‹ La France devant l'AllemagneChapitre 22 sur 133 · L'INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

L'INTERNATIONALE

Le monde s'agrandit. Il n'existe plus de pays qui puÎMM vivre uniquement de la vie de son village. T«ua les matins une feuille imprimée lui arrive où il trouverait, si la fantaisie lui venait d'en prendre connaissance, les neuve les

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du monde entier avec le cours de tontes les marchandise* du marché voisin, comme au delà des mers. Et ce n'est point là un vain amusement. De toutes ces informations qui le submergent, le poursuivent, jusqu'au soir, par le télégraphe et le téléphone, il se dégage, pour ses affaires, pour ses intérêts économiques, politiques et sociaux, des conclusions plus ou moins prochaines, qui lui seraient profitables s'il prenait la peine de s'y attacher. La vie internationale se développe sur tous les continents de la terre, car, en apprenant à connaître les pays et les hommes, dans leurs conditions d'existence, nous découvrons entre eux et nous des relations de tout ordre dont il convient d« tenir compte pour nous-mêmes, en vue de notre activité présente aussi bien que de nos prévisions d'avenir.

Le monde s'agrandit, en ce sens que l'homme devient dç plus en plus citoyen de sa planète, et l'on pourrait aussi bien dire qu'il se rétrécit, en ce sens que les peuples se rapprochent pour se haïr ou pour s'aimer, pour se combattre ou pour s'aider. Nos pacifistes fondent de magnifiques espoirs sur « l'amour plus fort que la haine », faute, à mon avis, d'avoir remarqué que toute vie estime rencontre d'oppositions toujours manifestées dans la plénitude des énergies. Que la raison humaine, un sentiment de justice qui est notre bonheur — accompagné, par surcroît, de l' intérêt bien compris — nousinciie à un meilleur règlement de ces énergies, c'est la loi même d'une évolution sociale que nul ne peut contester. Pour ce qui estoc conduire ce phénomène de modération volontaire jusqu'aux extrémités d'une pacification absolue — comme un idéalisme verbal , qui est à la portée de tout le monde, se donne souvent le plaisir de le rêver — c est à quoi mon esprit, penché sur les phénomènes, et défiant des abstractions qui substituent l'homme métaphysique aux réalités delà créature humaine, refuse de s'accommoder. Si, malgré tout, le grand jour de l'universelle embrassade vient, quand je serais mort depuis des temps incalculables, je ne refuserai point desortirdu tombeau pour apporter mon tribut d'en-

thousiasme à cotte humanité nouvelle, et je serai bien content de m'être trompe'.

Même dans ce cas, comme la destinée de l'homme est de vivre de la vie de son temps, on voudra bien m 'excuser si. je ne puis conseiller à mes contemporains de tenter dès aujourd'hui, en ce qui les concerne, la réalisation des sublimités que le Ciel nous réserve hypothétiquement. pour des temps qu'on ne peut calculer. C'est ce qui me porte, quand mon voisin s'arme, à m'armer, à mon tour, du mieux qu'il m'est possible. C'est ce qui me porte, aussi — car il est beaucoup de manières d'être fort — à souhaiter, pour mon pays, un gouvernement d'ordre dans la liberté qui, par une réglementation supérieure, produise le meilleur développement de toutes les énergies. C'est ce qui me porte, enfin, à surveiller de très près les gouvernements d'humeur entreprenante, et l'état d'esprit des peuples qui subissent leur domination, tandis que tout signe de faiblesse chez les nations, indépendantes, en état de résister à l'hégémonie, me cause une inquiétude de tous les instants.

Dans la situation où nous a laissés la guerre de 1 870, tout Français doit comprendre que les questions dites « étrangères » sont siennes à tant de titres qu'il ne peut, sans folie, s'en désintéresser. Tous les hommes qui se font une philosophie facile de leur manque d'énergie nous ont vanté l'heureux temps où les peuples subissaient passivement la loi du plus fort, sans jamais se troubler des conséquences, pour eux ni pour leurs eifants. Si ce fut l'âge d'or, il faut se résigner à comprendre que nous ne le reverrons plus, car l'esprit délivré ne retourne pas à ses chaînes. Au prix de longs efforts, les nations, de plus en plus, tout e!lesmômes leurs destinées, et cela dans la mesure où les hommes qui les composent acceptent le devoir d'un perpétuel apport à la masse commune de labeur prudent et raisonné.

... Le Français ne se résout pas sans peine à admettre que les conditions de la vie moderne exigent de tout.

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homme, dans tons les domaines, un redoublement d'efforts. Necommence-t-il pas à découvrir qu'autour de lui s'élève une formidable rumeur d'humanité qui demande de l'action atout prix, partout et toujours? Est-ce que la première condition de l'action n'est pas d'être, de se constituer moralement et matériellement, de se maintenir contre toutes les entreprises ennemies, pour se développer et s'accroître, sous peine de déchéance, puisque c'est la loi môme delà vie ?

Les Allemands ont fait cette découverte aussitôt après le traité de Francfort, et je n'ai point caché que l'unanimité avec laquelle ils se sont mis à l'œuvre faisait mon admiration. C'est un pareil élan que j'aurais voulu de mes concitoyens. Il est vrai qu'en Europe, où tant de frontières sont si mal définies, nous avons d'abord à nous préoccuper, comme trop d'autres peuples, de la défense de notre territoire — besogne ingrate pour qui voisine avec un vainqueur que ses victoires ont enivré de domination.

M. Charles Richet, qui est en ce moment à Berlin — où il est venu recommander l'adoption, par la prochaine conférence de La Haye, du principe de l'arbitrage obligatoire — ne s'est point embarrassé de toutes ces considérations. Il est de ceux qui ont compris tout d'abord la nécessité du service de trois ans. Aussi nous propose-t-il la formule de M. Léon Bourgeois : derrière un rideau de baïonnettes, établir le principe de l'arbitrage obligatoire. Je lis qu'il lui est fait bon accueil dans les milieux universitaires. Cela ne m'étonne point. Mais il aura bien vite reconnu que, si les dispositions personnelles à son égard ne peuvent être que favorables, les idées qu'il apporte ne sauraient trouver là un terrain de culture approprié. Il a peut-être eu 1 idée d'assister à la conférence où le Dr Walter Bloem a représenté la guerre comme destinée à développer les plus hautes vertus morales dans l'humanité. Il était venu à Berlin pour enseigner. Il n'est pas mauvais qu'il y ait trouvé l'occasion d'apprendre. Ah ! s'il avait pu organiser une belle conférence contradictoire, voilà qui eût valu la peine de se déranger.

J'ignore quel effet produiront sur lui ses conversations privées. Quand le Germain n'est pas brutal, il est faux bonhomme assez volontiers. Mais cette règle comporte heureusement d'assez nombreuses exceptions pour que M. Charles Richet puisse nous rapporter de là-bas un bagage d'utiles informations. Ce qu'il va dire à Berlin, nous le savons déjà, et les Berlinois de même, depuis bien longtemps. Les réponses qu'il recueillera — car son voyage est nécessairement à deux fins — seront fort instructives, si elles sont sincères, par la qualité des interlocuteurs — surtout s'ils veulent lien mettre en valeur les nuances de leurs pensées. 11 voudra sûrement nous éclairer à cet égard, dès son retour. Quoi qu'il ait à dire, nous puiserons, dans son rapport, un ensemble d indications dont, pour ma part, je suis prêt à faire mon profit.

Mais il est bien entendu qu'il ne faut pas biaiser. La question à poser aux hommes de Berlin est nécessairement celle-ci : Acceptez vous d'établir entre les deux peuples et, notamment avec la France, un régime d'arbitrage obligatoire pour toutes les contestations ? Et au cas où un miracle de la Providence voudrait qu'ils disent oui inconditionnellement, peut-être serait-il bon de leur demander s ils voient quelque disposition, dans le peuple allemand (je ne dis rien du gouvernement, qui, pourtant, doit compter), à se ranger à cette opinion, et pour quelle date approximative il leur paraît possible de concevoir une telle révolution.

Pour ne décourager personne, je n'ose pousser plus avant le questionnaire, et ni'inlormer de ce <ji. ■>> pourraient penser nos voisins du licenciement de l'armée. Il reste encore à savoir comment on organiserait la sanction militaire — c'est-à-dire de guerre, pour supprimer la guerre — faute de quoi l'arbitrage obligatoire serait dépourvu d obligation,

L'Homme Libre, /er avril ISi i.

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