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La France devant l'Allemagne

La France devant F Allemagne ! Mes amis Louis Lumet et Jean Marte t ont réuni, sous ce titre, une suite de discours et d'articles — quelquefois fragmentés, pour éviter les digressions — aussi bien sur les origines de la présente guerre que sur le développement des hostilités.

11 n'est que trop aisé de noter, au passage, les sentiments, les pensées, que peut susciter d'un patriote français le cours des sanglantes rencontres où ïc droit, l'honneur historique, la vie même de la patrie sont irréparablement engagés. N'est-ce point présomption d'assiéger le public, en ces terribles jours, d'écrits qui ne furent point destinés à survivre et n'arrêtèrent l'attention que par l'expression authentique d'une sincérité ? Je me suis laissé persuader qu'il pouvait y avoir encore des parties d'intérêt, par la grandeur et l'universalité des causes aussi bien que des résultats du conflit.

Ainsi, j'ai l'audace d'offrir au lecteur une suite d'appréciations discontinues du rôle de la France et de l'Allemagne dans cet énorme choc des vies humaines. Des insuffisances de coordination, en un tel cas, ne peuvent être évitées. Le lecteur pourra facilement

PIÉFACE

rétablir le fil dune inspiration générale entre des jugements qui doivent finalement concorder par la fatalité d'un même point de vue.

La France devant V Allemagne ! Ce ne serait pas trop d'une étude approfondie pour camper l'une devant l'autre ces derux personnes « morales » — supposé que cette épithMe puisse, en ce moment, s'appliquer à la Germanie. Et voici que, bien loin d'une étude approfondie, je ne saurais offrir au lecteur, en ces fragments divers, que des mouvements de passion combative qui ne sont et ne peuvent être que des parties discontinues de jugements dépourvus d'objectivité.

Il est certain que je ne suis pas désintéressé dans la matière et je serais môme bien fâché qu'on le pût croire. J'accepte qu'on n'attende pas de moi la sentence d'un juge en son hermine de parade, ou simplement le doctoral arrêt d'un pédagogue de La Haye. Si les simples d'esprit, trop enclins à se contenter des apparences, s'avisaient de chercher au delà de ce qu'on leur montre, ils découvriraient bientôt que le juge, sur son siège d'apparat, n'arrive qu'à formuler des décrets de justice imprécise dont toute la substance se fait des jugements vulgaires rendus, au hasard des rencontres, par des passants qui puisent leur autorité dans la libre impulsion d'une conscience indépendante.

Qu'il me soit donc permis d'être un de ces passants : c'est mon titre à être écouté. J'ai l'orgueil de le trouver suffisant, puisque nul, à y regarder de près, n'en pentexciper d'autre. Je suis homme, el je pense. En fasse autant qui peut, et que la vie prononce. Limités mes moyens de savoir, mes facultés de comprendre, de valeur. Il faut que je m'en contente,

puisque sur les chances d'un arbitrage supérieur, je je n'aperçois que des siècles de contestations.

Que cherchons-nous ici-bas ? Le meilleur emploi d'un passage d'existence. Où le trouver, sinon dans un équilibre ^d'énergies, en nous et autour de nous, qui suppose des pondérations d'activités du dedans et du dehors. Une règle ? Des limites de libertés par des conventions, dites de droit, spécifiant des parts de prérogatives uniformément dévolues à chacun. En dehors, les fatalités de 1 homme et de la nature. Heureuses fatalités : l'homme se sacrifie à ses semblables. Malheureuses : il tente de sacrifier d'autrui tout ce qu'il peut, à son avantage.

Toutes les tentatives de bonté, toutes les violence» d'égoïsme tour à tour se déploient en une longue échelle de dévouement et d'abus qui vont de l'aide vulgaire au plus beau sacrifice, de la plus spécieuse indélicatesse à la plus atroce brutalité.

Dans le cadre social, il y a, pour le rétablissement d'une apparence d'ordre, des formes de récompenses (1) et des châtiments de fait à fixer selon le dire d'arbitres officiels plus ou moins qualifiés. Ils le font ou prétendent le faire, par le moyen d'une sanction delà force, qui est l'ultime raison des choses. Dans le cercle autre-

(1) L'idée de récompense est certainement le principe le plus généralisé et le plus faux de tous ceux que nous avons pris pour règle II n'y a de récompense, pour l'homme parfaitement sain, que dans la satisfaction d un idéal de désintéressement, amoindri par l'ostentation d'un signe. La conception d'un châtiment n'est pas moins erronée D'où nous viendrait le droit de punir ? Il nous suffit, nour l'ordre social, du doit de préserver, qui entraîne le pouvoir de m Ure. pour un temps, le délinquant hors d'état de nuire et mênie de tenter une éducation.

ment vaste des nations, — l'homme demeurant le même de quelque point de vue qu'on l'envisage, et le domaine du droit se trouvant, ici, beaucoup moins nettement précisé — il éclate, parfois, d'une frontière à l'autre, des crises de forces brutales que l'idéalisme le plus idéaliste a vainement, jusqu'à ce jour, prétendu réprimer ou, même, simplement réglementer.

C'est ce qu'on appelle la guerre, c'est-à-dire de sanglantes rencontres où des peuples s'engagent, sous des prétextes divers, dont la cause profonde est généralement de s'agrandir aux dépens du prochain. Antiques ou modernes, toutes les guerres sont de môme essence, de mêmes impulsions natives, de mêmes procédures sommaires pour remplacer un ordre appréciable de vie par une dévastation de la terre, par un effroyable anéantissement de l'humanité dans une convulsion de mort. Car l'homme n'aura divinisé sa « Création » que pour détruire tout ce qu'il en pourra du suprême couronnement.

De 1 innocent anthropophage des premiers jours aux quatre-vingt-treize intellectuelles de Guillaume II, il n'\ a qu une excuse de degré, dans le besoin d'arc; certaines vies aux dépens des autres. Suprême argument du grand fauve contre le petit. Seulement r homme, petit ou grand, est une sorte de fauve qui, pour le mal ou pour ,1e bien, s'ingénie à accroître ses moyens d'attaque el de d st la philosophie de ce qu'on appelle la civilisation — une évolution générale d<i ou e (forts d 'accommodai ion. Je ne cherche pas où le phénomène noua conduit, puis à cfette heure même, la question se débat sur les plus, grands champs de bataille où les homrn» >ienl

jamais rencontrés. Etonnant paroxysme des soubressauts d'humanité, qui marque peut-être une crise d'où pourraient jaillir des âmes autrement disposées.

Restons dans le moment actuel où nous voyons mûrir les fruits d'un labeur de l'esprit humain au cours de quelques milliers d'années. Ce qui me frappe, surtout, dans l'aventure énorme de ces jours, c'est que, trompés par les mots, nous avons été, et sommes, probablement encore, les premières dupes d'un verbalisme de civilisation qui nous fait vivre d'une phraséologie humanitaire, en cruel désaccord avec la réalité.

Comment dire le temps où la guerre se distingua de la paix, où l'homme en vint à discerner l'impulsion de violence d'un état de sécurité plus ou moins durable, dont les conditions ne furent que confusément démêlées ? La paix ne fut, d'abord, qu'un entr'acte de belligérance, tandis qu'il nous semble aujourd'hui que la guerre ne soit plus qu'un intermède entre deux paix. On conçoit que l'idéologie ait été ainsi conduite à rêver d'une suppression de l'emploi de la force entre les sociétés humaines, sans s'arrêter devant l'abîme qui sépare 1 homme parlant de l'homme vivant.

L'homme parlant, il est vrai, fait résonner le mot droit, formule magique d'un idéal d'équité dont rien ne lui fournit le spectacle sur la terre, mais où chacun, par cela même, peut installer son rêve d'absolu à la mesure de ses besoins de théologie. L'homme vivant conçut une grande fierté du verbe, mais n'en sut pas plus faire usage qu'un enfant d'un instrument de labeur au-dessus de ses movens.

Ainsi le droit prit rang dans le cortège de nos divinités inaccessibles. Quand le Dr Le l'on a dit que le droit n'est qu'une force qui dure, il a cruellement disséqué l'un de nos derniers Dieux. Sacrilège, d'analyser sa Divinité ? Les Dieux ont passé, porteurs de bien et de mal, selon ce que peut tirer de leurs oracles l'intelligence, plus ou moins compréhensive, du Fidèle. Les plus g ands ont marqué des étapes d'histoires, belles quand les principes furent dits, sombres quand il fallut les appliquer.

La religion du droit n'a pas eu, jusqu'à ce jour, d'autre destinée. Elle a partout des autels. Chacun s'offre en sanctuaire, si profondément empreint de la suprématie de son droit qu'il lui arrive d'oublier celui utres. Renouvellement de mots plutôt que d'objectivités. Les hommes, tous, ont séculairement dép nsé des trésors d'idéalisme verbal à traduire en massacres des aspirations de bonté, parce qu'il n'y avait pas, à leurs yeux, de plus grand crime que des contes aiions d'idéologie. Socrate, sanre, disait son Dieu sans essayer de h' prouver. Dans la libre Hellade, il n'en paya pas moins cette présomption de sa vie. On sait assez ce que l'Evangile d'amour nous apporta de sang répandu.

I» tant de libertés de conscience sauvagement méconnues, le sang généreux d'innombrables marlyrs a tait naître une moisson de Droit universel, extérieur aux croyances, aux facultés de raison elles-mê c'est-à-dire une égalité de conception humanit lire dans la naturelle inégalité des individus. Ce Droit delà ture à venir, n'est-ce pas le Dieu de l'Evangile moderne que M. Gustave Le Bon ne fait que ramener

à la source même de toutes les Divinités de la terre, en l'identifiant avec la force permanente des choses, d'où découle toute subordination des êtres ? Pas plus dans la doctrine nouvelle qu'en les autres théologies. on n'a pu déterminer l'indéterminable, toucher du doigt l'intangible, atteindre et fixer ce qui fuit. Comment que les hommes aient dénommé la force universelle, et de quelques rites qu'ils aient obscurci la décevante image, cela ne les en a pas rapprochés. Peut-on donc faire entrer, dans les déformations de l'existence objective, les plus hautes conceptions de notre esprit ? Dieu, ou «Droit non écrit », comme dit l'Antigone de 'Sophocle, manifeste des états de conscience en quête d'un point d'appui, comme la mythologie grecque avait besoin d'Atlas pour supporter « le monde ». Suspendue dans l'espace, sans soutien apparent, notre planète n'en est pas moins conduite par un jeu de forces passagèrement équilibrées qui lui procurent l'orgueil d'une tâche d'un jour dans l'Infini. Ainsi de nous-mêmes, produits d'activités contradictoires, suspendus entre l'être et le non être par des puissances d'opposition dont nous cherchons vainement le secret, en des mots qui nous procurent l'illusion d'une raison d'être.

Le Droit est le dernier venu de ces Dieux invisibles, celui dont la règle d'universelle équité ne s'arrête à aucune distinction d'idéologie dans les groupements de lEspèce hnmaine. Il n'y a point de Schibboleth pour son sacré pouvoir. C'est une grande supériorité. La réalité en est dans notre esprit, comme disait Abélard. Cela vraiment peut nous suffire, puisqu'il s'oppose à la force, et ne se l'assimile que pour la réglementer.

11 en reste pourtant ce phénomène humain, que W rite cultuel, comme dans le cas des Divinités d'autrefois, l'emporte trop aisément sur l'acceptation des contraintes de la règle. Combien n'est-il pas plus aisé de prendre part aux cérémonies que de pratiquer ce simple texte : Aimez-vous . Dans l'assentiment universel à cette haute maxime se rejoignent les plus hautes intelligences et l'instinct spontané des masses obscures. Dans l'ardu passage de l'idée à l'action, des énergies se dépensent en brillantes bulles de mots que tout contact de réalité crève. Les prédications du Christianisme ont annoncé la grande paix humaine. L'homme profond, inchangé, a maintenu la guerre et la haine, accrues encore de querelles sectaires, et la Révolution française, elle-même, du même coup, a l'autel de la Liberté et les échafauds. Trop profondes chutes après des ascensions trop hautes ! L'honneur et la misère de l'homme sont de ne pouvoir renoncer aux sommets.

Toutes les religions sont belles, considérées comme des explosions d'espérances de plus en plus hautes, à mesure que le développement de l'esprit accroît le champ des visées. Une petite association de croyants, comme jadis en Galilée, même cherchant à fondre les hommes, n'aboutira qu'à les diviser, tandis que le culte du Droit unissant tout l'ensemble di

humaines, ucune distinction de foi ou de

doit apparaître, d'abord, comme un suprême neiit d'horizon. Qui dit espérance, <lil déchets. Cependant, de tant d'espérances successives dont le ilol incessant a balayé la terre, des formations concrètes d'hommes meilleurs onl partout émer-

gé. D'où le plus sûr de notre vie, d'où le plus beau de ses extravagances d'idéal, d'où le plus sage, aussi, de ses entreprises de raison.

Aujourd'hui nous savons qu'il n'y a pas de formule sociale du bonheur, nous savons que des règles de justice générale et particulière, si efficaces qu'elles soient, ne font que nous créer de plus équitables conditions de luttes, ce qui n'en est pas moins un avantage à rechercher. Nous savons que la paix universelle ne s'est encore montrée que dans des discours, tandis que, sans relâche, les tumultes sanglants de la guerre déchirent l'humanité. Nous avons vu bâtir des temples à la Déesse Paix, pour des rites d'adoration qui seraient innocents s'il n'y avait toujours une source d'erreurs dans les déformations de la réalité. Nous n'avons point de mal à dire de l'arbitrage du Droit entre les Nations. Mais il faut croire que la foi dans ce souverain bien n'est pas débordante, puisque les civilisations du Droit, les plus ferventes à l'oracle de La Haye, n'ont cessé de rivaliser dans la fabrication des engins de guerre dont nous avons, nous-mêmes, présentement, un assez bel emploi.

Qu'est-il donc arrivé ? Mais, ce qui est toujours arrivé depuis que l'homme a paru sur la terre, à savoir que, sous le régime du Droit verbalement institué, comme parmi les rites du tous les autres cultes, des entreprises de violences se sont préparées, organisées, déchaînées dans un éternel renouveau de fureur. Où l'Evangile avait failli, le code, qui ne recommande le Droit que sous la menace d'en réprimer la violation, n'a jamais abouti qu'à des sanctions plus ou moins

1G PREFaCE

chanceuses. En l'absence d'un code des Nations, dont la sanction ne pourrait être que de contrainte armée, il ne reste à chacun — Droit international ou non — que la sagesse de se garder. C'est le régime sous lequel nous vivions depuis que les deux premiers fils d'Adam eurent des difficultés.

Tandis que, tout à la métaphysique des théories, les internationalistes du pacisfime universel négligeaient la précaution élémentaire de proportionner les moyens de la résistance aux moyens de l'éventuelle offensive, un peuple d'Europe, « christianisé », a civilisé », célébré par quelques-uns comme une des plus hautes personnifications d'idéalisme, se cristallisa dans le rêve non plus seulement de conquérir, selon la tradition universelle, de conquérir des parties plus ou moins grandes de territoires, mais de s'approprier, avec le sol, tous les éléments de vie indépendante des peuples, proches ou lointains, dont une aberration féroce d'égoïsme pouvait s'accommoder. Renouveau d'appétits monstrueux depuis que la terre a des annales. Alexandre, César, Pyrrhus, Napoléon, eurent des heures de ce délire — promptement éveillés aux résistances de la nature et des peuples, dont ta loi est d'une compensation de forces sous la règle defatalités supérieures d'où notre Droit n'est pas exclus. Modestement Frédéric II se bornait à croire que tout lui était permis. En dégénérescence d'une hypertrophie de brutalité, Guillaume II en vinl ingénument à dire que tout lui était recommandé, imposé même, par je ne sais quel vieux fétiche allemand de la Barbarie. Dans son vertige, il ne \W que la race jaune pour l'arrêter, el ne put se tenir (!<•

lui adresser, à ce sujet, quelques malédictions. A Tégard de la race blanche elle-même, pour laquelle il ne pouvait se défendre d'une considération, puisqu'elle participait déjà de la noblesse germanique par son asservissement anticipé, tout au plus pouvait-il consentir à distinguer. Le Latin l'amuserait le Slave recevrait de lui des méthodes de sentir, de classer des actes « organisés » ; l'Anglais pourrait offrir à l'exploitation allemande un assez beau lot d'énergies ; le « Yieux Dieu » de la Germanie, par Bagdad, cousinerait avec Mahomet, Bouddha, Vichnou. Convenablement martelé par le fameux « poing de fer », l'homme jaune lui-même finirait par se soumettre à sa destinée. Sans armée, l'Amérique pourrait être cueillie au retour. Et les temps seraient accomplis, l'insuffisance des moyens de communication ne permettant pas encore d'étendre les bienfaits du pangermanisme au delà de notre atmosphère. L'instrument de cette conquête universelle? Le peuple allemand tout pénétré de l'esprit de servitude volontaire pour la féerique domination de ses maîtres dont des profits lui seraient laissés.

Le moyen ? La restauration du culte de la force brutale, unifiée, concentrée en une race de violence sans contrepoids de droit d'humanité. Il y fallait une reprise d'absolutisme et de servage efficacement coordonnés, une reconstitution de toutes les brutalités instinctives, soutenues de toutes les lâchetés « civilisées » pour l'installation de la loi suprême du fer contre le Droit terrassé.

Et tout cela fut dit, avoué, proclamé, et tout cela serait, si la force brutale pouvait tout accomplir des

rhomme, par l'implacable décret de la vieil Hemande arrogamment prédite, mais non réalisée. Àiii haîna la plus grande et la plus fumeuse

Me des hommes sous le soleil. Tout un peuple blême nt dressé à ne rien comprendre, à ne rien •r que la force sauvage dont il acceptait de demeurer la victime, pour la joie d'en être l'instrument contre autrui, fui lâché sur l'Europe, comme une irrésistible machinerie de mort à tout dévaster.

Rendons-lui cel hommage qu'il accomplit sa fonction à souhait. Les villes, avec leurs plus beaux monuments de l'histoire, leurs plus précieux I résors de

ice ou d'art, ont flambé sous sa torche de eu ensanglantée. Destruction du plus humble loyer aussi bien que des plus nobles demeures, pillage, vols, ai sinais, massacres en masse après d'innommables supplices de barbarie raffinée, les pires outrages à la créature humaine, les plus révoltantes ignominies de la : tel esl en deux ligues le bilan de ces naanisation « intellectualisé) tf tailladé, martyrisé des f i\r>

>nl-ils pas nargué de leurs hoquets d'immonde gouaiilerie les passa-ers du ! som-

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PRÉFACE i§

qui ne savent même pas que la force brutale elle-même a des retours, ainsi que nous sommes en voie de le le ur démontrer.

Quel autre argument leur faire entendre que celui d'une opposition de force contraire ? Il faut bien accepter la contradiction dans la seule force où elle puisse forcer l'accès de ces « intelligences » figées dès la règle primitive de force effrénée où l'homme des bois est, seul, excusable de s'être fixé. L'opposition d'une puissance du Droit en armes, à la suprématie sauvage de la massue.

Cette force opposante, la géographie, et l'histoire en ont assigné le rôle à la France en qui des rencontres de races acculées à la mer sont venues fondre le robuste empirisme du Nord et les impulsions d'idéalisme du Midi. Les Alpes, le Rhin, l'Océan, bords ravinés d'une grande cuve fleurie, où s'est accomplie une fusion d'humanité dont un peuple d'esprit clair est sorti. Une histoire auguste en fit, aux temps anciens, le soldat de Dieu, puis le champion des Droits de F Homme : ce que la survivante barbarie ne lui a pas encore pardonné. Tout l'offrait aux chocs des organisations de basse violence vouées à la destruction du droit humanitaire en quête de ses voies.

Seulement, désormais, de grands alliés lui sont venus — apaisés, après tant de guerres fratricides, par de hautes communautés d'intérêts que domine un suprême besoin d'indépendance, de dignité. Ainsi la France devant l'Allemagne, ce fut le raccourci d'une rencontre d'humanité si compréhenshe que la formule exprime désormais la révolte de l'Europe, de la civilisation —de l'Europe, mère de tous les bienfaits

;ds de la vie, qui se dresse devant l'achèvement d'une technicité de sauvagerie. La plus grande bataille des hommes, la plus grande bataille par le nombre des combattants, par l'effroyable puissance de leurs armes, par le raffinement d'atrocités et de dévastation, où se complut aune culture » de barbarie doc tri n an t son mépris des droits des individus et des peuples, la plus grande bataille enfin par l'enjeu du combat : l'exaltation ou l'avilissement de l'espèce humaine. N'est-ce pas ce que résume vraiment ce mot : la France devant l'Allemagne, c'est-à-dire, aux deux pôles de l'histoire, l'affrontement des deux nations représentatives du bien et du mal.

La tragédie sanglante a suivi son cours. En u» temps où nos pères croyaient avoir chèrement conquis la douceur d'espérer qu'une généralisation suffisante du commun droit de tous assurerait désormais l'évolution des peuples dans un ordre d'indépemlan«v. l'Allemagne a décidé qu'elle jouerait d'un seul coup non pas contre nous seuls, mais contre tous les peuples de la terre les chances du non-droit tout entier. Avec le succès dû à la technique de ses préparations, elle a incendié, ravagé, pillé, détruit tous les foyers de civilisation offerts, par la fortune, ô génie dévastateur. Elle a bestialement violenté, i sacré, supplicié des créatures de fail ans que

jamais sa fureur put être assouvie. Elle a renié le

écrit de sa foi, déchiré le pacte d'honneur elle avait apposé nature, dans la pensée que la

force du fer devait tout absoudre, el terroris neutres jusqu'à leur imposer parfois un silence plus tard ils pourront rougir.

Par une dérision suprême, voici que des hommes de « science » — c'est le nom qu'ils se donnent — ayant conquis, par le labeur, un prestige d'autorité, uous font une doctrine de philosophie, à l'usage du banditisme supérieur, pour nous expliquer que, dans Tordre nécessaire des choses, la brutalité bestiale n'est qu'une manifestation d'une suprême harmonie. Ils annoncent, en des formes de raisonnement, que, par la vertu d'une lame ensanglantée, le droit humain doit aller dormir, maintenant, au cercueil antiquités. Car une pitié germanique les meut à se montrer impitoyable, pour abréger les misères de liiomme dont ils décrètent le massacre en vue d'abolir, sans délai, rattachement des âmes à ce Droit pour lequel tant de fous se sont fait gloire de vivre et de mourir.

Tout cela est écrit, enregistré en des actes que nul ne peut reprendre, et, pour un suprême élan de carnage humanitaire, l'Allemagne a trouvé la somme d'énergie continue qui lui a permis de conduire, après un demi-siècle de préparations, la plus grande entreprise d'abaissement humain sous le couvert d'une suprématie « d'intellectualité ». Les vieux despotismes de l'Asie avaient, au moins, l'excuse des commencements. Celui-ci prétend achever l'œuvre douloureuse des lentes émancipations de l'esprit par une régression féroce aux bestialités de la sau\ageric.

L'homme ne serait sorti du l'inconscience des choses que pour l'affreuse sensation d'un effort de noblesse couronné d'un abaissement nouveau dans l'échelle des dégradations. Tant de siècles d'obscurs supplices et de glorieuses misères, dans l'espoir incertain des hauteurs,

pour se voir rejeter, d'un seul coup, au plus bas èes gouffres sans i'ond. L'insolente sommation nous est adressée de recevoir, de solliciter en bienfait, le stigmate d'une abjection suprême pour nous et pour ceux qui viendront. Abdiquer toute aspiration de beauté, de grandeur, d'espérance ? Nous n'avons pas consenti : il faut donc que, de l'Allemand ou de nous, l'un des combattants soit réduit à baisser la tête. La notre pas faite pour le joug.

S'il ne s'agissait ici que de recueillir des manifestations de colère à l'égard d'un peuple contre qui la France est en bataille, cela ne suffirait peutêtre pas à tenter le lecteur, même au plus fort de nos misères. Mais quoique la véhémence de ma passion française n'ait point à s'excuser, peut-être voudra-t-on bien reconnaître que, j'ai tenu, tout en restant de ma patrie, à ne me point détacher des vues qui sont d'un citoyen de l'humanité. Je suis et je demeurerai, quoi qu'il arrive, humanitaire, puisque je suis Français — comme l'Allemand, quoi qu'il dise, se figera, longtemps encore, dans le

d'un fétichisme de violence primitive, le culte par lequel la ba de son ambition Fait

encore préparé.

la poini de sue français que je juge l'Allemagne. C'est d-> ma conscience d'homme que lui vienl sa condamnation; car, selon le mot de Pascal, qui \<-ui se mettre « au-dessus de tout » se mel aifr-dessous. Qui donc, entre les peuples, s'arrogera le privilège d'établif une hiérarchie sur d'autres

nls ([lie reu\ (les survins rendus à Timidité de la grande famille humaine ? La France

se présente en assez bonne place, à ee concours. Quel sauvage, sarrogeant la primauté des Nations, voudra, pourra l'éliminer, la rayer de la liste des peuples, c'est-à-dire de l'histoire future, pour une insuffisance d'histoire passée ?

il serait curieux d'entendre la digne progéniture de 1 ancien électeur de Brandebourg — qui ne compta pas, que je sache, parmi les lumières de son temps — venir soulever cette question à Rome, à Londres, à Pétrograd, à Paris. L'Allemagne présente allèguerait-elle que la venue de Bismarck l'a transformée ? Le « transformateur » à rebours n'est-il pas, au contraire, en la légitime descendance de Frédéric H, avec de moindres ouvertures ? On ne nous trouvera certainement pas dans le cours de cette lignée. Des rôles différents, pour des esprits divers. Nous n'avons besoin de supprimer aucun peuple de la planète. Il nous suffit pour marquer, pour garder notre place, de n'être pas supprimés. C'est tout le droit que nous réclamons, mais nous le voulons tout, dans la plénitude de T indépendance nationale, dans l'achèvement des droits qui font la dignité.

J'ai vu, depuis un demi-siècle, se dresser devant nous la menace du peuple meurtrier. Je l'ai dénoncée sans relâche aux imprévoyants qui, jusqu'à la dernière heure, n'ont pas voulu savoir, et qui, de par l'autorité que leur a conquise cette imprévoyance, me refusent le droit de montrer la continuation des fautes d'hier dans les fautes d'aujourd'hui. Et quand le peuple meurtrier est devenu te peuple assassin, le peuple violateur de tous les

VREFACE

droits de la nature humaine, j'ai poursuivi ma tâche, j ai parlé, j'ai crié. Le cri de la victime est la première attestation du crime, le jugement, la condamnation de l'homme encore rouge du sang versé. On m'assassine dans ce que j'ai de plus cher, dans ma pairie de terre, de sentiments, de pensées. On m'assassine dans le culte dune beauté nationale d'être et de manifester, dans la fierté d'une vie commune, un légitime orgueil de consciences diverses fondues en l'unité.

On m'assassine dans mon droit de vivre, dans la vertu de mo 1 sang, dans l'irrépressible besoin de me développer, au cours des âges, selon les traditions et les mœurs d'une histoire à laquelle, par les miens. j'ai participé — non la moins noble partie, peut-être. • les gestes de la race humaine.

On m'assassine, dans le plus beau des espérances qui guident l'homme aux détours périlleux d'une destinée dont l'énigme* est peut-être de n'être que ce qu'elle est — plus précieuse, pourtant, en ma folle tentative de l'honorer.

On m'assassine, et je me défends au déplaisir de quelques faux neutres qui dissertent sur la manière la plus congrue de me laisser assassiner,

La France se défend, et d'autres, avec elle : tou^ ceux qui ont été dv* guides, d*>> soutiens, des porteurs de pensées, tous ceux qui, parce qu'ils sont dignes de vivre au plus haut de la \ie. i\r peuvent pas mourir d'une mort qui, par le prochain écrasement des neutres, serait celle de l'homme civilisé.

(\. Clemenceau.

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