DE LA COLONISATION
La conquête de l'Algérie est un fait trop récent pour qu'on en ait oublié les caractères généraux. Chacun sait combien d'efforts il a fallu accumuler pendant près de vingt années pour
LA SCIENCE SOCIALE
raccoinplir. C'est que, cVabord, il s'agissait de suljjuguer nu pays où tout homme fait était un soldat, et où la population, en grande partie nomade, était difficile à saisir (1). Du reste, la lutte eût certainement pris fin beaucoup plus vite, si la France l'avait entreprise sous le coup d'une nécessité vérital^le et urgente, sous la pression d'un besoin social. Or, le gouvernemont de Charles X n'était poussé par aucun grand besoin social quand il envoya contre Alger une petite expédition, destinée à châtier une injure diplomatique. On ne remarquait point en France un excédent de population réclamant des terres libres: les Français étaient rares en Algérie et n'y pratiquaient nullement la colonisation spontanée. Le commerce même restait peu actif entre les deux rives de la Méditerranée, gêné qu'il était par les pirateries des Africains et le capricieux arbitraire des gouvernements musulnifins de Tanger, d'Alger, de Tunis. En général, on se bornait à châtier de temps en temps ces forbans, en bombardant leurs repaires, mais sans prétendre les subjuguer. En 1830, le coup d'éventail reçu par notre consul, ou plutôt le désir de dériver vers Textérieur les idées anarchiques qui agitaient la population, nécessita quelque chose de plus. C'est donc bien par des circonstances surtout politiques, que la France partit en guerre contre Alger et avec le désir d'en finir au plus vite. Mais après avoir renversé le faible gouvernement des deys, il fallut le remplacer par quelque chose, et Ton resta dans la capitale afin d'y maintenir l'ordre.
Établi dans ime ville enveloppée d'ennemis, le corps d'occupation éprouva bientôt le besoin d'en dégager au moins la banlieue, et le Gouvernement de Juillet dut, bien à contre-cœur, continuer l'œuvre de son devancier. C'est ainsi que pas à pas, de proche en proche, on fut amené à s'étendre, pour ne pas perdre honteusement le terrain précédemment acquis, mais sans enthousiasme, car, encore une fois, aucun intérêt profond ne nous poussait à agir ainsi.
Nous devînmes, par cette lente et graduelle annexion, les mai-
(1) V. C. Roussel, les Commencements d'une conquête; in-S'\ Pion.
très et les éducateurs attitrés cVune population évaluée ii quatre millions cVames environ. Avons-nous apporté à cette masse importante d'êtres humains ce qui lui manquait : la sécurité pour les personnes et pour les biens, la prospérité, le progrès? C'est là ce que nous verrons bientôt; mais observons d'abord qu'une difficulté grave se présentait de suite pour gêner notre action. Nous étions devenus les maîtres du pays par la force des armes. Il est évident que ce n'est pas là une condition bien favorable à l'assimilation d'une race par une autre. De plus, la conquête mettait en présence deux sociétés organisées différemment. Les Algériens sont restés immuablement confinés dans le type communautaire pur, dans le moule étroit et exclusif de la famille patriarcale. Nous en sommes sortis, et, par une évolution longue et compliquée, nous sommes arrivés à ce régime mixte dans lequel les individus, dispersés et instal)les, sont encadrés dans une nouvelle forme de communauté, infiniment plus large et plus puissante : celle de l'État.
Cette différence d'organisation fut en général assez mal comprise. Elle fit considérer les Algériens comme des demi-sauvages, qu'il fallait traiter comme tels et conduire à la baguette. Au cours de la discussion récemment ouverte au Sénat, on disait à ce propres : « Depuis une dizaine d'années (en réalité de tout temps), on pratique vis-à-vis des indigènes vme politique de tracasseries, de compression, et presque même de provocation... M. Tirman a suivi en Algérie une politique arabophobe, » (M. Pauliat, Disc, au Sénat, 25 février 1891) (1). — Cette politique dérive précisément de l'opinion c[uc je viens d'indiquer. Elle n'est pas faite évidemment pour écarter les occasions de conflit, pour produire la fusion ou la jonction entre la nation française et les populations nord-africaines.
En résumé, la France a été amenée à annexer l'Algérie sans besoin ; elle y a trouvé une population à transformer tout en-tière ; pour opérer cette transformation, il lui fallait un instrument, et le seul efficace en pareil cas, c'est le colon. Or, comme
(1) Cf. Leroy-Beaulieu, p. 287.
LA SCIENCE SOCIALE
les colons ne se présentaient guère spontanément, Tadministration crut devoir agir à la fois pour coloniser et pour transformer Findig^ène. C'est ainsi que l'Algérie a pris tous les caractères d iine colonie purement rufmni istralive, occupée et dirigée par un grand nombre de fonctionnaires, avec très peu de colons (1). Voyons maintenant dans le détail comment ce mode de colonisation a opéré.