‹ La France dans ses grandes coloniesChapitre 17 sur 19 · IV. LES CAUSES GÉNÉRALES DE LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

IV. LES CAUSES GÉNÉRALES DE LA CRISE ACTUELLE

l^a cause générale qui agit dans un sens si fâcheux sur Tensemble de notre politique coloniale, et en particulier sur celle que nous suivons aujourd'hui dans nos établissements indochinois, n'est pas de récente origine. Elle nous a causé déjà, en Europe, et depuis plus de trois siècles, d'incalculables dommages. Sous l'influence de notre régime social, déséquilibré par l'action exagérée jusqu'à ral)surde de la vie publique, nous faisons des conquêtes répondant à des vues politiques et personnelles, mais non pas à des besoins nationaux. Nous occupons des territoires pour procurer du renom et de rinfluence à nos souverains, à nos hommes politiques, et non pas pour faire place à une expansion de race, — qui n'existe pas d'ailleurs. En d'autres termes, nous sommes guidés, dans notre action extérieure, par des intérêts artificiels et momentanés, non pas par des tendances naturelles et permanentes.

On trouve précisément la preuve de ce fait dans les déclarations publiques de l'homme d'État qui a tant contribué à développer nos entreprises en Indo-Chine; M. Jules Ferry disait récemment dans un livre à sensation : « Pour nous, et pour tous ceux qui avaient gémi de cette faute irréparable (l'abandon de TÉgypte), l'occupation du Tonkin était d'abord une revanche de l'affaire d'Egypte. »

J'avoue qu'il m'est difficile de saisir la logique de cette poli-

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tique. Entre TÉgypte et le Tonkin la différence est grande et la comparaison difficile. On voit bien là le coté tout artificiel des choses. Il s'agit de « prendre » avant tout; et, quand un échec survient au cours d'une entreprise donnée, on croit obtenir une compensation en allant saisir quelque chose, n'importe cjuoi, à l'autre bout du monde, que Ton soit ou non en état d'utiliser sa conquête. On prend pour prendre, et voilà tout. Il serait aisé de prouver, l'histoire en main, qu'il n'est pas de politique plus étroite et plus imprévoyante, bien qu'elle affecte des allures grandioses et des visées glorieuses.

Mais, dit encore M. J. Ferry, u on n'est pas une grande puissance cit rrslant trrrr rhrz soi.,.! C'est on faisant des conquêtes au dehors que la France a repris son rang de //ra)ule puissance. » Cette fois, nous tenons bien la formule. On n'est une « grande Puissance » qu'à la condition de faire la guerre, de vaincre, de conquérir des territoires et de dominer des peuples. (Vest la formule essentielle des États à gouvernement centralisé. La France fut une « grande Puissance » avec Louis XIV, avec Napoléon et Napoléon III voulut aussi lui attribuer ce rôle; or ces trois noms, représentant trois règnes, rappellent aussi trois désastres : Malplaquet, \Yaterloo, Sedan. Quelle leçon! Elle nous apprend que s'il est glorieux d'être vainqueur (car les hommes ont la sottise d'admirer ce qui les ruine), il est désastreux d'être vaincu, — et on l'est inévitablement quelque jour. Un peu plus tôt, un peu plus tard, le vainqueur d'hier est écrasé à son tour, et fait place à la <( grande Puissance » du moment. C'est là ce qu'on appelle justement le Jru de la politique et de la guerre. Or, jouer n'est ni plus prudent ni plus moral pour une nation que pour un individu. L'n pareil jeu est même beaucoup moins excusable que tout autre, car s'il procure un gain à quelques joueurs principaux, il anéantit ou ruine un nombre immense d'hommes engagés malgré eux dans la fatale partie.

Cette formule de la « grande Puissance » est sortie d'une grave erreur, qui se perpétue elle-même avec la condition sociale éminemment artificielle, instable et faible cpii est la nôtre. L'erreur consiste à croire que le bonheur, la grandeur et l'ex-

LA FRANCE EN TNDO-CJIINE.

pansion dos peuples sont rœuvrc de leur gouvernement. Cela est faux, radicalement faux. Les peuples ne peuvent être heureux, prospères, capables d'expansion, que par l'action infiniment multiple et infiniment efficace de la vie privée, et à la condition que celle-ci soit bien et fortement organisée. iVlors le Gouvernement n'a qu'à suivre et à soutenir le mouvement par les moyens spéciaux mis à son service dans ce but. Mais s'il prétend marcher en avant et tracer les voies, il a mille et une chances de se tromper, de faire fausse route, de n'être point suivi, de compromettre enfin les intérêts qu'il a la prétention de servir. Mais en agissant de la sorte, l'État, tel qu'il est organisé chez nous, a suivi sa formule et obéi à sa tendance, qui le pousse à satisfaire tant d'intérêts personnels. Il a procuré d/abord à tel politique un renom, — toujours fugitif, car les inconvénients du système ne tardant pas à percer, ce renom dévie bientôt lui-même vers l'impopularité. L'État a surtout satisfait un certain nombre d'aspirants fonctionnaires, les a placés dans les postes coloniaux, où ils sont payés grassement et à frais communs par la métropole et le pays conquis, car celui-ci ne suffît jamais à payer la totalité des frais.

Que faudrait-il donc faire pour atténuer immédiatement le mal, puisque le remède véritable, le seul spécifique, une reconstitution sociale, n'est pas chose qui puisse se faire en un jour pour venir parer aux besoins du moment?

En fait, la réponse est assez facile. Elle est indiquée naturellement par le sens des abus que nous avons eu l'occasion de signaler. En voici les éléments essentiels.

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