‹ La France devant l'AllemagneChapitre 41 sur 133 · IL FAUT VAINCRE · texte numérisé non relu

IL FAUT VAINCRE

car ils ont tout aussitôt montré que leur décision, quand il était nécessaire, ne se faisait pas attendre.

... L'Italie a fait sa déclaration officielle de neutralité. A la façon dont l'opinion française l'a accueillie, nos frères d'outre-Monts ont pu voir que les absurdes querelles où nous avaient engagés des gouvernements d'iusuffisante pondération n'avaient laissé aucune trace dans nos cœurs. Ils nous avaient souvent dit que la Triplice ne pouvait jouer, en ce qui les concerne, que si nous étions les agresseurs et qu'ils se refusaient à croire que cela se réalisât jamais, parce que notre politique était purement défensive. Ils ont montré qu'ils étaient sincères. Nous ne pouvons que leur en savoir gré.

C'est pour la cause latine, pour l'indépendance des nationalités eu Europe que nous allons combattre, pour les plus grandes idées dont se soit honorée l'humanité pensante, qui nous sont venues d'Athènes, et de Rome et dont nous avons fait un couronnemant de civilisation, que la Germanie d'Àrminius prétend accaparer, comme ces barbares qui fondaient en" lingots les merveilles de l'art antique, après le pillage de Rome, pour s'en faire des parures de sauvagerie.

Devançant des temps qui peut-être sont proehes, je crie aux hommes qui ont refait l'Italie et qui ont eu la gloire de rendre Rome à sa destinée, qu'ils ont marqué euxmêmes leur place dans ce grand combat. J'ose dire que, sans eux, nous vaincrons, parce que nous sommes résolus à tout et que la paix de notre défaite ne pourra se faire que sur les cadavres de tous les hommes dignes du nom de Français. Mais quelle joie suprême inonderaitnos cœurs si le- nom de la grande Italie de l'histoire s'associait au nôtre dans une héroïque aventure où les plus grands de Rome eussent été glorieux de réclamer une place insigne ! Quand leurs fils voudront, nous saurons faire de telle sorte qu'il y aura toujours de l'honneur à nos côtés. Voici la Belgique engagée, la Hollande, larme au pied, la Russie

LA FR.iNCl DEVANT L'aLLEMAGxNE

toute ponflée d'une généreuse sève dont se rajeunissent nos espérances fatiguées, les peuples des Balkans qui renaissent, les républiques américaines, la plus grande en tête, à qui leur histoire interdit de seconder une entreprise de brutes contre la liberté, toute l'Europe qui s'indigne du guet-apens monstrueux, l'Asie môme qui s'étonne et parie d'apporter sa combativité redoutable.

Contre quice soulèvement de tous, cette révolte des consciences humaines, cette insurrection des idées? Contre un germanisme délirant de mégalomanie, qui prétend réaliser œ qu'Alexandre, César, Napoléon n'ont pu accomplir: imposer au monde, qui veut être libre, l'hégémonie du fer. Cela n'est plus de notre temps ; les hommes n'en ont que trop souffert. L'idée moderne, c'est le droit pour chacun, et notre victoire ne pourrait ôlre d'oppression, même pour ceux qui combattent contre nous, puisque le germanisme a vaillamment conquis, comme tant d'autres, sa juste place dans le monde, et que, si nous combattons les revendications de tyrannie, ce n'est pas pour les prendre à notre compte.

Et maintenant, aux Armes! Tous. J'en ai vu pleurer, qui ne seront pas des premières rencontres. Le tour viendra de tous. Iln'y aura pas un enfant de notre sol qui ne soit pas de l'énorme bataille. Mourir n'est rien. Il faut vaincre. Et pour cela nous avons besoin de tous les bras. Le plus faible aura sa part de gloire. Il arrive, dans la vie des peuples, une heure où passe sur les hommes un ouragan d'épopée.

L'Homme Libre, 5 août Î91k<

Tout un peuple est debout. Des nih; Êondeui

sa vie traditionnelle desea Ben asti on s, < ensés, et toutes les manifestât*) ne de bob être, -

iiuiune de vouloir et de faire qu e pourra

onter. Il a eu des défauts qui sont grands. Il n'aurait pas conquis par ses élans d idéalisme, par son abnégation au service d'idées qui sont belles, et font l'homme meilleur, l'une des premières places dans le monde, s'il n'avait dépassé, de bonds toujours plus hauts, des faiblesses passagères, où tous les groupements de la bassesse humaine avaient salué les signes pr curseurs de sa décadence.

Tout un peuple est debout, et c'est le peuple français, en qui toutes les invasions de peuples opposés se sont affrontées, heurtées, confondues, pour produire une race diverse, bouillonnante et féconde, exécration des hommes qui ne vivent pas assez haut pour la comprendre, espoir de ceux qui rêvent d'une ascension de grandeur. Par ses fautes, et quelquefois aussi par des mouvements qui ne furent pas toujours bien ordonnés, mais qui demeurent à sa louange, ce peuple s'est fait, dans le monde, beaucoup d'ennemis. Ayant appelé les hommes, à la délivrance, avant d'être en état lui-même de se libérer, il s'est abandonné sous une volonté de fer à un vertige de domination, — survivance de ces états d'esprit du passé qui commençaient de succomber sous ses coups, — et cette erreur, que rachetaient encore tant d'héroïsme natif et de générosité conquérante, il Ta expiée chèrement, sans avoir jamais démérité de lui-même, sans avoir jamais permis qu'il y eût une tache à son nom. Un jour, par surcroit, encore, il a payé l'impardonnable folie d'un gouvernement irresponsable d'un morceau de sa chair vivante implacablement tranchée par le sabre du vainqueur.

Noblement, il a porté le malheur. Pendant quarante ans il a gardé le silence, tandis que les cimes des Vosges lui renvoyaient les plaintes de la patrie mutilée, pendant quarante ans il a réprimé les battements trop vifs de son cœur, pendant quarante ans il s'est fait, à force de labeur, un nouveau droit à la vie, à force de patience douloureuse, un nouveau droit à l'honneur. Il a subi toutes les insultes, toutes les provocations, la tète haute, sans pâlir. Gomme ces vieilles épées d'une trempe inaltérable, dont le mar-

teau du forgeron réveille la vertu dédaignée, il a remis son âme sur l'enclume pour les épreuves qu'annonçait le destin, et voici qu'au jour marqué l'homme nouveau surgit dans la plus pure simplicité d'une volonté de grandeur.

De l'obscure mêlée des partis, le Français de cette heure a jailli, d'une pièce, plus grand et plus lort, silencieux, souriant, avec des yeux chargés d'énergies invincibles qui crient que l'histoire de France ne peut pas s'arrêter. Les femmes l'ont vu partir et n'ont pas pleuré. L^s petits enfants sont devenus graves. L'adolescencedevance l'appel, ceux que l'âge trahit sauront être au danger. C'est l'heure mystérieuse où quelque chose se fait en nous, qui rejette au loin toutes scories pour faire place à la grande coulée du métal que ni fer ni diamant ne sauront entamer. Et lorsqu'un jour, après des épreuves surhumaines, toutes ces âmes, fatiguées d héroïsme, se rencontreront sous la grande voûte bleue d'une patrie renouvelée, il faudra que de tant de cœurs, qui furent ennemis, se refasse une âme de France, où les dissentiments qui sont la condition de la vie se rejoindront, solidement ancrés en un fond d'unanime solidarité si étroite que rien ne puisse 1 ébranler. Une plus belle patrie au sortir du creuset.

Mêmes nouvelles de tous les points du pays. Partout la mobilisation se fait dans un ordre admirable, dont il faut féliciter le ministère de la guerre et particulièrement le général Joffre, qui l'a préparée. Il nous vient de cette forte organisation, dune méthode si sûre, un réconfort pour aujourd'hui, une espérance pour demain. Heureux les dissenliments du passé, s'ils n'ont fait que susciter en nous une émulation plus vive pour la plus grande cause qui doit nous rendre supérieurs à nous-mêmes.

Mais si l'application des règlements est bonne, ce sont les hommes qu'il faut voir. Quel cœur, à l'aspect de cette jeunesse simplt ;i grandeur, ne s'élance au-devant

de ces nobles fabricateurs d'histoire? Tous les représentants de la France, passagèrement réunis hier, n'avaient

qu'une voix. Une fiertéjoyeuse. pour dire leur admiration, avec un sourire d'enfant: voilà les (ils que nous donnons à la patrie. Hier, rencontrant une troupe d entre eux, jene pus me tenir, sans un mot, démettre chapeau bas. Et j'eus l'honneur d'un joli salut militaire, sans un cri, avec un geste de gaieté française, qui disait: en avant! Les soldats de l'an II, ceux dont

. . l'âme chantait dans leurs clairons d'airain,

ne furent pas plus beaux, ne furent pas plus grands. Une sublime folie les tenait. Ceux-ci, muets et doux, sont imposants. Comment s'est-elle communiquée, d'un bout de la France à l'autre, cette inspiration spontanée qui a figé soudain toutes ces jeunes âmes dans la simplicité du devoir? Comment ont-ils compris tous à la fois qu il n'y avait plus rien à dire, puisque l'heure était à l'action? Bretons, Girondins, Gascons, Provençaux, Auvergnats, Normands, Allô broges, Flamands, d'une môme commotion, se sont trouvés tous ensemble soudés dans un geste de hautaine mesure qui dirait une pensée, une volonté au delà des forces humaines. Il n'y a rien de plus beau dans notre histoire ni dans celle d'aucun peuple. La simplicité dans lhéroïsme fut souvent le rare privilège de quelquesuns. Ici. c'est maintenant le don miraculeux de tour un peuple, prêt à offrir sa vie pour que la France vive. Allez, nobles enfants ! passez dans un éclair de gloire ! Mourant, vous aurez vécu au plus haut do la vie ; survivant, vous relevez la France, que vous rêvez plus belle encore qu« celle des aïeux.

Une nation, c'est une âme, une âme de floraison diverse jai Nie d'un même tronc séculaire, tordu par les tu es, bossue des cicatrices du fer, avec des racines dénudées qui plongent, en quête de vie, jusque dans la nuit des choses. On a voulu anéantir des peuples par des massacres systématisés, on les a vendus comme troupeaux, on les a démembrés, déchirés, déchiquetés, dispersés, enterrés. Tant

qu'on n'a pas extirpé toute source de vie, un rejeton pointera du sol, puis une troupe d'autres pour attester qu'audessus de la volonté sauvage des hommes, il y a des forces d'humanité qui n'acceptent pas de mourir.

Eh bien ! nous sommes de ceux qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas disparaître, parce que nous apportons dans l'harmonie, ou dans la disharmonie du monde, une note de pensée et d'action qui a été et est encore une assez belle valeur d'humanité. Nous serions tous anéantis, que du vieux sol surgirait encore la pousse d'âme française revivifiée du sang des morts. Voilà ce qui est au fond des consciences dont nos hommes tirent fermeté, vaillance, espoir, à l'heure où ils iront se raidir, impassibles, sous la mitraille de l'ennemi.

Ils ont une cause à défendre, une cause qui les ennoblit et pour laquelle aucun sacrifice n'est trop grand. Que pourraient dire nos prisonniers de guerre si nous leur demandions pourquoi ils vont au combat ? Quelle pensée les anime ?

Qu'est-ce qui les jette contre nous ? Après la conclusion de la paix, en 1871. je vins à Strasbourg avec Scheurer- Kestner. Quand j'arrivai chez mon ami Louis Durr, le hon Slrasbourgeoisqui ne pouvait entendre le nom d'Allemand sans tressaillir, je le trouvai haranguant avec rudesse un des soldats de Guillaume à qui, contre sa volonté, il donnait le logement. « Oui, c'est vous, criait-il, qui êtes les auteurs de cette besogne abominable. Vous êtes venus chez nous qui ne voulons pas vous voir. C'est parmi nous que vous voulez vivre. Vous ne le pourrez pas, car il nous est impossible de le supporter Qu'ait s- vous venus laire en Alsace ? Dites pourquoi vous êtes là ? » Tous écoulaient, stupides, et l'un deux, piteusement murmura: « Ce n est pas ma faute, .h; n'ai fait qu'obéir. »

l)im\ qui n avait peur de rien, courait le risque d fusil é, mais il avait arraché de l'ennemi 1 aveu qu'il n'était qu'une machine de meurtre, sans conscience d'action. S il était encore de ce monde et qu'il répétai sa question,

combien plus décisive serait la manifestation des deux parts. Alors il ne s'agissait que dun démembrement de la France. Le dessein, maintenant, est de l'assassiner.

Qu'en dites-vous, soldats de l'Allemagne, qui venez sur notre territoire, sans avoir aucun grief contre nous, pour accomplir cet acte supérieur de civilisation? Dites donc, je vous prie, quel tort nous avons pu vous taire, en dehors du reproche vivant que vous font ceux d'Alsace et de Lorraine par le seul fait qu'ils sont sur la terre au même titre que vous. Vous, les philosophes, qui classez toutes vos notions du monde en d'iutangibles catégories. Vous, les savants, qui construisez de laborieuses méthodes pour pénétrer dans la nuit de l'inconnu. Vous, les hommes pratiques, qui pouvez démonter et remonter la machinerie des choses. Vous, les artistes d'idéalisme aux ailes de plomb. Vous, les social-démocrates #qui voulez la justice pour les hommes, réunissez- vous doctement en assemblée plénière et dites-nous, si vous pouvez le trouver, le nom de votre cause devant nous. Vous ne combattez pas pour votre patrie. Nous avons subi tous vos outrages, toutes vos agressions pendant quarante-quatre ans et nous ne vous avons pas attaqués. Vous ne défendez pas même votre alliée l'Autriche, puisque jusqu'à cette heure encore, elle n'est pas en guerre avec nous, et qu'elle acceptait la médiation de l'Angleterre au jour même où vous déclariez la guerre à la Russie. Cherchez un prétexte honorable, un mensonge décent qui puisse faire illusion aux esprits les plus obturés : vous en êtes arrivés à ce point que vous n'en trouverez pas. Cela juge un peuple, en vérité. Vous combattez pour obéir, et non pour être indépendants.

Aussi voyez comme de toutes parts n us arrive le concours des armes et des cœurs ! L'Angleterre se lève contre vous, l'Italie ne veut pas vous suivre. Vous menacez la Hollande, la Suisse, vous ouiragez la Belgique parce que la carte du monde, pour vo;is, serait plus belle à voir, si vous pouviez vous arrondir des domaines d'autrui, comme le joueur qui, même ayant gagné une belle pariie, cherche

à s'approprier les enjeux des voisins. Cela a un nom dans la langue française, et jusque dans la vôtre, mais vous n'oserez pas l'inscrire sur votre drapeau. L'histoire aura moins de scrupules, et quand vos combattants, qui doutent, dans leur conscience obscure, de la bonté de leur cause, sentiront fléchir leur courage à l'idée de mourir pour l'accomplissement de desseins qu'on n'ose formuler, le drapeau tremblera dans leurs mains, tandis que le nôtre dominera la bataille, appelant tous les cœurs au sublime sacrifice pour l'âme et le corps de la patrie.

L'Homme Libre, 6 août 4914,

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