‹ La France devant l'AllemagneChapitre 90 sur 133 · EN VUE DE DE S EMBUSQUER · texte numérisé non relu

EN VUE DE DE S EMBUSQUER

cible, nous enverrons à la bataille, où nous n'acceptons pas la défaite de la Patrie, ceux que nous réservions pour la France de demain, et qui, joyeusement, à l'aurore de la vie, se ruent à l'effroyable mêlée pour la France d'aujourd'hui. Donc, ni réserve oblique, ni discussion vaine. On nous dit : c'est l'heure. Et tout d'une voix, nous répondons : s'accomplisse la destinée.

Cependant, il n'est pas besoin de dire que de tels sacrifices ne peuvent être consentis que dans l'esprit où ils sont demandés, c'est-à-dire, a la condition expresse qu'ils ne puissent être évités. Quels hommes serions-nous si, lorsqu'on vient nous demander de jeter la prime fleur de notre jeunesse à la fournaise, nous n'étions uniquement mais par l'inébranlable conviction de la nécessité? Oui, nous donnerons tous ceux que la Patrie nous demande, tous, tous, autantqu'ilseranécessaire. Nous les donnerons, d'un visage insensible, sans que le plus faible murmure se fasse entendre pour avertir amis ou ennemis que le cœur a saigné. Nous les donnerons, comme ils vont partir, dans l'extase d'une illumination intérieure, où toutes les âmes françaises se confondent pour faire, du plus beau sang, le plus fort et le plus grand de la Patrie.

Nous avons vu partir de même ceux de 1915 et de 1916 avec la fierté d'une adolescence qui se fait, à cette heure même, une place digne des grands aïeux dans une histoire des hommes où la noblesse d'nne race s'est magnifiquement affirmée. Loin de les effrayer, la grandeur des exemples ne suscite en eux que l'irrésistible envie de les dépasser. Leur sublime folie est de vouloir être plus grands que les plus grands, et, si je craignais de prononcer un blasphème, je dirais que qnelques-uns déjà pourraient se vanter de pouvoir exciter la jalousie d'ancêtres qui n'auraient pas admis qu'on pût les dépasser.

Les « 1917 », qui vont suivre, sont de la même lignée. Au triomphal monument de Rude, où je reviens toujours, vous retrouvez l'image de leurs prédécesseurs s'offrant, dans une hellénique nudité, à l'appel de la grande déesse

affolée dont le bras troue, de son glaive, le grand chemin de gloire où ils vont s'élancer. Les yeux perdus dans l'ivresse du rêve, la main comprimant les battements d'un cœur chargé de force irrésistible, ils vont, fiers et sereins, au plus haut de l'humanité. L'immortel Phidias, du Parthénon,n'a pu faire sortir que de merveilleuses fictions de son Pentétique vivant, môme après Marathon, Salamine et Platée. Sous la main frémissante de notre grand tailleur de pierre, nous voyons passer vieillards, hommes, enfants, qui vont réaliser et vivre la légende que l'art épuisera son génie à célébrer. Et avec ces enfants qui sont devenus nos pères, portant en eux toute la France du passé, toute la France de l'avenir, avec tout notre peuple, avec l'histoire qu'ils ont pétrie dune volonté de créateurs, nous entrons nousmêmes, à notre tour, dans l'ardent cortège d'une furieuse panathénée, où se prodigue ce que nous avons de vie combattante pour préserver le plus pur de la Patrie idéalisée.

Nous avons tout donné, hier, de ce que voulut la guerre, nous donnons aujourd'hui tout ce qu'elle demande, pour donner demain encore tout ce qu'elle exigera. Cependant, il ne peut être admis qu'on ne voie en notre peuple qu'une source inépuisable de généreux sang, que toute main imprévoyante pourrait indéfiniment prodiguer. Personne ne le propose, il est vrai. Mais il ne faut pas que d'imprudentes pratiques conduisent aux mêmes résultats qu'une méthode d'incohérence dont nul ne pourrait avoir la pensée.

Quand le peuple français donne tout, qui donc d'entre nous s'arrogerait obliquement le droit de se refuser? Le fait s'est-il produit? L'avons-nous constaté? On ne le nie pas. On ne pourrait pas le nier sans soulever des protestationsunanimesdefamillesindignées. Pères, mères, fi et sœurs, le cœur obsédé de l'absent, restent les yeux fixés sur la place vide. Gomment pourraient-ils réprimer un sursaut de honte et de colère quand ils se voient affronter des mouvements fastueux d'une jeunesse inutilis

VHomme Enchaîne, 6 avril f945.

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