NI DÉFENDUS, NI GOUTERNÉS
rivons, pour un temps, à faire surgir, en tous ces hommes, une âme commune qui les meut simultanément, aux plus hautes impulsions de notre infimité. Chacun d'eux est bien petit : la cause les fait grands pardessus toutes choses, et, pour si peu qu'ils aient vécu le moment ineffable où il leur est donné de le sentir, ils en garderont le frémissement jusqu'à la mort. On les prend, on les dresse en machines vivantes, on leur met en mains des instruments de puissance meurtrière qui centuplent la vigueur de la tète et des bras. Des chefs s'épuisent (tout au moins, le dit-on) en des recherches infinies sur l'art d'employer au mieux toutes ces unités de combat où le dernier soldat apporie comme enjeu, sur le champ de bataille, son corps, son âme, son cœur, pour le sacrifice de tout ce qu'il espère, de tout ce qu'il aime, de tout ce qu'il veut.
Cela, messieurs du gouvernement, c'est de la Ihéorie, de la théorie sur laquelle il est toujours facile d'élever des édifices de phrases, moyennant quoi tant degens peuvent, sans grand effort, s'élever au-dessus de la vulgarité des jours, et se donner l 'i I lusion d'une passagère grandeur. Mais i I arrive une heure où la théorie se dresse du sol en réalité effarante, pour l'épreuve décisive de la somme vraie de patriotisme désintéressé qui se dépense, en temps de paix, sur le couvert de phrases sonores dont s'ébahissent les badauds. Oui le moment est venu où va pouvoir se juger justement, d'après le résultat acquis, la haute virilité des âmes inflexiblement tendues vers la préparation de cette journée. Qu'ont fait, pendant un demi-siècle de paix, tous ces grands patriotes à qui fut remis le pouvoir d'une organisation supérieure de notre force armée? La France adonné tous ses hommes. De quels moyens d'action ont-ils été pourvus?
... Voici que M. Charles Hum bert, rapporteur de la commission sénatoriale de l'armée, est monté hier à la tribun.' pour nous apprendre que, dans la course à l'emploi scientifique de l'armement moderne, nous nous étions si bien laissé distancer par l'Allemagne, que notre situation, au regard de notre adversaire éventuel, avait trop de res-
semblances avec celle de 1870. Oui, c'est ce qu'on nous tr non seulement dit, mais démontré, puis-je dire, puisque M. le ministre de la guerre a laissé tomber cet aveu que la plupart des faits allégués par M. Humberl sont probablement exacts. M. Humbert n'annonçait-il pas qu il est en mesure d'apporter toutes pièces officielles à l'appui?
Alors, que dit le minisire? Ceci, tout simplement, que la force morale prime toutes les autres, et qu'avec de mauvaises armes on peut accomplir des exploits étonnant*.
« Achetez donc des arbalètes », lui ai-je crié de mon banc. Il a défendu les bureaux de la guerre qui ne sont ni plus ni moins zélés que n'étaient les bureaux de 1870, mais dont nous pouvons juger l'espritquand des fabricateurs d obus et de canons en sontréduits à nous recommander la force morale pour faire taire une artillerie à laquelle certains de nos engins de guerre ne nous permettraient môme pas de riposter. Je lui ai lait observer que la force morale résultait, pour une très grande part, de la couliance dans les chefs, dont le premier devoir est de mettre les hommes en état d affronter l'ennemi. Que devient cette force morale quand, au premier coup de canon, la troupe se voitjelée dans une lutte qui ne peutaboutirqu'à son écrasement? Les armes, pour cela, ne tombèrent point des mains de ceux de 1870. Ils se firent tuer, montrant quMs étaient digne* d'une autre destinée. Mais nous, cramponnés à ce qui nous reste de France, nous ne voulons pas, nous ne pouvon- pas, subir la môme épreuve une seconde fois. Il ne suffit pai d être des héros. Nous voulons être des vainqm
L Homme Lihre 15 juillet 1914.