EUX ET NOUS
qu'il faut que le dernier Français sur ce que ses pieds occuperont encore de terre française tombe avant que nos femmes, nos. enfants soient emmenés aux chaînes d'une nouvelle captivité de Babyîone, à laquelle ils n'échapperaient que pour un renouveau, pire que la mort, de la dispersion d'Israël. Nous vaincrons parce qu'il est impossible que, des Français vivants, on puisse entendre cette parole, dans le monde : La France a été. Jusqu'aux poitrines des enfants, le cœur de notre race bondit de forces inépuisables. S'il n'en est pas toujours fait le meilleur emploi, nous en saurons fournir assez pour compenser, pour réparer des erreurs de pensées et d'action sous le poids desquelles ni force d' autrui ni faiblesse nôtre ne réussiront à nous accabler.
Nous luttons contre un délire de puissance qui ose entreprendre l'universelle exploitation de l'espèce humaine. Nous nous sentons de taille à faire front. Nous avons des alliés qui ont occupé et occupent encore une assez grande place dans le inonde, noblement conquise par l'activité de leurs armes, par leur persévérant et méthodique labeur, par des manifestations historiques auxquelles on ne peut pas faire que la civilisation ne soit merveilleusement redevable. Quel autre qu'un fou pourrait donc annoncer que tout cela va mourir ?
Il est vrai , le génie de l'humanité peut se retourner contre lui-même, la science des choses peut être ignominieusement détournée de son but, corrompue dans son auguste mission de mieux faire, pervertie dans ses moyens. Au lieu d'accroître l'homme en vue d'une destinée plus haute, elle peut, aux mains d'un. peuple de pharisaïques savants, se dégrader jusqu'à se faire l'instrument dune dégradation des sociétés humaines, que, sur la foi des penseurs, nous avions crues en roule vers plus de justice, vers plus de bonté, et qui n'auraient plus d'autre idéal qu'un progrès de barbarie industrialisée.
Oui. Une telle entreprise, parmi nous, n'a pas craint de se manifester. Je ne sais quel « vieux Dieu » s'est levé
de l'horizon, pour demander toujours plus de sang, et toujours plus de férocité sauvage parce que le bien d'une race unique ne peut sortir que du mal universel. L'innocent Moloch des temps passés ne voulait, pour le salut de tous, que le sacrifice de quelques-uns. Celui-ci, pour la joie de quelques-uns, réclame le supplice de tous.
Eh bien ! soit. Que la question soit débattue sur les champs de bataille, puisque c'est par le fer et le feu que le Kaiser et son peuple ont voulu qu'elle fût décidée. Qu'on perfectionne par de savants calculs tous les engins de meurtre et de dévastation. La puérile pierre, que se lançaient les héros aux champs troyens, est devenue la balle d'acier d'un mètre et demi de hauteur qui emporte à trente kilomètres, en un point précis, une tonne de matière explosive détruisant en quelques secondes, avec toute œuvre de civilisation, un peuple d'innocents qu'il fallait prendre la peine, autrefois, de passer au fil de l'épée. Saluez, c'est le progrès de l'Allemagne qui passe. Des vaisseaux chargés de femmes et d'enfants, par centaines, sont envoyés d'un coup de torpille aux gouffres de l'océan. Et voilà les engins d'asphyxie qui se présentent, avec d'ingénieuses machines, pour arroser les hommes de pétrole enflammé. Patience, ambitieux Gésard'une Rome déjà finie, le temps va venir où, comme tu le demandais aux Dieux, quelque moyen sera trouvé d'en finir avec tout le genre humain d'un seul coup !
Qu'y faire? Quelle autre réponse aux arguments de la foudre que de foudroyer si l'on peut? Et c'est ce que nous nous occupons de faire. Et nous le faisons bien, ou nous le faisons mal, mais nous le faisons, et nous le ferons aussi longtemps qu'il faudra le faire parce que nous ne pouvons
faire autrement. A Waterloo, Grouchy ne vint C< futBlucher. L'histoire a des changements. Aujourd'hui, c est Grouchy qui arri\
L'Italie, hésitante, a reconnu que son histoire ne lui permettait pas d'être absente d'an cembai qui était celui de l'humanité tout entière. Partout où palpitent des cœurs
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émus de noblesse et d'indépendance, des peuples voudraient venir à nous, que retiennent encore le souci jaloux des gains commerciaux, ou l'incompréhension, ou la peur de leurs gouvernements, pour ne rien dire de ceux qui ne voient, dans le plus noble conflit de l'histoire humaine, qu'une occasion d'acquérir montagne ou vallée aux dépens du voisin. Que chacun choisisse sa place de gloire ou de misère.
Cependant, nous, Français, à qui la chance d'attendre est refusée, nous sommes au plus fort de la sanglante mêlée et nous ne nous en plaignons pas. Nos enfants héroïques donnent leur vie fièrement, chaque jour, avec ce grand cri dans le cœur : Patrie, ceux qui vont mourir pour toi te saluent! Nous les avons vus partir, sachant, comme eux, qu'ils ne reviendraient pas, et ils sont à peine tombés qu'un autre cri s'élève : « Nous ! Nous ! A nous l'honneur de les suivre ! » Et nul ne s'étonne, car c'est l'inflexible loi de notre volonté qui s'accomplit. Après ceux-là, d'autres, et d'autres encore, et toujours. Et quand ce sera fini des vivants, je ne sais quoi me dit qu'il surgira des morts pour se jeter en avant. Que les peuples, qui nous doivent peut-être quelque chose, apprennent de nous cette nouvelle leçon. On n'est pas digne de vivre quand on ne se sent pas digne de mourir.
V Homme Enchaîné, 25 juin 1915.