T. XI
LA SCIENCE SOCIALE
Topposé du riant tal)leau présenté par les rapports officiels, 11 y a quelques années, pendant les vacances, l'administration avait organisé à l'intention de MM. les membres du Parlement une « caravane » destinée à leur montrer l'Algérie et à leur faire constater son état de prospérité. On fit admirer à ces Messieurs « ce qu'on voit », la façade européenne qui masque l'Aigérie véritable, et beaucoup revinrent persuadés delà prospérité du pays et de notre supériorité coloniale (1). Quelques-uns au contraire conçurent des doutes, accrus bientôt par les demandes de crédits dont on les accablait en faveur de l'Algérie. Us trouvaient qu'en fin de compte cette colonie coûtait bien cher pour une contrée si prospère, et, désireux d'éclaircir enfin une situation qui leur semblait louche, ils provoquèrent une discussion publique au moyen d'une interpellation (février 1891).
La crise algérienne fut ainsi étalée au grand jour, et de tous côtés les plaintes, les réclamations, les révélations se produisi-
rent, montranifla situation sous les couleurs les plus sombres. Un correspondant algérien du Temps, entre autres, a bien résumé l'état des choses dans ce court passage :
« La situation de l'Algérie nest pas satisfaisante au point de vue de l expansion de notre race. Au recensement de 1886, les colons français n'étaient que 219.627 contre 205.212 étrangers (2).
c( La situation de l'Algérie nest pas satisfaisante au point de vue indigène. Nous n'avons fait jusqu'ici aucun progrès dans les sympathies de la population musulmane. Échec inquiétant pour l'avenir; car il nous obligera, en cas de guerre, à immobiliser sur cette partie du territoire cinquante mille hommes, dont on aura peut-^tre grand besoin sur la frontière métropolitaine.
« A ce point de vue, nous sommes même dans une condition pire qu'autrefois, car, dans le temps de la conquête, il a existé
(1) Lu incident piqnant vinl cependant troubler l'excursion. Un ministre, M. Berthelot, fut arrêté un jour par des nuées de Kabyles, avertis de sa qualité, et qui venaient lui soumettre leurs griefs.
(2) Nous ferons ressortir ailleurs l'illusion de ces cbiflres.
l'échec de la colonisation française en ALGÉRIE. 455
parmi les indigènes alg-ériens un parti français. Et ce parti a duré jusqu'en 1871. On dresserait nne liste très longue des chefs et des tribus qui nous ont été dévoués dans les circonstances les plus critiques. Aujourd'hui, ce parti français n'existe plus. Nous n'acons plus parmi les ind 'ujènes ([ue des indifl'érents ou des ennemis.
(( La situation de l'Algérie nest pas satisfaisante au point de vue des finances franmises. Que la subvention qui nous est donnée annuellement soit de 85 millions, comme le prétend M. Pauhat, ou qu'elle ne soit que de 50 millions, comme le montre M. Jacques, elle n'en est pas moins une lourde charge pour la métropole.
(( Ces trois sujets de plainte en engendrent un quatrième au- <juel il est étonnant que personne n'ait fait allusion, ni M. Pauliat, qui nous a été si sévère, ni aucun des orateurs du Sénat, .le le signalerai, car nous sommes à un moment solennel où il faut tout dire. (Vest que la situation de l'Algérie est un embarras permanent pour la politique (jênêrale de la France. » (Le Temps, avril 1891.)
Si. comme on le reconnaît de tous cotés, l'état de l'Algérie n'est satisfaisant, après cinquante années d'occupation, ni au point de vue des colons, ni au point de vue des indigènes, ni an point de vue désintérêts français en général ; si, en d'autres termes, la situation est mauvaise à tons les points de vue, il faut qu'il y ait à cela une cause déterminante. C'est cette cause qu'il est important de dégager. Essayons de le faire à l'aide des directions que nous fournit la méthode de la science sociale.