V. MOYENS IMMÉDIATS DK REMÉDIER A LA CRISE INDO-CHINOISE
Une longue série de témoignages précis, circonstanciés, nous a montré d'abord que nous compromettons la situation de la métropole et la prospérité de la colonie , par le nombre exagéré et la qualité généralement médiocre de nos fonctionnaires. 11 est donc évident que la première chose à faire consiste dans
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la réduction du nombre de nos agents, et dans une sélection sévère des hommes appelés à cette tâche si déhcate de gouverner tout un peuple. Il faut exiger d'eux des garanties de capacité, de moraUté, et aussi la connaissance de la langue locale; il est indispensable en outre de les soustraire aussi complètement que possible aux influences politiques. Dans ces conditions le corps administratif français deviendrait un simple cadre de haute direction et de contrôle, établi au-dessus d'une administration indigène générale et locale aisée à recruter, parce que la nation annamite en fournit tous les éléments.
Ceci nous amène à traiter un point épineux.
Pour agir comme nous venons de le dire, il faudrait pouvoir ménager avec soin l'influence de la classe dirigeante, celle que Ton appelle communément la « classe des lettrés », parce qu'elle est en possession de cette instruction orientale qui consiste essentiellement à connaître par cœur et à savoir écrire les innombrables caractères chinois des livres religieux. L'influence de cette classe lui vient, d'ailleurs, non pas de cette instruction médiocre, mais bien plutôt de la condition sociale que lui assure, du moins dans ses rangs supérieurs, une quasi-richesse. C'est, en somme, une bourgeoisie formée par les chefs des familles les plus aisées; elle constitue la portion relativement éclairée, la notabilité de la nation, et, par suite, elle exerce sur la masse du peuple une action considérable. Cette catégorie sociale présente encore ce caractère important et bien d'accord avec sa situation, qu^elle conserve plus exactement que toute autre, avec plus de jalousie et de ténacité, les vieilles coutumes nationales. Comme partout, cette bourgeoisie est la partie la plus « conservatrice » de la nation ; et elle est conservatrice au suprême degré, puisque le principe des peuples communautaires, c'est l'immutabilité.
Il résulte de là deux difficultés grayes.
D'abord, nos fonctionnaires, qui tendent à absorber en eux tous les pouvoirs, se heurtent immédiatement à cette classe et n'ont qu'une idée : la déposséder de son influence pour supprimer robstacle qu'elle leur oppose. C'est ainsi qu'en Cochinchine ils ont évincé des fonctions administratives tous les notables et
ont élevé à leur place des gens sans aveu , clans bien des cas leurs domestiques et leurs agents. On ne peut concevoir une conduite plus inepte et plus oppressive , un plus sot mépris pour le peuple conquis. Nous aurons grand'peine à remonter ce courant, car nos fonctionnaires sont accoutumés à ne rencontrer devant eux aucune résistance , aucune organisation capable de gêner leurs mouvements.
En second lieu, cette entente avec les « lettrés » seml)le présenter des difficultés d'une autre nature à nos missionnaires, dont les travaux et la propagande pourraient aider singulièrement à la consolidation de notre autorité. Voici pourquoi. Les missionnaires trouvent en Indo-Chine un terrain bien particulier. Les Annamites n'ont pas de système religieux parfaitement organisé et dogmatique. Us adorent bien, selon M. Silvestrc, une divinité trinitaire indéfinie, principe de tout, mais dont la conception exclusivement philosophique reste au-dessus de la portée moyenne des esprits. Il semble que cette situation soit très favorable à l'œuvre propagandiste des représentants d'une religion aussi régulière dans ses dogmes et aussi précise dans ses rites que le catholicisme, aussi propre par conséquent à frapper l'esprit des foules. Mais cette œuvre a rencontré un obstacle imprévu, et surtout incompris.
Dans la réalité des choses, aucune race ne peut vivre sans pratiques religieuses. Il est à remarquer même que, plus les races sont développées au point de vue social, et plus la nécessité d'un culte s'impose. Les Anglais sont religieux avec passion; nos sociétés de francs-maçons et de libres-penseurs se créent un idéal quelconque et s'assujettissent à des rites compliqués, tout en raillant les pratiques des vieilles religions. Les Chinois, et après eux les Annamites, n'ont point échappé à cette loi. Faute d'une religion importée , ils ont organisé un culte national adapté directement à leur système social, sorti pour ainsi dire des entrailles mêmes de leur société : le Culte des Ancêtres. Le régime communautaire et patriarcal, qui fait du chef de famille une autorité éminemment respectable, un représentant naturel de Dieu sur la terre, a conduit tout naturellement aussi ces
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peuples à une sorte de divinisation des ancêtres disparus dans la mort. Dès lors on s'explique le culte qui leur est rendu, culte minutieusement organisé d'après des règles qui correspondent, du reste, aux particularités journalières du fonctionnement de la famille patriarcale. Voilà pourquoi, justement, les « rites » dominent toute la vie familiale et même toute la vie civile : c'est qu'ils en sont sortis directement, a On peut dire qu'en Annam tout tient aux rites, en procède, ou s'y rapporte. » (J. Sylvestre.) Telle est la situation rencontrée à ce point de vue par les missionnaires.
Ils se trouvent, en définitive, il faut en convenir, en présence d'un culte d'allure idolntriqiu* ^ auquel les indigènes paraissent tenir avec une attache d'autant plus marquée qu'ils appartiennent à la classe supérieure. De là cette conclusion inévitable qu'il faut prendre corps à corps les faux dieux de cette religion païenne, les ébranler dans leurs fondements et les renverser. Mais ces hommes du zèle le plus admirable se heurtent là à une difficulté particulière, parce qu'en attaquant le faux culte il peut sembler qu'ils s'en prennent aux institutions familiales et civiles elles-mêmes. Il leur est arrivé ainsi trop souvent, de passer aux yeux des chefs de famille pour des perturbateurs publics, pour des sacrilèges qui sapaient les bases mêmes de la famille et de la société, en portant atteinte à l'autorité paternelle et au respect filial. Cette erreur fondamentale de leurs auditeurs explique les haines accumulées contre eux, et aussi l'insuccès relatif de leurs efforts, car peut-on considérer comme un résultat satisfaisant le fait décompter trois cent mille chrétiens dispersés parmi vingt millions d'àmes, après plus de deux siècles de prédication?
Un missionnaire, riche de vingt ans d'expérience, me disait récemment ces paroles significatives : (( Quand nous convertissons un chef de famille, tout le groupe suit, à de rares exceptions près; au contraire, la conversion d'un individu pris isolément est chose difficile et rare. Quand le fait se produit, le néophyte est obligé de quitter sa famille; il est tenu parfois pour une sorte de révolté, de paria! »
Les missionnaires ont donc forcément contre eux les classes
iacligènes les plus fortes et les plus inflacntes. Voilà pourquoi ils ont à redouter et à combattre les lettrés. Us se rencontrent ainsi avec Tadministration civile dans une tendance commune, quoique partant d'un point de vue bien différent du sien. C^est pour cela qu'on a pu dire en un certain sens : l'administration suit les inspirations et la politique des missionnaires I
Néanmoins, comme il est évident que le catholicisme range parmi les devoirs [)rincipaux du chrétien le respect éminent du père de famille et la soumission à sa légitime autorité, on peut croire que, le jour où les missionnaires verront plus clairement le sens des institutions qui se présentent à leur action, ils trouveront aussi le secret de ramener le culte des ancêtres aux proportions d'un simple respect filial, et arriveront à mettre le christianisme à la place des rites idolàtriques, en appuyant cette transformation sur la base solide de Tordre social établi. La classe lettrée annamite , éclairée enfin , verrait ainsi tomber ses motifs de méfiance et d'animosité vis-à-vis des missions; il est même probable qu'elle se laisserait séduire par les côtés à la fois élevés et pratiques de la religion catholique, entraînant à sa suite la masse du peuple (1). Il serait alors plus facile de gagner et de conduire politiquement cette population déjà si paisible et si docile.
jVIais ce n'est pas tout encore : si nous continuons, sous le prétexte de favoriser la production française, qui n'en profite guère, à ruiner le pays par des tarifs douaniers prohibitifs, nous aurons de la peine à nous concilier les indigènes. Nous devons au contraire laisser au commerce un libre champ, où nos fabricants et nos négociants se feront par eux-mêmes une place, s'ils le veulent bien. Et du reste, en supposant encore qu'ils ne soient pas disposés à s'en donner la peine, leur situation n'en souffrirait guère, car la protection absurde d'aujourd'hui ne suffit nullement pour leur créer en Indo-Chine une clientèle forcée, les Annamites préférant se contenter de leurs
(1) On en peut voir l'expérience dans ce fait que rEndo-Chine, avec 20 millions d'àmes, compte plus de 300.000 chrétiens, tandis que la Chine n'en a pas 200.000 pour 3 ou ^jOO millions d habitants. (Le P. Louvet, des Miss, étr.)
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grossiers produits, ou bien faisant de la contrebande, plutôt que de subir les prix ruineux d'un commerce de monopole.
Tout ce que nous venons de dire peut se résumer en peu de mots. Pour pacifier et gouverner utilement l'Indo-Chine nous devons :
Respecter la civilisation et les libertés locales dans la plus large mesure possiljle :
Employer raisonnablement les forces indigènes, sans les surcharger au profit et par Tinterniédiaire maladroit d'une armée de fonctionnaires sans compétence ;
iMaintenir la liljerté des transactions dans ces pays exploitables presque exclusivement par le commerce.
Voilà la seule solution raisonnable. Sommes-nous en état de la comprendre et de rappli([uer? C'est là toute la question, car, pour notre malheur, nous avons les yeux et les oreilles bouchés hermétiquement par la mauvaise influence de la politique, cette tarentule sociale dont la pi(|ûr(^ trouble les tètes, aflble les peuples, abêtit les races. Nous prenons pour de la vitalité, pour de la vigueur saine, l'agitation superficielle qu'elle nous communique. Mais, dans la réalité des choses, nous faisons beaucoup plus de bruit que de besogne. Déshal>itués dès longtemps de la vie des peuples libres, nous abandonnons nos destinées à la direction exclusive d'une bureaucratie routinière, prodigue et autoritaire. Cette bureaucratie est fâcheusement dominée ellemême par des politiciens ambitieux, de peu de scrupules, dont la préoccupation constante est de placer avantageusement leurs proches et leurs agents électoraux. Comment pourrait-on songer, dans ces conditions, à réprimer l'abus et à restreindre le gaspillage? Avec un régime aussi artificiel et propice aux excès, nous éprouverons bien des difficultés à réparer le mal déjà fait dans l'Extrême-Orient, et à substituer aux procédés destructeurs qu'on y applique aujourd'hui un régime régulier, doux aux indigènes, profitable aux Européens.
Léon PoiNSARiK
IRNAL
RE PRATIQUEl
s PROPRIETAIRES ET DES FERMIERS
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rthlaction : A. DE CÉRiS 3ÉRANT : L. HOURGUIGXON