‹ La France devant l'AllemagneChapitre 108 sur 133 · LE SOURIRE DES TRANCHEES · texte numérisé non relu

LE SOURIRE DES TRANCHEES

Je viens de voir nos soldats au front. La fortune a voulu que mon voyage coïncidât avec la grande et heureuse offensive qui n'est pas encore achevée — si bien que j'ai pu voir tous les services dans le plein de l'action. Je ne suis point allé chercher, là-bas, matière à littérature. Des jugements fondés sur des faits, dans la mesure où une visite, nécessairement brève, peut en fournir l'occasion : voilà ce qui m'a mis en chemin. J'éprouve donc une grande joie à dire que tout ce que j'ai vu n'a fait que me donner ample satisfaction. Des chances, dont je ne saurais trop me féliciter, m'ont permis d'aller partout, de tout voir du fonctionnement des grands services, de causer avec tout le monde, aussi bien à l'arrière qu'à l'avant, et d'obtenir, dans l'ensemble aussi bien que dans le détail, quelque chose de plus que des impressions.

... Je ne suis pas un inspecteur qui ait eu à descendre jusque dans l'intimité des détails, pour en venir à se prononcer sur la façon dont chacun accomplit son devoir. Je n'avais point à faire d'enquête approfondie. Je n'avais reçu aucune délégation à cet effet, mais, après les travaux de la commission sénatoriale de l'armée, je crois avoir pu jeter un coup d'œil suffisamment aigu^ur les résultats acquis, au moment même où ils viennent se rejoindre au point final que la guerre leur assigne : la mise en action du soldat.

... De son immense tache, le soldat, dans sa tranche'e, sous les obus, ne voit rien que ce qui est directement devant Lui. Il sait qu'il a délogé le Boche de ce bois, de ce ravin, de la plaine ou de la colline. Il sait qu'il aura demain ce plateau à conquérir. Il regarde, placide, les camarades encore crispés sur la terre pour laquelle ils ont donné leur vie, et se prépare, dans l'ineffable mépris de l'adversaire, à l'assaut des obstacles prochains.

— Monsieur, avez-vous des nouvelles de Roubaix?

— Serons-nous bientôt à Lille? fait un autre.

— Sait- on de combien nous avons avancé?

— Ah! si demain nous pouvions...

Et chacun d'exposer sa stratégie.

— Et, à l'arrière, on est content de nous, hein? C dur, mais on ne s'en est pas mal tiré.

— 'Eh bien, quoi? les Roumains? les 'Grecs?

Et, pour chacun de ces peuples, une épithète appropr avec un plissement de railleries qui atteste qu'on se passer de secours.

Il n'y a qu'une question que vous n'entendrez p«s :

— Est-ce que ça va durer longtemps?

La pluie tombe. On est empAîrédans la boue son casque bleu, tout pareil à i'armet de Mambrii chevalier, couleur de terre, qui a, sur celui de la . Fiyure, l'avantage d'ignorer sa grandeur, raisonnant indulgence sur le pointage de l'obus qui passe tout et le reste de l'inopiné visiteur. Celui-là, vraii comment oserait-on lui mentir? Ce serait une honte. II voudrait savoir, parce qu'il a besoin de savoir pour s'entendre avec lui-même. Mais il est au Helàde r<'i!couragcTrieiïl,tout au sentiment, qui ne peut pas fléchir, d'un silencieuse, mais inexorable. Fagotlé, hérissé, crotté, sobre de paroles. — car il n'est personne de moins bavard, — il parle à rm-vohe, dan9 le fracas strident de la terre el de l'air, cl vous ne voyez plus de lui qu'un petit sourire qui dit sa tranquille exaltation tTi

une grande chose a la hauteur de laquelle il sYst —

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— lui — du premier bond, magnifiquement élevé. Ami .ir, je vous apporte le sourire des tranchées de Champagne, qui est aussi celui de l'Artois et de l'Argonne — mieux qu'un sourire de confiance, un sourire de sécurité. Puisque tout aboutit au soldat, ainsi que j ai dit tout à l'heure, c'est ce petit soldat que je voudrais, brièvement , vous montrer au cours de mon chemin. J'essaierai de le faire passer rapidement devant vous dans la vie, dans Faction de la guerre. Vous m'excuserez si je n'ai pu me défendre de m/élancer, d'abord, à ce qui sera ma conclusion : ma foi dans ce sourire contenu des tranchées, qui dépasse l'espérance, parce qu'il est l'alfirmation sereine, et sûre d'elle-même, d'une immuable volonté.

L'Homme Enchaîné, i%v octobre 1915.

Puisque tout de la préparation, de l'organisation, de la mise en action de la guerre vient aboutir au soldat, c'est au soldat que revient le devoir du suprême développement d'énergie où se résume, avec sa valeur propre, celle de la nation tout entière. Aussi, tout à la pensée de l'homme intérieur, en qui se prolongent les effets des fautes passées, et qui doit suppléer à tous manquements par un surcroît de vaillance, allais-je aborder le mystère de cette âme simple et traditionnellement obstinée qui a écrit, de son sang, sur notre sol des Gaules, tant de glorieuses pages d'histoire.

La race est-elle au bout de son effort? Cruelle question que tous les événements de notre vie publique, depuis un demi-siècle, nous ont quotidiennement posée, lorsque, refoulés jusqu'au pied des Vosges, nous avons vu grandir et déborder sur le monde l'antique poussée des Germains, prête à submerger, comme autrefois, la civilisation grécoromaine, pour y approprier, dans son cadre de fer, le sort de tous les peuples de la terre à ses conceptions primitives

d*une violence organisée contre toutes les volonte's de libération individuelle qui sont l'honneur de notre humanité.

Sous le poids de cet affreux cauchemar, repoussant la vision de tant d'heures funestes, j'invoquais l'appui de ce Français sans nom qui, de génération en génération, a payé, d'indicibles misères et des flots prodigués du plus généreux sang, des défaillances passagères si noblement rachetées qu'il est resté l'espoir de toutes les victimes des abus de la force contre le droit de vivre justement.

Je traversais les champs de bataille de la Marne, et je le trouvais là, cet héroïque anonyme, qui ne réclame rien du vain bruit de nos conventionnelles apothéoses, content du tertre vert sous lequel il s'estendormi, dans la vision d'une énergie d'heureuse beauté que la mort elle-même n'a pu faire fléchir. Cette terre, qui l'a repris, fut sa pitoyable marâtre, tendre et dure tout à la fois. Peut-être ne l'a-t-il pas moins chérie pour ses rigueurs que pour sa douce charité de la dernière heure.

De la mer aux montagnes, il l'enveloppait d'un immense voile d'amour inexprimable, où se fondaient toutes les emprises d'un sol tour à tour généreux et avare, toutes les espérances vivaces au refuge du foyer, toutes les aspirations de ce ciel infini qui, môme décevantes, n'en avaient pas moins guidé l'âme dans une marche à l'étoile où il est peutêtre plus beau de se mettre en route que d'arriver. Des horizons brumeux de l'Océan, des limpidités bleues d< mer intérieure, génératrice de hautes vies, des âpres sommets des Pyrénées aux Alpes, des riantes vallées de ses beaux fleuves, prodigues de généreuses moissons, il est venu là pour tomber debout face à l'envahisseur. Une force invincible l'a conduit en ce lieu, où la farouche volonté de ceux mêmes qui l'aimaient accepta qu'il vint attester, jusque dans la mort, l'honneur d'un sacrifice au-dc^ de l'amour.

Si la terre pouvait dire, elle nous raconterait tous ces magnifiques recommencements d'histoire d<>nt «lie palpite encore, et que nous embaumons froidement en des pages

sans vie. Une fatalité veut qu'elle se dérobe à nous dans les gouffres sans fond d'une gestation infinie. Elle se tait, mais le peu que nous savons de ce qui fut suffit à nous élever au-dessus de nous-mêmes, à nous faire une vie supérieure à notre vie, en nous rattachant à la grande chaîne, de fer et d'or mêlés, comme un anneau fragile, mais durable encore, entre des choses qui furent et des choses qui, par nous, auront été.

Ces tombes parlantes sont d'hier. La vie s'est envolée d'un coup. Mais au bord du chemin, au creux de la prairie, aux pentes de la colline boisée, le corps, plus lent à se dissoudre, est demeuré, au lieu même où il fut abattu, pour dire l'inflexible reven dication de la patrie dans le danger suprême et crier au passant que le plus bel élan d'une vie fut arrêté là. Ce pieux hommage de tous à un seul qui sut incarner, en une heure décisive, les plus hautes énergies morales d'un peuple digne d'être — pour qu'il soit recueilli de ceux dont la charge est de le continuer, il suffit d'un passant.

Et nous passons, remontant de ceux qui ont donné leur vie, sans geste ni parole de théâtre, à ceux qui sont au combat depuis une année. Nous voulons puiser une force nouvelle au spectacle des combattants dont les forces ne s'épuiseront pas, et puisque nos soldats vivant ne sont pas moins beaux que nos morts, il faut que la France, au moins, pour demeurer sûre d'elle-même, l'entende proclamer.

Elle est là, toute la grande patrie. Regardez-la frémir dans l'apparente impassibilité de ces vieillards, de ces femmes, de ces enfants, tragiquement sereins, contents de vivre aux ruines du village où la barbarie a passé. Une église effondrée, des pans de muraille, des fûts de pierres calcinées, et puis rien que des, ferrailles tordues, et des entassements de débris où, sous des étais chancelants, de vagues niches quelquefois sont creusées.

C'est la ville, c'est le village où les obscures joies du labeur, hier, suivaient leur cours paisible, quand l'ignoble

vaincu conçut la déshonorante pensée de se venger de sa défaite sur des populations sans défense, par le massacre en tas, par l'incendie, par un déchaînement de férocités aux précisions desquelles la langue elle-même se refuse.

Non loin de là, des camps de réfugiés, guettant l'heure des revanches prochaines de la vie française. Et pour bien témoigner de l'impassible volonté dont les racines s'accrochent invinciblement aux pierres descellées, des enfants jouent parmi des décombres ; des femmes tricotent, assises sur la dalle, au seuil de ce qui fut l'abri de leur nichée; d'un pas gracieusement balancé, des jeunes filles, qui n'ont point renoncé aux ajustements d'une innocente coquetterie, vont à la fontaine ou vaquent aux soins d'on ne sait quels ménages parmi de petites cabanes en planches où s'inscrivent ces mots : mairie, boulangerie, épù avec des étalages qui tiendraient dans mon chapeau. Sur la place publique, encore vaguement apparente, de la délicieuse petite ville que futSermaize, un jet d'eau continue de tomber dans sa vasque, de fonte, comme s'il ne s'était rien passé.

De môme, au visage des formes errantes aucune émotion du passé ne s'inscrit. Des appentis de poutres font une habitation derrière laquelle des figures sourient, H m quelque maison, on ne sait comment, est demeurée de! des fenêtres, souvent parées de fleurs, s'ouvrent pour bien montrer que la vie continue. Et voici que des vieux vont, d'un pas alourdi, accompagnés de femmes au regard té vers le champ, le jardin, où les appelle un reste de récolte parmi les tombes, uniques monuments où se puis reprendre la pensée de ceux qui survivent. Ce simple et tranquille courage de ceux que l'ouragan a épargnés me paraît plus émouvant que ne furent peut-être les atroces convulsionsdes premiers désespoirs, dont le so avenir parai * si lointain qu'il I; ierres amoncelées pour clamer ce

que L'orgueil impassible des yeux ©e veut plus dire, jusqu'à la revaiH-ln' du di

La vie à recommencer! On recommence la vie. Le

sent, l'avenir se dégagent invinciblement du passé, — du passé de malheur, non du passé de l'histoire où l'âme fige immuablement sa fierté! Oui! il est un passé qui demeure présent, et c'est aux tombes des grands morts que la silencieuse pensée des vivants l'a fixé. Ils sont là, augustes protecteurs de la terre déjà sanctifiée par les sacrifices des aïeux que leur héroïsme continue et dont il faut, d'abord, qu'ils lèguent l'exemple aux jeunes consciences qui, demain, recevront le fardeau de l'avenir.

Alors des soins vigilants s'empressent, rivalisent d'ardeur autour des talus gazonnés où chacun veut apporter l'hommage d'une décoration rustique, la grâce d'une fleur, souvent l'appel du drapeau. Point de fosse, si étendue soit-elle, qui n'ait son entourage, ses croix blanches avec leurs inscriptions émouvantes de simplicité. Autels du culte de la patrie sacrée, où le mort et le vivant communient. Les bordures de buis s'alignent, et toute la parure champêtre, que vient rompre parfois la présence d'une arme rouillée ou d'un noble débris, atteste un tel souci des soins toujours présents, qu'on a la sensation d'un mort et de vivants qui ne se quittent pas. Et ce n'est rien que la vérité pure. Tout ce monde prolonge, dans la familiarité profonde de ceux qui ont vécu et de ceux qui veulent garder à leurs enfants le droit de vivre, la noblesse d'une race digne de toutes les beautés de la vie.

Et pour que le tableau s'achève, les stèles blanches^ ornées du croissant, disent notre reconnaissance à nos amis musulmans. Enfin, non loin de là, l'écusson noir et blanc, avec Pinscription convenable, confronte l'ennemi tombé à bout de sauvagerie.

Paix à ces morts ! La paix, mais non l'oubli. Car il y a, sous ces vagues figées de verdures, une histoire vivante à prolonger, à accroître persévéramment, et le culte de ceux qui survivent proclame qu'il y a, pour la poursuite de l'œuvre séculaire, une France obstinément résolue, C'est la prédication de nos morts, rangés au bord du chemin, qui me conduisait aux rencontres de guerre où

m'attendaient, dans le feu de Faction, les compagnons

d'armes des bons soldats dont la tâche est achevée. C'est

la prédication des Français silencieux, de tout sexe et de

tout âge, qui viennent, chaque jour, apporter quelque

chose d'eux-mêmes au modeste monument de terre par

lequel s'atteste, au delà de la mort, la continuité d'une

incomparable grandeur.

L'Homme Enchaîné, 2 octobre 49 f 5.

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