‹ La France devant l'AllemagneChapitre 69 sur 133 · PREMIER BILAN · texte numérisé non relu

PREMIER BILAN

manifestait si bruyamment, au début des hostilités. On est devenu plus modeste à Francfort. Attitude conforme à la simple réalité. On fera bien d'y persévérer. Par bonheur, quelque chose rassure la Gazette de Francfort. Ce qui donnera à l'Allemagne la supériorité sur ses adversaires, « c'est l'excellent esprit de la population qui offre d'inestimables ressources de patience et d'endurance ». Qu'ai-je entendu? Patience, endurance, voilà ce qu'on demande, après trois mois de guerre, à ce peuple allemand, scientifiquement militarisé, qui devait en deux semaines s'emparer de Paris, mettre la France à sa merci, se retourner d'un bond pour écraser les Russes, cependant que l'Angleterre, bombardée de Zeppelins, accablée sur les mers, chassée de ses colonies, se voyait réduite à implorer la pitié de son vainqueur. Un beau rêve de trop courte durée, puisqu'on en vient, après des engagements qui ne sont encore, pour nous, que préliminaires, à recommander la patience, V endurance — qui sont des vertus de défaite — aux invincibles conquérants qui devaient tout foudroyer.

Faut-il donc reconnaître qu'on s'était follement abandonné à de trop hautes espérances ? On devait traverser la Belgique en promenade. On s'y est empêtré dans le sang. On devait forcer Paris; on a dû reculer, en y arrivant. Pendant d'interminables semaines, on s'est épuisé en retours offensifs, dont pas un seul n'a pu faire croire, un moment, qu'on avait chance d'aboutir. Alors, tâtonnant de tous les côtés à la fois, changeant de plan d'heure en heure, tantôtonessayaitde percernos ligues pour retrouver le chemin de Paris, tantôt on annonçait le projetgrandiose de marcher surDunkerquerpour s'installer à Calais, d'où l'on mettrait l'Angleterre, cerclée de mines flottantes, écroulée sous les fantastiques projectiles d'une miraculeuse artillerie, dans la nécessité d'envoyer à Calais des bourgeois de Douvres, la corde au cou, pour donner sa revanche à Eustache de Saint-Pierre, en implorant la faveur d'une capitulation. Hélas ! on n'a franchi le premier obstacle, l'Yser canalisée, que pour la combler de cadavres et trouver une fois de plus

la défaite dans l'éternel renouvellement de cette offensive en masse qui devait tout anéantir. Alors on a cherché, on cherche encore le chemin de Boulogne du côté de La Bassée, puis on a voulu pousser une pointe sur la ligne de Paris par Soissons ; il ne reste plus qu'à revenir vers l'Est, où l'on a déjà tenté vainement de passer. Où est le plan, dans tout cela? Où la pensée directrice, la méthode de ceux qui se vantent d'avoir tout prévu, tout préparé, pour des fins expérimentalement déterminées ?

On renverse les rôles quaud on réclame la patience et F endurance des agresseurs. Réduits à la défensive, ils s'épuisent en contre-offensives dont aucune encore n'a donné de résultat. Et nous, cantonnés dans une défensive qui n'a failli nuJ le part, nous choisirons le jour de la grande off e nsive que nous aurons préparée par la patience et Vendu rance, qui en sont les conditions par nous acceptées. Les Allemands écrivent tous les jours que nous piétinons. Que font-ils ? Ils essayent de passeret ne passent pas. Est-ce donc leur avantage ? L'efficacité militaire de nos troupes, aussi bien que de nos alliés, va s'accroissant chaque jour. En peuvent-ils dire autant, quand nous trouvons leurs unités confondues — quelques-unes de qualité inférieure — et les prisonniers que nous leur faisons mourant de faim? C'est notre tour de préparer des conditions d'offensive. Nous ne les consulterons pas sur le choix du moment.

L'Homme Enchaîné, 7 novembre 19 1 '/.

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