CHAPITRE TROISIÈME
BiSUMÉ DES FAUTES COMMISES.
Les fautes commises en Afrique ont été grandes sans doute; mais il en est qu*il faut attribuer à la force des choses et surtout à la faiblesse et à la versatilité du gouvernement.
Nous avons dit qu*à la suite de la révolution de juillet la crainte d'une guerre en Europe nous avait forcé d*évacuer Bône et Oran et de retirer nos régimens d'Afrique dans le moment où il aurait fallu y conserver une force imposante pour faire reconnaître notre autorité par les tribus et y établir Tordre. D*un autre cAté, le gouvernement central était trop absorbé par ses luttes contre les factions pour pouvoir porter sur l'Afrique Tattention qu*elle réclamait.*
Malgré le peu de ressources que les réductions opérées par les
* Entraînés |>ar Ir torrent des éTéncmcns et des préoccupalions intérieures, le gouvernement ne s'est |)as assez rendu compte à lui-même de ce qn*il voulait.
{Discours (in préyidetii du nmsvili Moniteur du 23 avril 1837, p. 967/
chambres sur le bugilet de l'Algérie , laissaient i nos braves généraux, ceux-ci voulant opérer sur une trop grande échelle et faire \>\ui qu'il ne leur était possible , éiirouvaient et devaient nécessairemt'iit éprouver des revers ; pour les venger et satisfaire l'honiicur national, on envoyait aussitôt des renforts que l'on s'empress.iit de rappeler dés que la pointe ou l'eipédition était lemÙDée. I*ar ces fausses manœuvres, on dépensait ea marches et en cou- Ire-marclies beaucoup plus d'argent qu'il n'en eât fallu pour entretenir continuellement des forces proportionnées à l'accomplissement de plans sages et largement conçus. Ce qui a^^avail encore le mal , c'est que l'Arabe, naturellement fin et observateur, voyait nos embarras et savait profiter de nos fautes. Certain que nos eiTorts n'étaient que momentanés, i! laissait passer nos lourdes colonneset se contentait de les observer, se réservant de revenir à la charge aussitôt que nos renforts se seraient rembarques pour la France.
Les chambres étaient poussées à des mesures d'une malencontreuse économie par quelques députés de l'opposition , mais principalement par les doctrinaires. Ces derniers avaient décidé , dans leur sagesse, qu'il fallait évacuer l'iUgéric. Au sein de l'intimité, ils se prononçaient hautement pour l'abandon ; dans les commissions , pour l'occupation restreinte et la conservation de deux ou trois villes ; à la chambre , leur tangage se modifiait encore; ils disaient qu'on devait so borner i l'occupation d'une partie du littoral. Ces messieurs étaient trop habiles pour ne pas savoir qu'en restreignant ainsi l'occupation , ils amèneraient l'évacuation de l'Algérie au bout de peu d'années; aussi, plus le minislore du 6 septembre s'cITorçait do dire qu'il ne voulait pas abandonner l'Afrique, et moins la nation le croyait : elle voyait Irop h ses œuvres le but qu'il voulait atteindre. Maîtres de la majnrité dans les bureaux et membres de toutes les commissions, les l'imemis de l'Algérie, si nous pouvons ainsi les appeler, réduisaient sans cesse le nombre des hommes demandés pour cette colonie. En 1837, la commission proposait uno réduction de 7,000 hommes, et celle des crédits extraordinaires voulait encore une rt'duction de 2,300 sur les 1 2,300 hommes réclamés par le mini»l(''re ; mais , chose plus remarquable , c'était de voir ces h se disant amis exclusifs du pouvoir et éminemment y
taux vouloir toujours régenter le ministère et lui commander, en ce qui concernait les opérations relatives A F Afrique.
Cependant, il leur a fallu céder sur ce point, comme sur beaucoup d*autres, devant le vote des chambres entraînées elles-mêmes par Topinion publique qui 8*est prononcée sur cette question avec une énergie qu*il sera difficile de dompter.
Maintenant, examinons si le gouvernement central u'a pas commis des fautes par sa propre volonté : nous avons signalé dans les livres précédens combien sa fausse politique lui avait causé d*enibarras à Tintérieur et de craintes i F extérieur; elle a aussi porté ses fruits dans la question d* Alger. Si le gouvernement avait organisé Tarméo et ses réserves pour le cas de guerre , sent comme nous le proposons , soit selon tout autre système, il n'aurait pas craint les menaces de l'étranger; il aurait eu, comme il disait le vouloir, une politique indépendante et il aurait pu facilement envoyer en Algérie 20 ou 30,000 hommes de renfort sans craindre de s'entendre toujours dire : a s'il survient une guerre en Eun^, » vous no serez pas en mesure de vous défendre , il faudra sur-le^ « champ retirer d* Afrique nos régimens et Tabandonner. » Quand on a une organisation militaire qui permet de mettre en campagne 1,500,000 hommes, on ne craint pas d*en détacher 50 ou 60,000.
Voilà la première faute du gouvernement, celle qui paralyie toute sa politique, celle qui arrête tous nos mouvemens. Oui, tant que nous conserverons notre organisation militaire actuelle, nous serons impuissans à soutenir nos alliances en Europe et notre drapeau en Algérie.
La deuxième faute [et elle est bien grave), c'est de n^ayoir eu aucun système pour l'Afrique ; c*cst d'avoir, pour ainsi dire, vécu au jour le jour et attendu les événemens ; c'est d'avoir permis, au moins implicitement, à chaque général de tenter ce qui lui conve^ nait; c'est d'avoir laissé se glisser Fanarchie dans Tadministration de la colonie. Le maréchal Clausel a dit qu'on le disait surveiller. M. Laurence a dit à la tribune le 22 juin 1877 : or L'action comme n la direction ont été presque toiijours incertaines , presque tou- » jours contrariées par des instructions qui étaient inconciliables p \vs unes avoc les antres, otr. »
Lui anciens miDistres oat reconnu eux-mêmes ce t d'unité et de direction ; H. Brewon ■ été pitu vrai, tout en poo«ant les clioscs plus loin ; il s'exprimait ainsi le ffî aTiil : « Je partage, « quant à moi , l'opinion qui a été exprimée hier * par le président » du cabinet du 22 février, que jamaia le* cabinets n'ontoeé avouer '> i la chambro tous les sacrifices qui étaient i foire, et cela parce » qu'ils ne l'ont pas trouvée bien encourageante. Ainsi, jamaia l'ar- » mée d'Afrique n'a été en possession du matériel nécessaire pour » le genre de guerre qu'elle est appelée à faire. Ainsi, l'impuissance » de moyens qui nous frappe dans l'eipédition de Constantine,noos » l'avons vue aussi évidente dans l'eipédition de Mascara et de •> TIerasen ; on n'y a point paré , et la responsabilité de» fautes et )' des malheurs ne pèse pas seulement sur nos généraux, elle pèse » aussi sur les cabinets et sur nous. »
Plug loin :
» C'est l'insuITlsance de moyens ; c'est l'absence de ce matériel » de guerre qui a causé le désastre de la Macta, qui a failli nous 1 perdre à Mascara, et qui vient d'occasioner cet échecde Con- » gtantine, qui a si vivement ému la France, a
Dans les discussions des chambres , on a reproché avec raison au ministère de n'avoir pas, dans son exposédes motifs pour demander des crédits extraordinaires, formulé nettement ses projets, d'y avoir annoncé â la fois et la paix et la guerre , l'occupation restreinte et l'occupation étendue ; la soumission des indigènes et le libre commerce avec ceux qui sont insoumis, etc.
On a commis une troisième faute toute aussi faneate que les ■»• très, en n'établissant pas , dés les premières années de l'oc
• Or. uvei'voui quel ■ été le iTttéine inivi en AMqtic t Ontfj pouvait
• pas ilvit piclfiqnemenl. Je le déBonlrcnl an bMeln par lu biti. Il IkUail
• avoir le courage de l'avoueT, de le dire aux chambres, de demuulerlMreH
• source* néceiMires pour faire la guerre , car la luerr*, todi l'avet lat Ion»
• les point! d'Afrique.
• En ne disant pas toute la vérilé , en n» demandant pu laat ce qol Mail
■ nécessaire, on a ttérédullà deareatopreet lnialBuntes;leiisltmertal ,J«
• ne pull le d^flnlr tnleui : ce n'a été ni la paii, ni la guerre , ni la cotonlia-
■ lion, nila grande occupalton, ni la petite; c'a été la guerre sal bits , M
• l'ela, non par la faute des généraai, naii par la faute d« loni le MgaJl...» Mouvemms divers. Agitation prolongée.)
(Oiiemri de M. Tkiert; Monimr 4a II avril ISH, p. SU )
des casernes saines et aérées, en ne formant pas de vastes appro^isionnemens de vivres et de munitions, et surtout en ne faisaot pas dessécher les marais dont les émanations délétères portait laot de ravages dans les rangs de nos soldats. A part la question d'humantté et de devoir, Tassainissement du pays était une chose politique et une économie, en ce sens que nous aurions eu plus d^hommes sous les drapeaux, et que nous y aurions gagné la diSéretice d*entrefieo qui existe entre un malade à Thdpital et un homme valide sous le» drapeaux. Il est d'autant plus urgent de remédier à cette contagioo que , sur un régiment arrivé à Bône en 1836 avec 1,600 hommes , 600 sont tombés malades dés leur arrivée, et 200 autres sont restés à Guclma. Ainsi, avant d'entrer en campagne, la moitiéderefiectif était hors de service.
Enfin , la dernière faute que nous reprochons au gouvememenl ( et c'est au ministère du 6 septembre que ce reproche s'adresse ; , c est d'avoir autorisé et même excité adroitement le maréchal Clause] à tenter l'expdHlition de Constantine avec des moyens insulfisans et dans une saison évidemment trop avancée, quand il aurait dd s*y opposer. En Algérie comme en France , les hommes sensés la blimaient et n'y croyaient plus; il semblait que le ministère seul se fût fait un malin plaisir de placer le général en chef dans une fausse position , au risiiue même de compromettre l'honneur et la fortune de la France.
En effet , l'armée confiée au général Danrémont était beaucoup plus forte en personnel et en matériel que celle de M. le maréchal ; on outre , elle avait l'avantage d'entrer en campagne un mois plus tôt (quoique encore un mois trop tard, selon nous] ; puis, elle partait de Mcdjez-Hammar, à mi-chemin de BAne i Constantine , au lieu de partir de Bône. Malgré ces avantages , elle a rencontré de grands obstacles et les difficultés qu'elle a surmontées avec tant de peines , de valeur et de courage, sont è nos yeux Texcuse légitime de l'insuccès du maréchal Clausel.
Un reproche d*une autre natun^ peut aussi être adressé avec fondement à d'honorables députés dont nous respectons les intentions, tout en désapprouvant la forme qu'ils emploient pour les faire connaître. Pounpioi venir >anter et défendre à tous propos les Arabes, leurs chefs et .Vlnl-el-Kader? Pounpioi blâmer sans cesse è la triluine la inaivlK* du pMixtTueineiit à Tégard de l'Afrique, quand, en
tii<^iiiu teiiipï, 011 lui refuse les ressourcesqu'il réclamef Po(iri]uoi cei)âurer sans cesse la conduite de nos généraux et de nos alliés? Enfin , pouniuoi , quand on appelle les Arabes des r«beUei, tenir à la tribune ce langage singuliers Rebelles? mais à quel titre? Ne soutiennent- » ils pas la plus juste dus causes ? Ne se l^attent-ils pas pour la con- » scrvation de leurs lois, pour leur indépendance , pour leur exis- » tcnce nationale même ? Ils sont rebelles au même chef que tous H ces peuples qui se sont soulevés pour repousser une pression » étrangère, que nos pères en 1793 et plus tard les Espagnols, B etc. etc. »
La tribune nationale est-elle un lieu bien choisi pour adresser ces éloges à Abd-el-Kader , ces encouragemens aux Arabes , ces roprocbesâ nos gënéraiii et ces blâmes sévères à nos alliés d'Afrique? Non certainement ; de pareils discours ne peuvent servir qu'à amuser les étrangers et à déconsidérer la France.
Voyons maintenant quels ont été nos procédés et notre conduite avec les indigènes :
Nous voulons soumettre un peuple de 3 millions 500 mille hommes, braves , infatigables, fanatiques; et nous les blessons dans leurs mœurs , dans leur propriété et dans leur religion. A Alger des propriétés sont saisies, des maisons sont abattues, sans qu'il y ait «l'indemnité payée ; on s'empare mémedes mosquées et des cime lié rr s !
Nous venons porter l'ordre et la justice; et sur de simples soupçons nous massacrons une tribu entière, celle El-OuDIa! Plus lard on la reconnaît innocente et on no fait aucune réparation ; A Bène des tètes sont tranchées sans jugement ; des bomntes d'une tribu qu'on avait pillée viennent se plaindre , des soldats les rencontrent et frappent ces Arabes qui étaient d'une tribu amie; tout cela reste encore sans réparation.
Nous apportons la civilisation ; et nous brûlons Mascara et tes douars qui se trouvent sur le chemin de Constantine. Nous avions quelques tribus fidèles et dévouées ; nous en avions d'autres qui nous étaient soumises I Eh bien ! au lieu de les protéger et de les défendre, nous les avons livrées ou exposées aux vengeueet d'.Vbd-el-Kader et d'Achmet beyl... N'était-ce pas le moyen infaillible de ne plus trouver d'tIliésT n'était-ce pas uo a^
déplorable à donner à ces peuples l n* était-ce pas leur dire, ei quelque sorte : ne comptez nullement sur nous pour voua protéger et reprenez le joug!
Avons-nous été plus généreux envers les chefs des tribtia et lei braves guerriers qui se sont dévoués pour nous? les faita prouvent le contraire. Nous trouvons à Tlemsen des alliés qui se batteal avec nous contre T ennemi conunun; comment recoonaisaoBSnous leur amitié? En les pressurant et en leur faisant aobir d'indignes avanies.
Nous nous croyons au dessus des Arabes dans Fart de la guerre; et nous necomprenonspasencore leur mode de combattre; lia évitent notre artillerie et nos bataillons serrés qu'ils regardent eomme dei citadelles ambulantes ; quand elles arrivent, ils ouvrent les rangs, les laissent passer et cherchent à surprendre les hommes isolés; ils n'attaquent que quand ils sont supérieurs en nombre oo sAfs de la victoire. On peut dire, en quelque sorte, que nos lourdes colonnes ne produisent sur eux d'autre eiïet que celui qu'exeref sur la mer le sillage d'un navire; quand il s'avance , les Oots s'entr'ouvrent pour le laisser voguer, puis se referment auasitôt ; après le passage fl n'en reste aucune trace.
Nous n'en finirions pas s'il fallait récapituler toutes nos erreurs: qu'il suffise de dire avec M. le président du cabinet du 22 février: a Nous n'avons eu en Afrique ni la colonisation, ni l'occupatiao » grande ou petite, ni la paix ni la guerre , mais la guerre mal n faite. » Avec H. le président du cabinet du 15 avril : c On a I) agi avec irrésolution, avec mollesse et sans avoir de projets ar- » rètés. » Enfin avec M. Guizot: a On a manqué de pian, de ré* » solution et de volonté. »
C'est donc avec un grand à propos qu'un journal a répété ce mol d'un Arabe que l'on questionnait sur l'opinion que sea eompatrides se faisaient de nous : « Vous savez bien que nons avoua de graodes i> armées? Oui, répondait l'Arabe ; que nous avooa des floltea bom- » breuses? Oui , répondait l'Arabe ; eh bien, comment voua eipiin quez-vous que nous ne réussissions pas mieux ; eh bien» répoB» » dit enfin l'Arabe, nous nous disons que vous avez beaucoup d'or, n beaucoup de canons» beaucoup de soldats, beaucoup de vaiaaeanx; » mais que tout cela est conduit par des bètes. » Il est bien eolendu
que nous ii*aMuinons pas sur nous celle injure^ el que nous en renvoyons la responsabilîlé i son auteur.
Au surplus, si nous avions la guerre arec la Bavière seulement, et si nous la conduisions aussi mal que celle que nous soutenons en Afrique depuis sept ans, nous aurions bien de la peine à en sortir avec honneur. De ce qui précède il résulte que Ton n*a jamais essayé d* occuper la régence , que l'on n*a formulé aucun système pour son occupation, el que Ton n'a jamais tenté sérieusement de la conquérir ou de la dominer.