REVOLUTION D'EUROPE
La guerre actuelle apporte, en soi, une révolution comme la terre n'en avait pas vu. Ce mot de révolution a toujours exercé une puissance magique sur les esprits que les misères de Phomme ont refoulés dans les vastes champs de l'idéologie. Plus ou moins, chacun souffre d'une condition qu'il a souvent le droit de juger malheureuse. Changement, révolution, c'est une chance de répit, et pourvu que l'imagination s'y prêle, c'est, pour des foules douloureuses, l'espérance de cet état chimérique dont ne peuvent s'approcher peut-être que des humbles : le bonheur.
La Révolution française, qui emplit l'Europe d'une rumeur non encore épuisée, fut l'un des plus puissants soubresauts d'humanité que mentionne l'histoire. Mais tout européenne., tout humaine, qu'elle voulût être, — et fut, si l'on en considère les résultats, — elle demeura si profondément française de pensée et d'action, que l'Angleterre, ni P Allemagne, pour des causes différentes, .n'ont jamais pu la comprendre, encore moins se l'assimiler. Toutes les deux Pont combattue avec une extrême violence, sans pouvoir réussir à en arrêter le cours.
. . . L'affranchissement des peuples, telle est la juste formule de la grande Révolution d'Europe qui s'accomplit, en ce moment, sous nos yeux. L'indépendance de tous, par une équitable répartitiondes puissances de paix selon leurs légitimes affinités, voilà le programme pour le triomphe duquel combattent les armes alliées, qui, demain, auront mis fin aux dernières convulsions d'une démence de tyrannie. Napoléon avait rapporté de Moscou ce mot fameux : « L'Europe sera républicaine ou cosaque. » C'était, dans les deux cas, annoncer sa défaite. Une sorte de revanche, aussi, sur l'Allemagne, par la juste prévision d'une inter-
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vention slave, où, contre son attente, le droit des peuples doit finalement lui-même se manifester.
Dans ses entreprises de conquêtes lointaines, l'Angleterre avait jeté sur tous les continents des semences fécondes de gouvernement libre par d'heureuses compensations d'autorité et de liberté. Son rôle était marqué d'avance. Eiles'y.prépara résolument, dans l'ordre diplomatique par ses accords avec la Russie. Mais l'obstination d'une opinion publique mal informée ne lui permit pas de réaliser la préparation militaire h laquelle elle s'efforce magnifiquement aujourd'hui de suppléer.
Maintenant, nous sommes en pleine bataille, et l'Angleterre, et la Russie, et la France peuvent se rendre hautement ce témoignage qu'elles ont fait tout ce qui était compatible avec l'honneur, pour détourner des peuples la catastrophe effroyable. Le jour est venu — plus tôt que tant de politiciens à courte vue n'avaient pensé — où l'Europe r est trouvée mise en demeure d'abdiquer — pour con- ■ver la paix — ses dernières garanties d'indépendance, ou de défendre, les armes à la main, ses droits à la liberté. Le choix fut fait sans emphase, dans la froide conviction qu'au-dessus du souci même de son existence, un peuple, digne de ce nom, doit mettre le respect de son histoire, de sa vie, de sa place légitime dans l'humanité.
Dans les plaines où fauche affreusement la mort, les soldats silencieux de l'Europe libre, de l'Europe indépendan de l'Europe juste, de l'Europe humaine, tombent sous les coups des instruments avilis d'une oppression barbare que le progrès séculaire des hommes a jamais condamnée. Ils tombent, mais comme le héros de la légende, vivants ou morts, ils combattent toujours, parce que c'est .l'honneur et par conséquent la vie même des peuples civilisés de l'Europe dont leur héroïsme va décider. Quelle plus grande Révolution se pourrait concevoir? Être, on ne pas Ôtre,se montrer digne ou indigne dVxMer ?
Vftomme tSndhdtné, f() mai I9i.j.