‹ La France devant l'AllemagneChapitre 11 sur 133 · VOULOIR OU MOURIR · texte numérisé non relu

VOULOIR OU MOURIR

... A Reuilly, à Toul, à Belfort, on signale des actes de mutinerie, qu'il ne faut pas exagérer, car les plus turbulents seraient peut-être les plus ardents en temps de guerre, mais qui font, à l'étranger (lisez les commentaires de la presse allemande) et en France même, la plus déplorable impression.

... A Mâcon, à Nancy, des attroupements de soldats ont chanté Y Internationale et crié Vive la Sociale !

. . . Qu'est-ce donc que ces fils des vaincus qui, trouvant leur pays démembré, vont, à deux pas de la frontière, sous les insultes de la presse pangermaniste, ajouter l'outrage de leur révolte aux blessures de la patrie mutilée, comme pour mieux frayer le chemin à l'exécution des menaces ennemies? Leurs pères, tombés sur les champs de bataille pour sauvegarder la terre des aïeux, ne purent empêcher que des Français fussent arrachés de la France au tranchant du fer victorieux. Tout un peuple cria vers le ciel que la France se retrouverait un jour. Heureux les morts de ne s'être pas vus renier par ceux-là mêmes qui leur devaient, devant l'histoire, la réparation du droit outragé !

Qu'est-il donc arrivé? On vous a dit, pauvres fous, que tous les hommes sont frères et qu'il n'y a pas de frontières dans la nature. C'est la vérité. Mais, depuis Gain et Abel, les passions mauvaises — le lot commun de tous ! — ont armé frères contre frères, et quand mon frère vient à moi le couteau levé, j'entends protéger contre Gaïn la terre où les miens ont vécu, où les miens vivront après moi.

S'il n'y a point de frontières dans la nature, il n'y a point, non plus, de villes, de monuments, de ces productions d'art et de science où la civilisation se glorifie, avec tout le brillant cortège d'histoire dont la plus noble culture a fait un miracle d'humanité. Tout cela est, cependant, et tout cela a le droit et la volonté d'être sous le soleil de tous.

Mais la cupidité s'allume — proche ou lointaine — à la vue du trésor, et des murailles s'élèvent, et des bastions et des créneaux se dressent pour la légitime défense. Et les sentinelles veillent aux remparts afin de protéger le fruit du bon labeur. Et comme tu veilles aujourd'hui pour toimême et pour d'autres, d'autres veilleront demain pour toi.

Honte à toi, si tu allais livrer à la dévastation irréparable le suprême asile de toute grandeur et de toute beauté ! Tu te crois une pensée, malheureux! Tu n'es qu'une faiblesse désorbitée.

Il faut bien que quelqu'un commence, dis-tu? Non pas. 11 faut être au moins deux pour commencer. Tandis que tu désarmes, entends-tu le fracas des canons, de l'autre côté des Vosges? Prends garde. Tu pleurerais tout le sang de ton cœur sans pouvoir expier ton crime. Athènes, Rome — les plus grandes choses du passé — furent balayées de la terre le jour où la sentinelle failîii, comme tu as commencé de faire. Et toi, ta France, ton Paris, ton village, ton champ, ton chemin, ton ruisseau, tout ce tumulte d'histoire dont tu sors puisque c'est l'œuvre de tes anciens, tout cela n'est-il donc rien pour toi et vas-tu, sans émoi, livrer l'àmedont est pétrie ton âme à la fureur le l'étranger? Oui ! Dis donc que c'est cela que tu veux, ose le dire afin d'être maudit de ceux qui t'ont fait boni nie et d'être déshonoré pour jamais.

Tu t'arrêtes, tu n'avais pas compris, tu ne savais pas. On a requis de loi un Baerificeplns lourd que lu n'avais pensé i H est vnn. C'est un surcroît d'efforts qui te fut demandé à mmeà bien d'autres qui s seraient crus indignes (ie la France s'ils avaient miiriuui é. Efi bien! souviens-toi que ce n'est pas i Ja patrie* Un jour, an plus

beau du momenl où tlcurit J'^si . lu quitteras les

l'effort 55

parents, ta femme, tes enfants, tout ce que tu chéris, tout ce qui tient ton cœur et l'enserre, et tu t'en iras, chantant comme hier, mais une autre chanson, avec des frères — avec de vrais frères, ceux-là — au-devant de la mort affreuse qui fauchera des vies humaines en un effroyable ouragan de fer. Et voilà qu'à ce moment suprême tu reverras dans un éclair tout ce qui se peut rassembler en ce mot si doux: le pays, et ta cause te paraîtra si belle, tu seras si fier de tout donner pour elle que, blessé ou frappé à mort, tu tomberas content.

Et ton nom sera honoré et ton fils portera haut son regard, car, plus heureux que toi, il aura compris dès l'enfance la beauté du sacrifice pour la noblesse du foyer, et son cœur battra plus fort à ton souvenir, et tu auras vécu, et, mort, tu continueras de vivre dans les tiens.

Ne dis rien. Je vois que tu as compris maintenant. Va payer ta faute, et reviens-nous meilleur, afin de retrouver avec joie parmi nous la place à laquelle tu pourras réclamer tout droit désormais.

L'Homme Libre, 24, 22, 24- mai 1913,

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