‹ La France devant l'AllemagneChapitre 122 sur 133 · LE CANON DE VERDUN · texte numérisé non relu

LE CANON DE VERDUN

. . . Nous défendons en nous, en notre terre, en notre histoire, ces fameux droits de l'individu dont la seule proclamation amena le bouleversement de l'Europe, malgré Brunswick et son manifeste boche d'asservissement. Il se trouve ainsi que nos revendications sont celles de tous les peuples dignes de ce nom dans l'histoire, et que nous sommes, nous, la civilisation. C'est ce qu'ont magnifiquement dit les parlementaires anglais, l'autre jour, lorsque apportant à « P héroïne de la vieille France » l'hommage d'une réconciliation définitive, ils l'ont prise à témoin que les deux grands peuples s'unissaient enfin pour « défendre ensemble la liberté du monde ». Combien d'explosions de mines, de gaz asphyxiants et de coups de canon faudra-t-il pour produire un développement de force équivalente aux énergies suscitées dansla masse des peuples de civilisation?

L'Angleterre et la France, si persévéramment ennemies, au cours de longs siècles de sang, les voilà qui se réconcilient, d'une façon définitive, dans un accord public de hautes âmes, non plus pour des disputes de territoires, mais pour « défendre ensemble la liberté des hommes ». Quiconque reste sourd aux suggestions de cet appel prouve simplement ainsi qu'il est étranger à toute vie profonde de la communauté humaine. Les peuples neutres, qu'il me sera permis de plaindre, n'en voudront pas convenir offi-

GLEMENCEAU 21

ciellement — j'en suis bien sûr. Mais les meilleurs de leurs citoyens, ceux qui font la dignité de PEtat, comprendront ce que cela veut dire, et se demanderont, et demanderont même à leurs concitoyens, quel monstrueux écroulement d'histoire ce pourrait être s'il était possible qu'avec la complicité de leur inertie l'humanité puisse rebrousser chemin. Pas plus que les astres du ciel, les organismes de la terre ne peuvent changer leur cours. Notre mot d'ordre est bien simple : nous voulons que l'humanité continue, tandis que la Germanie s'épuise en la plus folle tentative d'une régression contraire aux lois de la nature humaine.

La constatation de ce fait ne suffit pas, sans doute, à nous donner du matériel de guerre. Cependant, elle nous assure, en tous les continents de la terre, des concours, toujours croissants, de consciences et de volontés. Et de la conscience, et de la volonté, ce sera, de plus en plus, toute l'histoire humaine.

C'est de là que jailliront pour nous toutes les forces d'endurance dont nous avons besoin pour réparer de grandes fautes, pour arracher la victoire à des faiblesses de direction dont notre peuple lui-môme n'est pas responsable. Nous pouvons durer, et nous saurons durer, parce que nous sommes non seulement la coalition visible des plus grands et des plus puissants peuples de la terre, mais le concert supérieur des plus hautes forces d'humanité. Avec un pareil réservoir d'énergie, de quoi pourrions-nous donc manquer ? Nos succès porteront leurs fruits naturels. Nos échecs, si nous en devions subir, ne feraient que susciter, de toutes parts, de nouveaux afflux de secoure.

Nous avons la mer, nous avons l'argent, nous aurons, de plus en plus, tous les hommes qu'il faudra, dont le choc déci ble que lorsque nous en serons

arrivés à cette idée, trop simple pour certaines inteili- ;ue nous M/entrer pour agir effica-

cement centre un front ennemi trop étendu, SUT lequel, au moins, le Km mœuvrer. Trop de nos hommes,

i. Mais France, Angleterre, Russie, Itar

lie, avec un bel apport de grandes colonies, sont là pour fournir les remplaçants. Encore, et encore. Une meilleure préparation eût épargné je ne sais quel chiffre de vies humaines. Nous compterons plus tard, pour les leçons à venir. Toutes les fautes se payent. Nos fils se présentent, sourire aux lèvres, pour payer. Et nous paierons aussi, nous, civils,, de tout sexe et de tout âge. Nous apporterons notre tribut de souffrances et d'inébranlable courage, grâce auquel nos frères et nos fils ne seront pas tombés en vain.

C'est pourquoi, confiants en nous-mêmes, et sûrs de maîtriser la destinée, nous écoutons, dans le calme des résolutions définitives, le canon de Verdun.

L Homme Enchaîné, 27 février 4916.

Verdun ! Verdun ! En ce moment, il ne peut y avoir d'autres pensées. Toutes les âmes, tous les cœurs sont tendus vers ces champs tragiques où se déploie, jour et nuit, dans une inépuisable prodigalité d'héroïsme français, une bataille qui ne s'interrompt que pour un renouveau de fureur.

Stupéfaits de l'audace de la défense, les communiqués de l'ennemi ne peuvent s'empêcher de dire l'émerveillement d'une résistance infrangible aux folles dévastations de leur grosse artillerie. En quelques heures, les monstrueux obus ont si complètement bouleversé le terrain que l'œil n'y peut plus découvrir qu'un recommencement de chaos. Tout à coup le silence se fait, et voici qu'en colonnes serrées, — coude à coude, avec leurs officiers dans le dos, revolver au poing contre les fuyards — les noirs bataillons du Kaiser s'avancent, pour achever, de leurs masses compactes, la conquête d'un sol où rien, semblet-il, n'a pu subsister. Ils avancent, et l'illusion d'un ter-

rain désert peut, pour un moment, les bercer. Mais, si l'œil ne peut rien découvrir, assez de leçons leur enseignent qu'il y a dans ce mortel silence, succédant aux plus effroyable fracas de tous les éléments de destruction déchaînés, une muette résolution de riposte, qui va tout dépasser.

En avant! En avant ! crient les officiers, de l'arrière. Et chacun sait quel geste de mort répondrait à toute hésitation du pas fiévreusement saccadé. Ils avancent, ceux qui vont conquérir le monde au fer dominateur de la Germanie. Ils sont là marchant d'une détente automatique, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement que de marcher. Ils vont en files profondes, aux rafales d'ouragan qui répondront tout à l'heure, à l'appel du canon. Ils vont massés, si bien soudés, si bien fondus, qu'une expressive légende de nos hommes veut que, sous les foudres du prochain cyclone, tous frappés simultanément dans Faction de rigidité continue, meurent d'un coup élayés l'un par l'autre, sans pouvoir tomber. Ils vont à l'hécatombe en bloc, au-devant du coup d'arrêt inévitable, dans la lointaine espérance que quelques survivants, peut-être, aborderont « l'ennemi héréditaire », qui ose défendre le sol de sa patrie contre le maître pour la suprématie duquel la terre fut créée par une divinité de furie.

De vivre et de mourir pour cet accomplissement, ce n'est pas une très haute manifestation d'humanité. Ces machines humaines ne conçoivent même pas qu'un autre emploi eut pu s'offrir à leur activité. Machines à tuer, il leur est impossible de voir au delà de la tuerie. Des atrocités qui ont à jamais déshonoré le nom de ces tueurs dans le monde, il est probable qu'à ce moment terrible le souvenir leur est étranger. Ce n'est pas leur affaire de sentir, de penser. Ils vont d'une offensive implacable de passivité mouvante, confiants dans une puissance providentielle de meurtre, sana cette flamme de noblesse au cœur, sans cette lumière d'invincible espérance, sans celle ardente, volonté de faire au delà «le la mort qui donnent à nos soldats une vie d'humanité

supérieure à la mort elle-même, parce qu'il se transmet d'homme à homme un flambeau de survie que la pire tourmente, toujours sur le point de l'éteindre, ne fait qu'alimenter.

Nos soldats, les voilà, car leurs petits canons, enfin, viennent subitement d'embraser la plaine. A son tour, l'effroyable roulement des nuages dévastateurs. Le pire répond au pire, et les lentes masses d'offensive s'abattent dans l'orage d'acier qui fauche, au ras du sol, tout ce qui tente de l'affronter. Des grands trous noirs, où s'agitent des choses convulsées, marquent la place où progressait machinalement la formidablecatapultehumaine. A peine réduite en fragments dispersés, une autre se présente, et encore, et encore, et toujours et toujours. Qu'est-ce que la vie des hommes, de leurs hommes, pour ces chefs de massacres qui ne voient dans la vie qu'une organisation de meurtre universel au profit d'un Moloch chargé de tirer d'un prodigieux entassement de cadavres une formule suprême de barbarie « civilisée » ? D'un œil morne, ils regardent tomber les sombres files, et tombent, à leur tour, dans leur morgue de stupidité. Et les torrents d'offensive succèdent aux torrents d'offensive, et des parties du troupeau, échappant à l'immense fauchée, arrivent, par chance, jusqu'à nos lignes.

Par chance ! ce n'est pas longtemps leur pensée. Car, si les hommes d'Allemagne sont maintenant face à face avec les hommes de France, le sort du Germain est fixé. Après vingt mois d'une guerre où les Boches, vraiment, ont eu le temps d'apprendre à connaître nos jeunes et vieux poilus, ils les ontrencontrés devant Verdun pour se voir contraints d'avouer qu'ils ne les avaient pas encore bien connus. C'est ce qui fait qu'ils clament à tous leurs journaux, depuis les premiers combats d'une bataille inouïe, qu'ils se sont, cette fois, heurtés à une force de résistance inattendue.

Ils se trouvent ainsi unanimes à faire l'éloge effaré de ces Welchcs, aux dépens de qui s'est tant exercé, depuis un demi-siècle, Fempêtrementde leurs lourdes railleries. Oui,

c'est dans les journaux de la pangermanie que nous voyons célébrer, aujourd'hui, 1 irrésistible vaillance de nos soldats français, qu'on n'avait que trop bien éprouvée, mais dont on évitait de convenir, pour s'épargner l'aveu que le Kaiser avait trop présumé de sa puissance de sauvagerie. Maintenant, il faut qu'ils en prennent leur parti, parce que c'est la seule excuse qui s'impose pour expliquer l'épuisement des hordes « organisées », et puis parce que, lorsque les survivants des colones décimées voient sortir les casques bleus des entonnoir devenus leurs abris, ils ne peuvent que courber la tête, sous le sentiment d'une fatalité qui va s'accomplir.

J'essaye de dégager la psychologie du combat, faute de pouvoir librement parler d'une situation générale dont les critiquesmodérées que je pourrais me permettre ne feraient qu'accuser, en de nouveaux reliefs, l'incomparable valeur de nos sublimes Français. Il y a quelques jours, j'assistais à l'entretien familier d'un capitaine et d'un gradé, tous deux blessés, dont le régiment, là-bas, avait cruellement fondu. Le sergent « vieux blessé » interrogeait l'officier, récemment évacué, sur le sort des camarades, des amis, laissés au fort de la bataille, où l'on était bien sûr qu'ils ne s'étaient pas contentés de faire leur devoir. Le capitaine était tout plein de lettres. A mi-voix, d'une gorge étranglée, il disait, frémissant, le sortde celui-ci, l'aventure de celui-là. Paul ? On l'avait cru mort. A bien oui ! Il s'était jeté dans ud trou, et, de son fusil sûr, il n'avait pas abattu moins de vingt ou trente Boches dans sa journée. Après quoi, on l'avait vu reparaître pour se plaindre qu'on ne lui eût pas envoyé son déjeuner. Et Louis? Tombé sur le tas qu'il avait abattu. Et les autres? Que d'héroïques récits jaillissaient de la douloureuse fierté des lèvres !

Nous n'avons pas le temps, hélas! de nous arrêter aux actions d'incomparable beauté. La bataille nous tient. C'est à la bataille, dont la lin ne nous apparaît pas encore, qu'il faut nous lixer. Le bois des Corbeaux est pris et repi -is tour à tour, submergé humaines qui y vien

nent déferler en des chocs de chair et d'acier, sous le formidable grondement des lourdes gueules de mort. Chaque tertre, chaque vallon ajoute aux hurlements du ciel et de la terre; le cri, le geste d'un héros. S'il n'était besoin que d'héroïsme en ces épiques rencontres...

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