EN PROVINCE POUR LA VICTOIRE
... Les pouvoirs publics à Bordeaux, c'est une nouvelle phase de la guerre qui va suivre son cours : un renouveau de la guerre en Province, comme au temps des Gambetta, des Freycinet. La même lutte contre la môme invasion allemande, avec la capitale de la France réduite à la simple condition de place de guerre, avec la France elle-même — la Province, comme on dit — prenant en mains sa propre défense hors des voies traditionnelles de concentration politique et administrative dans lesquelles elle a vécu.
Combien changes les hommes et les temps ! On se défendait pour l'honneur, parce que les traditions de la race voulaient qu'il en fût ainsi. On se battait pour sauver l'intégrité du territoire, puisque notre défaite irrémédiable nous contraignit à l'abandon de deux provinces françaises, que doit nous rendre la paix prochaine au prix de telle mesure de souffrances, de sacrifices et de sang qu'exigera la destinée.
Et voilà qu'après quarante-quatre ans passés, je me retrouve à Bordeaux, devant ce même théâtre que je n'avais pas revu depuis 1871, cherchant les hommes à qui fut réservée la misère de survivre et ne les trouvant pas. Qui se souvient que Jules Simon avait en poche, à son arrivée, un ordre d'arrestation décerne contre Gambetta? En province comme à Paris, guerre étrangère et guerre civile étaient menées de front. Je ne réveille ces affreux souvenirs des dissensions passées que pour mettre en valeur le magnifique réconfort qui jaillit en nos amas au spectacle de l'union véritablement fraternelle de tous les Français d'au-
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jourdhui. Gambetta soutint la guerre contre l'invasion sous les traits les plus cruels d'une opposition sans merci. Comparez avec l'attitude actuelle de tous les partis, en présence d'un gouvernement auquel personne ne demande rien que d'épuiser tous les moyens de défense, en se montrant capable de les conduire à leur maximum d'efficacité.
... Si l'Assemblée nationale de 1871 se vit réduite à subir la paix de Francfort, c'est que l'angoissante diminution du territoire français nous laissait encore assez de patrie pour qu'il nous fût possible, sous l'étreinte d'effroyables malheurs, de refaire notre France, de lui rendre la vie, sa vie, pour la voir refleurir dans la grâce, dans la noblesse, dans la beauté qui lui ont donné le charme d'un grand foyer d'humanité.
Trop souvent nous sommes-nous déchirés dans la généreuse poursuite d'un idéal hâtif, trop souvent avons-nous négligé, pour des considérations secondaires, des intérêts supérieurs auxquels notre premier devoir était de nous atlacher. Tout de même, malgré tant d'efforts d'impuissance, malgré tant de beau sang perdu, il y avait encore la France, et nous pouvions laisser aux générations à venir la grande tâche des justes achèvements. Nous pensions : la France a été, la France est, la France sera. 11 y avait là, quelque terribles heures que nous eussions traversées, un assez sur fondement d'espérance pour que les hommes qui avaien apporté quelque chose d'eux-mêmes à l'œuvre ennoblissante de la France continuée pussent s'endormir dans la paix d'une heureuse partie du devoir accompli.
Eh bien ! cela, c'est présisément, parait-il, ce que la race allemande ne peut pas plus longtemps tolérer. Nous sommes, et c'est un crime à ne pas pardonner. Soleil el ombre, elle réclame, pour l'épanouissement de -a lourde pensée, les champs proches et les champs lointains des peuples à germani>( i : Que lait la France là, quand le Tudesque y pourrait mettre sa basse joie de ravir ? Quoi! Le grand coup de Bismarck ne Ta pas l'ait disparaître?
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En Î875, l'homme de fer eut l'intuition qu'il fallait l'achever sans plus attendre. Que ne passa-t-iï outre à l'opposition de l'Angleterre et de la Russie? 11 n'osa pas. « J'ose », dit Guillaume If. De par le géant d'Allemagne, interdiction aux myrmidons de la Gaule de vivre et de penser français.
Le Kaiser a parié, sous l'inspiration de son vieux Dieu, ose-t-il dire tragi-comiquement — car il en est encore aux Divinités sombres qui ont soif de sang humain — et sans qu'il soit même besoin d'un prétexte menteur, philosophes hégéliens, poètes de Wagner, professeurs érudits, penseurs de tout poids et de toute étendue, socialistes de Karl Marx, travailleurs de tout rang et de toute sentimentalité, fils dégénérés de Gœthe et de Schiller, qui les maudissent dans leur tombe, viennent aligner passivement fusils, canons et mitrailleuses, sous le sabre de leurs divins hobereaux, pour s'en aller tuer par delà les Vosges l'espérance de vivre dans la justice et dans la liberté.
Victoire ! Ils ont déjà rasé des villes, comme Louvain, brûlé des villages, torturé, massacré des vieillards, des femmes, des enfants, et cela sans haine au cœur, disentils, en vertu de la méthode scientifique de von der Goltz qui commande l'aggravation du pire pour que la lutte soit plus courte, dans l'intérêt de rhumanité. A genoux, peuples de la terre, c'est le grand souffle du pangermanisme qui passe sur vous.
Alors, quoi qu'il puisse arriver, on ne pourra plus dire que nous aurons jamais le choix entre la paix, plus ou moins onéreuse, et la continuation de la guerre, puisque c'est entre la vie et la mort de la France que nous avons, que nous aurons, jusqu'au bout, à prononcer. Une seule question : Pouvons-nous sanctionner la fin de notre race sur le sol que son histoire a consacré?
En Allemagne, quarante ans de préparation acharnée. Et nous, les Français avons-nous toujours tenu compte de tant d'avertissements qui nous furent donnés ? Ce n'est point l'heure de l'examiner, bien que le passé retentisse,
en ce moment, sur nous. Toujours insouciants, toujours confiants dans les soudains appels aux suprêmes ressorts de noire énergie, nous avons beaucoup parlé et, parfois, insuffisamment agi. Légèreté, négligence, enlisement dans les délais d'études, dans les ajournements de décision, acceptation facile des solutions approximatives, dédain des méthodes sévères, goût de l'improvisation, il y a eu quelquefois peut-être, trop de ces manquements envers nous-mêmes, tandis qu'un implacable ennemi inlassablement aiguisait le fer contre nous.
Très brillants dans les premières rencontres, souvent très imprudents aussi, par exès de valeur nos soldats décimés, mais ne cessant d'imposer d'effroyables pertes à l'ennemi, ont dû se replier à l'aile gauche, sans jamais cesser le combat, sous l'énorme poussée du nombre automatiquement discipliné. Dans cette retraite pied à pied, où les succès partiels et les revers se mêlent, le terrain fui chèrement disputé, si bien qu'au premier contact du camp retranché de Paris, les avant-gardes allemandes durent se retourner pour faire front contre un adversaire refoulé, non vaincu.
Ici finit, pourrait-on dire, une première partie de la campagne où les Allemands peuvent réclamer sur nous l'avantage du terrain conquis, au prix de pertes incalculables, mais sans nous avoir porte un de ces coups qui auraient pu nous atteindre dans le vif de nos moyens militaires. Nos armées de première ligne à aucun moment n'avaient été entamées, comblant leurs vides au fur et à mesure des besoins, tandis que les armées de seconde ligne se mettent en mouvement pour les seconder. Déjà l'armée rassemblée sous Paris annonçait sa présence par des actions d'offen et le général Joffre ayant réussi à se dégager d'une étreinte menaçante, Fennemi qui arrivait à marches forcées pour diriger ses efforts sur notre capitale, vit s'aligner devant lui tout un front de bataille qu'il fallait, coûte que coûte, aborder. Depuis quatre jours la grande bataille se livi d importants succès annoncent que l'admirable ténacité de