‹ La France devant l'AllemagneChapitre 25 sur 133 · POUR LA DÉFENSE MILITAIRE · texte numérisé non relu

POUR LA DÉFENSE MILITAIRE

meilleur conducteur d'automobile est parfaitement vaine dans le cas d'un mauvais coup de volant de celui qui vient en sens opposé. Or, la civilisation comme la sauvagerie elle-même sont faites d'appétits, plus ou moins légitimes, qui vont en sens opposé. Et l'on n'a pas toujours le conducteur impeccable. Et tous les conducteurs peuvent se tromper. Accident d'autant plus redoutable qu'ici c'est la vie ou la mort des peuples qui peuvent se trouver enjeu.

Pour remédier à de si grands maux, la puérilité du pacifisme éclate à tous les yeux. Quel aveu que des hommes animés d'intentions excellentes des deux côtés soient venus l'autre jour, de Paris et de Berlin à Berne, tout exprès pour ne se point parler de la question maîtresse qui occupait précisément leur pensée. Pas un qui ne songeât à l'Alsace Lorraine. Pas un qui ne se présentât un doigt sur la bouche pour signifier qu'on pouvait parler librement de tout, hors de la question qui avait motivé le voyage.

Observez que ceux dont l'esprit reste fermé aux manifestations d'évidence, par lesquelles s'atteste l'irrésistible puissance des conflits profonds, sont les mêmes qui prennent allègrement leur parti de défendre nos frontières par des effectifs de formules infaillibles, dont l'esthétique humanitaire ne me laisse point indifférent, mais que je juge bien fâcheusement inférieurs en solidité. La capitale méprise des socialistes révolutionnaires est de croire qu'ils sont supérieurs au reste des hommes parce qu'ils n'humilient point leur idéologie devant les irréductibles réalités de la nature humaine. Le néant est un grand empire, comme disait quelqu'un. Ils y régneraient en paix s'il n'y avait qu'eux.

... Je ne saurai dire s'il est plus facile d'organiser la société future dans l'ordre militaire que dans l'ordre économique. Ce qui est certain, c'est que l'organisation de la force armée est la première vue d'ensemble que l'extrême gauche révolutionnaire ait cru pouvoir nous présenter. Je suis fort loin d'en méconnaître la valeur. Je me préocupe seulement de courir au plus pressé, et le plus pressé, c'est

d'avoir une frontière convenablement garnie, môme en

nous contentant de forces inférieures à celles qui se

trouvent de l'autre côté.

V Homme Libre, 4 juin 1914.

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Eh bien! oui, je redoute l'équivoque aussi bien sur la question du service de trois ans que sur tout autre matière. Ce n'est pas que je considère la formule des trois années comme irréductible. Je me borne à penser que ce n'est vraiment pas l'heure de la mettre en contestation, lorsque la loi n'est encore qu'un texte d'écriture sans vie, puisqu'il n'a pas été pourvu à sa couverture financière, et que nous sommes à dix-huit mois du jour où nos soldats entreront dans l'exercice de leur troisième année.

Que les partisans de milices défendent leur thèse, le régime parlementaire leur en laisse toute liberté, et, bien loin de leuren faire grief, j'estimeque tous leurs arguments doiventêtre examinés de très près. Mais, ce que je demande expressément, c est qu'on veuille bien nous dire, de part et d'autre, où l'on prétend nous mener Nous avons déjà eu le service de trois ans, et jV ne me suis pas senti plus « réactionnaire » en ce temps-là qu'aujourd'hui.

.. . Est-ce donc quand la loi, à parler vrai, n'exislencore qu'oïl peut nous mettre en ne meure de la changer, l'avoir mise à l'essai ? Je ne saurais l'admettre. Non que je conteste, aux partisans delà réduction du service militaire, l'intention d'obtenir, à leur manière, l'effort total • nation ar/nrr, qui est dans nos desseins J'observe simplement que la plupart de ceux qui veulent aujourd'hui réduire le temps de service sous tes drapeaux, en acceptant ; isques de diminution morale et de diminution militaire que je ne suis point pré! à courir, ne cachent point leur propos de nous ramener, par no prompt escalier de dégression, aux milices du soldat-citoyen.

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Qu'on se garde de croire que ce mot se présente, sous ma plume, en dérision de dédain. Il résume poui' moi, tout au contraire, le plus haut développement de rhomme social. Mais, lorsque quarante années de République ne nous ont encore donné que de bien faibles lueurs d'éducation civique, pouvons-nous sincèremet croire que le vote d un texte de loi va faire magiquement sortir du sol rhomme nouveau, capable de réunir les devoirs de tout ordre en un harmonieux essor d'activité sociale désintéressée?

Cet homme-là, je sais bien que nous l'avons décrété en 1871, mais à ne considérer que le domaine civil, je ne voudrais pas soutenir que nous l'ayons réalisé. Le citoyen se fera, j'en ai la conviction profonde. A quel moment sera-t-il donné à nos neveux de le voir ? Je n'ai point les moyens de le préciser. Il faudra du temps, sans aucun doute, beaucoup de temps, avec une puissante tension de conscience en vue d'arriver au plein gouvernement de soi-même, pour qu'une notable majorité de Français puissent, non pas seulement séparer d<* verbalisme, comme aujourd'hui, mai; encore justilier pleinement leurs prétentions à l'heureuse noblesse du plus b «au titre. Ceci, sans déprécier en rien les hautes qualités de notre peuple, dont je suis le très vif admirateur.

Pour ce qui est de noire armature civique, nous pouvons attendre (au prix de nombreux risques) qu'elle nous soit donnée tant par l'éducation progressive que par la quotidienne pratique des libertés communes. Quant à la suréducation militaire Individuelle que suppose le système des milices, si I on veut affronter avec des miliciens les solides formations de cœur et de corps qui constituent l'armée allemande, nous sommes requis d y apporter une telle suite de volontés, à leur maximum d'énergie, que je n'en puis attendre le spectacle avant que les questions qui décideront du sort de l'Europe aient été résolues par l'argument souverain du fer. Il ne s'agit donc pas de délibérer sur ce que peut ou doit être une armée de démocratie. Le problème que la destinée nous impose est tout simplement de savoir

si nous serons en mesure d'affronter, à tous moments, la lutte à laquelle la croissance continue des armements peut nous condamner du jour au lendemain.

Ou voit ainsi qu'il nous est loisible de discourir tout à notre aise sur les mérites comparatifs du service de trois ou de deux ans, mais qu'il n'y a là qu'un pur débat d'académie aussi longtemps qu'aucun autre système que la loi de trois ans ne nous apporte des effectifs suffisants et suffisamment instruits pour résister efficacement, des la première heure, au choc de l'ennemi. L'alternative, en fait, est moins entre les deux ans et les trois qu'entre la loi de trois ans et la loi des milices où veulent nous conduire ceux qui commencent par réclamer une première réduction du service militaire. J'ai dit sur quelles raisons j'avais fondé mon choix.

On nous réplique que ce choix nous condamne au malheur d'une majorité de droite si nous n'acceptons pas de faire au monstre du parlementarisme le sacrifice que réclame des faibles cœurs la politique du moindre effort. J'ai déjà dit que, dans une question de défense nationale, on ne peut pas plus exlcure le concours de tout Français que l'enrôlement sous le commun drapeau. Mais je suis bien loin de contester les affreuses conséquences d'une telle situation pour le parti républicain, s'il se rangeait, en majorité, parmi ceux qui, pour résister à une puissance d'agression déjà formidablement supérieure à notre force de défense, envisagent, d'abord, un allégement de quelques mois de service à gagner. S'il est vrai que le parti républicain en soit arrivé là, qu'il ait le courage de le dire. Les conséquences, pour Lui-même et pour notre pays, ne s'ensuivront que trop cruellement.

Quand la France s'est confiée à nous, Napoléon III avait capitulé à Sedan. Gambetta, glorifié par la seconde guerre — militairement inutile mais moralement nécessairi — aurait été rejeté, comme Français indigne, s'il ne s'était audaci eusement élevé à la hauteur du devoir. 11 osa. et consacra, une fois de plus, les républicains comme un parti

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de patriotique fierté. Qui veut la fin ne peut pas se dérober aux moyens. Il faut choisir.

On ne peut pas délibérer toujours, à la manière de Byzance, sur des modes d'action à remettre indéfiniment sur le chantier, dans l'espérance que demain sera plus beau qu'aujourd'hui. Agir, et non phraser. Ouvrez les yeux; parleurs, et tâchez de savoir de vos propres voisins autre chose que ce que vous en apporte le suggestif silence des « pacificateurs » bernois. Regardez l'Europe, dont les peuples, sous la main de leurs gouvernants, s'apprêtent fiévreusement à des œuvres de destruction en masse sous la menace desquelles la fatalité nous fait vivre. Songez à ceux qui seront à nos côtés quand viendra le jour effroyable, et n'oubliez pas que nous leur devons le bon exemple. Et puis regardez-nous, regardez le peuple français, après une longue et belle histoire dont il commence à porter lourdement le fardeau. Observez-le dans la pensée et dans l'action. Voyez dans quelles angoisses de toute heure il accomplit son quotidien labeur, cherchant à réagir, demandant des chefs qui soient des chefs et ne trouvant que des automates paradeurs qui parlent la volonté qu'il faudrait faire vivre. Sommes-nous en ascension, dans la même mesure que ceux qui nous ont vaincus hier, et ne cachent point leur résolution passionnée de nous vaincre demain? Que de signes, dans l'ensemble du corps social, peuvent susciter de craintes.

L'Eglise romaine nous offre son appui qui nous eût perdus sans la Révolution française. La réaction, son roi de comédie, ou son apprenti dictateur. Moi, je ne compte que sur les hommes, les Français en qui la flamme des grandes races est demeurée vivante. Je les appelle. Qu'ils se reconnaissent, qu'Us se concertent, qu'ils se jettent dans l'action après des paroles de droiture, de clarté. Il y a une belle majorité républicaine pour leur faire confiance et les acclamer. Pour la France le problème est de vivre. Vivons.

V Homme Libre, o juin 494 4,

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