SAINT-PIERRE - MIQUELON
Québec est restée française de cœur comme d'origine, de mœurs, de religion et même d'institution; du resle, depuis 4867, le Dominion of Canada jouit d'une autonomie complète sous la couronne britannique, qui laisse à chaque État le soin de se gouverner. Aussi, à part la fiction de souveraineté anglaise, qui protège plutôt qu'elle ne domine ces colonies, le bas Canada, avec ses 1500000 Français, est-il en dehors de l'Europe la plus importante comme la plus belle, la plus florissante des expansions de la mère patrie, celle qui montre le mieux la faculté colonisatrice de notre race lorsqu'on la laisse s'épanouir en liberté.
Le droit exclusif de pêche sur les côtes françaises (French Shore) de Terre-Neuve a eu un moment (1891) une grande importance politique: les Terreneuviens voulaient obliger l'Angleterre à racheter ou à éluder ce droit par tout moyen possible ; mais rien ne fut fait.
Saint- Pierre et Miquelon sont deux petites îles situées à 6600 kilomètres de Brest, sur la côte sud de Terre-Neuve, par 47° de latitude nord et 58°30' de longitude ouest.
Peuplées de 6000 habitants, d'une étendue de 325 kilomètres carrés à peine, formées de plateaux rocheux, granitiques, hauts de 200 mètres et tellement stériles que les sapins n'y atteignent pas la taille d'un homme ; placées sous un climat brumeux et froid, qui en rend le séjour en hiver très désagréable, ces deux îles n'ont de valeur que comme rendez-vous pour nos pêcheurs en été.
Miquelon, neuf fois plus étendue que sa voisine, est une île double formée de deux îlots rocheux, réunis par une dune ou barre sablonneuse longue de 10 kilomètres, sorte d'isthme qui plus d'une fois a été coupé par la vague, et où trop souvent les navires vont s'échouer. Au nord, la Grande Miquelon renferme l'anse et la ville de Miquelon, ainsi que deux vastes lagunes nommées barachois, où les barques trouvent un abri; au sud, la Petite Miquelon, presque aussi grande que sa sœur jumelle, porte aussi le nom de Langlade, mais n'a pas de port.
L'île Saint-Pierre est séparée de Langlade par un canal de 4000 mètres de largeur ; elle n'a que 25 kilomètres carrés de surface et 5 à 6 kilomètres de longueur; mais elle possède une belle et vaste rade au fond de laquelle s'est bâtie la ville de Saint -Pierre. Cette rade, fermée à l'est par les îlots dits aux Chiens (phoques), aux Vainqueurs et aux Pigeons, et par l'îlot du Grand -Colombier, est le principal rendez -vous de tous les navires allant aux bancs : là aussi se trouvent les principales sécheries de poissons.
La ville de Saint-'Pierre , chef-lieu de la colonie, résidence du gouverneur, siège d'un tribunal de première instance et d'une préfecture apos- ♦ tolique, est construite en bois du nord ; elle n'a qu'une population sédentaire de 4-000 habitants, presque tous Français, mais la population flot-
tante double son importance en été. On y construit des goélettes et des pirogues de pêcheurs.
La pêche. — La pêche et la préparation de la morue constituent la seule industrie de la colonie et en occupent toute la population.
La pêche se fait dans tout le golfe de Saint- Laurent, sur le banc de Saint-Pierre et sur le Banquereau situés au sud de l'île, mais surtout sur le grand banc de Terre-Neuve. Ces bancs sont des fonds couverts d'un énorme amas d'alluvions déposées à leur point de rencontre par les eaux chaudes du Gulf-Stream et les eaux froides du courant polaire. C'est là que se développent ou arrivent, à certaines époques fixes et en bandes innombrables, la morue, le hareng, le capelan et d'autres poissons. C'est
Carte des îles Suint -Pierre et Miquelon.
là que, chaque année, les pêcheurs anglais, américains, hollandais et français viennent se réunir. Les ports bretons et normands de Saint-Malo, Granville, Fécamp, Dieppe, y envoient de trois à quatre cents goélettes montées par 800 à 1 000 marins exercés. Trente millions de kilogrammes de poissons forment la part de nos pêcheurs , tandis que leurs concurrents de diverses nationalités en prennent huit à dix fois plus : telle est l'abondance de cette production de l'Océan.
La morue se prend au moyen de filets flottants, dits seines, ou de lignes de fond. Les hameçons sont amorcés avec du poisson plus petit, hareng ou capelan, qu'il a fallu acheter ou pêcher tout d'abord. Chaque jour, sur le bateau, la morue prise est vidée, désossée, salée: c'est la morue verte, qui, ne pouvant se conserver longtemps, est expédiée rapidement en France, aux Antilles, à Bourbon; la morue dite sèche peut se conserver indéfiniment; c'est elle qui, après avoir été vidée et lavée, est étendue sur la grève pour sécher à l'air et au soleil. Les sécheries demandent un
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espace considérable; celles des Français se trouvent non seulement aux îles Miquelon et Saint -Pierre , mais encore sur les côtes ouest, nord et nord-est de Terre-Neuve , où la France a conservé ses droits de sécherie , droits exclusifs ou partagés avec les Anglais.
L'industrie de la pêche, excellente école de marins, est encouragée par
Pèche de la morue.
le gouvernement français au moyen de primes d'armement, accordées pour favoriser le commerce national entre la France et ses colonies. Toutefois chaque année voit diminuer le nombre de nos compatriotes qui font ce rude métier.
Le commerce de la colonie est néanmoins florissant; il s'est élevé dans les vingt dernières années de 45 à 35 millions de francs, dont 20 millions pour les exportations de morue verte, morue sèche , huile de foie de morue, rogue (œufs de morue qui servent d'appâts), saumon, capelan et autres poissons, expédiés vers la France et ses colonies. Les importa-
tions consistent en vêtements et objets de consommation, vins et eaux-de-vie, venus de France, des États-Unis, du Canada et des Antilles; en outre, le sel de Cadix, nécessaire aux salaisons.
Saint- Pierre reçoit de nombreux paquebots transatlantiques. Deux câbles sous-marins viennent y atterrir : un câble anglais et le câble français qui relient Brest aux États-Unis.
Terminons cette notice par quelques détails sur l'intéressant type des pêcbeurs de Saint-Pierre-Miquelon.
Type du pêcheur de Terre-Neuve. — « Les trois races qui formèrent la population primitive des îles ont produit, en se mélangeant, un type qui ne présente aucune originalité, mais chez lequel on retrouve, avec un langage émaillé de vieux français, de mots bretons et basques et d'expressions normandes, les coutumes de ces contrées. Leurs noms mêmes sont ceux que portent les vieilles familles du pays dont ils sont partis; nous avons noté, comme les plus connus de tous, des noms for t communs en Normandie : des Aubert, des Coste, etc.
« La majeure partie des habitants sont marins. Ce sont ces rudes pêcheurs, honnêtes et robustes, qui, méprisant le danger sans cesse affronté, vont au milieu de périls sans nombre demander à l'Océan de quoi subvenir aux besoins de leurs familles; populations laborieuses qui « vivent mouillées », a dit un grand poète, et dont toute l'histoire tient entre le flot qui monte et la vague qui s'en va.
« Quand l'hiver a suspendu tous les travaux extérieurs ; quand les bateaux, désormais inutiles, dorment halés sur les grèves; quand la neige a couvert la terre d'une couche épaisse et rendu les communications presque impossibles, la femme répare les dommages éprouvés par la garderobe pendant la rude saison qui vient de finir, tricots, bas et vareuses pour la campagne prochaine, dont on attend l'ouverture avec impatience ; le mari raccommode, met en ordre les engins, et fabrique ces longs filets à mailles étroites dont il se sert pour la pêche aux harengs.
« Lorsque l'été arrive, l'aspect de la rade de Saint- Pierre change tout à coup; les maisons où l'on se tenait barricadé s'ouvrent de toutes parts; les auberges, qui sont en grand nombre, depuis le Lion- d'Or jusqu'au moindre cabaret, arborent à leurs fenêtres des appâts séduisants de bouteilles de tous les formats, et une multitude de navires venant du large débarquent sur le quai une population nouvelle qui arrive de tous les ports de France, depuis Bayonne jusqu'à Dunkerque, et qui fait monter le chiffre des habitants de l'île à dix, douze et même quinze mille âmes.
« Et c'est là, à sa façon, à un certain point de vue, une population très distinguée, très fière d'elle-même, qui se considère comme une espèce d'élite dans la création, et qui, en vérité, n'a pas tout à fait tort. En un mot, ce sont les pêcheurs des bancs qui font là leurs provisions de
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vivres pour eux-mêmes, d'appâts pour le poisson qu'ils veulent prendre. Le costume de ces matelots atteint les dernières limites possibles du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu'à mi-cuisse, des chausses de toile ou de laine, amples comme celles de Jean-Bart sur l'enseigne des marchands de tabac, des camisoles bleues et blanches, ou rouges, ou rouges et blanches , des vestes ou des vareuses de tricot qui n'ont plus de couleur, si jamais elles en ont eu , des cravates immenses , ou plutôt des pièces d'étoffes accumulées, tournées, nouées autour du cou , des suroîts énormes pendant sur le dos , ou bien des bonnets de laine bleue
Pèche de la baleine (mers polaires).
enfoncés sur les oreilles, et, sortant de toutes ces guenilles, des mains comme des battoirs, des visages plutôt basanés que de couleur humaine, plutôt noirs que basanés, couverts de la végétation désordonnée d'une barbe qui depuis quinze jours n'a pas vu le rasoir : voilà l'aspect honoré, respecté, admiré du pécheur des bancs.
« Il reste encore un point important pour que la description soit complète. Prenez l'homme ainsi qu'il vient d'être dit, roulez-le pendant deux bonnes heures dans la graisse de tous les poissons possibles : alors il ne manquera rien à la ressemblance. Car il faut le concevoir huileux au premier chef, sans cela ce ne serait plus le vrai pêcheur.
« Ainsi fait, il descend de sa goélette, aussitôt qu'il a mouillé, et va s'offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu'il vaut, à l'accueil chaleureux et admiratif de l'habitant. Il marche dans le sentiment de sa gloire sur ce sol qui l'appelle depuis un mois. Les mains dans les poches, la pipe à la bouche, il rappelle Adam dans le paradis terrestre,
il en a l'innocence et la satisfaction d'être au monde, dont il se considère aussi, en toute humilité, comme la merveille; et, encore une fois, il a raison, car il n'est pas un homme de mer, depuis l'amiral jusqu'au mousse, qui ne pense cela de lui. » (Comte de Gobineau, Voyage à Terre-Neuve, (Tour du Monde. )