‹ La France devant l'AllemagneChapitre 19 sur 133 · SOUS LE GRAND SABRE · texte numérisé non relu

SOUS LE GRAND SABRE

L'histoire de l'Europe, depuis 1870, est l'histoire de l'accroissement de la puissance militaire allemande. Il ne s'est rien fait autour de nous que par, ou avec la volonté du Kaiser, et comme cette volonté devait fatalement rayonner au delà du continent, une immense partie, dont l'Asie est l'enjeu, s'est engagée entre les grandes puissances sous le sabre de Guillaume II.

Un tel état de choses ne va pas sans des appréhensions d'instabilité, et c'est là même encore le triomphe de la politique allemande, qui se plaît, pour mieux entretenir chez nous le sentiment de sa domination, à nous rappeler, de temps à autre, qu'il dépend d elle de tout gâter. Elle propose la paix et prépare une guerre à ce point généralisée que l'imagination se révolte à la seule évocation du tableau. Quel plus bel instrument de coercition morale que cette monstrueuse menace éternellement suspendue sur nos têtes ! Berlin nous en a fait trop souvent ressentir l'efficacité.

Le chef-d'œuvre de Bismarck fut d'enchaîner à sa fortune l'Autriche vaincue. L'Italie ne fut admise que par faveur dans la compagnie dont le gouvernement allemand se réservait la haute direction. Pour les autres puissances, la situation devint si intolérable que la Russie, la France et l'Angleterre se rapprochèrent, d'un commun mouvement, pour sauver ce qu'il pouvait rester d'indépendance sur le continent.

Ce fut une grande déception pour l'Allemagne, qui aurait voulu compléter le démembrement de 1 871 par la conquête morale d'une France annexée, à la manière de l'Autriche- Hongrie. Après cela, elle aurait pu, avec sa redoutable flotte, créée de toutes pièces par Guillaume II, écraser l'Angleterre, avec notre aide (la Russie rejetée en Orient par les voies de la persuasion), et se glorifier d'une Europe germanisée. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la francophilie où s'amusait le Kaiser quand il disait à certains Français : Si vous vouliez, à nous deux, nous serions les maîtres du monde.

La Triple-Entente est faite et ne se défera pas, en dépit des amabilités, aiguisées de menaces, dont le souverain allemand, à ses heures, s'amuse à nous piquer. Si l'une des trois puissances se laissait prendre aux pièges du tentateur, c'est toute une histoire de l'Europe qui prendrait tin. Mais rien ne fait prévoir — il ne paraît même pas possible — qu'une pareille éventualité soit en voie de se réaliser. Ainsi la puissance allemande se voit contenue par une force équivalente qui, sans la menacer — car il n'y a aucune volonté d'agression à Londres, à Paris, à Saint- Pétersbourg — l'arrête cependant au seuil de l'entreprise formidable dont elle est fiévreusement tentée.

De là cette mauvaise humeur de gens mal élevés qui inspire à nos excellents confrères d'outre-Rhin les grossièretés de paroles où ils se complaisent à notre égard, quand ils en trouvent — ou même quand ils n'en trouvent pas — l'occasion. L'amusement de ces grands guerriers de la plume est de jouer au croquemitaine et de faire trembler l'Europe au froncement de leurs sourcils. J'ai vu pourtant un jour où, sans un mot de réponse à leurs provocations, la France n'a pas tremblé.

. . . Que l'Allemagne choisisse son heure. Elle saura ce que peut accomplir la puissance morale du bon droit à l'appui du courage et de la préparation militaire.

L'Homme Libre, 6' mars Idii.

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