LÀ SEULE QUESTION
... 11 n'y a pas que la terre française — montagnes, vallées et plaines — à sauver de l'immonde Boche, ruisselant de- souillures.- 11 y a les fruits de ce généreux sol qui enfanta de si beaux exemplaires d'hommes de pensée, d'hommes d'action, dans tous- les domaines où les plus hautes aspirations appellent les énergies les plus désintéressées. Nos morts, nos grands morts, cette illustre poussière dont nous sommes pétris, c'est pour ceux dupasse, comme pour ceux de l'avenir, que nos fils sont au combat.
Pour des vues de doctrine, pour des mots que nous n.V vons pas toujours entendus très clairement, nous nous sommes divisés, haïs, massacrés. Jusque dans ces implacables discordes, il y avait des rivalités pour l'achèvement d'une France supérieure. En cette ambition téméraire sans doute, mais assez belle, n'est-il pas temps de nous unir encore, non plus sous la main débile d'un prétendu maître de hasard, mais dans la plénitude, dans la grandeur de notre libre volonté ? Quand la patrie pantelante nous appelle, maudit qui pourrait hésiter ! Et quand elle exige tout de chaque Français, de chaque Française, maudit trois fois maudit, qui lui marchanderait la libre disposition de
ses facultés de penser et d'agir pour la noble terre dont nous n'acceptons pas d'être des enfants dégénérés !
Voilà la question, la seule, il ne peut pas y en avoir d'autre, ou, plutôt, s'il y en a, nous ne voulons pas les connaître. Pour la France, nous donnerons tout ce qu'il faudra de vie, tout ce qu'il faudra de richesses, tout ce qu'il faudra de nous-mêmes, et sur ceux qui sont tombés ou tomberont encore au champ glorieux, nous jurons, quoi qu'il arrive, de ne jamais capituler devant l'ennemi. Tous les sacrifices de sang et d'or pour sauver la terre sacrée où dorment des hommes de France, que nos fils feront revivre. Car si la déclaration de guerre a mobilisé tout un peuple de héros, par on ne sait quel miracle, nous attendons, de la paix de notre victoire, une mobilisation non moins belle du génie français.
. . . Nous n'avons plus qu'une idée. Tous ces soldats qu'il est facile de célébrer, mais que l'heure nous presse de seconder d'abord, un jour nous reviendront glorieux, après de nouvelles épreuves dont le compte n'est pas épuisé. Ce sera le plus beau jour de noire histoire. A nous de le faire, à nous de le mériter. Nos fils, alors, dans la fierté du sacrifice, dans la beauté du sublime devoir, dans le débordement d'une espérance infinie, mais frémissants encore d'affreuses misères, nous regarderont face à face. Qui de nous voudrait avoir à baisser les yeux? Qui pourrait entendre cette affreuse parole : Pourquoi n'avez-vous pas mieux fait ?
L'Homme Enchaîné, 25 août 1915.