DES FORTS, LIGNES ET PLACES DE GUERRE
Nous sommes loin de penser comme Tout prétendu divers écrivains, d*après les résultats des invasions do 181ilh et 1815, que les places et les postes fortifiés n'arrêtent pas Tennemi et ne servent pas ù la défense du territoire ; loin de là, nous sommes d'un avis diamétralement opposé ; nous croyons fermement que, dans un pays libre où le peuple est armé, où chaque citoyen est soldat, il est indispensable d'avoir le plus grand nombre possible de villes do
guerre, et cela, parce que les gardes nationaux ne sont pas tous en étal (le tenir la campagne et do faire la guerre active, mais sont très aptes à défendre un poste fortifié et armé.
En citant, pour combattre notre système, les invasions de 181%et de 1815, on pose de faux principes et on en tire des consé- (juences plus fausses encore. Nous avons habité et parcouru nos frontières à ces deux époques , aussi pourrons-nous parler avec connaissance de cause de ce qui s'y est passé alors, et apporter dans cet examen le fruit de notre faible expérience.
Lors de la funeste campagne de Russie, Napoléon n'était plus un f^uorrier sage et prévoyant, tel qu'on l'avait vu au début de sa carrière; habitué au triomphe, se croyant invincible, malgré les leçons qu'il recevait en Espagne , et peut-être aussi entraîné par la fatalité, il entreprit cette grande guerre de Russie sans armée de réserve, sans établir des places et des approvisionnemens en Pologne, sans s'assurer du concours de la Turquie et en bravant l'hostilité de la Suède , fautes toutes plus graves les unes que les autres et qui ne lui laissaient aucune ressource dans le cas d'un grand revers. La même imprévoyance ou plutôt la môme fatalité l'entraîna dans la campagne de 1813. Armer ses places, organiser ses réserves, c'eût été avouer en quelque sorte ou donner à penser qu'il y avait des dangers à courir ; ç*eût été paraître douter du succès ; l'orgueil ne permettait pas à Napoléon de laisser concevoir aux Français le moindre doute sur la fidélité de la victoire à ses drapeaux ; il persista dans son aveuglement jusc|u'â la (In de 1813. Et pourtant, six ans auparavant, lors des campagnes admirables d'Iéna et do Friedland, lorsque la fortune le favorisait en toutes circonstances, il avait eu soin de faire armer et approvisionner, un tiers en guerrey les places fortes du Rhinet de TEstl.. Après les désastres de Leipsick, il avait culbuté à ilaiiau les Bavarois chargés de lui couper la retraite. Ce succès éphémère et le retard que mirent les ennemis à passer le Rhin lui donnèrent à penser qu'ils allaient prendre des cantonnemens, qu'il n'y aurait pas de campagne d'hiver, et qu'il aurait le temps de recomposer une troisième armée pour le printemps de 1814k.Egaré par une erreur aussi funeste, il cassa à Mayence un arrêté fort sage du consoil do régence qui ordonnait l'armement et l'aiiprovisionncnirnt (l<«s places fortes du Rhin et de l'Est, et la levée de phi^eurs
balaillons de garde nationale. Souverain absolu et militaire, il arait pris cette garde nationale en crainte depuis l'attaque d'Anvers par les Anglais et la conspiration de Mallet; et cependant, s'il y avait r(^fléchi, il aurait vu tout do suite que ce n'était qu'avec les masses nationales qu'il pouvait résister aux masses de l'étranger.
Mayence seule fut approvisionné à la hâte, mais d'une manient si précipitée et si confuse que quand les bestiaux arrivèrent il n'y avait ni fourrages pour les nourrir, ni hangars pour les abriter ; ces animaux exposés, comme nous l'avons déji dit, aux intempéries de la saison, furent atteints d'une maladie qui les enleva en peu de jours.
Bien plus, de retour à Paris, Napoléon défendit de prendre aucune mesure, de faire aucun préparatif de résistance dans l'Est. Il donna même l'ordre de traiter comme suspect, comme mauvais citoyen tout individu qui oserait dire que l'ennemi pourrait pas^ ser le Rhin.
Mais cette apparence de confiance n en imposa pointa Teonemi ; ses bons amis de Paris lui firent connaître le dénùment réel de la France, le petit nombre de ses défenseurs et l'abattement des esprits. D'après ces avis, les alliés se décidèrent à l'invasion et franchirent le Rhin le 31 décembre 1813 ; l'armée de Silésie, forte de 60,000 hommes et commandée par Blucher, traversa le Rhin entre Coblentz et Mayence, sans rencontrer d'autre opposition que celle d'un faible corps de i!^ à 5,000 hommes, à moitié désorganisé; qui se retira sans combattre sur Metz et sur la Champagne.
Quand cet événement fut connu à Trêves, ville ouverte,. les autorités françaises vinrent en désordre, le 2 janvier, se réfugier à Luxembourg. Instruit de cette retraite précipitée, le gouverneur rie Metz, pour obéir aux ordres de l'emiiereur, leur donna Tordre de retourner à leur poste, en leur disant que l'ennemi n'avait pu franchir le Rhin et qu'ils avaient commis un acte de faiblesse fort blAmable. — Proclamation des préfets pour démentir le passage du lUiin et menace d'arrêter toutes personnes qui répandraient des nouvelles alarmantes. Celui du département des Forêts refusa même au receveur-général, qui l'en sollicitait, la faculté déformer une réserve de fonds et de faire vider entre ses mains l'encaisse de tous les percepteurs , tant en deniers provenant de leur recette ordinaire qu'en deniers communaux.
D'après les ordres reçus , les malheureux fonctionnaires de la Sarre retournent dans leur département ; mais à peine revenus à Trêves, ils voient arriver des fuyards annonçant rapproche de Fennenii qui les suit de près. Cette fois , malgré les prescriptions du gouverneur de Metz, force leur fut de quitter Trêves pour n*y jamais rentrer.
Le 6 janvier, un hussard prussien traverse la ville basse de Klausen et vient tirer un coup de pistolet dans la porte du château à Luxembourg ; dès lors la comédie gouvernementale dut cesser et, le 7 janvier, cette forteresse fut mise en état de siège. Il a fallu que Tennemi se répandit autour de la ville pour que Ton donnât Tordre d'armer et d'approvisionner la place ; mais il n'était plus temps. Les troupes légères prussiennes la cernaient déjà , et pour nourrir la garnison , on se vit réduit à frapper les habitans de la ville de réquisitions ; aucune pièce de canon n'était mise en batterie , aucune barrière n'était posée aux postes avancés ; on prit des portes de grange pour fermer la gorge des forts. La garnison manquait de bois de service et de bois de chaufTage ; à la fin du blocus, il fallut découvrir deux édifices publics pour chauffer la garnison du chef-lieu du département des Forêts! L'arsenal
manquait de plomb ; on enleva les pompes et les gouttières des habitations pour en fondre des balles. On requit des habitans, leurs chevaux pour les atteler à quelques pièces de campagne dans les sorties.
Sous le rapport du personnel , rhême désordre , même absence de ressources. La garnison se composait de 7 à 8 dépôts de régimens comptant 5 à 6,000 hommes , la plupart conscrits de la rive gauche du Rhin et do la Belgique ; aussi les deux tiers de ces hommes désertèrent dans les premiers mois. Les soldats auxquels était confiée la défense de cette forteresse importante , étaient si peu dévoués au drapeau, qu'une nuit, le poste qui gardait la porte de PalTenthal (une des villes basses] déserta en entier. Au point du jour, on ne trouva plus personne dans le corps de garde.
On n'avait envoyé aucun détachement de cavalerie pour soutenir la garnison dans ses sorties. Le général forma une faible divi*sion de quelques gendarmes et des employés des droits-réunis à cheval réfugiés dans la place. Celte faible escouade rendit pourtant de grands services, commandée qu'elle était par un
brave et habile ofTioier, le capitaine de Brias , aujourd*hui général en Belgique.
La faiblesse do la garnison était si grande et la sympathie des Luxembourgeois pour Tenneini était si manifeste , qu^îls tentèrent d^introduiro les Hessois dans la place pendant la nuit du mardi-gras. Déjà ils avaient escaladé les remparts d'une ville basse , lorsqu'un coup de fusil d*une sentinelle avancée donna Talarme ; quelques volées de canon tirées des forts suffirent pour effrayer les assail* lans et les forcer à fuir dans le plus grand désordre , laissant sur place échelles, armes, bagages, etc., etc.
Tels étaient , sans exagération aucune , Tarmement en matériel et en personnel, et Tapprovisionnemeut de la première forteresse de TEurope. Puis des ignorans s*écrieront que des places fortes ne servent à rienl... qu'elles n'arrêtent pas l'ennemi!... Sans doute elles ne servent à rien, quand elles sont armées de tdle sorte qu'elles peuvent à peine se garder elles-mêmes; sans doute de» places fortes sans munitions et sans garnison suffisante sont aussi inutiles qu'un rocher dans les Alpes, le Jura, les Vosges ou dans la forêt de Fontainebleau. Et quelle résistance pouvaient opposer des forteresses sans armes , sans vivres , sans munitions , sans soldats? Dans les anciennes villes de Franco au moins, les tiabitans ne trahissaient pas et, malgré les ordres de l'empereur. on a pu les organiser et les armer , mais dans les places conquises il n'en pouvait être ainsi.
Au surplus , à part cette circonstance , toutes nos places étaient dans le mémo abandon et le même dénùment que Luxembourg *.
*« I^ campagne de 1814 nous offre des exemples mémorables des emtarrai » qui peurent nailre de l'absence de ressources en artillerie (et en muoiUons) » à portée des points où Tinvasion avait forcé Napoléon à combaUre.
• On n'avait pas prévu que les anciennes places du nord pussent être de si- » tôt menacées ; lorsqu'il fallut pourvoir é la défense de Lillc,0D se vit dans la n nécessité d'y envoyer des bouches à feu enlevées à des places dont la défeiue » eût été compromise si les armées envahissantes se fussent arrêtées à Ulrt » des sièges.
> Notre armée entière ne se trouva pas moins prise au dépourvu. On n'a- * vait pas songé à rassembler des équipages de campagne complets dam n l'intérieur ; nos équipages de pont se trouvèrent renfermés dans les places '* des frontières , et les belles opérations de Napoléon entre la Marne al la » Seine furent |>aral y sées parla difficulté de traverser à volonté ces flea- '• vos , clr.
• Kn 1823 , pour l'expédition d'Rspagne. on eul rerouritn l'expédient Indi-
— 4îtô —
ïhionville n avait pas un pont-levis de posé ; les portes ont été formées, pendant quinze jours, avec des chevaux de frise; celte ville manquait de poudre , il a fallu lui en expédier de Luxembourg qui en regorgeait ; toutefois , a la fin du siège , Thionville était dans le meilleur état de défense, grâce à Ténergie du brave généra] Hugo, qui la commandait, et au zèle de ses habitans.
Nous le disons avec conviction, si en 181^ on eût armé les places de TEst et les gardes nationales comme on le fit en 1815, ces places n'eussent pas été seulement défensives , mais encore agressives. Certes , si les habitans de la Lorraine et de TAlsaco eussent été armés , jamais Tennemi ne fût sorti des plaines de la Champagne après les batailles de Champaubert et de Montmirail; s'il en eût été ainsi, jamais Tarméede Silésie, forte de 60,000 hommes, n'aurait traversé impunément nos places fortes, nos rivières et nos forêts. Elle ne serait pas arrivée de Coblentz au champ de bataille de Brienne, pendant le cceur de rhiver, en moins de jours de marche que des troupes françaises n'en auraient mis, au cceur de Vété, pour se rendre de Brienne à Coblentz. Nous aurions su la harceler, la combattre, couper les ponts, couler les bateaux, abattre les forêts sur les chemins , enlever ses convois , et si l'ennemi fût parvenu à vaincre ces obstacles et à traverser nos provinces , c'eût été avec de grandes pertes et au bout d'un long espace de temps; puis après les victoires de Champaubert et de Montniirail , il aurait trouvé derrière lui 100,000 hommes armés.
Voilà ce qui serait incontestablement arrivé si le gouvernement
» que parla commission. On fit partir de Strasbourg pour Bayonne un équi- » page de pontqui arrira trop tard, en mauvais état, et qui coûta 114,000 fr. » de transport, tandis que celui établi d'urgence sur les lieai, poor le paf- » sage de la Bidassoa, n'était revenu qu'à 27,779 francs 1...
» D'après le taux de nos marchés avec les transports de la guerre , il en » coûte 13 fr. par lOOOktlog. pour transporter un parc d'artillerie é cent » lieues. Qu'on calcule, d'après cette base, les dépenses excessives qui cliarge- » raient le matériel de l'artillerie si on devait le faire mouvoir d'une fronUére » à l'autre. Ces faits, et beaucoup d'autres qu'on pourrait citer, montrent eom- » bien il est essentiel que lesapprovisionnemens soient assez nombreux peor » qu'on puisse les trouver à proximité des points où leur emploi peut devenir • nécessaire.»
rEilrait d'une brochure publiée à Paris en 1835, ayant pour Ulre : O^er^ luttons de M. te général TirUt sur le rapport de la tommismon eu èitdfet,)
impérial iravait pas été entraîné par une inconcevable fatalité; du. reste , par la résistance qu*ont opposée à Tennemi en 1815 le petit château de Rodomak et la faible ville de Longwy, on a pu apprécier les obstacles insurmontables que nos places de guerre, suffisamment armées, auraient pu lui présenter.
Si Ton veut atteindre ce but, il faut s'y prendre longtemps â Tavance et profiter, pour réunir certains objets d*approvisionnemens, des années de paix que le ciel nous conserve.
Il faut ensuite ne jamais perdre de vue que ce ne sont ni k^ armemcns des pl^es et des peuples, ni les approvisionnemens de» villes fortifiées qui appellent la guerre , mais qu*au contraire, ces mesures empêchent Tennemi de Fentreprendre et le décident à maintenir la paix.
C'est d'après ces faits , tous d'une scrupuleuse exactitude, et ce» considérations puissantes que nous avons conçu le plan que nous allons exposer.
La France , diaprés ses relations intimes avec la Belgique , et Tadinité d*intéréts, d'institutions et de principes politiques qui eu^ tent entre les deux pays , est couverte dans le nord par Tannée belge et les vingt places fortes de ce royaume.
Alliée de l'Angleterre réformiste et unie avec le ministère wigli et libéral qui gouverne ce pays , elle n'a rien à craindre pour ses côtes maritimes ; bien plus, tant qu'elle saura conserver cette pré* cieuse alliance , elle sera maîtresse de la mer et pourra porter sea flottes, soit dans la Baltique et la mor du Nord , soit dans la Méditerranée, dans le golfe Adriatique ou sur les côtes d'Italie.
Pourquoi faut-il qu'une politique faible, décevante et fausse lui ait fait abandonner la cause constitutionnelle en Espagne, et qiit* son gouvernempnt soit assez aveugle pour ne pas comprendre quidon Orlos est son ennemi puisqu'il est l'homme de la saintealliance , de l'aristocratie européenne et des tories.
Espérons que la lumière finira par éclairer notre gouvernement et que nous exécuterons dans son esprit le traité de la quadruple* ;illianco.
Uépétons-le bien haut : sans la liberté des mers et tout ail moins la iioiitralité de l'Espagne , la France ne peut se défendre contrt* un«^ l'fialition. Dans fétat acturi des choses , et i»n supposant cette
neutralité, nous n'aurions qu'à porter nos forces et notre attention sur la ligne de frontières qui s'étend d'Antibes A (iivet sur la Meuse.
ParcouTODS rapidement cette ligne :
D' Antibes à l'Isère nos frontières sont parbitement couvertes par quelques forteresses et par la difficultéde traverser lesAlpes. On a doublé l'enceinte de Grenoble; on en a fait une grande place à l'instar de Lilte et de Strasbourg ; cela est bien et fait honneur au génie militaire, mais pour achever de rendre celte place inexpugnable , il faudrait établir un pont écluse qui permit de barrer risére et d'inonder la plaino. Nous pensons encore qu'afin d'empêcher l'ennemi d'incommoder la porte de Chamhéry et la citadelle avec des fusils de rempart , il faudrait occuper par un ouvrage la crt^to de la montagne où est située la citadellf ; ce serait alors un poste inaccessible et fort important.
La Savoie donne aux ennemis le passage des Alpes et un poste avancé sur la France. Il serait donc indispensable d' établir un fort dans rOysans pour rester maître de la nouvelle route de Grenoble à itriançon, et un autre poste sur la rive gauche de l'Isère, en face du fort Barreau , pour empêcher l'ennemi de déboucher sur Grenoble par la route de Goncelin ; enfin il faudrait se rendre maître du passage des Échelles , par un autre fort placé non loin (lu Pont-dc-Iteau voisin , et commander ainsi la route de Chambéry à Lyon.
l'nu des grandes conceptions modernes du génie militaire , c'est la fortification de Lyon. Lyon défendu par sa population , par une t>onnc garnison rt par60,000 gardes nationaux qu'on peut y réunir facilement , ajoutera aux forces de la France l'équivalent d'ODS année de 200,000 hommes.
Si alors l'ennemi , comme il l'a pratiqué en 181V et en 1815 , viole , au mépris des traités , la neutralité de la Suisse et traverse son territoire, du moins il ne pourra plus s'emparer de cette riche cité , y puiser des ressources immenses et séparer de la capitale la moitié du midi- Loin de là , il trouvera sur cette frontière det placos pour arrêter sa marche et des forces capables da le combattre et de le rejeter au loin.
Mais si , sur la rivo gauche du Rhi>ae, les approches de Lyon sont parfaitement défendues par Grenoble et les fortg qoe nonB
avons proposé d'établir, il n*en est pas de même sar k riTe droite de ce fleuve. De ce côté , une année ennemie peut s'aycncer sur cette grande ville sans rencontrer le moindre obstacle , car on ne peut regarder comme un point sérieux de défense les postes fortifiés de Pierre4!lhatel et de Fort-FEcluse ; on les tourne et on les fait observer par quelques bataillon».
Aussi demandons-nous avec la plus vive instance que sur cette rive droite du Rhône, il soit établi une place de guene de second ordre, et quelques forts pour garder les routes et les passages depuis le pays de Gex jusqu'à Besançon. Par ce moyen , la défense de la ligne du Jura , de Genève à Huningue, sera complètement assurée.
C'est à partir du Rhin jusqu'à Givet que commence le côté faible de nos frontières et le point d'attaque de Tennemi , surtout depuis que nous avons été forcés de lui céder Landau, Sarrelouis, et de démolir Huningue *. A la vérité le gouvernement fait augmenter considérablement les fortifications do Béfort, et veut en Cure une grande place ; mesure excellente et d'autant meilleure qu'api^ avoir percé par Genève pour s'avancer sur Lyon , le second point par où débouchera l'ennemi sera Bâle , pour marcher sur la Champagne et la Haute-Bourgogne en tournant les Vosges, les places de T Alsace et de la Lorraine. Béfort ainsi remplacerait Huningue; mais cela ne suflit pas à la défense du pays , il faut fortifier à rinlérieur lies villes de Langres, de Chaumont, et établir des forts sur les montagneSy dans les forêts et sur les ponts de nos grands fleuves , dans le double but de défendre ces passages , et ensuite de donner abri et secours aux bataillons de partisans et aux corps détachés et iso* lés de l'armée. Il faut encore multiplier ces forts dans le but de les faire servir de dépôt aux effets précieux des habitans de la campagne qui seront ainsi intéressés à les approvisionner et à les défendis. Ces forts seraient construits solidement et établis de manière i pouvoir être enlevés que par un siège régulier. Leurs batteries raient couvertes. Ils seraient pourvus de casemates à toute épreuve»
' « Ils savent mieux que moi (nos ingénieurs) à quels dangers nous eipo- » sent la cession de Undau qui fermait la plaine de l'Alsace, celles de Sam-
• louis, de Philippeville et surtout la démolition d'iluningue quipUcriflé à us
• voisin jaloux, permet à Tennemi de franchir les Vosges et de le porter à son
• choix sur Troyes et Nancy. »
(De VExprit tmliiaire en France, par le général Mai. Lamarque; 1826.)
et armés de pièces de position en fer. Ils battraient aa loin la plaine, les défilés, les ponts, les rivières, les chemins, et protégeraient la marche des troupes qui viendraient se rallier sous leurs feux.
Nous avons vu la vigoureuse défense de Rodemak, en 1815, obliger les Prussiens à se retirer et à renoncer au projet d'assiéger Thion ville ; nous citerons encore d'autres circonstances où des forts auraient été utiles, indispensables même.
On lit dans la collection des mémoires relatifs à la révolution française que , le 30 août 1792 , a Un détachement d'émigrés et )) de Prussiens entra dans Varennes ; la terreur s'empara des trou- I) pes qui gardaient le poste des Illettes ; elles entraînèrent Galbaud
y> jusqu'à Sainte-Menehould, et si 50 Prussiens se fussent avancés » sur la grande route , Sainte-Menehould eût été abandonnée, et x> les troupes auraient fui jusqu'à Châlons. Heureusement le dé- » tachement ennemi se retira de Varennes , et Galbaud reprit sa » position (avec quatre bataillons, dont deux de volontaires mal » armés). »
Ainsi , si l'ennemi avait payé d'audace , la réunion des armées françaises n'aurait pu s'opérer à Sainte-Menehould , la bataille de Yalmy n'eût pas été gagnée, et peut-être les Prussiens seraient-ils arrivés à Paris 1...
Pourquoi donc ne pas établir des postes fortifiés dans la forêt d' Argone , appelée si justement les Thermopyles de la France?
S'il y avait eu des forts à Clermont , à la côte des Illettes et i Sainte-Menehould , on n' aurait pas eu à redouter la panique d'une avant-garde ou la surprise de l'ennemi.
Autre exemple.
A la fin de mars 181 & , le duc de Raguse, avec un corps extrêmement faible, ne pouvant défendre le passage de la ttame contre la grande armée des alliés , fit sauter le pont magnifique de Triport, près de Meaux ; mais il n'eut pas le soin, du moins il n'eut ni le temps ni la possibilité de couler les bateaux qui étaient sur b Marne; l'ennemi les réunit, et peu d'heures après il avait étaUi un pont de bateaux à côté de celui qui venait d'être renversé ; paif il avait passé la Marne.
Si à cet endroit il y avait eu un poste fortifié comme nous Feu-
tcndous, ou n aurait pas renversé inutilement uo pont dont le rétablissement a coûté un million ; on aurait réuni , sous le canon du fort et à r avance, les bateaux disséminés à trois ou quatre lieues sur la Marne ; ainsi, Fenncmi eût été arrêté et forcé d*attendre Tarrivée de ses équipages de pont , pour en jeter un très avant dans les terres , loin de la route et hors de la portée des feux du ibrt ; incontestablement, ces mesures retardaient de trois ou quatre jours sa marche sur Paris ; Tarméc de Napoléon arrivait à temps pour défendre la capitale, et la France n'eût pas été souillée du joug de i'étranger.
Troisième exemple.
Ayant été battue à Vauchamps et à Montmirail , Tarmée prussienne se retira en désordre sur Châtoau-Thierry et la Fertésous-Jouarre ; si les ponts de la Marne lui eussent été fermés par (les forts, tout espoir de retraite lui était enlevé, et elle se voyait perdue.*
Après cette digression qui ne sort pas de notre sujet , revenons à la partie des frontières de Test que nous avons quittée à Béfort.
La crête des Vosges et ses passages devraient être défendus par plusieurs de ces forts ; de plus , pour remplacer Landau et Sarrelouis , il faudrait couvrir Strasbourg et Metz , à Test , par deux places de second ordre.
La ligne la plus dégarnie et la plus vulnérable de nos frontières, la ligne la plus rapprochée de la capitale, s'étend de Thionville â la Meuse ; car de Mézières à Paris il y a quarante-sept lieues anciennes ( ou cinquante-huit lieues de poste) , c'est-à-dire trois ou quatre jours de marche pour des Basques.
Longwy est une petite place dans une heureuse position, en regard de Luxembourg , dont les fortifications devraient être considérablement augmentées.
Verdun est une place de quatrième ordre , avec une bonne cita-
* Le 2 mars 18 H, l'empereur écrivait au duc de Fellre :
« Que de choses j'aurais faites , si j'avais eu ces équipages de pont !... me .y yoWh arrêté depuis bien des heures par la difficulté de réparer lei ponts de • la Ferté-sous-Jouarre. >
;Kilrai( de la brochure intitulée : Obnervatiom de M. le générai Tiriei 1835.)
detle ; Hontmédy est un très bon fort , mais qui n'arrête pas les communications , et dont la garnison peut 6tre observée ou maintenue avec un ou deux bataillons.
Sedan ne saurait être mise au rang des places de guerre ; d'ailleurs on aurait tort de fortifier une ville riche, peuplée, manufacturière et dominée par des hauteurs.
Arrive enfin Méziéres , place de troisième ordre et incapable d'une longue résistance ; cependant si l'on voulait étendre les fortifications sur les coteaux gui la commandent et y réunir Charlevillc, on pourrait en faire une ville de premier rang. Mais que de temps et de millions il faudrait pour celât
Si l'on n'adopte pas ce projet en tout ou en partie, il faudra nécessairement , pour couvrir celte ligne de frontières, coastniire une place fort considérable entre Thionville et la Meuse ; à moins qua la Belgique ne prenne le parti do fortifier Arlon, afin de résister de ce cùté à la forteresse de Luxembourg.
Par la raison que nos voisins font chez eux tout ce qu'il veulent et que les Prussiens ont augmenté considérablement les fortifications de Sarrclouis, dcCoblcntz, etc., etc.; qu'ils se sont emparés en tiéretnetit de Luxemboui^ ; par les mêmes motifs , disons-nous , uos alliés les Belges peuvent et doivent fortifier Arlon.
Mais il no suffirait pas a notre système d'augmenter les fortifications de quelques places et d'en construire de nouvelles, il faudrait, suivant nous, augmenter la force défensive de celles qui existent, par des batteries couvertes , des ponts écluses sur les rivières et des casemates à toute épreuve.
Les places d'une faible étendue présentent un grand nombnt d'angles saillans, autour desquels l'ennemi établit un nombre considérable de batteries ; par ce moyen , il parvient en peu de jours i éteindre les feux de la ville assiégée et devient libre de pousser rapidement les travaux d'attaque. Des batteries couvertes remédieraient, en grande partie, à ce grave inconvénient.
Les cours d'eau et les rivières serviraient puissammrat t la défense des places , si l'on voulait tirer parti d'un moyen nalurei aussi efficace. Pour l'utiliser, il faudrait constniiro det pmli écluses qui permissent d'arrêter le cours des rinères et ifinon» der les plaines.
Ces oavrages de défense seraient nécessaires à Grenoble^ comme nous l'avons déjà dit , mais surtout à Metz , à ThionYÎlle , etc.
A Metz, la Moselle est détournée de son cours et forcée de passer dans la ville par la digue de Wadrinot située en dehors de ses murs, à 6 ou 700 métrés du corps de place. Mais si l'ennemi teintait un siège régulier et coupait cette digue, il affaiblirait énormément la défense de la ville du côté de l'esplanade , tandis que ce grave inconvénient n'aurait pas lieu, si un pont écluse ou la digue était reporté dans la partie de l'enceinte située entre la YîUe et le fort.
A Thionville, un tel ouvrage est devenu indispensable à la défense de cette partie de notre frontière depuis la perte de Sarrelouis. Pour opérer sur la rive droite de la Moselle, il n'existe qu'un vieux pont en bois condanmé depuis douze ou quinze ans. Quand sa chute sera arrivée , comment un corps d'armée pourra-t-il se transporter et agir sur la rive droite de ce fleuve? Outre Tavantage qu'un pont écluse présenterait pour les mouvemens d'une armée, il doublerait la force de cette place de premier ordre, en permettant d'inonder la plaine où elle est située. C'est pour atteindre ce but patriotique que le conseil général du département et la Tille dé Thionville ont offert, il y a plusieurs années, de contribuer i cette construction pour les trois dixièmes de la dépense.
Quant aux casemates , c'est une des choses utiles et nécessaires i la bonne défense des places de guerre ; et pourtant c'est la chose qui manque le plus. Le gouvernement doit appliquer des fonds, le plus tôt possible, à ces constructions indispensables.
Maintenant si, sur des objets aussi graves et aussi susceptibles de controverse , il nous était permis d'énoncer une opinion , voici comment, outre les mesures qui viennent d'être indiquées , noua voudrions établir la défense du pays sur un rayon qui s'étendrait de la circonférence au centre, par exemple de Metz A Paris.
Nous désirerions qu'on élevât un fort sur la côte des Georraax, près de Metz, un autre dans la forêt, entre Manheule et Verdun , un autre à Clermont en Argonne, un quatrième à la côte de Bième et un cinquième àSainte-Menehould.
Châlons serait entouré d'un rempart; la Marne arrêtée déjà par une digue en amont de la ville inonderait ses fossés et un retranchement serait établi sur les hauteurs qui dominent les routes de
Paris et de Troyes. Chàlons est une des villes les plus importantes de la France , attendu que cette place est située au milieu de plaines d'une inunense étendue dont elle receyrait les récoltes , et qu'on pourrait y établir de grands magasins de réserve pour l'armée.
Poursuivons notre ligne : un fort serait établi entre Épernay et Port-à-Binson pour couper la grande route et conunander le cours de la rivière ; un second serait établi à Château-Thierry , un troisième à la Ferté-soufr-Jouarre et un quatrième à Triport pour défendre le passage du pont.
En cas de guerre, ces postes bien armés seraient commandés par des oiliciers éprouvés et défendus par la garde nationale ; le commandant aurait pour instruction :
Pour les forts situés dans les montagnes et dans les défilés : « de faire défoncer à l'avance tous les chemins du voisinage. »
Pour les forts situés dans les forêts : « de faire la même opératioa et d'ordonner de grands abattis d'arbres sur les routes. »
Pour les forts situés sur les ponts et rivières : a de réunir tous les bateaux sous leurs feux ou de les couler. »
Nous ne devons pas cacher que nous sommes les adversaires de longues lignes fortifiées » parce qu'elles sont toujours faibles sur quelques points et que d'ailleurs l'on ne peut connaître à l'avance celui où l'ennemi portera des attaques sérieuses ; au surplus l'expérience a montré maintefois qu'en faisant quelques sacrifices on est toujours sûr de les percer ; et une fois qu'une ligne est forcée sur un point, l'armée assaillie est découragée et à moitié battue.
Si le maréchal de Villars a démontré l'inutilité du système des lignes en forçant celles de Denain, on peut dire que les Autrichiens l'ont prouvé à leur tour lorsqu'en 1793 ils s'emparèrent des lignes ^e AVissembourg.
Voilà pourquoi nous proposons des forts au lieu de lignes fortifiées.
Tel est le système que nous prenons la liberté de soumettre pour la défense matérielle de la France, système ( nous le reconnaissons ) qu'il est grandement possible de rectifier, d'améliorer et de perfectionner. On ne manquera pas de nous opposer les sommes considérables qu'il faudrait dépenser pour son exécution : d'accord, ré* pondrons-nous ; mais quand on a voté, dans deux sessions, 390 mil-
lions pour des travaux publics et des monumeos ; quand on a dépensé 280 millions pour des canaux auxquels on travaille depuis trente, quarante, cinquante ans , sans pouvoir les rendre navigables * ; quand on va peut-être voter 7 à 800 millions pour des che^ mins de fer, il nous semble que Ton peut bien allouer 200 milKoos, soit 20 millions par an, pour défendre et assurer Thonneur et Findépendance du pays. A cette fin, que les chambres votent un ou deux centimes additionnels sur le milliard perçu annuellement , et nous leur répondons de F assentiment des Français. Qu'on se rappelle surtout que les deux invasions et les deux restaurations ont coûté à la France k milliards 235 millions.
£nûn, dirons-nous , quand la France était moins riche et beaucoup moins peuplée que de nos jours, Louis XIV, aidé du génie d*un seul homme, a bien su, en peu d*années , creuser des ports admirables, élever des bâtimens immenses, et construire cent places de guerre, tout en combattant TEurope entière liguée contre lui. Comment aujourd'hui , après tant de revers et de cruelles leçons, ne pourrions-nous compléter les œuvres et la pensée patriotique de Timmortel Vauban ? Serions-nous donc dégénérés!... Mais ce serait avouer à l'Europe que des hommes libres ne peuvent entreprendre en 1837 ce que les sujets d'un despote ont exécuté il y a 150 ans.
AUTICLE SECOND.