OBSERVATIONS GÉNÉRALES
Quoique les tableaux qui précédent démontrent suffisamment à quel haut degré de richesses , de force et de puissance s'est élevée la Grande-Bretagne , nous n'en croyons pas moins utile de consacrer un examen particulier à certains objets de consommation soumis aux droits; tels que les sucres, les thés, les cafés, les tabacs, etc. Les quantités consommées en Angleterre, comparées! celles qui se consomment en France , feront connaître la richesse des Anglais comme peuple conêommatmr. Cette démonstration renversera bien des illusions ; car elle prouvera que la richesse principale de ce pays se trouve dans ses propres productions , et que le plus grand consommateur de ces productions est le peuple anglais lui-même. Ce qu'il tire do l'étranger, ce qu'il en reçoit, paraîtra bien peu do choses, si on le compare à ce qu'il tire do sa propre industrie et do son sol , et à ce qui est nécessaire à ses besoins.
Déjà nous avons parlé do la très petite quantité de vins et surtout de vins de France importés en Angleterre , comparée à la quantité énorme d'eaux-do- vie et d'esprits que ce peuple consomme. Faisons le même travail sur les sucres , le café, le thé , le tabac.
Sucre.
En 1831, les droits perçus sur les sucres retenus pour lacon-
sommation se sont élevés à 116,265,000 francs , et ont porté sur 199»333,033 kilog. Ce qui , sur une population de 24,000,000 dbabitans , donne , pour chaque tète, une consommation moyenil9 de 8 ïilog. ou 16 liv. Vs*
En France, sur 32,500,000 habitans, on a consommé, en 1835, 73,629,000 kilog. de sucres exotiques , provenant tous des cokmies firançaises, sauf 3,300 kilog. des pays étrangers. Ces 72,629,000 kilog., d'après les droits divers attachés aux qualités et aux provenances, ont produit au trésor environ 36,000,000 de firancs.
Si à cette quantité on ajoute 28 à 30,000,000 de kilog. pour les sucres Hvrés à la consommation par les manufactures de sucre de betteraves, on aura, pour Tannée, une consommation de 102,000,000 de kilog.; soit par tèto dhabiUnt, 3 kilog. 09 ou 6
Pftr conséquent, un Anglais consomme annuellement 10 liv. de sucre de plus qu'un Français.
En Angleterre , le droit est d'un peu plus de 60 centimes par kik)g.
En France, il est d'un peu moins de 50 centimes.
Thé.
Cest le célèbre Pitt qui , par des mesures aussi libérales pour le paya que bien entendues dans T intérêt du fisc, a excité l'Angleterre à Sûre un usage toujours croissant de cette infusion. lia pensé que celte boisson était non seulement agréable , mais on même temps née«Maire A la conservation do la santé dans le climat froid et brumeux de l'Angleterre; sous ces deux rapports, il a complètement atteint le but qu'il se proposait, ainsi qu'on le verra par tes détails ci-deisous.
Au commencement de ce siècle, les droits sur le thé n'étaient que de 20 ou de 50 p. ^Jq de la valeur, selon que les prix étaient au dessus ou au dessous de 7 fr. le kilog. A cette époque , le monopole de ce commerce était entièrement entre les mains de la Compagnie des Indes.
* La Revue d'Edimbourg porte la consommation annuelle de la Grande- BreUgne, tans Tlrlande, é 180 millions de kilog. ; soit 1? kilog. f 2 par l^le d'habitant. Nous croyons celle évaluation Tort exagérer.
Les quantités vendues pour cette compagnie , en 1802» a élevèrent à llyOOOyOOO de kilog. , et produisirent à l'échiquier i^iyOOOyOOO de fr. environ. Il est nécessaire d* observer qu'A cette époque» la population de la Grande-Bretagne ne s'élevait qu'à 16,000,000 d'ames.
Depuis 1803, le droit porté progressivement jusqu'à 100 p. o/n de la valeur a produit, avec une population de 2(^,000,000 d'ames: Franci perças sur livres consomméet oaenkllog.^
En 1820, T7,liO,000 » » 22,426,000 » » 10,168,000 En 1821, 83,623,000 » » 30,648,000 » » 13,8%,000 En 1834, 89,734,000 » )> 34,970,000 » » 15,850,000
C'est en 1834 que les privilèges de la Compagnie des Indes- Orientales ont été abolis, et que le commerce de la Chine a été rendu libre. Dès la même année , les heureux effets de cette mesure libérale se firent sentir.
En 1835, 97,150,000 fr. ont été perdus sur 36,832,000 livres consommées ou 16,700,000 kilog.
En 1836, 1 15,075,000 fr. ont été; perçus sur 49,884,000 livres * consommées ou 22,618,000 kilog.
Cependant pour 1836, le chancelier de l'échiquier, H. Spring- Rice, n'avait évalué la consommation qu'à 38 millions de livres et le produit à 103,683,000 fr., en calculant les droits au taux commun de 1831, soit 2 fr. 7285 par livre.
Ainsi, d'après la population actuelle du royaume-uni» la consommation annuelle en thé répartie par tète d'habitant, s'élève à
* Eitrtil da rapport da chancelier de réchiquler à la chambre des mânes le 30 Juin 1837.
« La consommaUon du Ihé s'est accrue dans une proportion consldèrahle ; » l'usage du thé s'est étendu à toutes les classes de la société. »
Le ministre s'est trompé en attribuant à cette cause la prodigieusa augmentation qui a eu lieu en 1836; elle venait d'une autre circonstance qui lai était échappée; en effet, le relevé des revenus publics perçus pendant l'année financière qui finit le 10 octobre 1837, a démontré que, sur ce chapitre, Il j avait eu un déficit de 1,419,000 Hy. st. ou 35,475,000 fr. dans les prodalta des droits sur les thés comparativement à Tannée précédente (1S36).
Voici l'explication de ce surcroît immense de consommation en 1836 et de la diminution qui s'en est suivie en 1837.
« iJL loi qui changeait le mode de perception du droit a fkit retirer de la » douane unequaiUlté considérable de thé bohé qui a acquitté le droit. •
Ainsi les treize millions de livres qui ont été sujettes aui droits de pins en 183(; qu'en 1836, ont été retirés des entrepéts, plutôt par spéculation que par le besoin réel de consommation.
une moyenne de 1 livre 958 millièmes, soit près de 2 livres.
Dans l'année i835y la France n a consommé qu'une quantité de 133,000 kilog. de thé estimés 800,000 fr., dont les droits ont produit au trésor une somme de 184^,000 fr., suivant les comptes des douanes.
On peut attribuer la disproportion immense qui existe chez les deux peuples, dans la consonmiation de cette substance, à plusieurs causes qui sont principalement les différences de climat, de régime alimentaire et de boisson.
En Angleterre, le climat est froid , humide et brumeux ; en France, pendant sq>t à huit mois, il est sec et beaucoup plus chaud, surtout pendant Tété.
Ces causes et l'habitude qui devient une seconde nature, ont donc amené les habitans de la Grande-Bretagne à cette énorme consommation de thé qui, en raison de son prix élevé, dénoie une grande aisance dans toutes les classes de la société.
Maintenant, il s'agit d'examiner si c'est un mal , pour la France, d'user aussi peu de cette infusion? * Nous ne le pensons pas; et eomme, à cet égard, nous ne partageons pas l'avis de personnes fort éclairées, nous nous empressons d'expliquer les motifs qui ont déCerminé notre conviction.
Faisons d'abord observer que la culiure de cet arbuste a peu ou p(»Dt réussi àIJava et dans l'Inde , ce qui en donne aux Chinois le monopole. Voyons maintenant si nous aurions toutes les facilités déâfibies pour leur acheter une aussi grande quantité de thé que les Anglais. Les Chinois ne faisant avec les étrangers que fort peu d'échanges, et ne souffrant même pas l'importation de l'opium qui ne s'introduit chez eux qu'en contrebande, il en est résulté que les négoeians sont forcés de régler en espèces tous leurs comptes avec eux. Les Anglais seuls sont parvenus, à force d'habileté et d'opiniâtreté dans leurs tentatives, à faire adopter aux Chinois, en outre de Fopium que ceux-ci aiment avec passion et qui vient de l'Inde, quelques uns de leurs produits manufacturés. Nous sommes donc à cet égard, vis-à-vis de la Chine, dans une infériorité commerciale incontestable en comparaison de l'Angleterre.
* Nous ne traiterons pas la question hygiénique qui n'est pas de notre compétence, flous ne saurions oublier du reste que notre ouvrage est excInslTement politique et financier.
Eh bien ! malgré leur avantage sur nous, les Anglais n*en sont pas moins assujétis pour Tachât du thé aux caprices du gouvernement chinois ; car enfin, s'iFs se brouillaient avec ce gouvernement, et si, par suite, le port de Canton leur était fermé, par qud moyen pourraient-ils se procurer cette feuille qui, pour ainsi dire, est devenue indispensable A leur existence?
Nous n'en voyons d*autre que la violence ; A la dernière extrémité, les Anglais pourraient y recourir, car ils sont les maîtres de rinde, et ils possèdent, en outre, les ports de Ceylan, de TUe de France et de Sincapour. Mais, nous qui n'avons ni leurs ressources, ni leurs colonies, ni leurs ports en Asie, ni leur marine, comment ferions-nous si , habitués à une aussi grande consommation de thé que les Anglais, nous venions à entrer en hostilité avec les Chinois, ou encore avec l'Angleterre qui ne manquerait pas de bloquer nos ports?
Force serait aux Français de se résigner, de se priver et de souffiir.
Sous ce rapport, nous trouvons fort heureux que la consonunation de thé ne s'étende pas dans notre pays, et nous pensons que le gouvernement ne doit point chercher à la propager, car s'il y parvenait, nous deviendrions tributaires des Chinois, et, en temps de guerre maritime, esclaves des Anglais.
Qifé.
Les économistes qui ne partagent pas ce principe des hommes d'état de l'Angleterre, que la diminution des droits augmehte progressivement la consonmiation et, par suite, les revenus du fisc, persisteront-ils dans leur système quand ils verront les résultats financiers obtenus, depuis l'abaissement des tarifs sur divers objets de consonmiation et de marchandises, et ce que le trésor de la Grande-Bretagne gagne de nos jours par la diminution des droits sur le café?
« Les principes do liberté commerciale, en matière de douanes, » dit M. Spring-Rice» ont produit les meiDenrs effets : il en est » résulté une augmentation notable dans l'importation des soies » étrangères, des gants, des vins de France, etc.; sous ce rapport, » le trésor a considérablement gagné à une judicieuse abolition des M tarifs prohibitifs.
— Ii3 —
» La diminution des droits a fait augmenter ces produits :
» Ceux sur les soies de 56 p. 0(0.
» *. les Liioes de. . . . • . 18
» ^^ — ladrteh^âe 10
» ?— — lesj^piritueuxde.. . . 7 à 13. » Avi9it.l825» époque où le droit sur lo caféa été réduit ei;ac-
tenwA ^ la moitié de «a quotité dans les années précédent^, la
moyenne de la consommation pour chapuDe de ces années a été de
7,817^000 livres anglai^e^ (3,$iik5,000 kilog.) .
Voyons quelle a été la progression do la consommation depuis la
rédfiolîon des droits? »
Moi|9 di^ns :
En 1824. de ... . 7,817,000 livres anglaises.
Depuis, elle a été en 1825 ..... 11,083,000
Et pour 1836, M. Spring-Rice
resUmeà 23,635,000 *
Ce qui bit un peu moins d'une livre de café par chaque habitant.
La France, en 1833, n a consommé avec une population de 32;5()0,000 âmes que 9,365,000 kilog., soit, 0 k. 287 (t/^ livre 3 onces] par habitant.
En 1831 , les droits perçus sur 10,311,000 kil. se sont élevés en Ai«ieterreà U,594,000fr.
Droit par kilogramme 1 fr. &154
En 1833 , les droits perçus sur 9,365,000 kil. se sont élevés en France à 8,641,000 fr.
Droit par kilogramme 0 fr. 9325
Différence 5,953,000 fr.
* En 1834 , l'Anglelerre a consommé 23,785,000 Uf res anglaises. Les droU» ont été de 15,361.000 fr.
Tabacs,
La consommation a été, pour 1831, de 19,533,000 liv. ang. ou 8,857,000 kilog. qui, en réduisant au taux moyen de 8 fr 36 par kilogramme les divers droits frappés sur chaque espèce de tabac, A son introduction, ont donné un produit net de 7(^,115,000 fr.
ai,19&,000 liv. importées en 183<h ont produit 80,591,000
Dans Tannée 1834, k France a consommé
13,393,000 kilog. qui ont produit 72,652,000
Déduisant pour frais de Cabrication et de régie ♦ 21,171,000
Il reste un revenu net de 51 ,381 ,000 fr.
Qui , répartis sur 12,393,000 kilog., font ressortir un imp^t à la charge du consommateur d'à peu près k fr. ik5 par kilog., moitié moins que le droit en Angleterre.