CINQUANTE JOURS APRÈS
Après une série d'offensives à fond, qui n'ont pas duré beaucoup moins de deux mois et demi, l'attaque sur Verdun expire en des canonnades parfois encore fort vives, qui ne sont plus dirigées contre nos lignes que pour l'honneur. C'est un fait militaire dont on ne pourra dégager la valeur que lorsque les conditions de défense où se trouvait notre forteresse, aux premiers mouvements de l'agression, seront publiquement connues. Si l'analyse n'en est pas encore possible, même du côté allemand, où l'on s'est bien gardé de dire comment les premiers avantages furent conquis, le grand public mondial est suffisamment informé pour être en situation de donner son jugement sur le résultat.
Ce qui est très certain, c'est que l'opération, annoncée comme « la plus grandiose » de la guerre, fut théoriquement confiée au Kronprinz, afin que le prestige du succès escompté rejaillit sur la dynastie, et que le minus habens impérial, à qui l'on avait donné pour tuteur le général tenu pour le plus expérimenté de l'armée allemande, n'a su que jouer un rôle déplorable dans le drame énorme où il n'y avait aucun emploi de ce que les seuls courtisans appellent encore ses moyens.
Il avait été placé là comme à un poste d'histoire, pour prononcer des mots dont le monde pût s'émouvoir, prendre des attitudes héroïques en des lieux de sûreté (cependant, que le vieux von Haeseler accomplirait la besogne) et finalement, faire une entrée solennelle, à l'intention des chromolithographes de tous les continents, parmi des tas de pierres qui auraient marqué, pour les archéologues, l'em-
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placement de Verdun. Telle étaitl'ordonnancegermaniquement réglée de la cérémonie qui devait être, et n'aura pas été, par le non consentement de ces inouïs poilus français porteurs d'un grand veto, devant lequel toute la bocheric en appétit de meurtres a dû s'arrêter.
Là est le fait brutal, à l'évidence duquel l'éminente habitude germanique de mensonges a dû elle-même se rendre, n'ayant d'autre refuge que l'aveu. Le jeune nigaud , qui sera quelque jour, ou ne sera pas couronné, a dû remettre au magasin de décors le fastueux appareil de triomphe, pour la joie duquel il jetait, en de monstrueux holocaustes, ses soldats à la mort. Les flambantes peintures, fabriquées d'avance, qui devaient représenter sa magnifique chevauchée, vont demeurer tristement retournées contre le mur, jusqu'au jour, encore assez éloigné, peut-être, où quelques modifications de détail permettront de leur donner une autre destination, pour le cas imprévu de quelque inconcevable victoire à venir. L'espérance n'est interdite à personne, surtout lorsqu'on est réduit à s'en contenter.
En attendant des victoires qui ne s'annoncent guère, le vieux von Haeseler, cruellement déçu, a dû se séparer de l'impérial mannequin dont il n'avait pas réussi à tirer, même approximativement, des gestes propres à donner, au moins une illusion de succès. Même, avant d'être pour toujours remisé au magasin des accessoires, n'a-t-il pu retenir sur ses lèvres la parole amère qui dégageait sa responsabilité personnelle, pour rejeter tout le poids de la fâcheuse aventure sur le grand état-major, chargé de l'exécution de cet ordre impérial : Le Krpnprinz s'emparera de Verdun, « la plus grande forteresse du monde ».
Hélas ! non, Verdun n'était pas « la plus grande forteressedu monde ». Ln revanche, une force allait se manifester d'hommes, amenés d'urgence, telle que, jusqu'à ce jour, il ne s'en était probablement pas rencontré. Des hommes, rien que des hommes, que vous auriez en hier, dans larue, allant à leurs affaires, soudainement mué's en héros invincibles, parce qu'ils ont, en silence, résolu que
quelque chose qui devrait être, leur disait on, ne serait pas.
Sans protection, à certaines heures, dispersés dans la plaine, loin du regard des grands chefs, souvent hors de portée du ravitaillement, accrochés à de vagues replis de terrain d'où rien n'a pu les déprendre, ils se sont tenus cois sous les rafales d'une artillerie lourde dont les pièces s'alignaient par centaines, et sous le feu desquelles la terre elle-même mugissait, pantelait. Rien de pareil ne s'était jamais vu du côté de l'attaque ni du côté de la défense. En aucun temps, de tels moyens de destruction n'avaient pu être accumulés. En aucun pays, on ne pouvait prévoir que de petits hommes imherhes, soutenus de vieux poilus tout gris, se présenteraient pour s'offrir, yeux rieurs et âmes surhumaines, à la démoniaque avalanche d'acier.
C'est ce qui fut fait pourtant, et, lorsque la formidable poussée du Kronprinz amena enfin à la portée des armes françaises les masses profondes de ces brutes qui n'ont su triompher que de victimes sans défense, les petits hommes au casque bleu surgirent on ne sait comment de la terre, ainsi que jadis les soldats nés des dents du dragon, et, devant la barrière qui ne voulait pas fléchir, l'effort monstrueux de « l'irrésistible » ruée s'arrêta.
Ce n'était plus la fameuse « furie française » des anciens jours. Non. Rien que l'auguste impassibilité sculpturale du contrefort immuable où vient se briser la démence du plus furieux torrent. Ils étaient là, nos vrais grands hommes de France, étreignant le sillon auquel ils s'étaient donnés, prêts au bond décisif dont Fattente effarait l'agresseur, vivants, blessés ou morts, recelant en leurs convulsions de puissance éperdue une telle explosion de foudre définitive que ni stratégie ni sacrifices de l'agresseur ne pouvaient l'emporter. Rien ne fut épargné des ressources, inconnues jusque-là, de l'offensive, et, de notre côté, le stoïcisme de la résistance fut si peu théâtral, si parfaitement exempt de tout vain appareil, que la simplicité du beau spectacle de nos fastes de guerre nous en dérobe, en ce moment, la grandeur.
Plus tard, des rhétoriciens de la guerre voudront disserter laborieusement sur ces choses, après avoir tout fait pour accroître les difficultés du jour. Ils nous apporteront des pages massives, pour établir à grand secours de citations, que ce qui a été fut. Et des hommes qui seront jeunes encore, avec des paupières à demi fermées pour l'évocation du souvenir, redresseront la tête en souriant dans la gêne des cicatrices glorieuses, pour nous faire sursauter de ce petit mot, si grand : « J'étais là ! »
Honneur aux morts, aux survivants, à tous ceux, grands ou petits, qui ont trouvé dans leurs cœurs indomptables le moyen d'écrire, dans l'histoire de France, une page d'une noblesse si parfaitement achevée que, dans un monde qui déjà paraissait fléchir sous le poids de l'Allemagne, une immense clameur d'admiration, contenue par le respect, monte vers nos enfants, en une splendeur d'oftrande où s'épand l'éternelle reconnaissance de l'humanité. Qu'aux grands ancêtres de tous temps, dont sortirent nos hommes de ce jour, la juste part en soit laissée. La France a fait, la France fait et fera, non contente de ce qui est seulement possible. Ce n'est pas pour conquérir, ce n'est pas pour dominer, ce n'est pas pour asservir. La France combat pour son droit d'être, d'être toute selon son génie, et la main dans la main avec tous les peuples dignes de faire le droit, dignes de vivre la liberté, elle donne tout son sang, sûre d'une puissance infinie de toujours le renouveler.
Verdun, quand toutes les conditions de l'événement pourront être déterminées, sera peut-être la plus insigne étape de son histoire, parce que le grand ressaut de \i<i renouvelée est venu moins des chefs de tout ordre, que des inconscientes profondeurs dune race superbement secouée des énergies instinctives qui l'appelaient à de nouveaux efforts, pour la beauté de son propre renom, pour le bien d'une humanité supérieure.
Amis, ne nous arrêtons pas à cette vue. Nous somm pied d'œuvre. Sur la Marne, sur l'Yser, à Verdun, nous avons, par des actes de volonté, tels qu'il n'en est point de
plus grands, rétabli des chances que d'incroyables concours de défaillances semblaient avoir implacablement fixées contre nous. Tout le poids des vieux crimes historiques s'est trouvé, par une rencontre, imprévue des raisonneurs, totalement ramassé dans un coup monstrueux d'une suprême énergie savamment organisée pour le suprême recul du plus noble idéal d'humanité. Sans le secours du génie militaire, en dehors même des hautes directions auxquelles notre peuple avait droit, parla seule vertu du plus généreux sang, par l'invincible robustesse des concours unanimes déjeunes et de vieilles âmes à cran, nous avons arrêté, contenu le plus grand ilôt de barbarie. 11 nous reste à le refouler. Saiamine fut une grande chose. Ce n'était encore que la préparation de Platée. Aux Thermopyles, il y eut la protection d'un défilé. C'est dans leurs plaines que la Marne, l'Yser et Verdun nous ont vus donner le coup d'arrêt à la sauvagerie organisée. 11 reste à nos vivants le lourd, l'écrasant devoir de se montrer dignes de nos morts. Pas une heure, pas une minute, nous n'avons le droit de l'oublier.
... À l'œuvre donc, tous, tous, pour la réparation des faiblesses, de toutes les faiblesses, afin que nos grands morts soient des initiateurs, et non les héroïques témoins d'une iin de tragédie. Verdun est le plus grand acte du plus grand drame de résistance. Ce ne serait pas assez si nous ne savions point passer à l'offensive, non pas à ces sortes d'offensives dont le sort a besoin des interprétations de communiqués, mais aux offensives qui n'ont pas besoin d'être commentées, celles qui ne consistent pas seulement à se jeter tête en avant sur l'ennemi. Il y faut de la préparation. 11 y faut de la science, de la méthode, de la manœuvre. Retenez bien ces mots, car rien ne serait pire que de les oublier. Nos alliés font de merveilleux efforts. Fabrication et contingents, tout sera prêt à l'heure voulue. Pas trop tôt, pas trop tard. Il faut une puissance capable de mettre l'énorme machine en œuvre, en action d'efficacité.
C'est le plus grave problème du jour, car de quel prix devrions-nous payer, à notre tour, un coup manqué ?
Trop d'avertissements nous ont été donnés, que nous n'avons pas toujours compris. C'est l'heure de nous ressaisir d'une façon définitive, de nous juger, de nous résoudre, non pas pour amener sur le champ de bataille de meilleurs soldats, puisque cela ne peut pas cire, mais pour un plus complet achèvement d'utilisation dont l'urgence s'accroît à mesure que toutes les énergies en lutte s'acheminent vers le dénouement. Les neutres eux-mêmes — qui se sont donné tant de peine pour se faire croire eux-mêmes que ce qui les intéresse au suprême degré devait et pouvait leur être indifférent — les neutres s'éveillent et comprennent qu'une heure décisive va bientôt sonner. Des signes montrent que la Suisse, la Hollande, la Scandinavie, à son tour, se posent des questions qu'elles avaient résolu d'ignorer. Je ne dis rien des Etats-Unis d'Amérique. Nous sommes assez loin de certain télégramme présidentiel de félicitations au Kaiser, encore rouge du sang de la Belgique violée. Débris d'erreurs que le torrent des choses emporte au gouffre du passé.
Tout peuple digne de l'avenir se prépare pour une vie nouvelle. Nous avons pris une assez belle avance, pour avoir su tirer un surcroît de gloire de fautes qui se seraient trouvées peut-être irréparables si notre cause ne nous avait portés à un effort de compréhension supérieure, pour un jaillissement de volonté qui nous permette de couronner magnifiquement la plus grande oeuvre, dont la Révolution française, elle-même, n'aura été qu'un premier bégaiement. Voilà le devoir, le dernier, le plus aisé, peut-être, - tant de prodiges de nos sublimes enfants. L'heure arrive où nous ne pouvons plus nous contenter de dire toujours : à demain. Nos frères, nos fils ne furent pas, ne sont pas des héros en expectative. En quelque forme que ce soil, quand l'horloge aura frappé les coups fatidiques, honte à celui qui aurait refusé d'ouvrir 1<'> yeux aux \ <:ritables conditions de la victoire finale. Car, chaque jour, à
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l'appel du devoir civique, aussi bien que militaire, le vrai patriote doit pouvoir répondre : « Me voilà. »
LÎHomm°. Enchaîne, 13 mars et 1er mai 1916.
Je viens de visiter le front, depuis le Pas-de-Calais jusqu'à la frontière suisse, et, pour la première fois, après vingt-deux mois de guerre, j'ai pu tout voir, tout constater, interroger librement chefs et soldats sur toutes matières, et recevoir des réponses faites en toute liberté.
... Il y a visite aux armées et visite aux armées. Nulle trace de parade dans l'extrême simplicité de mon cas. J'ai pu aller partout, accompagné d'hommes qui avaient qualité pour dire et commenter techniquement. Tai voulu voir : fai vu. Je dois, aujourd'hui, me contenter d'une indication sommaire, dont je donnerai les raisons ici ou ailleurs, selon qu'il appartiendra.
La première pensée qui se présente à l'esprit de mes interlocuteurs est, tout naturellement, de me demander le résultat d'une enquête qui m'a fait parcourir plus de deux mille kilomètres en automobile, avec des repos de trois ou quatre heures de marche, par jour, dans la boue des tranchées — le tout coupé d'entretiens d'autant plus instructifs qu'ils ont abouti, sur tous les points, à des conclusions unanimes.
La formule que je puis aujourd'hui présenter au public n'est pas pour l'inquiéter. Loin de là, puisqu'elle est de confiance absolue dans la victoire finale de nos armes» pourvu que certaines conditions d'organisation soient non plus seulement parlées, mais effectivement réalisées. Soit que j'aie interrogé les légendaires soldats qui revenaient, souriants, de l'enfer de Verdun, soit qu'à Verdun même je les aie vus à l'œuvre, sous une canonnade comme il
ne s'en entendit jamais, soit que j'aie poursuivi jusqu'à leurs extrêmes repaires de boue, de pierres et d'abatis les détachements perdus dans l'inextricable bouleversement du sol broyé, pulvérisé par les formidables obus de l'artillerie allemande, je n'ai vu que des hommes immuablement fixés dans cet état d'esprit qu'on appelle le cran.
Je ne pourrais pas résister au désir d'en présenter quelques aspects en raccourci, parce que les faits seront toujours plus éloquents que les phrases, et que la concision du verbe, issu de la bouche de héros qui s'ignorent, apporte aux actions les plus belles un magnilique supplément de grandeur. J'ai peut-être, cette fois, pénétré plus avant dans l'âme du soldat que je n'avais fait jusqu'alors, parce qu'il lui a été donné pleine liberté de langage, soit en présence de ses chefs, soit en des entretiens particuliers. A la vérité, je n'ai pas recueilli une parole qui n'eût pu être répétée devant l'officier du corps de troupes ou le général même, invitant en ces mots aux confidences en tous domaines : « De quoi vous plaignez-vous ? Que demandezcous ? Dites tout ce que vous voudrez. »
Ah ! ce n'était pas long. On peut dire qu'il n'y avait qu'une voix. Le travail des tranchées, non moins cruel que le combat. La femme, les enfants, l'anticipation du retour, jamais envisagé autrement qu'après la grande œuvre accomplie. Des vieux de 44 ans se plaignant de certaines marches, sac au dos, dont la nécessité ne leur paraissait pas prouvée puisqu'elles les ramenaient, après quelques jours, à leur point de départ. Fatigue passagère du corps. Fatigue de l'âme, jamais. Et de certains, qui donnaient le plus librement cours ;i leur verve, l'officier, loin de vouloir atténuer la liberté de langage, me sou filait aent à 1 Oreille : n C'est un dr nos meilleurs soldats, » Et l'autre, qui n'entendait pas, éclatait d'un grand rirej parce qu'il connaissait d'avance ce qu'on pouvait dire de lui. Encore, le mauvais soldat — j'en ai vu jusqu'à un — tout déchu qu'il pût être d'alcoolisme, hâve, poussif, le regard perdu à son arbre, comme pour ne pat
tomber, était-il venu là de sa volonté, au lieu d'invoquer, comme il lui eût été facile, l'excuse de la maladie. Il geignait, parce qu'on lui donnait l'occasion de geindre, mais il était à son poste,, ayant décliné l'invitation de Tinfirmerie. Et le capitaine :
— Quand j'arrive au cantonnement, il y a parfois, tout à coup, une abondance de malades. Quand nous partons pour la tranchée, il ny en a pas un. Jamais. Jamais. L'homme ne veut pas laisser une surcharge de travail à son camarade.
Gela, dit du ton le plus simple, à mi-voix, comme si cetle suprême abnégation ne méritait pas même une parole de louange. L'esprit de haute camaraderie universel, d'homme à homme, de soldat à chef et de chef à soldat. Pas de punition. C'est la formule partout, et la gouaillerie française, en tous lieux, reprenant ses droits. Les récriminations par nous sollicitées, accueillies dans la cordialité des éclats de rire de ceux-là mêmes qui s'y étaient abandonnés.
Et puis, cette conclusion unanime, à voix sourde : « On ira. Il le faut ». Ah ! ce : « 77 le faut », que ne l'avez- vous entendu, jeté d'une voix implacable à l'invisible ennemi, tout proche de l'autre côté du parapet, dans le silence tragique du Boche souterrain, par delà les fils de fer ou les chevaux de frise ! « Il le faut », // le faut, c'est le Dieu le veut de cette grande et dernière croisade de la civilisation contre la barbarie. Cet homme, gauchement empaqueté d'une tunique terreuse, avec deux jets de flamme sous la visière de son casque bleu, vous assure, d'un mot, qu'il a la pleine conscience de ce qu'il fait, de ce qu'il veut. Il le faut, cela veut tout dire. Le soldat a accepté les sacrifices terribles que lui demande la destinée de sa France, dont l'histoire, lourde à porter, mais si grande et si belle, exige, à cette heure décisive, un héroïque redoublement de sacrifices continus. Il le sait, il le dit avec un joyeux sursaut d'amère gaieté populaire, où le tlot d'une supérieure noblesse du sang emporte à l'avenir
tous les débris de fautes où il sut mettre encore des éclats de beauté.
// le faut ! Il le faut. Gardons ce mot, amis. C'est le mot d'ordre que je vous rapporte des tranchées. C'est la parole suprême de ceux qui sont à la bataille pour la plus grande patrie qu'il fut donné à l'homme de construire en vue des plus hautes fins d'humanité. Il le faut, c'est le cri de celui qui tombe. Il le faut, c'est l'unique pensée du soldat blotti au fond d'un cratère d'obus quand tout lui manque jusqu'à l'écroulement de sa tranchée, et que, dans le tonnerre infernal des monstrueux blocs d'acier, hébété du ciel et de la terre déchaînés contre lui, il n'attend plus que la mort, sans môme le réconfort d'un geste personnel de bataille, parce que, s'il reculait d'un pas, c'est d'un pas que l'ennemi avancerait. Il le faut ! Il le faut! En cette inexorable nécessité d'être au-dessus de lui-même se résume tout ce qu'il est capable de sentir, de penser. Et il s'agrippe à la pierraille croulante, qui l'enfonce encore plus profondément dans sa terre, au lieu de l'en chasser.
Et nous admirons, dans l'émerveillement de ce prodige du sang français. Mais cela ne suffit pas. Il le faut, c'est le mot d'ordre du soldat, c'est le mot d'ordre de son chef encore, à tous les degrés de la hiérarchie. Dans la modestie de leur rôle, lieutenants, capitaines, commandants sont dignes de commander à de tels soldats. On ne me l'a pas raconté. Je l'ai vu. Je sais ce qu'ils disent les uns des autres. Et il n'est pas besoin de le leur demander. Il suffit d'entendre les paroles qu'ils échangent, ou même de cueillir simplement les regards qui se croisent. Sublim< miliarités d'épopée. A ce point de sublime vertige, un signe, un temps de silence sont d'un accent tragique incomparable. Si j'en ai le temps, quelque jour, je voudrais montrer un capitaine, un colonel parmi ses hommes, du poste de commandement. Un général surtout. Certains chefs, que j<1 connais bien, ont pu mériter, en des mesures que je n'ai pas à fixer ici, certaines critiques, qui ont retenti jusque dans les Cbambres. Je ne croi> pas
que ce soit l'heure d'établir un règlement de comptes, où nous ne devons désirer qu'une stricte justice pour chacun. Ce qu'il faut dire, dès à présent, parce que c'est vrai, parce que nous y trouvons un réconfort de réalité aussi loin des éloges fabriqués à la grosse que des critiques trop exactes d'un temps déjà passé, ce qu'il faut dire, c'est qu'il est impossible qu'une race qui a produit de tels soldats, pour une rencontre d'hommes et de choses comme il ne s'en était pas vu, n'ait pas recelé en elle-même les forces productrices d'une puissance correspondante du commandement.
Nous avons des chefs militaires, des vrais, parce qu'ils sont sortis de nous, au même titre que nos soldats. Je le dis, après trois visites sur le front, dont cette dernière m'a permis amplement de juger par moi-même, dans une complète indépendance d'esprit, avec l'unique souci de l'intérêt national, l'armée française, dans son ensemble, possède des chefs dignes de lui commander, capables de la mettre en œuvre, à la condition, nécessairement indispensable, qu'à leur tour ils soient commandés. Leurs vertus civiques ne sont point au-dessous de leurs qualités militaires. Je parle du plus grand nombre, et l'on m'accordera que c'est assez beau. Ils savent, ils peuvent, ils veulent, et, puisqu'ils ne font qu'un avec leur soldats, nous pouvons vraiment dire que nous avons en mains l'instrument nécessaire, si l'organisation s'achève en un couronnement de coordination, sous la conduite d'une volonté.
Je n'en dirai pas plus. Je suis revenu de ce long voyage avec une vision très nette de ce qui nous manque, de ce que nous devons réaliser. Pour l'arrière, tout comme pour l'avant, il y a un devoir supérieur à remplir. Notre mot d'ordre est le même. // le faut. Je l'ai reçu d'hommes qui sont sous les obus et qu'il nous appartient de rejoindre, en accommodant nos actes de citoyens à leurs actes de soldats. // le faut. Honte à qui ne le comprendrait pas.
L'Homme Enchaîné, 1 i mai 1916.
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Préface 7