‹ La France devant l'AllemagneChapitre 21 sur 133 · CHOSES DE GERMANIE · texte numérisé non relu

CHOSES DE GERMANIE

maintenir la paix s'en trouvent augmentées. Ce qui se passe, à cette heure môme, en est l'éclatante démonstration. Ce n'est pas les socialistes qui ont mis en mouvement- la Post, la Gazette de Cologne, le Lokal Anzeiger, et jusqu'au Berliner Tageblatt, rompant soudain, sur un signe, avec sa politique modérée. Les socialistes n'ont pas été consultés, ils ne le seront pas, et quand on aura mis le feu aux poudres, les hommes du parti socialiste, comme ceux de tous les autres partis, accepteront ou subiront la guerre offensive du kaiser et arriveront à la frontière française avec leur attirail de canons et de fusils.

Si Ton consultait en toute liberté le peuple allemand lui-même, je crois volontiers que cette guerre n'aurait pas lieu. Mais à l'exemple de ce que j'ai vu en 1870, quand pas un Français ne songeait à la guerre avec l'Allemagne, une fatalité contre laquelle nous serons tous impuissants à réagir, nous jettera, si les envoyés de Dieu sur la terre en décident ainsi, dans le gouffre béant devant nous.

. . . Comment ne ferais-je pas ces réflexions quand je vois toute la presse allemande, subitement déchaînée, comme sur un commandement militaire, contre la Russie, pour aboutir cyniquement à la conclusion d'une guerre préventive ?

. . . Quelle sécurité peut-il y avoir en Europe quand le sort des peuples dépend de la volonté d'un seul homme qui, selon ce qu'il croit l'intérêt du moment, peutd'unmot jeter ses millions de soldats en armes aux frontières de ses voisins? Sa puissance est d'agression. Ses interprètes les plus autorisés l'avouent, ils exposent scientifiquement les raisons qui obligent le gouvernement à décréter le massacre universel dans l'intérêt de la nation allemande. C'est un grand signe que l'inconscience des « maîtres du monde » et de leurs fidèles serviteurs, en arrive à de tels aveux sans révolter l'opinion d'un pays.

Si tout d'un coup cet ouragan de menaces s'est abattu sur nous, ce n'est pas qu'il n'y ait des raisons. Les jour-

naux ne seraient point les journaux s'ils restaient sans explications. Ce n'est pas très sérieux de nous dire qu'il faut voir là une introduction au renouvellement d'un traité de commerce trop défavorable à la Russie, où le commerce allemand devra renoncer à certains de ses avantages

L'Allemagne a de très grands desseins dans toutes les parties du monde. Son intérêt économique le lui commande : il serait puéril de s'en plaindre. Ce qui est intolérable, c'est sa prétention de faire vivre l'Europe dans la terreur de ses armes, et de remplacer, par la perpétuelle menace d'une guerre générale, les libres débats internationaux où l'intérêt égoïste lui-même fait quelquefois une part au sentiment d'équité.

Aucun l'ait ne s'est produit, à notre connaissance, pour justifier l'explosion de violences dont l'Allemagne donne le fâcheux spectacle aux peuples qui ont revendiqué jusqu'ici lepithète de civilisés. Un accès d'indignation, de colère, fûl-il fondé sur de mauvais prétextes, s'expliquerait. Ce1: même fait défaut. Est-ce à dire que nous soyons perpétuel lement condamnés à interroger, chaque matin, la phyt ienomie du Kaiser pour savoir s'il nous sera permis de vivre en paix toute une journée, en nous félicitant que le mon. nt ne soit pas encore venu où ce très gracieux Prince jugera que l'intérêt de sa dynastie est de nous tordre le cou ? Un tel régime ne peut pas s'installer ea t>e. Si tout le monde a plus d'esprit que Voltaire, tout le monde est plus fort que le plus fort empereur, qui «l'ailler i> peut très bien se trouver un déplorable stratège.

L'Homme Libre, 14 mars f9f4.

Page 1