap de la Table, et celle de Camau, fermée au sud par la longue pointe sablonneuse de Camau ou Cambodge.
Du cap Camau au cap Saint- Jacques , la côte, basse et marécageuse, est indentée par les nombreuses bouches du Mékong et du Donnai, fleuves
Le rocher -citadelle de Ninh-Binh.
dont les atterrissements ont formé le vaste delta péninsulaire de la basse Cochinchine.
Les baies de Ganh-Ray et des Cocotiers donnent entrée dans la rivière de Saigon', et le cap Saint- Jacques, haut de 150 mètres, donne attache aux câbles sous-marins qui relient Saigon à la France et à la Chine.
A partir du cap Baké , qui marque la limite cochinchinoise, la côte de l'Annam, généralement montueuse, présente, dans son ensemble, une double courbure convexe, puis concave; elle est extrêmement déchiquetée par une multitude de petites échancrures, baies, lagunes et canaux littoraux, entremêlés d'îlots, de presqu'îles, de caps, bordés de récifs et de bancs de sable qui rendent cette côte peu accessible à la navigation.
Nous signalerons, du sud au nord, le cap Padaran, les baies Kamran, Bing-Kang et Hong-Koé, la presqu'île Varela et le cap Varela ou Pagode, le plus oriental de l'Annam, puis la baie de Qui-Nhon, le cap
et la baie de Tourane, la baie de Choumay communiquant avec la rivière de Hué, le cap Vung-Chua, qui marquait la limite du Tonkin, reculée aujourd'hui du 18e au 20e parallèle.
Le littoral tonkinois est généralement bas, sablonneux, découpé de canaux dans le sud ; puis il présente les nombreuses embouchures du Song-Haï, ou fleuve Rouge, el du Thaï-Binh, découpant une multitude d'îles basses et populeuses : c'est le Delta, au nord duquel le littoral montueux est bordé de milliers d'îles et d'îlots rocheux peu habités : telles sont les îles de Cat-Ba, de la Table et des Pirates. Le cap Paklung marque la frontière chinoise; au delà, le golfe du Tonkin est fermé au nord par la province de Canton , à l'est par la presqu'île de Laï-Chas et la grande île Haïnan, appartenant à l'empire chinois.
Montagnes. — L'intérieur de l'Indo- Chine est encore trop peu exploré pour qu'on puisse en décrire le détail du relief. On sait qu'en général, sauf les deltas du Song-Haï et du Mékong, tout le pays est montueux, élevé de 500 à 1000 mètres, disposé en plateaux que surmontent des chaînes montagneuses atteignant 2 000 mètres et plus.
Ce haut pays peut être considéré sommairement comme une longue et large chaîne qui, détachée du grand plateau du Tibet, couvre tout le Yun-nan chinois, s'abaisse et s'avance du nord au sud dans le Laos pour séparer les bassins fluviaux du Song-Haï et du Mékong; naguère, elle formait à la fois la ligne du partage des eaux et la limite politique des États d'Annam et de Siam. De nombreux chaînons se dirigent vers la côte en enfermant les vallées des rivières maritimes, et déterminent une foule de baies et de caps montueux.
• Hydrographie. : — Les fleuves principaux sont : en Cochinchine, le Mékong, les Vaïco et le Donnai'; au Tonkin, le Song-Ca, le Song-Ma et le Song-Haï.
Le Mékong ou Cambodge, long d'environ 4000 kilomètres, est l'un des grands fleuves de l'Asie; il fut remonté en 1866-68 par le commandant de Lagrée, jusqu'à la frontière chinoise. Il prend sa source dans le Tibet, traverse le Yun-nan et l'immense plateau du Laos, où il change plusieurs fois brusquement de direction vers le sud et vers l'est. Son cours supérieur n'est qu'un torrent coupé par des cascades qui en rendent la navigation presque impossible; mais, continuant sa route du nord au sud, il s'élargit vers Bassac, et se remplit d'îles nombreuses jusqu'au-dessous des rapides de Sambor.
Il reçoit sur la rive française le Nam-Hon, le Nam-Sang , le Bang-Eien, le Sé-Khong, et sur la rive siamoise, la rivière plus importante dite Sé-Moun.
Dans le royaume de Cambodge, le fleuve tourne brusquement à l'ouest, arrive à Pnom-Penh, où se forme ce qu'on appelle les quatre bras du Mékong : le bras du nord -est n'est autre que la partie inférieure du
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fleuve; le second remonte vers le nord-ouest sous le nom de Tonle'-Sap et communique avec le grand lac de même nom; les deux autres, formant la fourche du delta, sont deux défluents, qui coulent vers le sud-est et pénètrent dans la basse Cochinchine sous les noms de Thiang-Giang, ou fleuve antérieur, et de Han-Giang, ou fleuve postérieur.
Ce dernier, le plus occidental, baigne Ghaudoc, Long-Xuyen, Gantho, Traon; il forme plusieurs îles et se jette dans la mer de Chine par la double embouchure dite du Bassac. — Le fleuve antérieur passe à Canlo, à Sadec, à Vinh-Long, où il se divise en plusieurs branches, dont l'une passe à Bentré, une autre à Mytho.
A l'est du Mékong, et parallèlement à son cours inférieur, coulent les deux Vaïco, anciens bras du fleuve, la rivière de Saigon et le Donnai', qui concourent avec lui à la formation du Delta.
Le Vaïco occidental traverse la plaine des Joncs, vastes marais qu'il draine en partie, passe à Tan-An et se jette dans le Vaïco oriental. Celuici passe à Ben-Keu, à Ben-Luc, et finit dans le Soirap.
•Le Donnai, ou mieux Dong-Naï, qui sort de l'Annam et dont le cours supérieur est peu connu, absorbe le Song-Bé à Trian, passe à Bien-IIoa, reçoit le Saïgon, le Vaïco, et se termine par la large embouchure navigable dite du Soirap. La rivière de Saïgon a également sa source dans le royaume d'Annam ; elle coule du nord au sud, passe à Thudaumot et arrive à Saïgon, où elle a une largeur de 400 mètres.
Le Saïgon et le Donnai' en se réunissant, confondent leurs cours inférieurs, qui sont censés se croiser, de telle sorte que l'embouchure du Donnai' passerait au sud sous le nom de Soirap, et celle du Saïgon se terminerait au nord dans la baie de Ganh-Bay, entre les caps Cangio et Saint- Jacques.
Tous ces fleuves ou rivières sont mis en communication entre eux par une multitude de canaux appelés arroyos, qui se croisent dans tous les sens et dans lesquels la marée pénètre, aussi bien que dans les fleuves qu'ils unissent. Les arroyos sont les routes de la Cochinchine et servent aux transports; ils sont couverts de barques de toutes dimensions qui, partant ensemble au moment où la marée leur est favorable, donnent de la vie et du mouvement au pays : des centaines d'embarcations, déployant leurs voiles de formes et de dimensions variées, et s'étalant sur toute la surface du fleuve ou du canal, présentent alors un spectacle des plus gais et des plus animés.
Rivières de l'Annam. — Le versant annamitain de la mer de Chine a trop peu de profondeur pour présenter des cours d'eau d'une certaine étendue. Ils sont du reste très peu connus, surtout dans leur cours supérieur. Ce sont de nombreux torrents descendant en cascades du plateau intérieur, traversant des vallées pittoresques et se confondant à leur embouchure avec les ports et les baies que nous avons cités et dont ils portent
le nom. On trouve ainsi, du sud au nord, les rivières de Kamran , de Phu-Yen, de Tourane et de Hué.
Au Tonkin, la ligne de partage s'éloigne et les fleuves ont plus d'étendue. Du cap Vung-Chua à Ninh-Binh, on signale une douzaine d'embouchures de petits fleuves, reliées entre elles par des canaux parallèles à la côte. Les principaux de ces fleuves sont : le Song-Ca, qui passe à Vinh, et le Song-Ma, dont l'importance n'est dépassée que par celle du fleuve Rouge.
Le Song-Edi, ou fleuve Rouge, caractérise le Tonkin comme le Mékong caractérise la basse Cochinchine; ils se terminent tous deux par un delta considérable, qui forme la partie riche de chacun de ces pays. Le Song- Haï, long d'environ 1 500 kilomètres, descend du Yun-nan chinois, sous le nom de Hong-Kiang. Coulant au sud-est; il pénètre dans le Tonkin à Lao-Kay, arrose Hong-Hoa, Sontay, Hanoï et Hong-Yen, et va finir en ligne droite sous le nom de Gua-Balat.
En amont de Sontay, le fleuve Rouge reçoit deux affluents considérables venant aussi du Yun-nan : à droite, la « rivière Noire », ou Da-Giang, qui fait au sud un grand détour; à gauche, la <c rivière Glaire » , ou Lo- Giang, qui passe à Tuyen-Quang.
En aval de Sontay et au sortir des montagnes, commencent les ramifications du fleuve pour former le delta; telles sont : au sud, le Bay, bras navigable qui passe à Ninh-Binh et débouche par le Cua-Day ; au milieu, le Balat ou vrai Song-Haï; au nord, plusieurs autres branches qui se confondent avec celles du Thaï-Binh, fleuve qui passe à Thaï-Nguyen et à Bac-Ninh. Ces branches entremêlées forment un lacis d'arroyos qui baignent au nord-est les villes de Haï-Duong, Quang-Yen et Haï-Phong, cette dernière ayant un port maritime , accessible surtout par le Cua-Çam.
Enfin, sur la frontière septentrionale du Tonkin, les villes de Lang-Son et de Cao-Bang semblent être situées sur des cours d'eau appartenant à des fleuves chinois des provinces du Kouang-Si et de Canton.
Régions physiques. — A part les montagnes neigeuses, lTndo- Chine française réunit une superbe variété de régions physiques : vastes plateaux montagneux dans le Laos, qui comprend tout l'intérieur; plus près des côtes, régions de collines pittoresques et agréables, nombreuses vallées arrosées débouchant sur la mer, entre deux fleuves géants formant deux deltas du premier ordre : le delta du Mékong ou la basse Cochinchine, populeuse et civilisée, le delta du Tonkin, plus anciennement civilisé et plus fortement peuplé encore.
Dans ces deux deltas, comme toujours d'un niveau horizontal, une foule de canaux naturels, appelés arroyos (d'après un mot espagnol), se croisent en tous sens et découpent en une foule d'îles le sol bas et marécageux, formé par les atterrissements ou dépôts du limon charrié par les
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fleuves. Gomme les polders hollandais du delta du Rhin et de la Meuse, les îles fluviales du Tonkin ont leur niveau parfois inférieur de 4 à 6 mètres à celui des hautes marées; elles sont maintenues à l'abri des inondations par des digues ou levées de terre construites par les habitants. Ces digues servent en même temps d'assises à la plupart des lieux habités, et de routes qui, avec les canaux, relient ces localités entre elles.
C'est dans le fond inondable de ces îles que se cultive le riz, la principale denrée alimentaire du pays.
En Cochinchine, les digues construites jusqu'à ce jour sont peu considérables ou nulles; mais, à l'avenir, par suite de l'affaissement graduel du sol boueux du delta, il sera probablement nécessaire d'en construire pour s'opposer aux inondations qui détruiraient les cultures.
Quant au Cambodge, son trait caractéristique le plus remarquable est le grand réservoir du Mékong, ou le lac Tonlé-Sap , sorte de mer intérieure longue de 120 kilomètres, large de 7 à 8, et d'une superficie de 950 kilomètres carrés. Resserré dans sa partie inférieure, il est divisé en Grand-Lac au nord-ouest et Petit-Lac au sud-est ; il communique par un large canal avec le Mékong, et reçoit de ce fleuve, au temps des crues, une énorme quantité d'eau qui, envahissant les terres basses, triple la surface du lac; au contraire, en été, il se vide par le même canal, et alors d'innombrables poissons accumulés dans ces bas -fonds donnent lieu à une pêche extraordinaire, dont le produit s'élève jusqu'à 6 millions de francs.
Climat. — Le climat de la Cochinchine et du Tonkin étant, comme celui de l'Inde en général, chaud et humide, par suite débilitant, est et restera malheureusement le plus grand obstacle à la colonisation européenne de ces pays si riches.
L'hiver, ou saison sèche, qui dure de septembre à mai comme en Europe, est relativement supportable; il est réconfortant à cause de la mousson du nord-est, bien que la température ne descende guère au-dessous de 18°. Mais pendant l'été, qu'on appelle là-bas hivernage, la chaleur humide, provoquée par la mousson du sud-ouest, reste nuit et jour entre 26° et 34° centigrades; elle est réellement insupportable, même pour les animaux, qui instinctivement cherchent l'ombre et ne bougent plus pendant le jour.
De là les insolations, les fièvres, les dysenteries, les anémies qui ruinent le tempérament du plus grand nombre des Européens, s'ils séjournent trop longtemps, et qui ont fait beaucoup plus de mal à nos soldats que les balles de l'ennemi.
Les moussons sont des vents réguliers qui soufflent en hiver du nord-est, et en été du sud-est. Le passage d'une mousson à l'autre provoque les cyclones et les typhons, qui portent leurs ravages dans le nord plus souvent qu'en Cochinchine.
Productions naturelles. — Le granit, la pierre poreuse de Bien- Hoa, le sel des salines, telles sont les rares exploitations minérales de la Gochinchine. Le haut Tonkin est plus riche en métaux, car, outre le charbon, le cuivre et le fer y sont assez communs.
Quant aux richesses végétales et animales , ce sont les mômes que celles de l'Inde, lesquelles sont passées en proverbe; qu'il nous suffise de citer les palmiers : cocotier, aréquier et latanier, dont les feuilles servent à couvrir les cases; le rotin ou rotan, l'oranger, le citronnier, l'arbre à pain, le cacaoyer, le thé, le caféier, les ébéniers et bois de fer, le cotonnier; l'arachide, l'indigotier, le tabac, le bétel, le bambou et le palétuvier des marécages.
Parmi les animaux, il y a les singes gibbons, les roussettes, grosses chauves-souris frugivores et à chair comestible ; le tigre , dont la tête est mise à prix; la panthère, le léopard, l'éléphant, le rhinocéros, le sanglier, des oiseaux de toutes espèces, de grands lézards, le caïman, que l'on élève en parc pour le manger, l'iguane, les tortues, les serpents cobra et python, de superbes raies et de nombreux poissons, qui, salés ou séchés, contribuent beaucoup à la nourriture populaire; l'abeille, le ver à soie, de grosses araignées et fourmis, sans oublier les insupportables moustiques qui pullulent dans l'air.