‹ La France devant l'AllemagneChapitre 82 sur 133 · GARIBALDI · texte numérisé non relu

GARIBALDI

Après de longues années, j'ai revu, hier, mon noble ami, le général Ricciotti Garibaldi, dont le nom seul évoque tant de glorieux souvenirs, également chers à la France et à l'Italie. Pour l'Europe moderne, la vie du grand aïeul demeurera un jalon de l'histoire. Comment s'étonner si, aux redoutables jours où l'idée latine et la civilisation mondiale, qui en est issue, sont à nouveau menacées par les hordes germaines, tous ceux d'entre nous qui demeurent fidèles à l'ancestrale tradition des hautes vertus romaines se tournent spontanément vers le héros de simplicité, de générosité, d'invincible vaillance dont la grandeur nous appelle à tous les sacrifices que réclame de nous l'auguste lignée des aïeux?

Giuseppe Garibaldi fut un de ces magiciens qui donnent le mot d'ordre aux peuples, comme à leurs prétendus souverains. Ceux-là sont les vrais faiseurs de miracles, car ils ne comptent pas avec les forces humaines, lorsqu'un élan de surhumanité les pousse aux aventures de folle audace, qui, par eux, se trouvent d'extrême raison.

Insensé qui pourrait médire des laborieux constrmi d'hypothèses doctrinées qui sont la substance môme notre civilisation. Religion, science, philosophie sont d'incroyables prodiges de subjectivité constructive. Seul»'-

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ment, il n'est point de labeur pour leur donner la vie, sans L'étincelle du cœur, qui commande à l'esprit, et de la volonté, qui anime toute notre machinerie de pensée.

Ceux qui savent, ou croient savoir, disent. Mais les paroles ne sont pas la vie. L'humanité vivante se donne, d'instinct, aux hommes qui se lèvent, en des rencontres d'histoire dont la loi nous est inconnue, pour accomplir, en héroïque simplicité, des choses précisément que la « raison » n'avait pas prévues. Prophètes, chefs du peuple projetés hors de la foule par une force irrésistible qui fait d'eux comme des projectiles d'idéale vitalité, ils laissent derrière eux comme une grande avenue de lumière dans les chaotiques débris du passé. Et tous ceux qui frémirent d'épouvante ou de joie, au vent du bolide que rien n'arrête, se trouvent avoir vécu d'une vie plus intense, en un éclair de temps, que tant d'autres dont les forces s'épuisent à céder lâchement aux mouvements du jour.

Pour accomplir le prodige, il faut l'homme. 11 fau aussi le point d'histoire. Déplacez, dans les âges, l'apparition du Christ ou de Mahomet, c'est une autre page des annales à tourner. Garibaldi vint à son heure, mais de cette heure même il fut, au plus merveilleux degré, l'expression doucement hautaine. Ingénument tourmenté de l'idée, il ne voulut jamais rien connaître des obstacles, des impossibilités. Use contenta dédire : « Je passerai », et il passa. Cela paraît tout simple, aujourd'hui. Que ne s'était-il trouvé quelque autre pour le faire avant lui ? Il passa, donnant la couronne à des mendiants de royauté , et s'en alla se cacher dans son île, fuyant l'importunité de sa gloire dans le ravissement de la voûte d'azur et de sa chantante Méditerranée.

Il avait libéré. A la liberté de faire son œuvre. Il ne lui plaisait pas d'avoir d'autre raison d'être. Cependant, qu'un nuage de l'horizon lui annonçât quelque tempête au large, qu'un grand cri traversât l'espace, que le flot lui apportât les plaintes d'un peuple torturé, l'œil clair et doux retrouvait soudain sa flamme d'incendie.

« Allons », disait la voix tranquille.

Et la barque, d'elle-même, l'emportait, confiant, à l'inconnu.

C'est ainsi que nous le vîmes apparaître à notre France sur le champ de bataille de Dijon, arrachant du vieux sol des. lauriers de victoire, dont de faibles courages avaient cru la souche épuisée. Vous étiez là, bon Ricciotti, digue fils d'un héros, avec cette noble phalange qui prodigua le plus généreux sang, pour faire honte à la destinée. L'arrête, hélas ! ne pouvait pas être repris...

Fié rement obstiné dans sa souriante poursuite de l'oubli, l'homme qui n'acceptait pas la défaite entra doucement dans l'histoire, comme la divine figure du Parthénon dont le char glorieux, pour le renouveau de la prochaine aurore, s'engouffre, en éblouissant appareil, dans les flots de l'Océan.

Et cinquante ans n'ont pas encore passé que s'accomplit, sur notre sol encore, ce renouveau dont, au même fronton, la vision de Phidias nous a conservé l'image. Encore le même ennemi. Toujours le même combat. A y bien regarder, peut-être n'y en a-t-il pas d'autre. Sur nos plaines dévastées, l'astre dont les coursiers surgissent du gouffre éternel retrouve ces mêmes Français, fils d'Athènes et de Rome, et ces mêmes Allemands de noire barbarie, qui n'ont pu conquérir Athènes et Rome, que pour tomber fatalement sous l'invincible loi du génie gréco-latin.

France et Allemagne s'affrontent une fois encore sur le sol fatigué des Gaules. Chaque homme est à son po Garibaldi y est aussi. Six jeunes soldats, d'Italie i France, tous ensemble, répondent à l'appel du grand nom, et le beau sang qui les anime jette leur héroïqu au plus fort du danger. Deux sont tombés au champ d'honneur, et Ricciotti, qui va les recevoir dans sa Rome sacrée, pour de triomphales funérailles, leur dit: C'est bien, je suis content de vous. Et les quatre survivants les regardent d'un œil (l'envie

. . . Garibaldi avait tout donné de lui sans que la pensée lui fût jamais venue d'une récompense. Il donnait trop pour chercher un retour d'équivalence. Sa plus haute joie lui venait de ne rien recevoir et de tout prodiguer. Faites comprendre cela, si vous pouvez, aux petites créatures rabougries, uniquement ambitieuses de se parer de la sottise d'autrui.

. . . Cependant, si Garibaldi avait pu survivre, la plus belle récompense lui eût été réservée dans l'ineffable joie de se voir continuer par une héroïque lignée, dont nous fixerons quelque jour la mémoire, dans Nice, autour de sa statue. Admirez la puissance d'une explosion d'idéal que la grandeur d'une telle vie n'a pas suffi à épuiser. Admirable prolongement d'une des plus belles manifestations d'un âge disparu.

... La France fut le soldat de Dieu — un beau titre, car c'était le nom de l'idéal en ce temps de l'histoire. Ses penseurs, sa Révolution la maintinrent, ou, si l'on veut, la confirmèrent, en la développant, dans son rôle de champion de l'idée. Voilà pourquoi se déchaînent contre elle toutes les fureurs de ces hordes sauvages. Les Garibaldi sont à nos côtés, annonçant l'Italie. Salut à eux. Leur place était marquée dans un si beau combat. Ils apportent le cœur. Ils apportent l'épée. Que, par eux, de tristes jours soient abolis. L'Italie doit se faire, aussi bien dans sa conscience latine que dans son territoire. N'est-ce pas,

Ricciotti?

L'Homme Enchaîné, 20 février 1915.

Cette guerre étant du monde entier parla généralisation des principes qui s'y trouvent engagés, il ne s'est jamais

vu une telle activité du champ diplomatique dans le plein développement des hostilités.

Sans doute, ce fut toujours des questions de suprématie qui jetèrent peuples et souverains aux sanglantes rencontres. Le trait particulier du cas actuel est qu'au point de civilisation planétaire où nous en sommes venus, tous les peuples des continents les plus lointains, vivant des mômes idées, sur un plan d'organisation à peu près commun, celui d'entre eux qui se lance dans une entreprise de domination générale dont l'effet est de le mettre aux prises avec les grandes puissances, apparaît bientôt, comme une menace universelle pour la paix de labeur, qui est la juste aspiration du monde entier.

Je ne dis rien des grands conquérants de l'Asie, dont l'impulsion de conquête s'abolit par la résistance, plus au moins passive, de peuplades amorphes entre lesquelles ne se manifestait encore aucun lien de solidarité. Et puis, la terre leur manquait tôt ou tard, barrée par des montagnes ou des mers dont l'obstacle, en ces temps, était infranchissable. Alexandre était arrêté par l'Indus, où ce n'est plus qu'un jeu, maintenant, d'aborder. L'œuvre des grandes conquêtes romaines, symbolisée par César, si loin qu'elle pût s'étendre, se trouva contenue en d'étroites limites que franchit aujourd'hui l'indolent voyageur, sans même donner une pensée à ceux qui lui ouvrirent la voie. L'Orient se referma sur Alexandre, et l'Europe s'ouvrit à César, non plus déjà pour la domination, sans contrôle, d'un maitre, mais pour de jeunes organisations de vie civilisée, qui allaient subsister et grandir aux dépens même de Rome, génératrice du droit sur lequel les sociétés nouvelles allaient se fonder.

Après des heures séculaires, où la passion d'opprimer l'emporte inglorieusement sur Pobscur besoin d'accroître l'homme et de le libérer, apparut le prodige des guerres libératrices de la Révolution française, (huit l'erreur suprême de Napoléon fut de méconnaître le sens, au point de n'y chercher que l'occasion de rétablir, en des formes

nouvelles, la puissance de domination irréparablement condamnée. Il sut magnifiquement machiner son peuple pour les grandes tueries, mais l'entreprise fut de sa personne bien plus que de l'esprit français, qui s'enthousiasma longtemps de littérature guerrière, sans vouloir comprendre en quelles déviations de sa primitive pensée son grand Corse oppresseur l'avait égaré.

Après cette énorme secousse sismique, conducteurs de nations et nations elles-mêmes cherchèrent plus ou moins l'équilibre sans réussir à le rencontrer. Drapée de ses grands souvenirs, la France surtout rêvait. L'Angleterre organisait les continents pour sa prospérité particulière, et l'Allemagne, fortement, se militarisait. C'est en ce nœud des ambitions de conquête économique et militaire que le grand conflit de l'Europe, et, par l'Europe, de toute la terre, devait infailliblement éclater. Chacun le sentit vaguement,mais combien rares les hommes qui osèrent soumettre aux réflexions publiques le problème tel qu'il se présentait. Pour ma modeste part, obsédé de la menace croissante, depuis la paix de Francfort, j'affrontai sans frémir la pathétique colère des politiciens ultra-colonisateurs qui, sans colons possibles, prodiguaient au dehors des forces de finances et de sang qu'il eût fallu, dès les premiers jours, rassembler, concentrer, porter au plus haut point de puissance, pour être en état d'affronter la formidable ruée, que tant de signes montraient en préparation contre nous.

Loin de là, à quelques jours de la déclaration de guerre, nous discutions superbement la question de savoir dans quelle mesure il serait bon d'affaiblir nos troupes de premier choc, tout en gardant une convenable apparence d'organisation militaire sur le papier.

L'Homme Enchaîné, 2£ février 1915,

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