CHAPITRE SECOND
DES PUI88AHGS8 NSUTRB8.
Hnttointtion.
Ce n'est qu'après de grandes hésitations que nous avons formé le cbuMement des puissances neutres , c'est-à-dire de celles qui , dans une gaerre de principes entre les gouvernemons constitutionnels et les gouTememens absolus , ne prendraient parti pour aucune des paissances belligérantes. En effet, quand des masses aussi considérables se mettent en mouvement, quand des questions qui tiennent i Texisience et à la fortune des gouvememens sont débattues, les intérêts des neutres , plus ou moins compromis , les déterminent à prendre un parti que le vainqueur ne tarde pas à leur imposer. C'est ainsi que la Suisse, dont la neutralité est sans cesse proclamée dans tous les traités de paix , a été envahie par les puissances coalisées en iSik et 1815. Cet exemple nous permet de croire qu'il en serait de même pour les petites principautés de l'Allemagne, quoique les penchans et les intérêts des peuples et de quelques souverains les portent à favoriser la France constitutionnelle.
Us seront donc neutres à deux conditions :
La première, c*est que la France sera forte et puissante ;
La seconde, c*est que l'Angleterre restera neutre et les protégera ;
Quant à la Suède et au royaume de Naples , on peut penser que ces deux états garderont une neutralité que leur commandent leur position isolée, excentrique, leur éloignement des opérations mili> taires et leur propre intérêt ; car ils n'auraient qu'à perdre s'ils se mettaient en contact avec les puissances belligérantes, qui finiraient par réagir hostilement contre eux.
Du reste , la neutralité de ces deux royaumes dépendra encore du parti que prendra l'Angleterre.
Si l'Angleterre reste neutre , la France , en formant l'armée que nous indiquerons , pourra se défendre seule contre les trois empires du Nord , en raison de l'avantage que lui donnent sa population , sa marine , sa situation géographique et ses richesses.
Si l'Angleterre se prononce contre ces trois puissances, elles n'oseront et ne pourront entreprendre la guerre, car leur commerce et la marine de la Russie et de l'Autriche seraient bientôt détruits , et elles se trouveraient sans argent et sans ressources pour entretenir leurs armées.
L'Angleterre restera neutre tant que la France ne se montrera pas ambitieuse , et tant que les tories ne parviendront pas au pouvoir.
L'attachement aux principes constitutionnels, l'amour de la liberté, l'extinction de la rivalité commerciale, par suite de l'émancipation des Amériques, ont fait oublier aux deux peuples leur vieille haine héréditaire; aussi, chaque jour vient resserrer davantage l'union des libéraux des deux pays et augmenter leur sympathie.
La question de la neutralité de la Grande-Bretagne est donc subordonnée à celle-ci :
Les tories enlèveront- ils le pouvoir aux wighs et arrêteront— ils la marche de la réforme?
S'ils réussissent dans leurs projets , si un jour leur pouvoir est assuré, ils exciteront les souverains absolus à entreprendre une nouvelle croisade contre la France pour la soumettre , la partager et y détniire la liberté. Hs n'oublieront pas que c'est la révolution de 1830 qui a contribué à amener le bill de réforme dont le peuple anglais
voudra obtenir toutes les conséqueoces , c'est-à-dire les Téformas de la pairie , de Taristocralie , des dîmes , de l'église , des corpora^ lions et des nombreux abus qui existent dans les trois royaumes. Pour éviter ce malheur, il n est rien que T aristocratie anglaise ne tente.
Elle finira par intervenir pendant la lutte qu elle aura provoquée. Si b France a des succès, elle criera à V ambition et parlera de la nécessité de protéger TEurope, ainsi que le faisait le Times eniSii^ lors de rentrée de nos troupes en Belgique. Elle cherchera par to^s les moyens à réveiller la vieille haine de John Bull contre la France., et il ne faut pas se dissimuler que, dans le cas d'une guerre européenne, son appui sera décisif. Quand T Angleterre mettra à la disposition de la sainte-alliance ses nombreux vaisseaux et ses immenses trésors, la victoire ne sera plus douteuse.
Sans doute, la France soutiendra la lutte avec courage et avec honneur; mais, déchirée à T intérieur par les partis , accablée par le nombre, privée de son commerce et de sa marine, elle finira par succomber.
Heureusement le peuple anglais parait bien décidé à pousser en avant le grand œuvre de son émancipation, et nous pouvons, avec quelque sûreté, le classer au rang des puissances neutres.
ARTICLE PREMIER
De TAngleterre.
L'aristocratie anglaise est la plus fière, la plus puissante et (a pim éclairée de l'Europe. Dès que la révolution française édata, die se mita la tète de l'opposition formidable qui se manifestait de toutes parts contre le grand mouvement démocratique qui allait presque entièrement renouveler la face politique d'une partie de fBxxrape. Ennemie systématique de toute liberté, de tout progrès, parce que la constitution de la Grande-Bretagne lui accor^ dait une influence souveraine, et qu'elle comprenait qu'un ébranlement politique en France aurait pour elle un contre-coup terrible, die montra une haine acharnée contre Napoléon, qu'elle nommait la f^fx>{ifltofi incamée. Il est certain, et ses aveux et sa conduite ont prouvé qu'elle obéit , surtout , à ses instincts absolutistes en li»
Yrant un combat à outrance à Napoléon. L'expérience et un certain pressentiment avertissaient les tories que Tempereur des Français, malgré son despotisme, était le représentant et pour ainsi dire le symbole d'une révolution qui tendait à une démocratie illimitée; elle sentait que le principe de la souveraineté populaire qui avait élevé le trône impérial pousserait irrésistiblement Napoléon à faire la guerre aux vieilles dynasties et aux vieilles institutions de F Europe ; elle comprenait en outre, à merveille, que les victoires du grand capitaine avilissaient les monarchies vaincues et apprenaient aux peuples comment on fait et Ton défait les rois. Et certes, l'aristocratie anglaise avait raison. C'est qu'en effet, malgré les tendances illibérales de Napoléon, l'introduction de l'administration, des codes et surtout de l'esprit français dans les pays conquis poussait activement ces pays dans une voie de progrés, de civilisation et de liberté.
Voyons maintenant le rôle que l'aristocratie anglaise a joué dans la Grande-Bretagne.
Jusqu'à l'époque du bill de réforme, l'on disait ou l'on cherchait à faire croire que le gouvernement anglais était monarchique, aristocratique et démocratique.
On se trompait. Le gouvernement anglais était purement aristocratique, car il était entièrement dans les mains des tories.
Le roi d'Angleterre se trouvait placé à peu près dans la position d'un doge de Venise, si ce n'est qu'au lieu d'être sous la domination d'un conseil des dix, il était sous celui d'une oligarchie altière et toute-puissante.
La révolution de 1688 qui continua celle qu'avaient ébauchée les hau^ barons sous le roi Jean-Sans-Terre, affermit le pouvoir aux mains de l'aristocratie. Depuis que la lutte s'était engagée entre elle et le trône, elle avait su habilement se servir du peuple ei, tout en se faisant la part du lion, elle avait su se ménager des intérêts communs avec les classes moyennes. Elle se Gt, pour ainsi dire, la clé de voûte de l'édiGce constitutionnel en Angleterre en s* appuyant sur les masses qu'elle sut habilement contenir. Si les communes eurent le droit de représentation, on leur imposa la condition de choisir des nobles pour commettans; il avait d'abord fallu courtiser le peuple afin d'obtenir sa voix ; on trouva plus simple de Tacheter ; et bientôt le trafic des consciences se fit ouvertement et sans pudeur Ainsi, l'aristocratie prit soin de corrompre ce qu'elle se voyait forcée d*ar-
bandonner, et se servit pour avilir les classes inférieures des concessions qu'elle leur faisait, (^es concessions avaient pour but de tirer du peuple d'énormes impôts, en paraissant lui donner sur les affaires publiques une influence qui, quelque peu sérieuse qu'elle fût en réalité, ne pouvait manquer de le flatter beaucoup. ' Ainsi, les tories lui permirent de se réunir publiquement et lui octroyèrent le droit de pétition, c'oftt-à-dire le droit de se plaindre et de crier haut.
En un mot, on disait aux Anglais : criez et pétitionnez tant que vous le voudrez, mais obéissez : comme sous Mazarin on disait aux Français : chantez à votre aise, mais payez.
Un peuple dont la fortune repose principalement sur T industrie, les manufactures et le commerce maritime, avait besoin d'être instruit à l'instant môme de tous les événemcns et de connaître la vérite sur tous les actes politiques et financiers ; une presse libre et dégagée de toute entrave pouvait donc seule l'éclairer et le guider dans des spéculations portées dans toutes les parties du monde. On la lui accorda pour qu'il put s'enrichir et payer les plus lourdes contributions qu'un peuple ait jamais supportées; puis on excitait sa haine contre la Franco, afîn d'entretenir une guerre éternelle ; on Fenivrait par la gloire et par les conquêtes ; on augmentait ses richesses par les dépouilles d'un ennemi qui ne pouvait faire face aux assaillans et sur terre et sur mer ; par ces moyens on lui faisait oublier tout ce qu'il lui manquait de liberté réelle. Ainsi, on avait su ramener à pardonner à l'oligarchie sa puissance et son orgueil.
Le traité de paix do 1815 fut un traité glorieux pour l'aristocratie anglaise ; mais il amena avec lui de nouveaux rapports ; il rétablit des relations qui étaient oubliées; par suite, les peuples apprirent à se connaître, à s'estimer. Bientôt les yeux ont été dessillés» les plans do l'aristocratie ont été dévoilés et les peuples n'ont pas tardé à reconnaître qu'ils avaient été pris pour dupes, et qu'en se déchirant entre eux , ils avaient bien plus consolidé la puissance de l'oligarchie que travaillé à leur liberté.
Ils ont reconnu encore que si, au moyen-âge, la féodalité, pour maintenir son pouvoir, fomentait des guerres civiles, excitait des hostilités de ville à ville et de provinces à provinces; au XIX* siècle, f aristocratie , pour maintenir ses privilèges, avait besoin d'exciter les haines de peuple à peuple
peuple et d'entretenir entre eux des guerres longues et eruelles.
Enfin les peuples ont appris qu'eux seuls supportaient les fardeaux de ces grands débats, et qu'eux seuls en étaient et on domeuraient les victimes.
La paix a donc servi la cause dos peuples en les éclairant sur leurs droits et sur leurs véritables intérêts. De là est venu ce rapprochement, cette sainte alliance des peuples, qui s* étend et s'augmente, chaque jour, au point de menacer sérieusement la sainte alliance de r aristocratie et des rois.
C'est ainsi que les deux nations les plus civilisées , les plus riches et les plus libres du continent se sont rapprochées sincèrement et ont abjuré leur vieille haine : c'est ainsi que la paix et les relations commerciales leur ont appris tout ce qu'elles ont à gagner en >ivant en bonne harmonie, et en se soutenant réciproquement.
Cette alliance sera-t-elle durable? Oui , encoro une fois, si le peuple anglais conserve le bill de réforme et s'il lutte victorieusement contre l'église et Taristocratio. Celle-ci, depuis quatre ans, a déjà tenté deux fois de ressaisir le pouvoir, et tout démontre qu'elle le tente encore aujourd'hui bien plus que jamais.
Pour faire connaître les immenses ressources et les moyens qui sont à la disposition des tories, nous allons indiquer sommairement les bases sur lesquelles l'oligarchie anglaise s'appuyait, et celles sur lesquelles elle s'appuie encoro aujourd'hui.
Le tableau suivant présentera la composition de la chambre
des communes avant le bill do réforme. On y verra qu'elle était
presque tout entière à la disposition du pouvoir et de raristocratie.
reprétenltDs.
Los comités envoyaient M
Les universités 4
Cités et bourgs de plus de 4,000 âmes et districts du
pays de Galles 202
Bourgs de plus de 2,000 âmes et de moins de 4,000
âmes 94
Bourgs de moins de 2,000 âmes 119
ToUl. . 5Ï3
Irlande 100
Ecosse 45
ToUl (»8
représcttUns.
Sur ce nombre, 89 pairs, patrons de 123 bourgs, nommaient 175
Et 65 membres de la chambre des communes, patrons de 70 bourgs, nommaient 99
Le gouyemement, patron de 6 bourgs, nommait. ... 9
Total. . . 283
Sur 20<i' bourgs qui étaient appelés à élire 406 représentans, 76 bourgs» dont aucun n avait 100 votans, nommaient 152
44 bourgs, dont aucun n* avait 50 votans, nommaient 88
Dans l'Angleterre:
122 représentans se nommaient eux-mêmes ou se faisaient nommer par leur famille.
140 se faisaient nommer par leurs patrons.
Ces chiffres prouveront aux plus incrédules que le peuple anglais n'avait qu*une ombre de représentation nationale, et que la majorité de la chambre des communes était toujours à la disposition de ToUgarchie.
Qiymt i la chambre des pairs , on voit encore aujourd'hui qu'elle y pttwUe les deux tiers des voix.
A la eottr, elle occupe toutes les charges, elle entoure le trône, elle l'digède sans cesse et y est fortement soutenue par les principaux membres de la famille royale.*
Ge n'est pas tout encore ; les tories avaient une action gouverne- BMolale bien paissante , au moyen des sinécures qu'ils accordaient à ceux qu'ils voulaient corrompre ou récompenser. C'était des fermes à long bail , des places aux colonies , des pensions , des bénéfices ecclésiastiques et surtout des emplois dans l'Inde qui procuraient Jiux titulaires des revenus annuels de 50, 100, et quelquefois 300 mille francs.
Les tories avaient aussi élevé un gouvernement dans celui d« f état : nous voulons parler do la compagnie des Indes-Orientales, dont le monopole vient d'être aboli en partie. Cette compagnie,
* C£ci a été écrit sous le règne du feu roi.
— i02 — dont It» chefs étaient placés sous leur influence, mettait à la disposition des tories des moyens d'influence immenses, par les places qu'ils pouvaient distribuer à leurs favoris et les richesses que F Inde leur produisait.
L'oligarchie tn)uvait en outre des appuis dans la banque d'Angleterre , dans les universités placées sous sa direction et dont le» hauts dignitaires étaient choisis parmi ses membres ; ainsi , elle formait et dirigeait la jeunesse des classes élevées.
Elle avait encore à sa disposition les magistratures des villes et des bourgs, connues sous le titre de corporatiom municipaUi ; et en Angleterre, ces corps constitués, par les grands pouvoirs qui leur sont dévolus, exercent une influence marquée sur l'esprit public et sur les élections des membres du parlement. Dans ces derniers temps , on les a très facilement réformés en Angleterre ; mais on a vainement tenté de le faire pour F Irlande : la chambre des pairs a constamment rejeté les bills présentés à ce sujet par la chambre des communes.
Malgré ces concessions qui lui ont été arrachées avec tant de peine , il reste encore à l'aristocratie deux grands élémens de puissance , Tarmée et le clergé anglican.
Les Iles qui forment le royaume-uni , étant couvertes par des flottes plus nombreuses à elles seules et mieux équipées que les flottes réunies du monde entier, n'ont pas à craindre les attaques du continent; par consétiuent, Farmée est peu nombreuse, mais parfaitement disciplinée; à nombre égal, elle peut lutter avec avantage contre les meilleures troupes de l'Europe.
Le soldat est engagé à vie ; son régiment est sa famille; par ce système^ il est étranger, en cjuelque sorte , au peuple et ne connaît que ses chefs. Façonné au joug par une discipline sévère jusqu à la cruauté , il est séparé de ses officiers par une distance inunense, et ne sait qu'obéir aveuglément.
Les grades inférieurs se vendent et se paient fort cher : ils sont pres(|ue tous entre les mains de Faristocratie, dont les membres «)ccupent en outre les grades élevés.
L'armée t^st dirigée et commandée (à |)art des ministres) par un général en rhof qui est une des créatures du duc de Wellington ; aussi , esl--elle à la disposition des tories. Elle est appuyée par des milices, des fencibles, di»s volontaires et une réserve. En 1803, lor»-
que TAngleterre était menacée par le camp de Boulogne, elle comptait prés de 700,000 hommes sous les armes , y compris les troupes de rinde et de la marine.
Voici quelles étaient, il y a peu d'années, la force et la réparti* tion de Tannée régulière, composée de 27 régimens de cavalerie de ligne et de la garde, et de 102 régimens de ligne, des colonies et de chasseurs :