CHAPITRE II
L Moyenne criminelle de la France. -^ Les 25 départements les plus criminels. — Les 25 départements les plus honnêtes. — Paris et la frontière. — II. Nature de la criminalité dominante dans les grandes zones. -^ Nord et ^Jidi. — D^une partie à Tautre d'un même département. — III. Les départements qui se sont améliorés. -^ Ceux qui se sont corrompus. -^ IV. Criminalité interne et criminalité externe. — Nouvelle distribution des départements. — Ceux qui y gagnent, ceux qui y perdent. — V, Statistique nouvelle. — Les gens qui sont meilleurs chez eux. — Les gens qui sont meilleurs au dehors. — Calculs divers sur l'émigration et les déplacements de population à Tintérieur de la France. — Intérêt du problème.
Il ne suffit pas de savoir comment la criminalité française s'est développée dans le cours du siècle : il faut chercher comment elle se distribue dans les différentes parties du territoire. Allons successivement des milieux les plus étendus aux milieux les plus restreints : la nature des influences décisives se dégagera peut-être pour nous peu à peu, au fur et à mesure que nous aurons pu classer et surtout comparer les faits. Mais, ces faits, ob-
servons-les d'abord tels qu'ils s'offrent à nous d'euxmêmes et ne cherchons pas à les expliquer trop tôt.
Promenons nos regards sur une de ces cartes comme en dresse le Ministère de la Justice et où les départements sont teintés de noir, de gris ou de blanc, suivant le chiffre plus ou mois élevé des crimes qui s'y commettent.
De 1878 à 1887, la moyenne de la France est de 517 accusés et prévenus * par 100.000 habitants. Cette moyenne est dépassée dans 25 départements : 61 restent au-dessous. La criminalité tend donc à s'accumuler dans certains centres : les masses sombres qui les indiquent sur la carte attirent notre attention tout de suite.
La première est située sur la Méditerranée. La Corse et les Bouches-du-Rhône sont, en effet, dans ces dix dernières années, les départements les plus chargés, les Bouches-du-Rhône avec un chiffre de 1,015, la Corse avec 982. Mais les Alpe§- Maritimes et l'Hérault, le Var même étendent la tache de l'ouest à Test autour du golfe de Lion.
La seconde masse. noire a pour noyau te département de la Seine, qui atteint 961. Cette nouvelle tache s'étend à peu près dans le même sens que la première, c'est-àdire à l'ouest et à l'est : elle englobe d'abord autour de Paris les départements de Seine-et Oise et de Seine-et- Marne, puis à l'ouest les départements de la Seine-Inférieure, de TEure et du Calvados, à Test, le département de la Marne. A la rigueur on peut encore agrandir le cercle ; car l'Oise et TAisne au nord, l'Aube à l'est, méritent d'être teintés d'un gris bien foncé. On a dès lors un groupe compact de dix départements qui forment
^ Ces derniers jugés à la requâte du ministère public.
la moitié des vingt les plus criminels de notre pays.
La tache méditerranéenne en donnait cinq. Où sont les cinq autres? Ils sont un peu plus disséminés. Néanmoins leur aspect gris, presque noir, les fait trouver facilement.
C'est d'abord le Rhône, puis le Doubs, puis la Meurtheet-Moselle ; c'est, à une autre frontière, les Pyrénées- Orientales et, au centre d'un massif qui n'est pas aussi blanc qu'on aurait pu le croire, le département de la Lozère.
Voulons-nous épuiser la liste des vingt-cinq départements qui dépassent la moyenne * ? Les cinq qui nous restent sont la Gironde, puis, par ordre de criminalité décroissante, le Nord, le Pas-de-Calais, les Vosges et la Somme . On voit que trois de ces derniers contribuent à étendre du côté du nord la grande masse noire ou grise dont Paris semble le noyau .
En résumé, sans vouloir donner aucune explication prématurée et en nous tenant à la description géographique, que distinguons-nous jusqu'ici? Qu'est-ce qui mérite d'être retenu, au moins provisoirement et plus que toute autre circonstance ? Deux choses : la frontière d'une part, les grandes villes de l'autre.
Cherchons maintenant les vingt-cinq départements les plus blancs. Dix d'entre eux forment, exactement au centre de la France, une bande ininterrompue et légèrement arrondie en forme de demi-cercle. Elle comprend la Vendée, les Deux- Sèvres, la Vienne, l'Indre, la Creuse, le Cher, la Nièvre, Saône-et-Loire, l'Ain et
^ La différence est d^ailleurs assez grande entre le département (la Loire) qui est immédiatement au-dessous de cette moyenne et •celui qui est immédiatement au-dessus (la Somme). U y a entre les deux une diiférence de 28 points.
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risère. Le plus blanc de tous, celui qui occupe le premier rang ^ems les plus honnêtes, est le département des Deux-Sèvres. Des deux extrémités du demi-cercle, c'est l'extrémité orientale qui est la moins bonne. Là, nous touchons à une frontière ouverte : ni le Jura, ni les départements de la Savoie, ni même ceux des Alpes ne peuvent être englobés dans le demi- cercle qui forme la région morale par excellence. A Touest, au contraire, la frontière est une frontière maritime qu'on peut dire fermée, car elle n'a pas de grand port de commerce. Aussi, n'était la Loire-Inférieure avec Nantes, qui nous oppose une masse un peu grise, pourrions-nous continuer notre bande blanche à l'ouest et au nord-ouest, comme elle se continue au sud-ouest avec la Charente-Liférieure. Nous y engloberions le département du Morbihan et surtout celui des Côtes-du-Nord qui, par le chiffre bas de sa criminalité , vient immédiatement après les Deux- Sèvres.
A ce demi- cercle allant de l'ouest à l'est se soudent, pour ainsi dire, deux bandes d'inégale longueur et dont la blancheur, quoique moins pure, mérite encore d'être signalée. Toutes deux partent d'un point commun, qui est la Creuse. L'une se détache du côté du sud-est : elle comprend le Puy-de-Dôme, la Haute-Loire et l'Ardèche. Trois obstacles l'obligent à se resserrer comme elle le fait : le centre lyonnais, le massif montagneux et encore un peu sauvage, semble-t-il, de la Haute -Auvergne, et l'approche de la zone méditerranéenne.
L'autre branche, également continue, mais plus longue, se dirige vers le sud-ouest. Elle comprend la Corrèze, le Lot, le Tarn-et-Garonne, le Gers, les Hautes- Pyrénées ; on peut y rattacher encore les Landes et l'Ariège. Elle aussi, on le voit, a ses obstacles qui l'em-
pèchent de s'étendre ; c'est le massif de la Haute-Auvergne, à Test ; ce sont les départements qui gravitent autour du centre bordelais, à Touest ; c'est, au midi, la frontière des Basses-Pyrénées, beaucoup moins fermée que lès Hautes-Pyrénées et que FAriège ; c'est enfin la Haute-Garonne avec la grande ville de Toulouse*.
Voilà donc les 25 départements où il se commet le plus do crimes et les 25 où il s'en commet le moins. Qu'on cherche les 36 qui ne sont ni blancs ni noirs : on les verra sur les frontières à demi ouvertes ou dans les zones intermédiaires qui se glissent, pour ainsi dire, à égale distance des grandes villes et des régions centrales, ou à égale distance de la frontière et des grandes agglo mérations populeuses. Ainsi, quand on quitte l'Aisne, l'Aube et la Marne, teintées de noir, on traverse une ligne composée des Ardennes, de la Meuse, de la Haute- Marne et de la Côte-d'Or. On a là une suite de départements moins criminels que ceux qui les séparent de Paris, 'moins criminels aussi que ceux qui les séparent de la frontière.
Partons de Paris pour aller du côté de l'ouest ou du côté du centre. Quelle que soit la variété de nos directions, que nous allions du côté de Cherbourg ou du côté de Tours, du côté du Poitou ou du côté du Borry, plus nous nous éloignons de Paris, plus la criminalité diminue. Si nous rencontrons à la fin des obstacles ou, si Ton veut, des points où la criminalité se relève, ces obstacles sont toujours de la même nature ; c'est la Seine- Inférieure avec Rouen, c'est le Finistère avec Brest, c'est la Loire-Inférieure avec Nantes, c'est la Gironde
1 Ea parlant aiasi à^obstasles, il est bien clair que je constate simplement un fait, et que j'exprime, sous une forme symbolique, les données mêmes de la statistique.
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avec Bordeaux; de môme que du côté de Test et du sudest, c'est la frontière et c'est Lyon.
Telles sont les proportions générales et les grandes lignes de la criminalité française. A peine pourrait-on signaler çà et là quelque accident qui semble les rompre. Il y a là certainement Teffet de lois dont il est aisé d'en- ' treyoir, dès à présent, le sens et la portée.
Sont-ce toute espèce de crimes et toute espèce de délits qui se distribuent de la sorte sur le territoire français ? On ne peut s'attendre à une pareille uniformité. Il est bien vrai qu'en superposant les différentes cartes qui donnent la répartition de la violence, de la cupidité, de l'immoralité, . . , cette fusion redonnerait les proportions mêmes de la criminalité générale'. Il ne saurait en être autrement. On peut ajouter que, sauf quelques exceptions bien rares *, les départements qui sont noii*s dans la première carte ne sont blancs dans aucune des autres, et réciproquement. Mais enfin il y a des inégalités qu'il est intéressant d'examiner.
Contrairjement à l'opinion générale, il y a plus d'actes de violence * (d'assassinats, de meurtres et de coups violents) dans le nord que dans le midi — la Corse ' étant mise à part. L'Aisne, TEure, le Pas-de-Calais, par
1 Dont une sera expliquée plus bas.
* Proportionnellement à la population, ceci est toujours sous-entendu.
' La Corse est, en effet, dans des conditions sociales toutes particulières, et dont il sera question.
exemple, en ont plus que le Gard, plus que les Pjrénées- Orientales, plus même que les Bouches- du*Rhône et que le Var. L'Eure en a 137 par 100,000 habitants, et les Bouches-du-Rhône n'en ont que 102. Les Ardennes, la Marne, l'Aube, l'Oise, le Calvados en ont notablement plus que la Drôme, que le Vaucluse, que la Haute - Garonne. L'Oise en a 120 et le Calvados 116; le Vaucluse n'en a que 32 et la Drôme 24.
N'est-ce pas l'alcoolisme qui, dans les pays du nord et dans ceux de l'ouest, supplée trop efficacement aux excitations de la vie en plein air, de la parole ardente et toujours prête à la dispute, du climat enfin? Pour un grand nombre de départements français l'affirmative paraît inévitable. Elle s'impose d'autant plus qu'il est difficile de mettre cette disproportion au compte de la cupidité. Beaucoup de voleurs, on le sait, deviennent meurtriers par occasion : on pourrait donc supposer que c'est le vol qualifié qui fait ainsi couler le sang plus abondamment dans la région septentrionale. Mais c'est la une hypothèse dont il faut se défier. Dans les cartes de la cupidité, les teintes du midi sont moins éloignées de celles du nord que dans les cartes de la violence. Les Alpes- Maritimes, les Bouches-du-Rhône, l'Hérault voient même s'accomplir plus d'actes- de cupidité que le Nord, que le Pas-de-Calais, que la Somme et que Seine-et Oise.
Il est donc bien probable que c'est l'ivresse qui, dans la région septentrionale et dans l'ouest, pousse aux meurtres et aux coups. La comparaison de la carte de l'alcoolisme et de celle de la violence ne permet guère à l'esprit de se soustraire à cette conclusion pour l'ensemble. Cependant, nous allons être ici avertis une fois de plus de l'extrême complexité du problème. Sur la carte des poursuites pour ivresse, le Finistère est dans la première
catégorie : nous voyons même qu'il suffit avec la Seine- Inférieure, à la remplir tout entière. Malgré Brest, il n'occupe que la cinquième * dans la carte de la violence. Inversement, la Haute- Savoie qui est dans la deuxième catégorie pour la violence, n'est que dans la cinquième pour l'alcoolisme. Le Rhône, qui est dans la deuxième catégorie pour Talcoolisme, n'est que dans la cinquième pour la violence, et on pourrait encore observer d'autres contrastes de cette nature.
Ce qu'il y a de vrai dans l'opinion courante sur les différences du nord et du midi, c'est que la proportion des crimes contre les personnes, relativement aux crimes contre les propriétés, est plus forte dans le midi. Autrement dit, le midi est relativement plus porté que le nord aux crimes contre les personnes *. Cette différence représente l'action de la nature et des conditions héréditaires. Le surplus réel et absolu, que le nord offre, malgré
^ Les cartes du Minislère de la Justice divisent les départements en sept catégories, par ordre de criminalité décroissante.
* De 1825 à 1835, les départements signalés comme ayant — non pas plus de crimes ou moins de crimes contre les personnes que tels ou tels autres départements — mais comme ayant, chez eux, plus de crimes contre les personnes que de crimes contre le propriétés, sont I la Corse, le Lot, TAriôge, les Pyrénées-Orientales, la Lozère, TArdèche, l'Hérault, le Gard, la Haute-Loire, les Basses- Alpes, le Tarn, le Tarn-et-Garonne, les Hautes- Pyrénées, l'Aude et l'Aveyron,
Depuis lors, les crimes contre les propriétés sont ceux qui se sont le plus accrus partout. Ainsi le Compte général pour 1880, dans son résumé rétrospectif, se borne-t-il à dire : c Je signale les départements de la Corse et des Pyrénées-Orientales comme offrant plus de crimes contre les personnes que de crimes contre les propriétés; et ceux des Hautes-Alpes, des Basses-Alpes, de la Savoie, de rAveyron, de la Lozère, comme offrant un nombre égal des accusés de chaque catégorie. Dans les 75 autres départements, au contraire, le chiffre des accusés de crimes contre les propriétés est supérieur et quelquefois de beaucoup, à celui des accusés de crimes contre les personnes. >
tout, dans les crimes mômes de violences, représente Taction des causes sociales, l'action factice, je ne dirai pas de la civilisation contemporaine, mais de ses excès et de ses abus.
Une autre comparaison peut achever de nous éclairer. Parmi les crimes contre les person nés qui se commettent le plus dans le midi et le moins dans le nord, figurent les attentats à la vie sur les enfants illégitimes * : or, il paraît certain que c'est surtout là le genre de méfait qui grossit, dans les départements méridionaux, le contingent des crimes contre les personnes. Lorsqu'on arrive à la carte qui figure la distribution de ce genre de crimes, Toeil est tout de suite frappé par l'interversion des teintes. Cette fois, c'est la masse parisienne avec ses prolongements du nord et du nord-ouest, c'est la frontière de Test, ce sont le Rhône et les Bouches-du-Rhône qui sont blancs. Les départements les plus noirs, ceux que le Ministère de la Justice met dans la première catégorie, ce senties Hautes et les Basses- Alpes, c'est le Gard, c'est le Gers et le Lotet-Garonne, c'est riUe-et- Vilaine. Immédiatement après viennent la Savoie, l'Ain, la Nièvre, la Creuse, la Corrèze, le Lot.
Combien, par mille naissances illégitimes, y a-t-il de | crimes et de délits contre l'enfance ? Il y en a 1 dans la ^ Seine, 1 dans la Somme, 2 dans la Seine-Inférieure, dans ! le Nord et dans le Pas-de-Calais, 3 dans les Bouches-du- ' Rhône et dans le Rhône . Il j en a 18 dans la Corrèze ! et dans l'Avejron, 22 dans les Hautes-Alpes, 21 dans le, Lot-et-Garonne, 27 dans les Basses- Alpes et 29 dans le» Gers.
Ces divers chiffres coïncident-ils avec ceux des crimes
* Infanticides, avortemenls, suppressions et expositions d*enfants, homicides involontaires d'enfant nouveau-né par la mère.
FRANGE CRlti, 3
34 LA FRANCB CRIMINBLLK
et délits contre les mœurs ? Nullement ; on peut môme dire qu'il y a comme une tendance marquée à la proportion inverse. Le département où il y a plus d*actes d'immoralité, la Seine, est celui où il y a le moins d'enfants tués par les filles-mères. J'ai déji signalé ce fait, et j'en ai indiqué la c mse. Plus on se familiarise avec l'idée d'une naissance illégitime et de ce que d'autres appellent le déshonneur, moins on est tenté de sacrifier l'enfant naturel. Est-il be-oin de dire que nul ne songe à admirer cette férocité dans la fille trompée ? l'infanticide aggrave la faute et ne la répare pas. Ce sont surtout les milieux sociaux que caractérisent et que jugent ces diversités de tendances. Là où la fille-mère ne peut supporter son malheur, c est que le milieu est assez moral pour lui faire honte, sans l'avoir ét^ assez pour la préserver, sans Tétre assez pour lui persuader la résignation et le rachat de sa faute.
^■' Quoi qu'il en soit, l'action des conditions physiques paraît céder ici encore à l'action des influences sociales. Ljon et Marseille sont au même niveau que Lille et Rouen : c est le climat moral de la grande ville qui règne également dans le^ unes et dans les autres.
Voilà la distribution des crimes et des délits par grandes catégories et par grandes masses. Le mal, avons -nous remarqué déjà, s'accumule volontiers sur un petit nombre de points d'élection. Il y a là de quoi nous encourager à pousser plus loin notre analyse. On a pu voir quelle idée confuse aurait celui qui jugerait la France tout
entière d'après la moyenne des quatre-vingt-six départements réunis : car cette criminalité va de 242 dans les Deux-Sèvres à 1,015 dans les Bouches-du-Rhône. Eh bien ! pour juger nos différentes populations, peut-on se contenter de la moyenne de leurs départements respectifs ? Il suffit de connaître ici et là quelques régions du pays et de réfléchir un instant pour être convaincu du contraire.
Que de milieux différents Tun de l'autre ne renferme pas souvent un même département! Ici une grande ville, un port de commerce ou un port de guerre, une cité industrielle, un centre minier, et, à 30 lieues de là, des pâturages, des montagnes et des forêts. Nous ne parviendrions jamais à démêler les loià et les causes, si nous ne pouvions rapporter exactement les faits aux lieux précis où ils se produisent avec le plus de régularité et d'abondance.
Cette analyse est-elle possible ? Elle est rendue partiellement facile par les chiffres que, nous fournissent, dans les Comptes généraux du Ministère de la Justice, les tribunaux d'arrondissement. Nous n'avons là, il est vrai, que les délits. La statistique ne nous dit pas (dans ses publications officielles) de quels arrondissements proviennent les accusés qui arrivent au chef-lieu de chaque Cour d'assises. On peut néanmoins affirmer qu'en général les arrondissements les plus riches en prévenus sont aussi les plus riches en accusés*. Le contraire d'ailleurs ne se comprendrait pas.
* Pour quelques régions que j'ai étudiées de près, notamment l'Eure et le Calvados, j'ai pu le constater, grâce aux documents administratifs que M. Yvernès a eu l'extrême obligeance de me communiquer. Il serait à désirer que des monographies départementales nous donnassent la yériûcation de cette loi dans un grand nombre de ressorts, •
Il serait difficile et fastidieux de faire cette espèce de rentilation pour toutes les parties de la France dont il a été question jusqu'ici. Je ne veux donner que quelques exemples précis : c'est assez pour faire juger de la naéthode et donner une idée nette des résultats auxquels elle conduit.
On ne sera pas surpris, par exemple, que dans les Bouches-du-Rhône, Tarrondissement d'Aix n'ait que 60 prévenus sur 10,000 habitants et que Tarrondissement de Marseille en ait 101 ; que dans le Var, l'arrondissement de Brignoles en ait 56 et que Tarrondissement de Toulon en ait 102 ; que dans la Seine-Inférieure Tarrondissement d'Yvetot en ait 54 et l'arrondissement du Havre 116*. La grande ville est là qui justifie les prévisions pessimistes.
Le département de l'Hérault est aussi divisé en deux parties bien inégales ; d'un côté Lodôve, qui ne dépasse pas la moyenne de la France et Saint-Pons, qui est assez loin de l'atteindre; de l'autre côté, Montpellier et Béziers qui l'ont plus que doublée, car, dans les deux dernières années. Tune est montée à 109 et à 122, l'autre à 119 et à 117. Quelles différences dans des pays peuplés d'individus de la même race et vivant dans un même, climat l
Le département du Nord passe pour plus homogène. Voici, en effet, des chiffres qui tendent à se rapprocher beaucoup : arrondissements de Dunkerque et d'Hazebrouk, "71 ; arrondissement de Lille, 78 ; d'Avesnes, 83 ; mais Valenciennes n'a que 68, Douai 58 et Cambrai 44.
Quelques exemples encore. Dans le Lot-et-Garonne, l'arrondissement d'Agen a souvent une proportion de prévenus trois fois plus forte, ou peu s'en faut, que l'ar-
1 Ce sont les chiffres de 1887. La moyenne générale de la France était de près de 58. J^ai pris ici la totalité des prévenus.
rondissement de Nérac. Dans la Lozère, Florac a 60 prévenus par 10,000 habitants, tandis que Mende eu a 76 et Marvéjols 89.
Ce n'est pas toujours l'arrondissement du chef-lieu qui est le plus chargé de préventions : les exceptions sont môme très nombreuses *, ce qu'on peut expliquer avec la plus grande vraisemblance par la protection d'une police plus intelligente et plus active.
Faut-il pousser plus loin ? Y a-t-il dans certains arrondissements des cantons plus mauvais que les autres ? Y a-t-il des villages qui, dans des milieux corrompus, jouissent d'une espèce d'immunité ? En est-il ailleurs qui compromettent par leurs mauvais exemples la réputatioa de leurs voisins ? Je le crois. Ce n'e^t pas la statistique officielle qui peut nous donner les moyens de le prouver. Mais j'espère montrer, par quelques études personnelles, qu'il en est bien ainsi dans notre pays et qu'il ne serait pas impossible de trouver sur place comment tel ou tel foyer d'immoralité s'allume, s'alimente ou s^éteint.
Mais avant d'en venir à cette étude, posons-nous une question qui nous en fera dégager et peut-être même résoudre plusieurs autres. Les différentes parties de la France ont- elles toujours occupé, depuis le commencement du siècle, les rangs que nous avons dû leur assigner? Le problème a son intérêt ; les données qu'il enveloppe peuvent nous aider à dévoiler dans la marche du crime
* Je citerai, par exemple, le Calvados, TEure, l'Aisne, le Nord, la Marne,. TYonne, etc.
3S LA FRANCE CKIMINELLB
la part qui revient au caractère héréditaire, la part de la tradition et la part des transformations sociales.
Quelques départements n'ont jamais cessé, depuis 1825, de figurer parmi ceux où il se commet le moins de crimes: d'autres n'ont jamais cessé de figurer parmi les plus mal famés. Dans ces derniers, nous trouvons la Corse, la Seine, la Seine-Inférieure, et, quelques rangs après, la Marne et l'Aube. Dans les premiers figurent la Creuse, le Cher, la Nièvre et Saône-et-Loire. Paris, avec ses satellites de l'Est et de l'Ouest, a donc toujours été la zone dangereuse ; les départements du centre situés à l'Est et à rOuest du Berry. c'est-à-dire également éloignés de la capitale, des grandes villes et des pays frontières, sont demeurés la zone vertueuse par excellence.
Un certain nombre de départements ont perdu des rangs. Je vois surtout parmi eux le Var, les Bouchesdu-Rhône, l'Hérault, le Rhône, l'Ain, le Jura, le Nord, l'Eure et le Calvados. A part les deux derniers qui sont, comme je le montrerai, des foyers tout spéciaux d'une criminalité indigène et spontanée, ces départements ont été de plus en plus corrompus par l'invasion des étrangers : tel est du moins le fait qui s'impose le premier à l'attention.
Quelques-uns, d'autre part, ont gagné : c'est l'Ariège, qui, après avoir été classé le 73®, de 1825 à 1850, s'est fixé, depuis vingt années, dans les 10 premiers rangs ; c'est le Gard, et ce sont la plupart des départements bretons, rille-et- Vilaine, le Finistère, le Morbihan, les Côtes-du-Nord, qui, après avoir figuré dans les 25 ou 30 plus mauvais, sont aujourd'hui dans les 30 meilleurs ; c'est surtout le département de la Vienne qui, jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe, ne sortait guère des 10, quelquefois des 5 départements les plus criminels : depuis
1860 elle n'a point cessé d'être dans les 9 les plus honnêtes. Elle a gagné absolument ^, puisqu'on 1850 elle avait encore 1 accusé sur 3,48*2 habitants et qu'en 1860 elle n'en avait plus que 1 sur 16,129. Elle a surtout gagné relativement aux autres, puisque dans l'échelle générale de la France elle a remonté de 10 à 75 rangs.
Il est enfin des départements qui ont oscillé dans des proportions parfois considérables : on les trouvera sur les frontières méridionales Pyrénées-Orientales), et sur les frontières du Nord-Est (Ardennes, Meurthe-et-Moselle. . .)
Cet aperçu est surtout destiné à nous diriger dans nos enquêtes. La statistique résout rarement les problèmes, mais elle les pose, ce qui est beaucoup. Ainsi nous savons déjà ce qu'il faut chercher à expliquer, s'il est possible, dans telle région ou dans telle autre. Ici, c'est la persistance dans le mal ; là, la persévérance dans une moralité plus respectueuse qu'ailleurs de la vie et du bien d' autrui. Ici, c'est la décadence et le relâchement ; là, c'est un effort général de la conscience publique, et cet effort a été réellement efficace, puisqu'il a produit un relèvement si remarquable. Qui l'a encouragé ? Qui Ta soutenu ? Quelles sont les forces qui l'ont aidé?
Un premier résultat semble se dégager de ces compa-
^ £n 1850, le chiffre des affaires à la Cour d'assises de Poitiers était de 66. Il a baissé dans les trois années suivantes, a paru vouloir se relever en 1854 et 1855. Depuis lors, malgré quelques soubresauts inévitables, la baisse a été remarquable. Les cbitfres des dernières années sont 28, 19, 8, 16, 13, 11. On peut, se demander, il est vrai, si la police correctionnelle n^a point bénéficié de ce déficit de la Cour d^assises. Voici la réponse : les chiffres des prévenus ont été, en 1860, de 1,092; en 1880, de 1,026; en 1887, de 1,1^9. Or, de 1861 à 1886 la population de la Vienne a augmenté de plus de 20,000 habitants.
4j) LA. FRANCE CRIMINELLE
raisons. Les causes qui agissent du dehors sur la moralité d'un pays ne sont-elles pas surtout celles qui le portent au mal ? On a plus vite fait de pressentir une action perturbatrice et corruptrice qu'une action moralisante. La première est certainement plus facile à suivre dans sa marche et dans l'étendue de ses effets. C'est qu'il est plus aisé de perdre un individu que de le sauver, de le rendre malade que de le guérir. Les départements qui sont restés les meilleurs sont évidemment ceux que leur situation a préservés des contacts trop renouvelés avec les chercheurs d'aventure. . .
Si nous étions obligés de nous en tenir là, cependant, nous serions arrêtés par une sorte d'antinomie inquiétante. Faudrait-il condamner les gens à l'immobilité pour préserver leurs mœurs ? Ou faudrait-il prendre son parti des maladies morales dont le mouvement de la civilisation sème les germes, dans les échanges et dans les déplacements qu'il opère ? Fort heureusement, des exemples nombreux nous persuadent qu'un pays, qu'une époque, une localité, une corporation, peuvent, comme une famille, se préserver d'abord, puis môme se guérir. Les pays de l'Ouest, ceux de la Bretagne, de la Vendée et du Poitou ont été désolés par des haines qui n'ont pas seulement multiplié les crimes politiques. La bonne foi des individus pouvait donner à ces actes de rébellion des noms plus honorables : mais il est évident que l'habitude de la défiance et de la violence avait dû entretenir une certaine sauvagerie. Les régions dont je parle ne sont peut-être pas d'ailleurs entièrement délivrées d'un levain qui se cache et qui s'affaiblit. S'il y a encore en France, de loin en loin, des crimes inspirés par on ne sait quelles craintes superstitieuses, par des idées vagues d'influences occultes et de sorcellerie, c'est là qu'on les
trouve *. Il n'en est pas moins vrai que ces populations ne doivent qu*à elles-mêmes Tamélioration constatée de leur moralité légale. Elles peuvent s'en faire d'autant plus d'honneur qu'en somme elles n'ont point été fermées au progrès : il est peu de pays, par exemple, où l'agriculture se soit plus renouvelée qu'en Bretagne.
Si minutieux que puissent paraître les détails dans leiquels nous venons d'entrer, ces statistiques sont cependant loin d'être complètes. Voici les reproches qu'on peut leur faire ou plus justement l'insuffisance qu'on peut y regretter. Chaque Cour d'assises ou chaque tribunal juge les individus arrêtés dans son ressort. Mais peut-on imputer, dira-t-on, à un département, les crimes commis chez lui et à son détriment par les étrangers qui y séjournent ou qui y passent? Sur près de 40,000 individus qu'on arrête annuellement dans la Seine, il n'y en a pas plus de 13,000 qui y soient nés. Peut-on reprocher aux Bouches-du-Rhône, aux Alpes -Maritimes et au Var les crimes de leurs Italiens, à l'Hérault les crimes de ses Italiens et de ses Espagnols ? Puis, les Français se déplacent eux-mêmes beaucoup dans l'intérieur de leur patrie. Où sont les populations vraiment stables, et quel est le département qui ne puisse déclarer un nombre considérable de méfaits commis chez lui par des hommes qu'il n'a pas vus naître? En 1820, on comptait 72 0/0 des accusés appartenant par leur naissance et leur domi-
< Je parle d'après des témoignages de magistrats.
42 LA FBANCU CRIMINELLE
cile au département où on les jugeait. En 1880, il n'y en avait plus que 60 0/0 ; et Técart continue à augmenter. Mais il faut voir ce fait dans toute son étendue. Qu'un département allègue la provenance étrangère de gens qui viennent charger les rôles de ses tribunaux, il le peut. Mais on peut aussi lui opposer qu'un grand nombre de ses enfants, nés et élevés dans son milieu social, ont émigré, ont voyagé, ont été se faire arrêter dans un département voisin ou éloigné S'il repousse la responsabilité des uns, il faut qu'il accepte celle des autres.
Le Ministère de la Justice a toujours été préoccupé de cette double difficulté. Dans le Compte général de 1829, je lis les lignes suivantes : « Le département de TAin est celui qui cette année a eu chez lui le moins d'accusés. Mais si l'on ajoute au nombre de ceux qui y ont été jugés ceux des habitants traduits devant d'autres cours d'assises, et qu'on en retranche les individus appartenant à d'autres départements, on trouve que les accusés, comparés à la population, au lieu de présenter la proportion de 1 sur 15,529 habitants, n'offre plus que celle de 1 sur 12,201. En faisant Je même calcul sur la Seine, on voit qu'il n'y a plus que 1 accusé lui appartenant réellement sur 2,515 habitants, au lieu de 1 sur 1,116. » Jusqu'à présent toutefois, les Comptes généraux se bornaient à indiquer le problème en donnant çà et là un exemple ou deux. Ainsi en 1831, le Garde des Sceaux disait : « En Corse, sur 142 accusés, il n'y en a qu'un seul qui n'appartienne pas à ce département ; un seul Corse d'autre part a été jugé sur le continent. » On citait là précisément le cas de la Corse comme étant à peu près unique.
A l'occasion de TExposition de 1889, le calcul a été
fait pour les 86 départements. Les éléments en étaient prêts chaque année, depuis Torganisation des casiers judiciaires qui conservent le nom, l'origine et les antécédents connus de tout individu ayant eu aflGaire à la justice. Les données en étaient devenues plus sûres encore depuis le succès de l'admirable système d'identification des malfaiteurs mis en pratique par M. Alph. Bertillon. M. Yvernès a eu l'honneur de compléter tous ces documents et il en a tiré un nouveau tableau qui est d'un rare intérêt.
M. Yvernès a posé ainsi la question. Sur 1,000 individus, soit accusés en cour d'assises, soit condamnés en police correctionnelle à la requête du ministère public et en quelque endroit du territoire français qu'on les juge, combien y en a-t-il qui soient originaires de chaque département? Le dépouillement des casiers judiciaires (travail énorme) a fourni les chiffres. Le dernier compterendu et les tableaux qui l'accompagnent ne donnent, il est vrai, que des chiffres bruts. Mais il est aisé de faire les calculs qui, ne tenant compte que de la population française née dans le département, restitue mathématiquement à celui-ci la proportion exacte des criminels et délinquants nés sur son sol *.
* La carte dressée par la Chancellerie, en ne donnant que les chiffres bruts, est de nature à tromper l'esprit par l'œil. Il est bien clair, en effet, qu'avec ce système, la Seine et le Nord doivent présenter les chiffres les plus élevés, la Lozère le chiffre le plus bas.
Pour tirer parti du tableau de M. Yvernès. il m'a paru quMl fallait opérer de la façon suivante : l« prendre pour chaque département la moyenne de sa population française, d'après les trois recensements de la période même à laquelle s'applique la nouvelle statistique ; l^o en retrancher les individus nés dans un autre département ou dans une colonie; 3* ramener chacune de ces populations départementales à l'unité de 100,000 habitants. Pour la préparation et la vérification de' ces calculs, je dois beaucoup à ^extrême obligeance, ■aux bons avis et à la sûreté de M. Turquan.
De là, la carte que donne pour la première fois le présent livre. Elle n'indique plus seulement ce que j'ai appelé la criminalité interne des départements et elle fait abstraction de la criminalité des étrangers; elle donne la criminalité totale, interne et externe, de la population née dans les départements. Elle résume par un chiffre la force de production et d'expansion criminelle de chacun d'eux. Pour 100,000 Français quels qu'ils soient, cette force est représentée par le chiffre moyen de 2,75. Elle n'est que de 1,30 pour les Deux- Sèvres, placées sur ce tableau, comme sur l'autre, au premier rang des plus honnêtes. Elle est de 5,08 pour l'Aisne et de 6,*74 pour la Seine. En d'autres termes, la criminalité des Français nés dans l'Aisne est 4 fois plus forte que celle des Français nés dans les Deux -Sèvres.
Comparons attentivement les deux cartes et les deux tableaux avec leurs chiffres. Que voyons-nous ?
Des 20 départements qui occupaient la tête de la liste précédente, la moitié se retrouve sur la liste d'honneur des 20 premiers du nouveau tableau : ce sont les Deux-Sèvres, la Vendée, la Vienne, le Tarn-et- Garonne et le Gers, Saône-et-Loire , la Charente- Inférieure, le Lot, TAin, le Cher. Ce sont donc là des contrées qui n'exportent pas plus de malfaiteurs qu'elles n'en importent : elles se suffisent à elles-mêmes et leurs populations leur restent attachées. Elles ont peu d'étrangers immigrants, et elles ont peu d'émigrés qui aillent compromettre au dehors leur excellente réputation.
Des 20 derniers de la première liste, quels sont ceux que nous retrouvons encore dans les 20 derniers de la seconde ? Ce sont la Seine, l'Aisne, Seine-Inférieure, Seine-et-Oise, Eure, Seine-et-Marne, Oise, Lozère, Calvados, Meurthe-et-Moselle, Doubs.
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La statistique nous donne ici en bloc la criminalité interne et la criminalité externe réunies. C'est donc uniquement par conjecture que nous pouvons calculer çà et là la proportion respective de Tune et de l'autre. Il y a cependant un intérêt assez vif à le faire pour discerner quelles sont les populations qui gagnent à rester chez elles, qui perdent à en sortir, en quoi Témigration nuit à leur moralité ou la dégage. Par exemple, il est évident que le Corse gagne à sortir de chez lui. Dans le tableau de la criminalité interne, la Corse est classée 85®. Dans le tableau de la criminalité totale, elle est 65«. C'est la preuve qu'une fois hors de son île, le Corse commet beaucoup moins de crimes ; tout le monde sait qu'il contribue même à arrêter les malfaiteurs, comme agent de police et comme gendarme, beaucoup plus qu'à en grossir le nombre. Comparée alors avec des départements dont les émigrés commettent plus de délits hors de chez eux que chez eux, la Corse ne peut que gagner des rangs. Elle n'en gagne pas beaucoup, parce que sa criminalité interne est très forte et charge d'un poids trop lourd sa criminalité totale : mais enfin elle en gagne 20. Nous voyons là, pour ainsi dire, exprimée en chiffres cette vérité, que la grande cause de la criminalité corse doit être cherchée dans le milieu social de l'île et non dans des prédispositions héréditaires.
Pour quelques autres départements au contraire, nous voyons que c'est la criminalité externe qui vient accroître la criminalité totale et faire baisser le coefficient moral de la population. L'habitant des Côtes-du-Nord est très bon chez lui, puisque dans le tableau de la criminalité interne il est second. Si dans le tableau de la criminalité totale il n'est plus que le 36«, c'est évidemment qu'en sortant de chez lui il a beaucoup plus de
chances de deyenir un délinquant : don cas est absolument l'inverse de celui du Corse.
Enfin, il est des départements qui sont mauvais à toutes les statistiques : ils ont à la fois beaucoup de criminels chez eux et hors de chez eux. Tel est certainement le cas de la Seine, de TAisne, de la Seine-Inférieure, de l'Eure, du Calvados, et même de la Lozère. Ainsi la Seine-Inférieure a chez elle 834 accusés et prévenus jugés, ce qui la met au 82° rang. Mais nous voyons d'autre part que, dans les dernières années, elle a une moyenne de 894 de ses originaires arrêtés chaque année dans le département de la Seine : nous ne sommes donc pas surpris de la retrouver 84® au second tableau *.
Quels sont donc ceux qui gagnent le plus à être ainsi dégagés des délits de leurs immigrants sans que les délits de leurs émigrés leur en restituent l'équivalent ? On distingue vite parmi eux les Bouches-du-Rhône, qui remontent du 86® rang au 62® ; l'Hérault qui remonte du 81® au 43® ; le Var qui remonte du 74® au 54® ; les Alpes- Maritimes qui remontent du 83® au 45® ; le Rhône qui remonte du 76® au 63®. D'où vient cette ascension ? De ce que ces départements importent plus de délinquants qu'ils n'en exportent. Le Rhône et les Bouches-du- Rhône appellent du dehors un grand nombre de travailleurs : ceux qu'ils ont à eux, ils les gardent, ou s'ils les envoient au dehors, il est probable que c'est surtout à l'étranger qu'ils les chargent de représenter leur commerce et leur industrie.
*■ Ce relevé des arrestations opérées dans la Seine et qae donne la statistique de la ville de Paris, est singulièrement précieux. Il vient s^ajouter heureusement aux statistiques de la Ghancelifirie, et nous aide ainsi à vérifier les calculs que nous faisions sur f Texportalion criminelle > des départements .
La Seine, c est-à-dire Paris, joue ici le même double rôle que partout. Paris importe et il exporte. Paris est le centre par excellence où tout afflue, où tout s'élabore et quelquefois se transforme, où tout transite pour être réexpédié. Paris attire donc beaucoup de malfaiteurs, il en produit beaucoup et il en renvoie beaucoup, de même qu'il attire, produit et perfectionne un grand nombre d'hommes de talent.
Reste à chercher quels sont les départements qui perdent le plus au nouveau tableau. Si le Rhône et les Bouches-du-Rhône cessent de nous scandaliser, il en est qui cessent de nous édifier : et ici les différences sont plus fortes encore. Nous voyons successivement tomber les Hautes-Pyrénées du 18® rang au 33«, le Puyde-Dôme du 16® au 28«, la Nièvre du 11® au 41«, la Haute-Saône du 56« au 83®, la Sarthe du 42« au 76% la Haute-Loire du 10« au 32®, TAriège du 8« au 48«, les Côtes-du-Nord du 2^ au 36^, la Creuse du 3^ au 47®. Il est clair que ces départements doivent émigrer à Tintérieur dans de fortes proportions. La Creuse a chaque année plus de 300, la Nièvre et les Côtes-du-Nord plus de 4oO originaires arrêtés dans le département de la Seine. Là est évidemment la cause principale, pour ne pas dire unique, de ces remarquables différences.
Assurément, pour que ces statistiques nouvelles donnassent immédiatement des résultats de tout point irréprochables, il nous faudrait deux ordres de renseignements complémentaires. D'abord il faudrait que dans cette criminalité totale d'une population donnée, on put distinguer rigoureusement la proportion des crimes qu'elle commet dans son pays natal et la proportion des crimes qu'elle commet sur d'autres points du territoire, quand elle est sortie de ses traditions de famille, de ses
habitudes, et qu'elle a rompu avec les souvenirs de sa jeunesse. Il faudrait surtout savoir quelle est l'importance exacte de l'émigration de chaque département : l'on comparerait alors pour chacun d'eux la criminalité de ses émigrés, comme on compare le nombre des délits au chiffre de la population résidente. Voici, par exemple, six départements, les Côtes-du-Nord, le Calvados, l'Eure, l'Yonne, la Nièvre et la Marne qui, les uns et les autres, ont environ 400 de leurs originaires arrêtés annuellement dans la Seine. Mais de quelle armée d'émigrés chacun de ces groupes de 400 faisait-il partie ? Formaient-ils ici le dixième, là le vingtième de la population sortie de ses foyers et campée dans la capitale? Nous n'avons aucune de ces statistiques authentiquement rédigée. On peut heureusement suppléer, dans une bonne mesure, à l'une et à l'autre par des calculs qui aboutissent à des conclusions d'une probabilité sérieuse.
J'ai indiqué tout à l'heure comment la comparaison des deux tableaux permet de voir si telle ou telle population commet proportionnellement plus de crimes hors de chez elle. Pouvons-nous apprécier ce qu'un département envoie réellement d'émigrés dans les autres départements ? Les renseignements qui permettraient de le faire d'une façon complète seraient précieux à bien des points de vue. L'administration, la police, l'assistance publique, les œuvres de charité collective, les associations de travailleurs, les chambres syndicales, les bourses de commerce et de travail n'auraient-elles point intérêt à connaître ces mouvements de population, leurs points de départ, leurs itinéraires, leurs points d'aboutissement, la durée de leurs séjours? On pourrait alors faire quelque chose pour les régler, pour les tempérer
quand elles sont excessives, les stimuler sur certains points, les détourner des directions et des buts qui ne leur conviennent point, pour leur préparer enûn, sur leurs routes et aux termes de leurs voyages, des conditions d'existence qui diminueraient le danger de l'expatriation et de risolement.
Les passeports et les livrets permettaient autrefois de recueillir ces renseignements*. Puisque ces deux sources demeurent closes, il serait à souhaiter qu'on profitât des dénombrements périodiques pour décrire exactement, dans ses principales variations, cet aspect mobile de notre vie nationale. La science criminelle y trouverait pour son compte un grand secours. Nous n'avons pas encore vu tout ce que ces déplacements ont de périlleux pour la morale et pour la sécurité publique : nous le pressentons néanmoins. Les chiffres déjà cités et les comparaisons déjà faites prouvent que nous avons Ëi mieux encore qu'une hypothèse vérifiable : nous avons un commencement de démonstration qui ne demande qu'à être complété. — En attendant les statistiques que nous appelons, voici quelques moyens d'y suppléer.
La statistique du dénombrement de 1886 a, dans quelques-uns de ses tableaux, des colonnes portant les deux rubriques suivantes : excès d'émigration, excès
l' Les mémoires statistiques des divers déparlements, rédip^és par les préfets de l'Empire en l'an XIII, étaient, sous ce rapport, des plus précis. Je trouve dans la statistique de PEure une comparaison portant sur 1789 et sur Tan IX. On y donne pour ces deux années le chitlre des hommes eutrés dans le département pour y travailler et en sortir, le chiffre des hommes entrés pour s'y établir ; puis les chiffres des hommes sortis du département, soit pour y levenir, soit pour n'y pas revenir. On voit par ces chiffres divers que de 1789 à Tan IX, rémigration définitive avait déjà diminué (au moins pour cette partie de la France] et que l'émigration temporaire avait augmenté.
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d'immigration. Mais elle nous prévient que ces indications n'ont qu'une valeur toute relative ; car voici simplement ce qu'on a fait. On prend le chiffre du recensement 3)récédent, augmenté des naissances et diminué des décès. « S'il y a différence entre la population ainsi calculée et la population constatée, c'est qu'il y a eu un extîédent d'immigration ou d'émigration, suivant que cette différence est une plus-value ou un déficit *. » Soit le département de l'Aisne. Entre les deux recensements l'Aisne a eu un excédent de naissances de 582. Or, on constate qu'elle a 1,528 habitants de moins que ce que cet excédent de naissances, ajouté à la population de 1881, aurait permis de présumer. On en conclut qu'il y a eu un excédent d'émigration de 1,528. Mais que veut-on dire par là? Qu'il est sorti 1,528 individus de plus qu'il n'en est entré. Combien donc en est-il entré? 1,528 de moins qu'il n'en est sorti. On nous laisse sur cette réponse qui ressemble à une mystification ou à une énigme. Les chiffres réels, on ne nous les donne pas. Mais n'y at-il, encore une fois, aucun moyen de les trouver?
Dans le calcul précédent, on n'a tablé que sur la popu-r lation indigène. Mais la comparaison des deux recensements nous apprend qu'en 1886 il y avait dans l'Aisne 13,000 étrangers (soit étrangers proprement dits, soit nés dans un autre département ou dans une colonie) de plus qu'en 1881 *. Si malgré cet apport et malgré le léger excédent des naissances sur les décès, il y a un déficit de 1,528, c'est qu'il y a eu en réalité une sortie assez importante pour compenser cette entrée de 13,000 indi-
1 Statistique générale de la France. Résultats statistiques du dénombrement de 1886, page 43, note.
* Ce qui portait le chiffre de cette partie de sa population à 86,651 habitants nés hors de ses Trontières.
LE CRIMB A TRAVEBS LES DéPA^TBMENTS 51
vidus né» ailleurs. Le chiffre de ces entrées a été nécessairement balancé ou annulé par un chiffre de sorties correspondantes * . Voilà qui nous donne une idée approximative encore, mais beaucoup plus exacte, du va-etvient de ces populations. Nous voyons d'ailleurs, en une autre partie de la statistique, que le 30 mai 1886, lors des opérations du recensement, on enregistrait Tabsence actuelle de 14,094 individus résidant habituellement dans l'Aisne. Avec une population à peu près triple, le Nord n'avait que 17,681 absents. Nous nous expliquons alors qu'en 1886, l'Aisne ait eu 832 de ses originaires arrêtés dans la Seine '. Evidemment, c'est là un département où la résidence n'est pas fixe : on j est instable, on s'y déplace et, par conséquent, on s'y déclasse avec une très grande facilité. Aussi est-il , immédiatement 4près la Seine, celui dont la criminalité totale, interne et externe, a le coefficient le plus élevé.
Voici maintenant pour la Lozère un autre calcul, mais reposant sur les mêmes principes. De 1881 à 1886, la Lozère a eu un excédent de •7,325 émigrations, soit un déficit de 7,325 habitants, quoiqu'elle ait eu un excédent de 5,0*24 naissances. Si sa population étrangère, au sens large du mot, n'a pas augmenté beaucoup — et elle n'a augmenté que de 900 — cet excédent d'émigration signalé n'est plus seule ment proportionnel, mais réel (à 900 près). Or pour un département qui n'a point 140,000 habitants, il est considérable, et nous nous expliquons que la criminalité externe de la Lozère y trouva l'appoint qui lui assure un si mauvais rang.
Il faut en dire autant des Côtes-du-Nord qui, malgré
> C«8tà M. Lerasseur que je dois l'idée de ces taicuis. * Ce qui est (après la Seiae-Inférieure) le chitfre proportionnel le plus élevé de toute la France.
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un excédent de 13,303 naissances, accusent en 1886 un excédent d'émigration de 12,632 sur Tannée 1881 . Si les Côtes-du-Nord ont reçu beaucoup d'étrangers nouveaux, c'est autant à déduire pour avoir le chiffre réel de ses émigrants. La déduction à faire n'est que de 521. Il est donc certain que ce département, qui reçoit peu d'étrangers et produit beaucoup d*enfants, émigré beaucoup *.
Ce point me paraît si important que je demande à indiquer une autre méthode pour calculer l'instabilité de nos populations respectives. Les tableaux construits par M. Turquan avec les éléments du dénombrement de 1886 nous permettent de voir, pour ainsi dire, des yeux si les départements conservent ou non tous les enfants qu'ils ont vus naître et s'il leur en arrive beaucoup qu'ils n'ont point eux-rmêmes procréés. Il s'agit de la méthode dite des « Pyramides des âges* ». On ne saurait rien imaginer de plus démonstratif.
Relevons dans les dénombrements les nombres des individus qui forment les couches successives de la population dans nos départements. Nous avons pour chacun d'eux le nombre des individus de à 5 ans, puis celui dé 5 à 10 ans, et ainsi de suite. Représentons chacun de ces nombres par une ligne horizontale plus ou moins longue et superposons toutes ces lignes : nous aurons sous les yeux les proportions respectives des habitants de divers âges qui peuplent un département ; et la superposition
^ Cette émigration va peu à Tétranger : c'est un point à retenir. Voyez M. Baudrillart, Les Populations agricoles de la Bretagne^ p. 408. Ajoutons que le 31 mai 1886, on comptait 17,518 absents dans la population dite résidente.
* On a pu voir Talbum complet de ces pyramides à TExposition du ministère du commerce au Palais des Arts libéraux. Le volume du dénombrement de 1836 n'en donne que quelques-unes à titre de spécimen.
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de ces lignes devra régulièrement présenter une forme pyramidale. Regardons en effet ces ingénieuses constructions : la première génération, celle de à ô ans forme naturellement la première assise ; et. toutes choses égales d'ailleurs , les assises accumulées doivent aller en se rétrécissant, au fur et à mesure des décès Jusqu'à ce que les rares centenaires des deux sexes achèvent la pointe aiguë de la pyramide. S'il y a des irrégularités, elles nous feront constater, de visu, des immigrations comme des émigrations temporaires qui se laisseront mesurer.
Nous voyons, par exemple, une déformation qui nous frappe dans la pyramide de la Creuse. Les assises des individus de 20 à 25 ans et de 25 à 30 ans y ont subi un retrait considérable. Ce n'est pas la mort qui a restreint si brusquement l'étendue de ces lignes et produit cette écharicrure disgracieuse ; c'est l'émigration temporaire. Voyez ensuite la ligne des individus de 45 à 50 ans ; au lieu d'être en retrait sur les précédentes, elle les déborde. C'est que les adultes sont revenus, à la veille de la vieillesse, et qu'ils ont cessé de s'en retourner pour les travaux de la grande ville. A partir de là seulement, la pyramide va aller en se rétrécissant d'une façon constante et régulière par le tribut payé annuellement à la mort. Il en est de même pour la Lozère et pour les Basses-Pyrénées.
A côté . de ces pays où l'on mesure ainsi d'un coup d'œil l'étendue de la natalité et l'importance de l'émigration, il en est d'autres dont les chiffres, exprimés graphiquement, se traduisent en des pyramides d'une autre nature. La base en est étroite, parce que la natalité y est pauvre ; mais les assises de 20 à 25 ans s'étendent subitement et dépassent de beaucoup celles qui précèdent. C'est que ces départements reçoivent une immigration
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très importante de jeunes gens dans la fleur de Tâge et qui ont quitté, pour un temps * ou pour toujours, leur département d'origine. Il est superflu de citer ici la Seine, le Rhône, les Bouches-du-Rhône.
Il en est enfln comme FËure et le Calvados où la base, fournie par les enfants de naissance, est faible et où nulle déformation ne se révèle dans la succession des assises ascendantes. L'ensemble de la figure affecte plutôt la forme d'une cloche pointue que celle d'une pyramide. C'est que la proportion des adultes s'y montre d'autant plus forte que le nombre des enfants y est plus petit. D'autre part, aucune assise qui déborde sensiblement, mais une série de retraits doucement gradués. Il n'y a donc point ici vraisemblablement d'émigration notable, la natalité n'y suffirait pas. Quant à l'immigration qui vient combler çà et là les vides de cette natalité, elle parait constante, mais sans jamais prendre de grandes proportions. Dans la partie droite réservée au sexe féminin , l'assise de 20 à 25 ans domine bien un peu la précédente ; c'est sans doute la part de la domesticité et peutêtre aussi celle de la débauche qui, toutes deux, ont feût venir des recrues du dehors *. Mais enfin ni l'immigra-
1 Très souvent pour le service militaire. L'extension de la ligne est très grande pour les départements qui ont des villes à fortes garnisons. Mais on est obligé de constater un autre fait. La pyramide est coupée en deux parties par une ligne verticale qui sépare les deux sexes. Or, quand la ligne masculine s'étend ainsi par l'accroissement, par exemple, des garnisons, la ligne féminine du même âge s'étend également de l'autre côté.
* On a d'ailleurs observé que dans tonte la France, la ligne féminine de 2U à 25 ans tendait à se prolonger au-delà de ce que les calculs les plus étudiés auraient fait prévoir. Les statisticiens expliquent cette irrégularité en disant que Page de 20 à 25 ans est celui que les femmes ont le plus de peine à abandonner dans lès déclarations qu'elles confient aux bulletins de recensement.
tion ni rémigratîon n'ont pris là de développement qui excède la moyenne. Qu'on applique ces dernières conclusions à l'Eure et au Calvados, départements qui mériteront de nous occuper longuement, on ne dira rien qui ne soit d'accord avec un grand nombre de documents d'une autre nature. On pourra donc affirmer que la criminalité mise au compte de cette région est bien à elle.
Telles sont les premières conclusions que nous pouvons tirer de l'application de notre méthode. Les autres suivront au fur et à mesure que nous descendrons à un examen plus détaillé des statistiques, et surtout à une étude plus concrète des populations au sein desquelles s'accomplissent les actes qui tombent sous le coup de la loi.