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LA POLITIQUB ET LA. LOI

à des raisons politiques, au marchandage électoral et à ce mépris de lautorité et de la loi dont nos révolutions ne sont guère en état de nous guérir.

Si la haute police est souvent affaiblie par une dualité d'attributions, si les agents inférieurs sont souvent battus en brèche et empêchés d'accomplir leur devoir dans toute son étendue, si la magistrature même hésite parfois devant certaines poursuites, à quoi faut-il l'attribuer encore, sinon à ce qu'on appelle a les tristes exigences de la politique ? » Est-ce à cause de ces exigences qu'on n'ose pas enlever le droit de suffrage à ceux qui vivent de la débauche et qu'on tolère à Paris ces électeurs si zélés dont la police nous disait qu'on trouve toujours la carte « cornée ? » Est-ce à cause de ces exigences qu'on ne veut pas encourager, pas permettre de livret qui désignerait les bons ouvriers et dont la suppression a été oomme une prime accordée au vagabondage ? Mais on n'a même pas à donner cette excuse pour les transformations que la politique des partis fait subir à des institutions sur lesquelles des hommes généreux pouvaient fonder de belles espérances.

C'est la politique qui a empêché l'école d'être vraiment neutre et qui, en maint endroit, fait passer l'école laïque pour un séjour où l'esprit religieux est une manifestation quasi séditieuse. C'est la politique qui vient témérairement au secours de tant de grèves violentes et qui fait toujours espérer une prompte amnistie pour les habiles auteurs de tant de crimes « connexes ». C'est la politique qui a fait des syndicats ouvriers une institution livrée à l'action malfaisante des meneurs, des ambitieux, des parasites ; c'est elle qui en écarte les ouvriers qui travaillent et y attire en foule les ouvriers qui ne travaillent pas.

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Enân, la mauvaise politique a une influence plus générale. Au Congrès pénitentiaire de Stockholm *, le délégué de la République Argentine faisait sur son pays la confession suivante : « Nous devons signaler comme une source de crimes le relâchement produit par les luttes politiques si fréquentes dans notre pays. . . La politique est la source de deux maux : les luttes qu'elle engendre démoralisent le peuple, et leur continuel renouvellement empêche que des lois fort utiles et dont on pourrait attendre des résultats avantageux, ne soient promulguées, ce qui entrave la marche du progrès, bien plus qu'on ne le verrait dans d'autres circonstances. »

Ce délégué de la République Argentine parlait sagement; mais il était bien modeste, s'il croyait que son jeune Etat fût seul à souffrir de ce double mal. Notre vieille Europe en est là dans plus d'une de ses républiques et dans plusieurs de ses monarchies. Ici, la politique entretient les « crimes agraires » et fait ajourner indéfiniment les lois qui devraient leur enlever toute raison. Là, elle essaye de faire du socialisme qu'elle encourage un instrument de gouvernement; elle le. favorise dans lespoir d'y trouver, tantôt un épouvantail bon à terrifier certains partis récalcitrants, tantôt une occasion ou un prétexte à des lois qui centralisent une plus grosse partie des épargnes populaires pour les mieux mettre toutes d'un seul coup sous la main de l'autorité. Quant aux lois qui rendraient la répression plus humaine et plus efficace, qui fermeraient la moitié des prisons et qui transformeraient les autres, ce sont celles-là qui attendent le plus.

* Tome II, p. 441.

Voici terminée la seconde partie de notre étude sur le crime et les criminels. Nos premières vues sont-elles confirmées ou non par la nouvelle expérience que nous venons de faire? En passant de l'individu à la société, avons-nous trouvé la part des causes physiques plus considérable? Nous avons vu le crime augmenter ou diminuer dans les régions diverses du pays, dans les professions, dans les âges, dans les classes. Quelles sont les forces qui agissaient là sous^ nos yeux ? Quelle est la nature des dangers que l'action de ces forces crée parmi nous ?

La réponse ne parait pas douteuse.

Si les étrangers affluent pour prendre la place des travailleurs français qui désertent : si ces étrangers succombent plus facilement qu'ils ne l'eussent fait sous les yeux des surveillants et des guides de leur jeunesse ;

Si la moitié de la France est appelée à combler les vides faits dans l'autre moitié par la raréfaction des naissances : si ces déplacements rompent les traditions, s'ils mettent un grand nombre de nos nationaux dans un état d'isolement' analogue à celui des travailleurs étrangers ;

Si la capitale ajoute son action aux précédentes pour faire sortir de leurs orbites des groupes errants qui se désorientent, se heurtent mutuellement et se désorganisent ;

Si le coupable, une fois puni par la Société contemporaine, en reçoit une flétrissure irréparable ; si celui qui n'était pas encore déclassé avant d'entrer en prison^ l'est presque infailliblement lorsqu'il en sort ;

Si, grâce à l'accroissement des villes, l'adolescence devient plus précoce, et si la liberté qu'on lui laisse n'avive cette précocité que pour l'abus de ses facultés naissantes ; si l'égoïsme imprévoyant des travailleursadultes empêche les jeunes de se classer dans les professions en temps voulu ; si la décadence de l'apprentissage fait tripler la criminalité des adolescents ;

Si l'accroissement des prisonniers adultes augmente le nombre de ces adolescents mal dirigés, et si l'accroissement de ces derniers augmente à son tour le nombre des pères de famille dangereux pour la moralité de leurs enfants ; ^

Si c'est la richesse nouvellement gagnée qui surexcite le plus les appétits; si la diminution des naissances, notre grand péril national, n'est due qu'aux calculs volontaires de la convoitise ou de la vanité ;

Si cette altération profonde de la vie de famille tend à multiplier certains attentats et à aggraver l'abus menaçant du divorce ;

Si l'appétit des salaires élevés a fait perdre de vue la nécessité de la permanence dans les engagements et. dans le séjour, et si l'instabilité qui en résulte accroît sans cesse le nombre des déclassés ;

Si, entraînées par l'amour de la jouissance individuelle et du plaisir du moment, les classes luttent les unes.

contre les autres ; si Fouvrier dépaysé, fuyant les responsabilités et les charges, ne connaît plus l'union que sous la forme d'un socialisme militatit, où les passions haineuses sont seules à trouver un aliment et des satisfactions ;

Si les professions mal tenues se laissent envahir par toute^s sortes de parasites qui les rongent et y développent une irritation maladive ;

Si la richesse acquise hâtivement est plus voleuse que la misère ; si les journées ou les années d'abondance ne sont pas moins critiques que les temps d'infortune et de disette ;

Si l'instruction incomplète qui laisse de côté le cœur et, l'action pratique est aussi dangereuse que l'ignorance ;

Si, sous l'empire de toutes ces causes, la femme a de plus en plus de peine à se classer dans la famille, et si ce qu'on appelle la galanterie la ravale au point de faire d'elle l'instigatrice impunie d'une multitude de délits ;

Si les révolutions qui se succèdent et celles-là même qui se préparent, créent aux gens sans aveu des tentations et des facilités renaissantes ; si les intrigues politiques ne laissent ni au législateur le loisir de voter, ni à l'administration la possibilité d'appliquer des lois plus réformatrices, plus prévoyantes et plus humaines ;

Dans tout cela, où donc est l'atavisme, tel que l'a imaginé l'école italienne ? où donc est la régression vers un type sauvage ? où donc la constitution d'un organisme criminel produit par les hasards de la naissance et les combinaisons accidentelles de l'hérédité ?

Il est bien vrai que le crime ne laisse ni à l'individu ni à la famille leur intégrité primitive. L'alcoolisme fait dégénérer la race, la prison abâtardit ceux qui y séjournent, l'irrégularité dans le travail brise la volonté, la

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défaillance amenée par les dîfûcultés .énormes de la réhabilitation enlève à l'organisme même tout son ressort, Taffaiblissement des fonctions sociales se traduit par la décadence visible du type et de la physionomie du condamné. Oui, tout cela est exact ; mais dans tout cela il faut voir des effets plus que des causes du délit. Quand le mal en est arrivé à produire une telle désorganisation, Taction de l'hérédité physiologique est arrêtée par la disparition des familles. Ce qui ne s'arrête jamais, c'est ]a source toujours jaillissante des passions et des vices dans Tâme de chacun ; c'est la conspiration universelle vers le plaisir, c'est la lutte mutuelle entre tous ceux qui veulent jouir quand même, jouir facilement et jouir vite.

Assurément il y a autre chose dans l'homme, autre chose dans la société : il y a des efforts vers le mieux, il y a une émulation et un concours pour parvenir à ce qui est grand et noble, à tout ce qui rehausse et embellit la civilisation. Dans ce milieu si complexe, où nous apportons et où nous prenons tous quelque chose, il s'opère deux modes de sélection : l'une qui va dans le sens du mal pour produire le scélérat, l'autre qui agit dans le sens opposé pour produire le saint, le grand homme et le héros.

Serait-il vrai que ces deux efforts sont inséparables et comme proportionnés l'un à l'autre ? Serait-il vrai que le crime est une preuve de l'intensité de la civilisation parce qu'il en est une conséquence fatale ?

On a présenté cette idée sous plusieurs formes.

Divers publicistes pensent que le crime est un signe de force parce qu'il est un des résultats impossibles à éviter de la lutte pour la vie. Les criminels, dit-on, sont comparables aux blessés qui, par leur nombre et la gravité des coups donnés et reçus, témoignent de l'ardeur

de la bataille. Point de grands résultats sans efforts ; point d'efforts sans rivalité ; point de rivalité sans concurrence ; point de concurrence sans colères mutuelles ; point de colères enfin sans attentats et sans violences. Bref, Taccroissenaent de la criminalité ne peut que suivre d'un pas égal lès progrès de la civilisai ion. C'est une phase nécessaire de la lutte inévitable, une préparation, un accompagnement ou une suite de la victoire . . .

Si une pareille théorie a jamais pu paraître spécieuse, ce n'est certainement pas aujourd'hui. Loin de trouver que le criminel soit un être fort, énergique et persévérant, nous venons de toucher du doigt son incohérence, sa faiblesse et sa lâcheté. Le délinquant n'attaque pas ouvertement la loi, il la tourne comme il peut ; puis s'il la trouve plus forte que lui, il en attend la vindicte, quelquefois avec rage ou avec terreur, beaucoup plus souvent avec une espèce de flegme parpsseux ou de résignation passive et ennuyée.

Mais ici on transforme la théorie : on croit avoir trouvé un autre moyen de rattacher le crime à la civilisation même et de rendre les progrès de l'un comme inséparables de ceux de Tautre.

Les actes délictueux, les attentats, les faux, voilà, diton, les scories, voilà les « résidus » du travail social. Le crime n'est pas une force, soit l Mais ne représente-t-il pas l'emploi à contre- sens ou la perte d'une certaine quantité de force en travail ? Plus une usine se développe, plus elle produit de gaz délétères, explosibles ou simplement inutiles ...

— Peut-être I Mais de là à pouvoir donner laccroissement du crime comme un signe de prospérité et de civilisation, il y a loin. Une industrie qui a beaucoup de pertes et.de résidus est, si l'on veut, une industrie qui

travaille considérablement ; mais c'est une industrie qui travaille mal. Elle marche à la banqueroute ou à la dissolution : le premier progrès qui lui sera demandé par des actionnaires ou des gérants nouveaux sera précisément de diminuer ces pertes. Qu'il s'agisse de créer de la force en consommant de la matière, qu'il s'agisse de transformer en mille usages ou de transporter au loin une fores donnée, le problème s'impose, et ceux qui perfectionnent les découvertes s'y appliquent tant qu'ils ne l'ont pas résolu. Admettons que le problème soit le môme pour la société et pour l'industrie proprement dite, nous sommes obligés de constater que la seconde le comprend, l'étudié et finalement le résout beaucoup mieux que la première. L'une diminue les éléments inutiles et l'autre, en ce moment tout au moins, les. accroît.

Qu'est-ce donc que la société doit faire ? Il suffit de poser cette question pour voir l'immense étendue de la science criminelle ou l'importance des rapports qui la rattachent à toutes les branches de la science sociale.

La société ne peut pas garantir et sauver malgré eux les individus, parce que les individus sont libres. Ceux qui nient la liberté conviennent en tout cas que chacun de nous a sa spontaniéité, son mode particulier d'action conforme à sa nature et aux accidents spéciaux qui ont caractérisé son origine. C'est la même société d'ailleurs qui sème les tentations sur les pas du malfaiteur et qui oifre au littérateur, à l'artiste, au chef d'école, à l'homme de génie, la matière de leurs ouvrages et les occasions de leurs succès. Dans une armée instruite et vaillante, vingt capitaines se distinguent, et l'un de ces vingt illustre à jamais son nom en sauvant le pays. Où se sont trouvés la volonté, l'effort, le mérite ? Partout 1 Dans

ceux qui ont préparé les cadres de Tarmée, dans les soldais qui ont accepté la discipline, dans les vingt capitaines qui ont surpassé leurs camarades et dans celui qui, à force de réflexion et d'énergie, est devenu leur maître à tous. Eh bien 1 de même, dans un milieu corrompu, dans un centre industriel troublé, désorganisé, surexcité, vingt ouvriers provoquent un désordre exceptionnel : vingt pères de famille se dérangent plus que les autres ; puis, quelque jour, un ou deux d'entre eux assassinent le contre-maître, un ou deux sont accusés d'un attentat AUX mœurs ou d'un inceste, une de leurs filles est convaincue d'infanticide. , . Où est la culpabilité ? où est la responsabilité ? Partout ! Chez ceux qui ont mal sur- Yeillé l'organisation du travail, chez ceux qui ont donné de mauvais exemples, chez les meneurs et chez ceux qui les ont suivis I

Sans vouloir récapituler ici encore toutes les influences criminelles, il en est une qui a une importance considérable, et qu'on peut résumer d'un seul mot : le déclassement. La personne humaine a besoin d'être retenue et soutenue par le milieu qui l'entoure. La famille, la commune, l'école, la corporation, la patrie, autant de groupes qui, solidement constitués, doivent nous encadrer tous. Tout ce qui brise par un endroit quelconque l'un de ces cadres et en laisse échapper un individu, fait par cela même un déclassé, presque inévitablement un délinquant.

Or, la société ne peut-elle rien pour arrêter ce déclassement? Elle peut beaucoup pour l'empêcher, comme elle peut malheureusement beaucoup pour le faciliter et l'aggraver. ^

Il y a une pratique scolaire qui assure, il y en a une autre qui empêche le classement des adolescents dans

une profession et par là dans la société. Le divorce est-il de nature à reconstituer plus de familles qu'il n'en trouble, et qu'il n'en dissout? Question grave et qu'on aurait tort de croire définitivement résolue dans le sens de la dernière loi. La législation actuelle sur les syndicats est-elle favorable au classement des ouvriers adultes? Est-elle conçue et appliquée de manière à donner aux professions plus de force par la concorde ou à les désorganiser par la lutte incessante? Une bonne loi sur la naturalisation peut faciliter le reclassement des immigrés, comme une mauvaise loi le retarde, et par là même prolonge l'isolement périlleux des étrangers . . .

Mais parmi toutes ces questions, et parmi celles dont on pourrait ainsi continuer longtemps la liste, il en est une à laquelle la suite de ces études nous amène plus directement.

Par la prison, la société consacre en quelque sorte le déclassement de ceux qu'elle punit. Fait-elle ce qu'elle doit pour n'en point déclasser ainsi plus que de nécessité et que de raison ? Ceux qu'elle a frappés, s'occupe-t-elle de les reclasser, autant que possible, dans ses rangs? N'estce pas elle au contraire qui, par le mode d'application des peines et par le régime qu'elle impose à ses détenus, achève ce type de corruption que la faiblesse ou le désordre individuel avait ébauché dans le délinquant?

Quelle est ici l'étendue du mal, et quel serait le remède à y apporter? Ce sera l'objet de notre troisième et dernier volume.

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