VIRGINITÉS D'OCCASION
... Il y a des heures où un souffle de volonté passe sur les peuples, qui les pousse, dans l'action individuelle aussi bien que nationale, à un vaste déploiement d'eux-mêmes dont l'histoire fait souvent d'inutiles exemples pour les retardataires. Nous avons connu de ces moments, et je crois pouvoir dire que la civilisation générale ne s'en est pas mal trouvée. Que servirait-il de nous cacher à nousmêmes des heures de faiblesse que les nations rivales ne se font pas faute de mettre en clarté? Je prie bien qu'on m'entende, car ce mot de faiblesse serait très mal interprété si l'on croyait que j'y découvre un phénomène de décadence,
Hélas ! l'histoire nous apprend trop clairement que, dans les rencontres de races où s'opèrent de mystérieux mélanges, les peuples, aussi bien que les hommes, ont leur courbe d'évolution. Les plus belles manifestations ethniques ont eu le pire destin Cependant, les grandes découvertes, qui ont si puissamment brassé la matière humaine parla vapeur, le pétrole et l'électricité, nous ont fait, /Sans aucun doute, des conditions nouvelles d'activité générale par lesquelles les données du développement de notre espèce peuvent et doivent être modifiées. Il n'y a donc poinl nécessairement à conclure, de ce que nous avons fourni un très grand effort d humanité, à un affaissement continu d'énergie qui en serait le résullat.
Lorsque je compare la France actuelle, dans tous les ordres de l'activité, à celle des anciens jours, dont nous avons recueilli la tradition de pensée, je ne vois pas que nous soyons vraiment indignes de nos prédécesseurs. Dans tous les champs de l'intelligence, rien ne montre que nous ayons déchu. Qu'étaient les problèmes d'Athènes et de Rome en comparaison de ceux qui nous sont soumis ? Lentement, toute l'humanité s'élève dans l'échelle de la compréhension, et, à les bien considérer, il n'est pas jusqu'à
nos affreuses querelles de partis ou ne se trouvent encore des éléments de grandeur. Car il n'est point de peuple digne de ce nom qui élabore, plus obstinément que nous, pour le compte de l'humanité tout entière, des idées générales qui magnifieront l'avenir.
C'est même là ce qui nous fait une situation différente de celle qu'ont connue nos pères. L'échelle des rapports est changée. Un très petit nombre de nationalités, jadis, occupait la scène de la civilisation et s'intitulait pompeusement « le Monde ». Ce temps-là est fini. Les grandes races ont essaimé, faisant en tous pays un tumulte d'activités pensantes, et, sur tous les continents, un grand bourdonnement de ruches en rumeur nous avertit que l'immense laboratoire de l'espèce humaine retentit des rencontres d'hommes et d'idées dont le choc fécondera la terre de demain.
Notre ambition de marquer encore dans l'histoire de ce noble labeur n'est assurément pas au-dessus de nos forces. Mais refoulés par l'Allemagne de frontières continentales, qu'après les défaites de Napoléon nous avions considérées comme intangibles, nous essayons péniblement de concilier ces deux problèmes : le maintien, à tout prix, de notre territoire, et l'évolution de liberté politique et de justice sociale dans une France maîtresse de ses destinées.
La défaite de Varus ne put pas enlever à Rome, en face des hordes germaines, son fleuron d'humanité civilisée. Ainsi de nous, après les défaites de Mac-Mahon. La différence capitale est que les tribus germaniques ont pris place, à leur tour, dans l'ordre de civilisation et nous livrent, chaque jour, dans la paix, une bataille autrement redoutable que celles qui se sont déroulées aux rencontres d'une guerre dont le souvenir est toujours vivant dans nos cœurs.
Quand nous reprendrons, puisqu'il Le faudra, la discus
sion du service de trois ans, je voudrais que tout Français,
d'abord, se pénétrât de cette idée que, si les conflits se pro-
ent, dans la préparation desquels tout<' La Germanie
s'acharne follement, la partie perdue pour nous serait
l'asservissement final de notre race, la terminaison même de notre histoire. Nous en sommes venus là, et, parce que nous en sommes venus là, ce serait le crime suprême de laisser à la mauvaise fortune toute prise que nos facultés \\q prévision pourraient lui enlever. Je veux bien donner trop à la défense nationale. Je me refuse le droit de lui donner, pour si peu que ce soit, moins qu'il n'est nécessaire.
L'Homme Libre, limai 19 fi.
M. Boutroux a fait une conférence à l'Université de Berlin, sur la pensée française et la pensée allemande, dans leurs rapports avec le développement de la culture humaine. M. Hansi a été renvoyé parle tribunal correctionnel de Golmar devant la Cour de Leipzig pour haute trahison.
M. Boutroux a tenté de concilier l'idéalisme et le réalisme allemands, qui semblent s'opposer avec une égale énergie. Il a dit que l'esprit allemand subordonne l'homme à la société, tandis que de la pensée française émerge, dominante, l'idée positive de l'homme, il a exprimé le vœu que chacun des deux peuples continuât de développer sa personnalité particulière, sans s'abstenir, cependant, de chercher dans le génie du voisin des sources d'impulsions nouvelles. M. le professeur Riehl, de la Faculté de philosophie, a remercié l'orateur français, au nom de ses collègues, et conclu en ces termes : Un lien des esprits a été noué ici, en ce jour : cette heure est un événement dans notre vie.
En ce même moment, l'idéalisme et le réalisme du tribunal allemand de Colmar se réunissaient pour prononcer un jugement défavorable aux traces de sentiments français reconnus par des magistrats experts dans l'album de Hansi intitulé : Mon village, à l'adresse des enfants français. Le lien idéal des esprits, invoqué par M. le professeur Riehl en des termes auxquels nous sommes heu-
reux de rendre hommage, se trouve ainsi mis à l'épreuve du réalisme d'Etat tel que Ta conçu M. le Statlhalter d'Alsace-Lorraine. L'heure qui marque un événement dans la vie de M. le professeur de philosophie de Berlin apporte un autre son de cloche à la ville de Colmar, qui voit Hansi, encadré de gendarmes, s'acheminer vers la geôle préparatoire du procès de Leipzig pour crime de haute trahison.
Qu'est-ce donc qu'a fait Hansi? Il a senti, il a pensé librement, dans un pays qui est le sien, où la prédominance du « Tout », comme dit M. Boutroux, paraît inconciliable avec la liberté de la partie. Si bien qu'en qualité d'humble partie, Hansi doit rendre des comptes à la domination du « Tout », représenté par les juges de Leipzig. Pour traduire ces choses d'allemand en français, je vous dirai tout simplement que Hansi est accusé d'avoir diffamé publiquement les gendarmes et les instituteurs d'Alsace-Lorraine, en écrivant que les uns étaient lourdauds et que les autres avaient la main lourde pour leurs élèves alsaciens : ce qui tend à troubler la paix publique, est-il allégué, dans le pays d'Empire, par le moyen d'images, que j'avais eu le tort de trouver charmantes, où les petits enfants d'Alsace sont présentés comme « Ceux qui ri oublient pas » aux petits enfants de l'autre côté des Vosges.
. . . S'il m'était permis de prendre la parole, je voudrais dire un mot, non pour Hansi qui saura plaider sa cause, mais pour ses accusateurs. Oui, dans l'esprit même quia inspiré le discours de M. Boutroux. je voudrais défendre, contre eux-mêmes, des hommes que leurs passions d'idéalisme et de réalisme, diversement combinées, entraînent à des actes qui vont directement contre l'esprit de la civilisation.
Voyons, hommes d'Allemagne, puisqu'on me dit, d'outre-Rhin, que je vous ai mal jugés, voici la plus belle occasion de me confondre. N'est-ce pas vous faire honneur que de vous souhaiter en disposition d'en proûtei
Hansi a raillé les gendarmes, les instituteurs. Il n'a
dit vrai, prétendez-vous? En ce cas, où peut être le danger? Chacun lui fera la réponse qui convient, en haussant simplement les épaules.
. . . Avouez-le franchement, le mot, le seul que vous redoutez vraiment est celui-ci : Ceux qui ri oublient pas. Eh hien ? Pourquoi n'en parlerions-nous pas ? Objectivement, selon une méthode qui vous est chère. Non de Français à Allemand, mais d'homme à homme, comme si j'étais Monégasque et vous Hollandais, par exemple? Je vous propose d'essayer. Je n'aurai pas d'effort à faire pour ne pas vous offusquer. Des faits, sans interprétation.
Parla force des armes, vous avez pris l'Alsace-Lorraine. De tels événements sont aussi anciens que la plus ancienne histoire du monde. On prend de la terre, on prend aussi des hommes sans vouloir rien connaître de leur volonté. Si la fortune vous avait été contraire, le problème pourrait être renversé, je le reconnais. Je ne manquerais pas de blâmer mon pays s'il faisait comme vous. Cela ne prouve pas quellansi ait tort. Cela ne prouve pas que vous avez raison.
Dans un discours que je prononçai, comme Président du Conseil, à l'inauguration du monument de mon ami Scheurer-Kestner, je réclamai bien haut, pour nous comme pour l'Alsace-Lorraine, le droit de ne pas oublier. Et, comme, en ma qualité de chef de gouvernement, j'avais d'abord établi que la question du droit public actuel était hors de cause, M. le Prince de Radolin, ambassadeur d'Allemagne, dont la parfaite courtoisie mérite mon hommage vint me remercier, au nom de son gouvernement, non des sentiments exprimés, sans aucun doute, mais d'avoir envisagé la question du point de vue où devait se placer un homme qui parlait, dans la circonstance, au nom de l'Etat français.
Eh bien ! qu'est-ce donc que Hansi a fait de plus que moi? Absolument rien. Il a dit que ceux d'Alsace n'oublieront pas plus que ceux de France, et pas un mot n'est
échappé de ses lèvres qui permette à la Cour de Leipzig de fixer un énoncé d'espérances où Ton puisse honnêtement découvrir un caractère de haute trahison.
Alors, moi, de Monaco, je vous le demande, à vous, d'Amsterdam, auriez-vous plus d'estime pour l'inculpé s'il avait — dans un intérêt personnel, cette fois — répudié l'ancienne patrie, de laquelle la force des armes l'avait arraché, que s'il lui a gardé son cœur? Et puique votre réponse ne peut être douteuse, dites-moi, homme excellent, s'il peut vous paraître légitime d'envoyer un homme en forteresse parce que vous l'estimez ?
D'autant quele bon Hansi, en s'exprimant avec une noble franchise, a fait honneur aux maîtres du jour, en les supposant capables du respect que commande tout acte de noble sincérité. Si la violence guerrière a continué de régir les hommes, tout comme au temps de l'humanité primitive, la conscience humaine n'en est pas moins restée, depuis l'origine des âges, l'asile inviolable de toute dignité. Et le progrès le plus certain consiste sûrement en ce que le nombre s'accroît, tous les jours, des hommes àqui s'impose le respect de ce refuge suprême de haute humanité.
Peut-on nier qu'un gouvernement se rabaisse aux yeux de l'univers civilisé, lorsqu'il se dit hors d'état de vivre au contact de droites consciences en juste mesure de liberté?
L'Homme Libre, 21 mai 191 't.