L*EMP£R£UR NOUS LIVRE À SEDAN
19 septembre) et celles d'autres officiers, ont solidement établi que l'Empereur refusa toute offre qu'on faisait de forcer le passage. L'armée, il est vrai^ était cernée par l'artillerie des hauteurs. Hais les troupes qui les occupaient auraient-elles défendu leurs pièces contre une vive attaque d'ensemble? Des témoins fort sérieux, des Suisses, chirurgiens, infirmiers des deux camps, assurent que ces troupes en majorité n'étaient que de la landwehr Bavaroise.
L'Empereur, qui depuis le décret de la Chambre • disait qu'il ne commandait plus, l'oublia; il arbora le drapeau blanc à l'insu de Wimpfen, le maintint malgré Wimpfen, et, craignant apparemment de ne pas trouver un officier pour une telle chose, il envoya au roi de Prusse un des siens , de sa maison.
Tranquille et se sentant sauvé, il va trouver le roi. Celui-ci le fit attendre. Là on assure qu'en fumant, il causa en allemand avec deu\ cuirassiers blancs qui le gardaient, leur cita Suétone et tel Empereur qui en pareil cas ne se tua point. Le roi brutalement le reçut comme un chien. 11 fallut que M. de Bismarck vint le redresser tout bas, lui dire le parti qu'on pouvait tirer encore de cet homme. Si l'on voulait un semblant de capitulation, il fallait lui reconnaître un caractère de souverain. Le malheureux, dans un coin, de son gant essuyait des larmes.. Cette défaillance d'un homïû.e ^^ çierci, était bonne à exploiter.
M. de Bismarck, respectueux, habile, se ft** ^^ ^^^
M l'empereur nous livre à SEDAN.
courtier entre le prisonnier et le directeur de la guerre, le vieux M. de Moltke, tendre comme la Mort^ la Parque, le Destin. L'infamie fut complète, la reddition sans condition.
Mais ce qui fait tort aux vainqueurs, c'est que (au rapport des Suisses «qui étaient là) on cratignit le désespoir des nôtres, on n'osa pas leur dire leur triste sort. Je lis dans le Journal de Genève (nullement notre ami) cette lettre de son correspondant (8 octobre): « Voici ce que m'ont dit, non pas dix ou quinze, mais plus de deux cents prisonniers de divers hôpitaux, casernes, sans pouvoir se donner le mot ni communiquer enlr'eux : < On nous dit seulement que nous devions mettre bas les armes , et que nous pourrions nous en aller. Une escouade nous accompagne alors jusqu'à la porte de Sedan, et au lieu de nous laisser libres, ou nous met dans une grande île. » Ils y restent dix jours sans nourriture, et mangeant des chevaux crevés.
Pour l'Empereur, qui avait rendu un si grand service aux Prussiens, qui parlait l'allemand et se faisait un parfait allemand, le gros roi s'était radouci. Il sentait qu'après tout,, la cause des rois est commune, et que l'Empereur était bien sincère quand il dit: « Nous avons le même ennemi. »
«f Mais cette guerre que vous nous faisiez?... » — • La guerre, ce n'est pas moi, c'est la France qui l'a voulue. »
Mensonge indigne et bas, le plus faux qui se Qt jamais.
l'empereur nous livre à SEDAN. 65
Tous les journaux, les plus modérés mêmes. Le Temps, Les Débats , Tont relaté avec horreur.
La scène est solenneHe ici et mémorable. Elle rappelle celle de la Genèse où ce lâche Adam qui a peur , dit en tremblant: « Moi? Seigneur î... C'est elle, c'est cette femme-là ! 9
L'âme invincible de la France.
Il est curieux, étrange, que les grandes nations s'ignorent Tune l'autre tellement. Les humanitaires sont lous de croire que les murs, les haies, les barrières qui étaient entr'elles, se sont abaissées. Certains préjugés antiques de ce genre ont disparu. Mais d'autres sont sortis des rivalités modernes. La personnalité croissante sépare au contraire de plus en plus, sous certains rapports, et les nations et les individus.
Voilà les Allemands qui depuis Sadowa, pendant trois années et plus, avec une étude sérieuse, attentive, méthodique, regardaient, observaient la France. Tous les moyens de l'optique y avaient été employés. Avec les verres grossissans que donne la passion, la haine, l'envie, le fanatisme , les jeunes missionnaires dévots de la Teutomanie, étaient venus relever tout, envoyaient des chiffres précis. Ces chiffres militaires et autres , concentrés €Ous les lunettes puissantes du vieux
68 L'AME invincible de la FRANCE.
calculateur qui prête à toute la machine le nerf de son ûme d'acier , fondaient les combinaisons d'une astrologie nouvelle. 11 trouvait dans la certitude des mathématiques , il marquait dç son doigt sec sur le calendrier de 1870 le jour de la mort de la France.
scandale ! Elle vit çncore !
Vanité de la science et des études humaines ! L'Allemagne avec son gemilth, ses grandes prétentions morales, n'avait rien su, rien calculé, que les forces mécaniques. pays de l'idéalisme, tu as ignoré.... l'âme f
Ses érudits , ses linguistes lui avaient dit que l'Alsace, que la Lorraine allaient venir en procession au-devant d'elle^ les hommes dans le long habit noir que portait déjà Charlemagne, les filles eu rouges jupons et chantant les plus vieux lieds. Nulle défense. Le seul embarras serait de percer la foule, d'écarter l'enthousiasme. Si ces bonnes gens par malheur étouffaient un roi trop aimé t.. .Au-delà, moins de résistance encore. On avait bien vu, aux soupers de 67, pendant la grande Exposition, que la France était dissoute , en décomposition complète. Le seul danger (prenez garde , jeunes gens, leur disait-on), ce sont ces caves immenses de Champagne où vous tomberiez sous des vins trop ca^ pileux. Les soixante lieues de vignes qui par les coteaux de Bourgogne , dressés sur leurs échalas, offrent l'aspect d'une armée, voilà encore un écueil où vous pourriez^ naufrager.
. Combien ces sages idées durent se confirmer quand
l'Allemagne rencontra dans l'Empereur un homme élevé par elle, qui fraternisa avec elle en lui livrant ses armées....
La France, si bien défendue par son honnête gardien, se frotte les yeux, s'éveille. • Mes armes , où sont mes armes ! Mon logis est plein d'inconnus. Messieurs , que demandez- vous? »
« Tes armes? Eh I malheureuse, ne vois-tu pas que ton tuteur a eu soin de les emporter , de les cacher.... Il a pris adroitement jusqu'à ton épée de «hevet I •
La forte tète de la France, lucide autant qu'énergique, le grand Paris était lui-même tenu dans la main d'une étrangère, qui retardait son réveil, croyant (comme Dalila) pouvoir lui couper les cheveux.
Paris se dresse, et du coup casse les cordons dont la dame le liait. La France entière se dresse , immense, devant TAllemagne.
« Des armes?... Vous croyez tout fini.... Mais quand je n'aurais pas d'armes, de mon bras, de ma poitrine, de la force de mon cœur, je pourrais vous repousser. »
t Qu'on me trouve une nation, a dit un Anglais sincère, qui, livrée ainsi, trahie, ait un si vaillant réveil. Est-ce la Prusse après léna? Est-ce l'Autriche après Sadowa? Et l'Angleterre elle-même, supposons qu'un million d'hommes lui soit tombé sur le corps, supposons qu'on ait livré ses armées (300,000 hommes") t ^^^ l'ennemi, maître du comté de Kent , soUàfei^ ^\x^ pox-
70 l'ame invincible de la frange.
tes de Londres; supposons que dans Londres même soil un gouvernement traître qui paralyse la défense, qui nous fasse perdre un mois ou deux <]ans cette crise suprême.... Ah t que TÂngleterre alors ait ce réveil héroïque de la France, je le souhaite, je le désire , je veux le croire et l'espérer. > {Harrisson)
Ce peuple si corrompu, disait-on, sans doute énervé, celte nation qui était dissoute, la voici une et debout. Quelle surprise pour T Allemagne! Dira-t-elle: « Je me suis trompée, t Non. Elle s'est mise à dire pieusement , chrétiennement : c II est bien triste de voir le pécheur, non pas subir, reifiercier son correcteur, mais s'emporter et lutter , repousser l'expiation. »
D'autant plus âprement doit-on le serrer et le prendre au corps, ne pas lui ménager la médication Bismarck (comme il dit) : « Le fer et le feu. »
Le fer? Oui, le fer a du bon. Quel ravivement puissant que de sentir à la peau tant de cruels coups d'aiguilles ! L'acupuncture est le remède, atroce , mais efficace, des paresses d'organisation, des langueurs. Merci, bourreaux! .
Que de vertus réveillées ! Comme le feu a épuré , ennobli , élevé les âmes ! Ouvrons la Légende d'or, et écrivons-y les noms du Gouvernement de la défense, si admirablement loyal , désintéressé, dévoué. Qui forçait tel de ses membres , déjà âgé , riche et comblé de toutes les gloires du talent, qui le forçait d'accepter celte responsabilité immense , et toutes les chances d'ingratitude
qu'éprouvent la plupart des sauveurs du peuple ? Qui forçait ce ferme Breton , dans sa carrière attardée, déjà presque à Theure du repos , de se jeter en avant , de se coucher sur le seuil de Paris , d'y arrêter les armées en leur disant: c Vous ne passerez que sur mon corps! > Et ce jeune homme intrépide qui , s'envolant de Paris , a porté partout la flamme de son indomptable cœur, organisé la guerre qu'il ne connaît que par la divination du génie; qui lui fit prendre ce rôle étrange, magnifique et terrible ? L'abîme qu'il voyait du ballon , le gouffre de Curtius , eussent eu moins de danger pour lui.
Ce qui nous touche le plus dans ce gouvernement de Paris , c'est non pas seulement son calme courage , c'est sa douceur admirable, son humanité, sa loyale modestie, le dirai -je? sa jeune candeur. Ne riez pas, imbécilles, vieux fourbes que je vois d'ici. Le mémorable entretien de Jules Favre ^t de Bismarck restera éternellement. Que' le premier, attendri, ait paru le moins habile , c'est une grande illusion. Avec son cœur chaleureux, ses larmes patriotiques, il n'en a pas moins tiré de l'autre un terrible aveu qui est sa condamnation: loque pour la Lorraine, l'Alsace, arrachées de nous, il n'attend rien de leur vouloir, qu'il veut forcer leurs libertés, les faire malgré elles Allemandes; 2« qu'entre la France et l'Allemagne , il compte sur la haine éternelle, et qu'il agit dans ce sens.
Mais alors, ce ne sont pas deux provinces qvi'V\ *^^^ arracher de la France. Du Rt^io au% A^P^s , a\i\Ç^téo^^^
il faut avec un tranchet la couper , la détailler eu menus morceaux , en vendre , en distribuer , en faire manger à l'Europe, ouvrir la boutique Bismarck , où, sur un étal sanglant, on dira aux nations: et Qui veut manger de la France ? »
Non, non, cet entrétien^là a été fort instructif, et le plus habile des deux est celui qui a pleuré.
Ce démembrement, ce partage, c'est la vraie méthode russe, si bien suivie en Pologne. Par elle la Prusse est liée pour toujours à la Russie (et contre l'Allemagne même). La figure de M. de Bismarck me semblait d'un général Russe. Je ne me suis pas trompé.
La clôture , l'investissement de Paris ,/qui eut lieu le 19 septembre, fut d'un effet étrange en Europe. 11 y eut moins de soleil , moins de lumière , moins de bruit. Je ne sais quelle sourdine lugubre "se trouva mise à toute chose. lï>fotre langue étant la langue générale (pour tant de communications), le journalisme parisien est vraiment l'organe centrai de l'Europe. S'il manque, en plusieurs pays on n'entend plus rien. Haïs, indépendamment de la Presse, ce grand foyer de civilisation où tous prennent lumière et chaleur , le fermer c'est comme si on aveuglait la planète. L'œil du monde, ce semble, est crevé I
Lutte sublime, quoique odieuse. C'est toujours la lutte, après tout, entre la machine et l'homme. Nos ea-
oemis ne nieat nuilement que leur force est Tartillerie. Mais c'est alors qu'on put voir ce qu'est le combat d'un Esprit. Paris, de son ingegno vigoureux, d'une subite improvisation, lui aussi se fit des machines et foudroya Fennemi.
Le grand espoir de celui*ci était dans nos divisions, nos contradictions intérieures. Mais (ce qu'on n'a pas remarqué) il n'y eut point contradiction. Tous étaient du même avis. Ceux qui semblaient discorder, n'étaient nullement opposés; c'étaient les impatiens. Ce n'étaient que des héros. Ils voulaient se précipiter , même seuls aller à l'ennemi. Ils ne sentaient pas assez le grand labeur nécessaire pour discipliner, former, faire agir d'ensemble ces masses vaillantes ,' mais confuses, et qui se fussent perdues du premier coup par leur aveugle élan , leur fougueuse intrépidité.
Il tient encore ce grand Paris, ce héros solitaire, sans secours de l'Europe. Qu'a-t-on fait? On l'a entouré à grande distance, tranquillement, prudemment, d'un prodigieux travail de terrassemens qui ferment toutes les routes. De ces montagnes factices, chargées, surchargées de canons, on a jusqu'ici refoulé ceux qu'on n'abordait guère en face , qu'on n'ose attaquer que tard , affaiblis et affamés. Ici encore c'est la chose qui peut avoir raison de l'homme.
En regardant l'autre jour sur un plan la v\We V\é>roïque, avec sa rouge ceinture de forts étincclans , eX d^ tous côtés, en noir, des essaims funèbres coï3ûxaft ^
lA l'ame invincible de la frange.
noires fourmis qui autour d'elle élëyeut des montagnes, il m'est souvenu de Roland, que Ganelon de Mayence se garda bien de combattre, mais qu'il sut mettre dans un cirque des Pyrénées, où le héros de tous côtés voyait des sommets menaçans. De là pouvaient dérouler des^ rochers. De sa grande épée il tailla un mont, puis deux, ainsi que Ton voit encore. Puis de son cor, il sonna, il appela. Il périt. Qui ose dire l'avoir vaincu? C'est lui-même qui se vainquit. Il périt de son propreeffort , de l'appel désespéré que son cor fit aux nations^ — sourdes alors, comme aujourd'hui.
Fureurs barbares. — Système russe des Prussiens..
Une prudente dame allemande disait: c Je donnerais^ ma vie pour que la campagne se fût terminée pour les^ nôtres à Sedan. «
Elle avait grande raison. L'honneur allemand était sauf. Tout était couvert des apparences si bien ménagées' par Bismarck: « Les Français ont commencé. Les Allemands ont vaincu , sans abuser de la victoire. » L'Europe y était trompée. Ils font, disait-on, la guerre comme des demoiselles. Des Anglais qui vivaient au camp à la table de Bismarck nous garantissaient leur sagesse, leur douceur, leur pudeur, que sais-je? Un lord écrivait niaisement: « Eux voler I pas même une mouche 1 >
Et voilà que le triste fond tout-à-coup a apparu^ un fond de brutalité, de barbarie imprévue. De plus, une grande surprise qui leur fait bien peu d'honneur ^ la surprise de ce qu'on résiste. Les braves estiment
les braves, parfois honoreDt les résistaaces indomptables d'un ennemi. Rappelons un trait de nos guerres, que des Hongrois m'ont conté. — En 98, je crois, dans la guerre terrible de Suisse, la cavalerie de Hongrie avait décimé les nôtres , qui pourtant trouvèrent moyen de reprendre Tavautage, poussèrent ces Hongrois jusqu'au bord d'un précipice. Mais ils ne se rendaient point , ils allaient sauter dans l'abime. Les Français pleins d'admiration s'arrêtèrent, crièrent: « Ne tirons pas! »
Le prodigieux respect des Allemands pour le plus fort, leur culte de l'autorité les rend furieux, sans pitié, pour les vaillans qui résistent à l'autorité nouvelle, consacrée par le succès, qui ne reconnaissent pas ce Jugement de Dieu. <( Quoi t résister à ces Rois qui viennent là en personne! aux Majestés qui leur font tant d'honneur que de saccager et de bombarder leurs villes!... Quelle audace! quelle impiété!... Comme on reconnaît bien là ces enfans de la révolte, cette race maudite, issue des dents du dragon révolutionnaire î — Si la foudre de Dieu n'y tombe, qu'ils soient écrasés sous celle des Rois. »
« Ce fut une grande surprise pour nous, me disait un judicieux jeune homme, très-froid, très-impartial, un chirurgien Suisse. Nous avions cru , d'après ces fameuses universités, ces savans, et tant de livres, que l'Allemagne nous était en tout supérieure. » Une chose a paru en effet qu'on ne savait pas assez ; c'est que cette grande nation, placée si haut dans les sphères supé-
rîeures, est inférieure peut- être à toutes dans la vulgarité basse de certaines classes , encore plus dans le$ branches bâtardes que TAllemagne projette hors d'ellemôme, dans ses émigrations lointaines, où tout le meil* leur s'efface, encore plus chez les peuples mixtes qu'elle exploite par un marchandage avide , ou qu'elle tyrannisa par ses employés^ scribes, intendans. Je parle de.la Russie*
Nos paysans du, Midi, les Italiens, etc., ont, dans les \ plus basses classes mêmes, quelque chose de policé,, semblent parfois des gentlemen déguisés. Dans la parole, les manières, ils ont certaine élégance. Be^reporter^ peu amis en faisaient naguère la remarque , en visitant nos prisonniers, tout ce peuple de soldats qu'un événement si fortuit a jeté en Allemagne. Il n'en est nullement ainsi des Allemands en France. Une fois éloignés du foyer qui est excellent chez eux, sortis de leurs habi* tudes^ de cette idylle domestique qui faisait illusion, ils sont tout-à-coup très-rudes. Quel coup on leur a porté dans l'opinion de l'Europe, en les jetant dans celte situation où la barbarie de race, qui dormait, a éclaté. Le dessous est devenu, avec grande laideur, le dessus. Chose étrange! Ce ne sontpa$ les soldats proprement dits, qui se sont le plus mal conduits. Ce sont ces pères de famille, ces gens établis, cette landwehr, arrachée de son poêle, de son tiède intérieur, à l'entrée de l'hiver, et par o ces coquins de Français, acUarwès ^ se défendre, i tandis que de bons Allemands eusseul paremmept composé de suite.
Uo journal anglais a marqué avec esprit et justesse le plus choquant de ce tableau , Tavidité du pillage plus erâatda en proportion des sentimens de famille, i Que cette montre ira lim k mùn fils qui est au gymnase t cette chaîne d'or dans les btond&.cbayeAix nattés de ma fille I La dame de cette maison a une jolie robe de soie qui siérait bien à ma femme. Si je la lui arrachais ? »
Tout cela se dit au matin, quand on est lucide encore. Mais qu'est-ce donc vers le soir, quand , ayant bu tout le jour, on noyé le peu qui reste de Thomme dans un copieift banquet. « Jamais, me disaient ceux qui ont suivi ces armées, jamais nous ne pouvions parler aux officiers passé cinq heures. Ils étaient hors d'état d'entendre. » De là ces réquisitions ridicules de vins de Champagne (et par des gens déjà ivres) dans des pays où personne n'en a que par grand hasard. Que répondre? On n'en a pas , on ne peut s'en procurer. Ils s'emportent, ils menacent des dernières extrémités. C'est l'heure de la bête sauvage.
Cela déjà s'était vu en 1815 dans l'invasion Prussienne, aussi cruel, moins odieux. C'était la ^ande vengeance de l'Europe sur Napoléon , la revanche de tant de sang versé. Mais ici pourquoi cette fureur , ces actes sauvages? 11 n'y a nulle cause à cela, nul motif. Depuis cinquante ans les deux peuples étaient en paix.
Autre différence. En 1815 , vraie invasion populaire.
grand mouvemeat national, fureur sincère. Tout ifiiprévu. En 1870, tout est prévu, dirigé par me main froide et sûre. Tout est combiné d'en baat pour l'effet d'un indigna terrorisme.
Un droit nouveau de b guerre s'est âabii eette fois. C'est la première fois qu'on a yu des villes ouvertes bombardées, des placer où l'on tirait par-dessus les remparls,^ au-delà de leurs batteries, en oubliant le soldat , n'écrasant que l'habitant, les familles , enfans et femmes, pour que l'excès de leur terreur trouble, amollisse le soldat, décide la reddition. Bombes, obus, ce n'est pas assez pour l'incendie. On l'active, on le rend inextinguible, en jelant sur tous les bois , portes , fenêtres, solives, le pétrole dont la flamme gagne de maison en maison.
L'Europe, a dit un Anglais, semble avoir rétrogradé de plusieurs siècles. Dans le droit des gens d'autrefois, les vaisseaux en péril étaient secourus, même en terre ennemie. Ici la navigation si hasardée des ballons, n'a trouvé nul ménageaient, nul égard d'humanité. Leurs dangers sont effroyables. L'un se perd dans l'Océan. L'autre, porté par une trombe , s'est trouvé accroché aux pics de la Sainte-Baume. Tout cela n'est pas assez. On tire sur eux au passage afin de les précipiter. Les infortunés qui tombent , ont une dure captivité. Leur crainte n'est pas de périr , mais bien de tomber en Prusse, t Heu! Fuge crudeles terras, fuge littus avamm! » Partout ailleurs, quel accujBil! L'autre jour.
ceux qui se croyaient tombés, naufragés en Prusse, sachant qu'ils étaient en Belgique, pleurèrent de joie> leurs hôtes aussi, en se jetant dans leurs bras.
Il ne s'agit pas de guerre seulement, mais de destruc^ tion. Au point de vue de la haine étemelle, avoué par M. de Bismarck, il ne sufBt pas de vaincre , il ne suffit pas de briser; il faut c qu'il ne reste rien. » Le soldat allemand n'aurait su faire les choses si complètes, le pillage si parfait, la place si bien nettoyée. Il l'avoue. Mais il a ses ordres. Les savans états-majors ont ordonné, enseigné qu'on suive la méthode des Russes, ces maîtres en destruction. Toute chose est mise par ordre, dans des sacs, malles ou coffres, et tout cela numéroté dans tel et tel charriot. En Pologne , dès le dernier siècle, la consigne était si précise, si sévère, de tout emporter, qu'une fois il y eut trois voilures chargées de poupées brisées, qu'on avait trouvées dans les riches châteaux. En 1849, les Russes, en Hongrie, emportèrent jusqu'à de petits morceaux, parfaitement inutiles, de glaces brisées. Une file non interrompue de charriots se prolongeait depuis Pesth jusqu'au fond de la Russie.
Et tout cela sans vengeance ? Ne le croyez pas. Ce n'est qu'un commencement, c La guerre s'ouvrira au printemps , » a dit l'un des nôtres.
Dans une ville on a vu ce que peut l'énergie da désespoir. La sotte municipalité avait désarmé le peuple.
La ville n'en fat pas moins si brutalement envahie, qu'un vieux juge mourut d'épouvante. Mais les ouvriers de la ville, sans armes» se précipitèrent, désarmèrent les Prussiens, les envoyèrent prisonniers aux villes voisines. Leur corps d'armée arriva le lendemain. Le général, alarmé de cette fureur héroïque , craignant qu'elle ne gagnât, alloua pour le pillage une indemnité.
Un officier prussien disait à un de mes amis, un étranger distingué , que je puis nommer: « Nous ne voulons que le succès. Et tout est prévu, arrangé^ pour que nous soyons trois contre un. » (J'atteste et certifie ce mot.)
Triste aveu! honteux, cynique ! Voilà donc où vous arrivez! Eh bien! vous trouverez des hommes. Il suffit d'un contre trois.
Est-ce que toutes vos machines , vos canons dont vous triomphez, ne seront pas imités, aisément adoptés par d'autres , et mieux employés contre vous?
Éais voici ce que je vous dis: Ecoutez, retenez-le.
C'est que quand vos grand'mères reçurent l'hommage des flls de la France , les nôtres (hommes , et sans machines) disaient : € Un seul contre trois 1 »
C'étaient des fous , je le sais. Mais , vous , fils de la machine, qui arrivez trois contre un, jamais (vainqueurs ou vaincus) jamais vous ne trouverez grâce devant les femmes de France.
Strasbourg.
Rien ne marque mieux les vues haineuses de l'invasion , le plan de créer des haines ineffaçables, que remploi de l'armée Badoise à la destruction de Strasbourg. Cette œuvre de barbarie, exécutée précisément par les plus proches voisins, constitue Bade et l'Alsace en opposition durable, fait de cette jalouse Bade comme un geôlier Prussien, intéressé par son crime à tenir de près la captive. L'étrange, c'est qu'on n'a pas prévu une chose pourtant naturelle. On se trouve avoir par là doublé, creusé le fossé qui sépare l'Alsace de Bade. Le Rhin devient par ces haines d'une profondeur immense. Entre Strasbourg et Kehl maintenant ce n'est plus un fleuve qui roule , c'est un gouffre, l'abîme des mers.
Combien ce monde est changé I Nous autres, dans
nos sympathies aveugles pour l'Allemagne, nous voyions
* ce pays de Bade comme un lieu de promenade, de
plaisir. Nous faisions si peu de différence des deux rives.
8i STRASBOURG.
que des Français distingués l'habitaient de préférence , y avaient porté leur fortune , aimaient à vivre là , disaient-ils , dans ces bois, sur ces collines, d'une douce petite vie allemande. Toute TEurope y venait. C'était comme une terre neutre^ agréable à toutes nations, où elles venaient manger ensemble à la même table, se voir^ se donner la main. Je me rappelle qu'au moment où cette guerre commença , quelqu'un qui le premier avait protesté contre la guerre, écrivit aux journaux pour qu'au moins la paix subsistât pour ce charmant pays de Bade, le jardin commun de l'Europe.
Pour moi, je revenais souvent revoir les villes du Rhin, surtout ces belles villes libres, justement nommées ainsi , et si chères aux amis des libertés de l'esprit. Tout aimables et si sociables, elles n'ont pas les habitudes de la vie renfermée , pesante , qui est propre à l'Allemagne. Elles sont pleines d'air et de soleil. Elles étaient liées jadis aux libres cités de la Suisse par une bonne confraternité. Elle s'aimaient , se secouraient, ces voisines, et si promptement par la descente du Rhin , € qu'un pâté, cuit, apporté par les bons amis de Suisse, fut chaud encore à Strasbourg. » Leurs rapports avec la Hollande, la Hanse, n'étaient guère moins intimes. Ainsi, des quatre côtés, Strasbourg, Francfort, etc., étaient des médiatrices entre les nations. Elles l'ont été pour le monde par la grande révélation moderne , l'imprimerie. Leur littérature, à elles, rieuse, légère et satyrique, diffère beaucoup de l'allemande. Leur
Murner m'amusait beaucoup, et je ne me m'étonne pas que le grand Gœthe, né à Francfort, ait fait ses études à Strasbourg.
Oh ! la bonne ville pour y vivre I abondante en toute denrée, en livres, en secours de tous genres! Mêlée d'études, de commerce, d'un grand souffle militaire, de vie joyeuse, sérieuse.
L'excellent vieux roi de Bavière, qui accueillit nos Français (au commencement de ce siècle), se plaisait à leur conter le bon temps que, jeune offlcier, il avait passé à Strasbourg. C'était une ville de plaisir , mais de cœur, où la bonhomie naïve de l'antique Alsace mettait un charme singulier. Tout y était ennobli et par la solennité guerrière de la position, et par les hautes pensées que donnent ses monumens, les œuvres de ses grands Maçons, imitées de toute la terre. Là Gœthe et Victor Hugo, tant de poètes, de savans, d'artistes, vinrent puiser. Toute une école sortit de Strasbourg, Cologne, une littérature entière, celle de VArt sur le Rhin.
Si l'Alsace fut surprise par la France, comme le disent, le répètent tant les Allemands, il faut bien qu'ils avouent aussi qu'elle fut charmée de la surprise, se donna de volonté. Ce ne fut pas un rapt, car ce fut un mariage. Il n'y en a jamais eu de plus fidèle. Que viennent-ils donc nous dire avec ce divorce brutal qu'ils lui infligent malgré elle? Qu'ils osent la consulter !
Non seulement c'est la France, mais avec un caractère de bonté généreuse que n'ont pas beaucoup de
nos provinces françaises. La noble industrie de TAlsace, bien plus qu'aucune autre en France , s'est inquiétée de l'ouvrier. Dans sa production grandiose, elle ne s'est pas occupée seulement de la chose , mais de l'homme aussi. Elle a eu souci de la vie humaine. Dans la guerre, les héros d'Alsace ont eu un esprit de paix. Qu'il est touchant de lire les notes que, chaque soir, écrivait Kléber , dans l'affreuse guer/e de la Vendée ! Quel cœur I Quelle humanité!...
Au reste, il y a une chose plus forte, plus décisive; c'est que le grand chant de la France (depuis le chant de Roland), celui que, je ne sais pourquoi, on nomme la Marseillaise, jaillit de ce brûlant foyer national, incandescent aux frontières devant l'ennemi. Ce chant ne se lit qu'à Strasbourg. Et celui qui l'y trouva, une fois sorti de l'Alsace, n'a plus rien tiré de lui.
Combien généreusement l'Alsace avait accueilli ces masses d'ouvriers allemands qui incessamment arrivaient t Vingt mille maçons de Bade, au moins , venaient chaque année a Miilhouse^ Colmar, Strasbourg. Ils ont pu tout connaître parfaitement, et n'ont guère été amis. Ils rapportaient je ne sais quelle envie contre le pays qui les recevait si bien. La petite cathédrale de Fribourg ne pardonnait pas à la flèche incomparable qui , des Vosges jusqu'aux Alpes, signale la reine du Rhin.
Le duc de Bade, si cruel aux prisonniers de 49,
haïssait en eux les amis de la France , autant que les martyrs de la liberté. Il ne tint pas à lui alors que Floçcon, notre illustre ami, ne périt pour avoir parlé des basses prisons de ses forteresses , noyées dans les crues du Rhin. Il dut la vie à l'héroïsme de deux hommes de Strasbourg, son imprimeur qui le cacha, et Tagrlculteur M. North, qui le sauva au péril de sa vie. Reste ce nom pour Tavenir !
Celui du général Uhric est maintenant consacré. Abandonné, sans artilleurs, n'ayant pour servir ses canons que des soldats d'infanterie et quelques Turcos novices, on sait comme il résista. Le gendre du roi de Prusse , le Badois et son général Werder , furent terri blés d'acharnement. Le feu ne fut point suspendu, dit-on au moment où les Suisses envoyés par leurs cantons vinrent prier qu'on laissât sortir des femmes, des vieux des malades. Il fallut que ces hommes admirables, mis siohnaires de la charité fraternelle, passassent, pour en trer à Strasbourg, sous le feu, sous les boulets!
Les Suisses obtinrent la sortie de peu de personnes, et l'on continua de bombarder, moins les murs, moins la citadelle, que les quartiers les plus habités. Tout le monde a déploré la perte de l'irréparable bibliothèque et de tant d'autres monumens. tes caves humides de Strasbourg, très-malsaines, recevaient un monde de pauvres femmes tremblantes sous la pluie de fer, de feu, qui, la nuit surtout, tombait, crevant les toits des maisons avec un bruit épouvantable. L'effroi fut au
comble surlout quand le toit de la cathédrale , une immensité de zinc, fondu, sifflant, tout-à-coup illumina la Tille entière, lui donna, et à toutes les campagnes, une scène du Jugement dernier.
Ce monument vénérable, le plus haut qui soit sur le globe, sublime par le génie d'un héros, Erwin de Steinbach, est cher aux peuples pour avoir été bâti^ par le peuple, tant de millions de pèlerins, dont chacun y montait sa pierre « pour le salut de son âme. » Dans ses sculptures innombrables, il offre un monde complet, anges, animaux, hommes, toute nature, toute humanité. On voit les temps qui s'y succèdent. Près du chœur (qui est de Charlemagne) se trouve la fameuse horloge, œuvre étonnante de la science contemporaine, où les révolutions futures des astres sont calculées. Les statues de chaque portail jettent dans une mer de pensées. Ici, dans les Vierges folles, tout l'esprit des fabliaux. Là, les deux figures étranges , taillées par la fille d'Erwin, l'une, la Loi chrétienne, imposante et terrible, et l'autre, la fdinxTe Loi juive , jadis tant persécutée. L'ensemble est tout le Moyen-âge, toute Thistoire accumulée et du monde et de Strasbourg. Ces pierres sont des vies humaines, entassées, superposées, toujours vivantes, des âmes I
La Terreur de 93 a eu respect de cela. Il fallait l'atrocité, l'impiété révolutionnaire des rois, pour attaquer la prodigieuse relique.
Ce qui est merveilleux ici , c'est le silence du monde.
Ces pauvres Suisses, admirables, qui exposèrent leur vie pour une œuvre de charité, atténuent de leur mieux la chose.
D'autres ont fait mieux. Ce qu'ils admirent, c'est l'attaque, non l'héroïque, la prodigieuse résistance.
Heureusement des témoins graves, sérieux, désintéressés, arrivent de tous côtés. Le plus fort est d'une innocente et candide demoiselle, qui m'apprend (18 octobre) une chose que tous avaient supprimée, comme trop exécrable. C'est que ces furieux coupables , manquant de munitions, et progressant dans leur crime, lancèrent, pour écraser la ville, tout ce qu'ils avaient sous la main, non seulement des clefs, des serrures, des poids, mais surtout des pierres sépulcrales, les tombes de Strasbourg. Ils lancèrent des cimetières, et les femmes épouvantées, qui fuyaient sous cette pluie , crurent recevoir des ossemens.
Mon fils, mort à trente ans, était enterré à Strasbourg, dans cette cité amie. Quand pourrai-je y retourner, et m'informer de ses restes? Je ne sais. S'ils ont passé dans cet horrible chaos de marbres , de morts , de bierres, dont celte fureur impie avait cru nous accabler, c'est bien. Ils retomberont tôt ou tard , par un juste jugement, sur les ennemis de la France.
ai
A rAllemagne.
Est-il vrai qu'il y ait déjà vingt-neuf mille veuves en Bavière?
Il est sûr que les Prussiens ont largement employé dans cette guerre le sang des autres. Au premier combat, acharné, à Wœrth, ils ont lancé, exposé leurs Polonais (de Posen). A Gravelotte, ce sont encore leurs Polonais qu'ils mirent en avant pour recevoir la première grêle; ils finirent avec leurs Suédois (j'entends les Poméraniens). Dans les combats sur la Loire, c'est le sang des Bavarbis qui a coulé comme l'eau.
C'est le «fruit des traités militaires que oeux-ci firent si vite en 66'avec la Prusse, au moment même où la France , arrêtant la Prusse au Mein , essayait de garder encore les libertés de ceux du Sud, de les sauver de l'abîme où le Hanovre, la Hesse, Nassau , Francfort, étaient tombés.
a Mais l'unité de l'Allemagne?... » Elle eût été plus
réelle , si elle eût été plus libre , si la Bavière et le Midi n'y fussent entrés qu'en stipulant pour eux et les autres des garanties suffisantes. Pauvres libéraux aveuglée, qui avez trahi le Midi , l'avez lancé sous la roue de cette charette de fer qui doit vous broyer les os, apprenez donc une chose: c'est que Yunité peut être le contraire de Yunion. Appelez-vous unité un rapprochement baroque, brusque, violent, d'élémens qui se blessent Tun l'autre, et dans l'atrocité d'un cercle qui serre, étouffe, écrase tout? € Mais la France! disent-ils, la France autrement nous avalait! » Quelle ignorance étonnante du moment, des circonstances de 1866 ! Allemands, Allemands t si savans, si ignoransi Ils ont la vue assez bonne pour distinguer, spécifier les élémens des planètes, nous apprendre quels métaux se trouvent dans Mars ou Saturne. Mais ce qui est sous leur nez, ce qui tellement leur importe, ils ne le soupçonnent pas. La France, non seulement n'avait nulle envie de la guerre, mais comme je l'ai établi, dans le progrès étonnant de sa richesse nouvelle, était à cent lieues de vouloir en détourner, en arrêter le cours. Un vieil Empereur, usé (de plaisirs el de maladies) , préoccupé beaucoup trop da son misérable Mexique, était loin de la guerre d'Europe. Sans doute un homme résolu, le lendemain de Sa^owa, se fût lancé en Allemagne « pour les libertés allemandes, » pour sauver le Hanovre, la Hesse, pour vous, malheureux Bavarois. Aujourd'hui vos trente mille veuves auraient leurs époux encore.
Mais il eût fallu une chose: Oser dire ce mot Liberté I Le beau mot Freyheit, quoiqu'il parle rallemand, ne put jamais lui sortir de la gorge. Il eût fallu déclarer qu'il ne voulait rien, ne demandait rien, — rien que sauver l'Allemagne. — « Le Rhin? » Que nous importait? Personne ne songeait au Rhin que celui qui crut s'y, laver, qui cherchait toujours un lavage pour le sang du 2 Décembre. Sa bassesse naturelle, sa routine bonapartiste/ ne lui présentaient la grandeur que comme acquisition de terre.
Il ajourna. Il consulta. Un homme fort circonspect, Niel, prétendait qu'il fallait d'abord refaire le matériel. Il y travailla beaucoup, resta à moitié chemin, mourut à la peine. Sa sagesse avait eu les effets de la folie. Malgré le fusil à aiguille, l'artillerie des Prussiens n'étant pas refaite encore, la France (aidée de l'Autriche) par une attaque subite pouvait frapper les vainqueurs, dans leur étonnante ivresse, leur arracher le Hanovre, sauver la pauvre Francfort, garder la Bavière, la Spuabe. Et alors vos femmes. Allemands, ne seraient pas à Munich toutes en deuil. Et alors ces drapeaux noirs que je vois partout aux fenêtres parmi les illuminations de votre nouvel empereur, n'attristeraient pas les yeux.
Deuil commun aux deux pays. La différence est que là-bas ce sont surtout des époux, des pères, que l'on a perdus. Ici des fils, — dont la perte est non moins sensible. Mais ils ne laissent pas d'orphelins.
Fruit cruel de Tignorance et de la crédulité. Un mot les a rendus fous : » L'étranger I Voilà Tétranger! »
Mais il y a deux étrangers; c'est ce qu'ils n'ont pas vu. Devant, l'étranger, c'est la France. Et derrière? C'est la Russie !
Et la Prusse, si peu allemande, la Prusse, état slave surtout, la Prusse rivée par un pacte terrible avec la Russie, c'est une avant-garde Russe. Vos ouvriers vous l'ont dit.
Que disait-elle, cette Prusse? Comme Catherine pour la Pologne , elle disait pour la France : ■ Là , nul obstacle; pour prendre, il suffit de se baisser. • Sur ce mot, ils sont entrés dans un pays que d'abord son chef même semblait livrer. Et une fois engagés, ils trouvent une population serrée, forte, et au moment où elle a doublé sa force, où elle crève de sang, de vie. Ajoutez-y la colère terrible de la surprise, la fureur de l'homme éveillé en sursaut.
Autre mensonge de la Prusse pour éblouir, fasciner l'Allemagne: t Vous êtes jeunes , et ils sont vieux. C'est fait de ces races latines, usées, qui ont eu leur temps. Voici le grand avènement de la race germanique. A ton tour, Teutonial »
Savez-vous bien que les Russes eu disent exactement autant: c Nous sommes jeunes, les Allemands
vieux. Latins et Germains sont finis. En avant, la race Slave I A ton tour, Moscovia f *
<r L'Allemagne est vieille , disent-ils. Son émigration immense, qui peut faire illusion, prouve seulement qu'elle fuit volontiers un monde fatigué. Elle a rayonné cinquante ans par le génie , les lettres , l'art, de Frédéric à Beethoven (mort en 1827). Depuis elle s'est- retirée dans les choses de l'érudition, dans les sciences naturelles, où les méthodes sont fixées, où le rail est si bien tracé, que même des esprits médiocres y font de belles découvertes. Le tabac, la bière, la musique, les assoupissent à moitié. Leurs lettrés vieillissent surtout par les voyages de l'esprit, la fatigue des systèmes. Trop subtils, ils n'engendrent plus. Ils ont bien besoin que ma Prusse les replonge dans le réel, les traîne aux guerres qui énervent les peuples Européens et qui me préparent la voie. Ce qu'ils font cette année en France sous notre pîqueur Prussien, ce qu'ils feront avec lui (en Autriche? en Italie?), cela nous prépare l'Europe. C'est ce qu'en notre art de ruines, dont le modèle est en Pologne, on appelle le premier nettoyage, la première opération. »
Faux rêve de la Russie. Ni la France, ni l'Allemagne n'accusent en rien la vieillesse. Ces grands peuples ont des momens variables sans doute , hauts ou bas , mais des puissances infinies de renouvelfement. (*)
(*) Un mot de plus seulement sur cette sottise, tant répétée, des races latines.
Ceux qui parlent des idiomes dérivés du latin, ne sont nul-
Qui est jeune? et qui^est vieux? Toutes ces -formes de langage empruntées à la vie individuelle, sont absurdes quand il s'agit des grandes nations. L'Angleterre était très- vieille sous Jacques, vieille encore sous les Walpole. Et elle a été très-jeune vers la fin du XVIII® siècle, quand elle prit toutes les mers, prit son essor immense d'industrie , de production, centupla le bras de l'homme par la vapeur, par la machine.
La France, sous M. Guizot, était vieille. Aux années suivantes, malgré un gouvernement détestable, elle fut jeune de production, jeune de circulation nouvelle, jeune en Crimée, en Italie. Hier, elle vieillissait. Mais la piqûre de l'Allemagne lui a refait cette jeunesse ardente, colérique et terrible, que Paris montre aujourd'hui, et toute la France demain.
Comme l'Allemagne est traînée! Après le traité Prusso-Russe, manifesté par la Russie (dule'au 10 novembre), le 26 son Parlement vote obstinément pour Bismarck, pour la sanglante dictature qui décime
lement des Latins pour cela. Les Français , en majorité immense , sont des Celtes (avec peu d'élémens romains); Les Espagnols sont des Ibères et des Maures, avec peu d'élémens romains.
La langue ainsi trompe beaucoup, n'indique nullement la race. Les Anglais, qu'on appelle Anglo-Saxons, à cause de leur idiome, sont un mélange très-varié où le primitif fond breton est bien fort, et plus fort encore un élément dont on ne parle pas, les immenses émigrations de la Flandre industrielle (de 4200 à 4600), les émigrations hollandaises aux XYII* et XVIir siècles.
aujourd'hui rÂllemagne, et demain l'attellera (jnmentum insipiens) aux canons de la Russie.
Quoi I rinsolehce de la Prusse; quoi 1 vos députés arrêtés^ un prince même, George de Saxe; tout cela ne vous dit pas assez votre servitude? Cette constitution bâtarde, où les élus du suffrage universel ne peuvent rien pour la paix et la guerre , rien pour le sort de rAllemagne, cela vous semble suffisant? Voilà cinq ans de dictature. Est-ce que vous allez encore armer ce Russo-Prussien , l'armer du droit souverain de prendre sans compter votre argent, vos enfans?
Ce que c'est que la Russie.
En 1851, le même gros nuage noir se montrait du côté de l'Est: Une ombre froide et malsaine pesait sur l'Europe. Le gouvernement d'alors, en préparant le 2 Décembre^ faisait au Czar les plus humbles, les plus lâches soumissions. Son ambassadeur siégea dans le conseil de noa ministres ! Quelqu'un me dit avec horreur: ff L'Empire russe va jusqu'à Calais. Moi je pars pour l'Amérique. •
Je regardai fixement ce monstre qui venait à nous, et je publiai un livre où j^exprimai à la fois mon horreur pour le czarisme, mes sympathies pour le bon et infortuné peuple Russe, âme en peine, horriblement enchantée dans cet Empire du diable qui lui a ôté toute vie, tout développement.
Ceux qui ont pu de leur front rompre une telle sépulture, briser ce charme maudit, furent des héros sans nul doute. J'ai voué un culte sincère aux grands mar-
tyrs de Russie, les Pestel et les Ryléief, la plus vive sympathie à ses écrivains intrépides, Herzen, Bakounine, Ogareff. Où reverrai-je jamais un cœur plus ardent qu'Herzen (ce véritable Iscander) que j'ai perdu l'autre année? Quel brillant esprit, quelle lumière rayonnait autour de lui ! Il fut le révélateur terrible de la Russie,, vrai, nullement exagéré, en rapport parfait avec les observateurs sérieux, le solide Hâxtbaiïsen et tous les meilleurs témoins. Son journal, le Eolokol, admirable de patriotisme, témoigne des nobles illusions qu'il s'efforçait de conserver. A mi-chemin, il fut frappé. De nouveaux faits lui brisaient sa patriotiqi^e espérance.
Lui-même, avec une énergie, une éloquence incomparable, en parlant de Puchkine et autres, a dit la force de mort qui est dans la Russie , comme elle s'éteint elle-même en tout jet de vie qui lui vient. Et que de peuples elle a éteints! Qu'elle est grande, cette Russie, comme puissance de destruction ! De combien de monumens lugubres, de tombeaux de nations, elle a couvert le monde ! La Pologne incessamment va s'enterrer en Sibérie, dans ces forteresses entourées des tumuli que Pierre-le- Grand éleva des os des Suédois. Le Caucase, naguère peuplé de la première des races blanches (pour la beauté, l'énergie), aujourd'hui c'est un sépuh cre. Cet esprit exterminateur, ce créateur de déijerts (même sans intérêt, sans but), est tel qu'il a fait disparaître, sur une longueur de mille lieues, les pauvres tribus de chasseurs qui donnaient quelque vie encore
CE QUE c'est que LA RUSSIE. 101
^ux bords de la Mer glaciale. (Je lis ceci dans le voyage de deux ingénieurs Russes.) Tout ce côté de la planète est devenu (comme est la Lune) un monde vide, effroyablement désert.
Le plus affreux du czarisme , c'est que c'est une religion. Quelle monstrueuse impiété d'adorer un homme vivant I Comment cela est-il venu? Par la concentration terrible qu'il fallut opposer aux grands déluges Tartares. Ui furie de l'unité fit un Messianisme atroce qui divinfsa des monstres (un Iwan IV). Horrible incarnation du meurtre, culte hideux de la mort I Sincère pourtant, exalté. On sait l'histoire de ce ministre d'Iwan qu'il fit empaler, et qui dans sa longue agonie, n'eut qu'un cri; « Dieu sauve le czar I »
Le czar seul est dans les prières. La fidélité au czar, c'est toute l'éducation religieuse. Il est plaisant que la Russie, dans son opposition aux Turcs, dise hardiment: « Je suis chrétienne; » qu'elle dise encore: « Je suis grecque, contre les Osmanlis barbares. » Combien la Grèce perdrait à passer "sous le joug Russe I combien les Slaves du Danube I Le terrible recrutement Russe doit, à lui seul , leur donner l'horreur de ce Moloch du Kord. Combien l'Asie est plus douce dans ses races naturelles que celte Asie bâtardée de bureaucratie allemande, où deux tyrannies se combinent et d'Orient et 4'EuropeI
Tous les grands observateurs, Russes et autres^ ont dit fortement: C'est un Janus, un Protée, un masque changeant, un mensonge immense, un monde où tout miroite à faux. La fameuse émancipation des serfs s'est trouvée en fait une aggravation du czarisme. Il est curieux de voir combien les Américains et autres se trompent là-dessus.
Cette religion avait, par le grand coup de Crimée, perdu beaucoup de son prestige. Le dieu était très-obéré. Un grand coup de fanatisme remonta sa divinité, et refit un peu ses finances.
Les 240,000 hommes qui font toute la noblesse russe (i'éte les femmes, enfans, vieillards, car le tout fait 900,000) sont ou des fonctionnaires, ou des fils de fonctionnaires, d'anciens dignitaires de TEmpire. Un décret du père de Pierre, qui fit le paysan serf, créa leur propriété. Pierre la fit, et Alexandre, çn 1861, sans difficulté, la défit. Il supprima le rideau de cette prétendue noblesse que ces créatures du czar tenaient entre lui et les serfs. Grand coup de théâtre: le Dieu czar, qui jusque-là était là haut, descend sur l'autel: <r Me voici f » Ce dieu vivant dit aux serfs, à ces 50 millions de morts: € Levez-vous. Vivez I »
Si la noblesse subsiste et garde moitié des terres, une certaine primatie, elle reste pour être odieuse, pour que le czar pèse toujours comme protecteur du serf.
Ce bon czar qui le défend, qui lui donne la terre, comment le bénir assez? Remarquez pourtant deux ch%-
CE QUE c'est que Là RUSSIE* lO^
ses : c'est qu'en allégeant ainsi le paysan du , côté du âeigneur, te czar le charge d'autant pour son trésor impérial. En quatre ans, il a plus que doublé l'impôt direct (v. Wolowski).
. Les 20 millions de paysans qui dès longtemps,, sons Alexandre P^ avaient été affranchis, et. intitulés les libres paysans de la Couronne, ont trouvé le fonctionnaire impérial bien plus dur que le seigneur- n'eût été. Ce fonctionnaire aujourd'hui^ dans tout TEmpire^ f^ii élire, confirme ou non le maire (staroste) de la Commune. En relevant à grand bruit la libre commune Russe, le czar la tient dans sa main; ce starosle qu'il fait élire , n'est rien que son mannequin^
Cher Herzen 1 cher Ogareff 1 quel coup pour yotire poésie f Herzen , avec l'effusion de son admirable cœur^ dit: <r Nôtre nouyeau symbole, c'est le paint Le seigneur ne mangera plus le pain du pauvre paysan. > Qui, mais c'est le czar qui le mange, en doublant, triplant l'impôt. i
Le faux nourrisseur de peuple, le tyran socialiste que j'ai signalé souvent aux cités de l'antiquité, revient ici avec son masque, toute une vaste comédie qui {ait l'admiration du monde.' c La commune est rétablie I l'élection rétablie ! le jury, les assemblées provinciales [ Rien n'y manque. L'Angleterre , l'Amérique n'est rien à côlé I »
Vous me croyez donc bien simple? Moi, je vous dis et vous jure que tout cela ce sont des mots.
iOi CE QUE c'est que LA RUSSIE.
Ah ! quand je vois qu'en Angleterre Télection est si souvent payée , faussée , — le jury trié de France sf vain , si peu sérieux , — vous voudriez me faire croire qu'en Russie ce paysan , dégradé depuis deux siècles , cet homme qui n'avait à lui ni sa femme, ni sa fille, cet homme qui vivait de coups, est sur-le-champ un homme libre? Électeur? il élira comme veut lefonctionnaite. Juré? celui-ci lui dira s'il doit absoudre ou condamner. Tout est vaine cérémonie. Celte liberté nouvelle, son vrai nom, c'est le tyran.
L'erreur de l'Europe est de croire que cette révolution intérieure, certaines résistances sourdes de la noblesse, peuvent occuper, embarrasser, paralyser la Russie. Trës-fausse supposition. Cet imperceptible peuple de nobles est nul d'action, évanoui de terreur. Il vit par grâce, à genoux. Vit-il? non. Il n'y a plus en llussie qu'une seule personne vivante^ le Czar, en qui se résume la force des masses d'en bas, cinquante, soixante millions d'êtres qui ne sont rien en eux-mêmes et qui n'exis* tent qu'en lui. Seront-ils des hommes un jour? Cela se peut. Pour aujourd'hui , ils ne sont rien qu'une force , une machine à vapeur. Peut-on la laisser au repos? Son épouvantable unité, qu'elle vient d'acquérir hier, peut-on ne pas l'employer?
D'elle-même elle gravitera vers le Midi et l'Ouest. C'est son mouvement naturel. La Russie est très- mobile.
CE QUE C'EST QUE LA RUSSIE. i05
Elle a été retardée, mais va reprendre sa marche. Par la Bohême d'abord (par un parti d'insensés), elle aura une porte de l'Allemagne. De l'autre côté, la Prusse, malgré ses petits essais passagers d'affranchissement, ne pourra garder l'Allemagne qu'en opposant à ses réclamations la terreur de la Russie.
La dissolution de la France qui frappa le coup de Crimée, la dissolution de l'Autriche qui timidement montrait quelque faveur à la Pologne, c'était toute la pensée Russe. M. de Bismarck a été son excellent instrument. Aux Sabbats de Biarritz, où le Tentateur obtint du malade fasciné un pacte contre lui-même, la Russie errait autour, observait son Prussien. L'esprit funèbre dont on n'a jamais vu les yeux (sous d'impénétrables lunettes), l'esprit appelé Gortschakoff, regardait l'autre opérer.
N'opéra-t-il pas trop bien? La victoire, la violence où Francfort, où le Hanovre, tant d'autres, fourrés dans un sac, poussaient de si terribles cris, montrèrent la situation double de M. de Bismarck. Pour faire taire ces Allemands, il promettait la Baltique, leur mettait en main sou joujou (de suffrage universel, constitution sans garanties, etc„ etc.). Et pour consoler son roi, pour consoler la Russie, il établissait aisément qu'on pouvait sans grand danger se prêler à cette farce. « Mais cette Baltique? Mon cher, ces ports et cette marine? Tout cela est-ce sérieux? >
Un étranger qui, à cette époque, dînait chez M. de
Bismarck avec l'ambassadeur de Russie, eut un curieux spectacle. Ces deux amis, après un léger nuage, s'étaient doucement rapprochés. Rien de plus charmant que de tels retours. Mais celui-ci ménagé discrètement en doux regards échangés, en mots couverts, fins et tendres, c'était, par devant témoins , de nombreux témoins, une scène intime, une idylle diplomatique. L'observateur sentit bien qu'il y avait là-dessous un pacte nouveau, qu'un tel amour annonçait quelque grand malheur du monde. Il ne souffla mot, frémit.
Attila aimait à rire. L'antiquité nous a gardé certaines de ces plaisanteries. En voici une récente (de novembre 1870), qui ne semble pas mauvaise dans cet ancien goût des Huns, mais assaisonnée aussi de demihypocrisie qui est plutôt dérision.
Le Czar admire l'Allemagne. Il veut une armée citoyenne, il veut le soldat patriote. Son idéal est la landwehr, une bonne armée défensive. Alors, à ses 700,000 hommes il ajoute une prétendue landvyrebr de 500,000.
Tout cela pour faire une promenade au Bosphore, aux embouchures du Danube. Là il trouvera un Prussien. Là on verra si le Danube, selon les vaines promesses de Bismarck à ses patriotes, sera un fleuve allemand.
Ce que le peuple Russe hait le plus en ce monde, c'est l'Allemand. Pour un voyage d'agrément, nul doute qu'à la Grèce même il ne préfère l'Allemagne.
CE QUE C'EST QUE LA RUSSIE. lOT
Contre la France (et l'Ouest, la Hollande, T Angleterre) on a fait un pacte,— dévoilé maintenant.
Mais un pacte avec la Mort, est-ce une chose sans danger?
Comment M. de Bismarck s'en tirera-t-il avec son terrible ami ? *
Au dénouement du Sabbat, Satan qui avait promis à ses fils tous les bien^ de ce monde, et tout ce monde à chacun, pour s'acquitter, avait un moyen final. II s'escamotait liîi-mème, fuyait en flamme légère.... Demandez à la fumée, à l'air, ce qu'il est devenu.
l'unité indivisible de la France.
Sa renaissance sauvera TEurope.
J'ai écrit ce petit volume dans Tobscurilé de décembre, sous le grandr linceul de neige qui couvrait toute l'Europe. Sombre hiver où l'antique période glaciaire paraissait recommencer.
Personne ou presque personne, chez les peuples qu'on croit amis, n'élevait la voix pour la France. Dormaient-ils ? On eût pu le croire. Paris était clos, muet, ne savait plus rien de ce monde. Ses grandes voix s'y étaient héroïquement étouffées, murées elles-mêmes. C'est le plus âgé, peut-être le plus faible qui a parlé.
Il pouvait voir , observer. Un fait général surtout le frappait, le travail immense qu'on faisait autour du^ combat pour y produire, sinon la nuit, au moins de fausses lueurs. C'était l'action^ hardie des vainqueurs potir tromper, intimider, gagner la Presse européenne. C'était ce chloroforme habile que par les journaux à
ilO l'unité indivisible de là FRANCE.
bas prix on insinuait aux pays qui se croyent les plus éveillés. Par une certaine somnolence commençait le mal singulier par lequel on a défini Tinfluence prussorusse: • Cest le choléra. »
Sur les routes principales, au Rhin^ aux passages du monde, un vaste réseau de police s'organisait, un filet pour surprendre et arrêter toute libre communication. Vain effort. Ce que la Russie a pu faire dans les ténèbres autour de sa proie, la Pologne , on l'essaye envain dans le grand jour de l'Europe. Déjà au 1®' janvier, il y a un peu plus de lumière. Malgré tout, des avis certains nous arrivent de toutes parts.
Ils veulent nous faire la nuit. Je veux leur faire la lumière, les éclairer malgré eux.
Tout ceci a procédé de Tignorance où ils étaient de la France, des très-faux renseignemens de leurs innombrables espions, qui les flattaient de l'idée que c*élait une proie facile. Que dé fois ils s'y sont trompés I
Rieiï dis plus sot que les polices, de plus trompeur. En 53, déjà l'empereur Nicolas y fut pris bien rudement. Son principal espion, la vieille et spirituelle princesse dfe L*** fut consullée sur ceci: t La France oserat-elle la guerre? » Elle consulta elle-même certain pontife doctrinaire qui répondit: < Elle n'osera. » De là les défis ' insensés de Nicolas qui lui valurent le grand soufflet de Crimée.
Cette fois-ci leur enquête^ leurs missionDaires secrets > tous les moyens de police, de trahison, employés pendant près de quatre années^ leur donnèrent mille renseignemens, mais une vue d'ënsemblef trèsfausse. Les souverains qui vinrent à la grande Exposilion de 67 , crurent à la dissolution morale (et en prirent leur bonne part) ; ils jugèrent sur les actrices et les farces d'Offenbach où ils se pressaient eux-mêmes. En 69, à la vue de la débâcle politique, de notre violent réveil, ils se dirent : • Oh I voici l'heure I »
Mal raisonné , chers seigneurs. À ces momens de réveil, quels que soyent les dissentimens partiels, quel que soit le gouvernement (et fût-il le pire du monde), un peuple est fort redoutable.
Apprençz qu'en 69, la France était pleine de vie, d'une plénitude de force, d'une émotion sanguine, d'une hilarité colérique /qui centuplait cette vie.
Le mouvement socialiste qui vous donnait tant d'espoir, était tout local> restreint à quelques points • populeux. Nos ouvriers, si agités, n'en étaient pas moins (aujourd'hui vous le voyez parfaitement) d'ardens ' citoyens , au besoin des combattans intrépides pour l'unité de la France.
Comment pouviez-vous ignorer sur quelle ancre puissante pose ce vaisseau qui vous semble si violemment ballotté ?
Le grand peuple paysan, qui est chez nous l'ancre et le câble, jamais n'eut d'assiette plus forte, étant ré-
cemment (surtout dans le Midi, dans TOuesl) entré dans la propriété. Cela le liait sans doute au statu quo de la paix, mais cela le rendait bien ferme, bien fier, et bien redoutable si l'on touchait à la France.
Vous commencez à le savoir, et le saurez de plus en plus.
Je suis stupéfait de voir à quel point on ignore la France.
Qu'on ignore, qu'on méconnaisse sa faculté spéciale, certaine électricité qui par momens fait sa grâce, dans d'autres ses explosions, ses retours inattendus qui feraient sauter le monde; —qu'on l'ignore, je le comprends. Les plus illustres génies dans l'étranger n'ont pas pu eux-mêmes s'en faire la notion.
Mais ce qui est de simple fait, ce qu'on peut lire en cinq cents livres d'histoire, de droit, de statistique, jusque dans les almanachs, comment donc l'ignorez- vous, savante (si savante I) Allemagne?
Consultez les naturalistes, consultez la physiologie. Tâchez d'apprendre une fois ce que c'est que Funité organique.
Un seul peuple l'a, —la France.
C'est le peuple le moins démembrable , celui où la circulation étant rapide et parfaite, un membre ne peut sô séparer.
Tout. ce que vous n'avez pas, sous ce rapport.
nous TavoDs. L'identité de la loi, de la Flandre aux Pyréiiées, s'est faite (nullement à l'époque récente qui la décréta), mais depuis des siècles, par le travail insensible, tout puissant^ de la jurisprudence. L'unité xidministrative , la machine de Colbert, copiée de tant de nations souvent si maladroitement, chez nous n'a été que trop forte, faussée parfois, mais elle est une garantie essentielle de la personnalité nationale qu'on ne changera pas aisément. Uunité de circulation s'est accomplie justement dans ces vingt dernières années, non par les seuls chemins de fer, mais par les routes, surtout par des millions de sentiers tout nouveaux. La vie, * le sang du Languedoc, de la Provence, en un moment coule en Alsace. Couper là-dedans, grand dieu 1 ce sont des veines et des artères. Couper , c'est tuer le tout.
Une chose extrêmement antique, et très-propre à ce pays-ci, c'est la perfection singulière avec laquelle la fusion des races s'y est accomplie , l'échanige et le mariage des diverses populations. Que vous êtes loin de uela 1 Coml)ien de siècles fsiudra-t-il pour changer l'unité fictive qu'on vous a bâclée ces jours-ci en une réelle union? Dites-moi quand le Prussien sera aimé du Bavarois. Je vous répondrai : « Jamais. »
Les forts souvenirs du passé, la grande tradition commune, les fraternités ^militaires , ont fort resserré nos liens. Tous les pères ont combattu, souffert, souvent péri ensemble. L'âme commune est dans leurs fils.
114 l'unité indivisible de la FRANCE.
Une chose très-singulière, qui montre comme ei> tout cela dans Tunité matérielle s'infiltre l'unité morale^ c'est que des provinces qu'on croirait de races différentes et qui parlent des dialectes non français , sont justement plus françaises que le reste. La Bretagne, avec sa langue à part, n'en est pas moins le roc, le primitif silex sur lequel est bâtie* la France. La Lorraine en Jeanne d'Arc fut son épée, et bien d'autres de nos terribles soldats (celui qui couvrit de son corps la retraite de Moscou). C'est notre vaillante Alsace, héros de travail et de guerre, c'est Strasbourg, nous l'avons dit, qui a inspiré le chant où est l'âme vraie de la France, généreuse, pacifique et /clémente en pleins * combats.
Voilà notre forte unité.
Regardons ce^e des autres.
Supposons que les Fénians arrachent d'ici à demain l'Irlande de l'Angleterre, qui dira qu'ils ont rompu l'unité Britannique?
Supposons que la Catalogne âe sépare de l'Espagne; j'y aurai regret pour ce bel empire de provinces si peu liées. Ce serait rompre un faisceau, plus que briser une unité.
La glorieuse unité de la Pologne était réelle, dans ce grand empire sacré qui sauva tant de fois l'Europe. Cependant quand le pays Coêaque s'en arracha, ne suivit-il pas des tendances bien fortes qui l'en distinguaient? La Lithuanie elle-même, qui a donné à la Pologne tant
de génies en qui son âme a parlé à toute la tetre , la rêveuse Lithuanie, avait une vie à soi, qui la mettait quelque peu à part de sa brillante sœur.
Au reste, Tunité morale, même imparfaite, me semble en toutes nations respectable. Je n'ai jamais souhaité que cette fatale rive du Rhin fût ajoutée à la France. Quoique TAllemagne fût d'elle-même si peu liée, quoiqu'aujourdliui son cruel lien de fer ne soit nullement union, je croirais une impiélé de faire françaises malgré elles la Francfort de Gœthe, la Bonn où naquit Beethoven. Cela est vraiment Allemand!
Mais que nos voisins me permettent de leur dire une chose grave, sincère:
C'est qu'arracher l'Alsace, la Lorraine, d'un corps vivant, de l'unité organique la plus forte qui fut jamais, nous extraire avec un couteau ces viscères pour les fourrer dans un corps comme l'Allemagne qui est en formation, c'est une chirurgie étrange. Eh I malheureux,^ pourquoi vouloir étendre la servitude, donner des serfs à la Prusse, à l'allié de la Russie, à celte avant-garde Russe? Laissez ces hommes à la France, dont vousmêmes aurez besoin.
L'Europe qui en 1815 avait; malgré les Prussiens^ rejeté l'idée du démen)*frement de la France, en .1870 n'en fut nullement éloignée, trouva naturel que la Prusse lui arrachât sa frontière de VEst , cette France d'Alsace
116 l'unité indivisible de la FRANCE.
et de Lorraine sans laquelle le centre découvert n'a plus de sécurité.
Elle fut, en 1815, relativement clémente, après tant de sang, tant de maux qui avaient pu l'irriter. En 1870, après 45 ans de paix , n'ayant reçu de la France nulle injure, elle applaudit tout d'abord à la prétention étrange, à l'inexplicable fureur de l'Allemagne, qui n'avait rien encore souffert de nous, et qui disait sans prétexte: < Je veux arracher un membre à ce corps , lui couper tout près du cœur un morceau de chair sanglante. »
Cette énorme reprôsaille des maux que la France eût pu faire, qu'elle n'avait pas faits encore, parut juste et naturelle à nos voisins et amis, auxquels nous venions d'ouvrir nos marchés commerciaux, qui vivent de nos denrées, et dont la France est la nourrice.
Les petits États , menacés par le dangereux voisinage, d'un gouvernement militaire et vexés de sa police, comme Genève, étaient bien plus excusables. Mais en général , la haine , dans chaque État , fut en raison de la jalousie, de l'envie, beaucoup plus que relative au mal qu'eût pu faire la France, qu'elle ne faisait pas encore, mais que l'on craignait toujours.
Chacun s'empressait de dire: < C'est la France qui l'a voulu I Les Français ont commencé. » Personne ne voulait tenir compte des engagemens violés, des provocations constantes de la Prusse jJfendant quatre années, de l'espionnage militaire, des officiers, ingénieurs, surpris sur nos forteresses dont ils relevaient les plans, etc.
SA RENAISSANCE SAUVERA L'eUROPE. il7
La Pologne s'attrista. On assure que ceux de Posen montraient une vive répugnance à combattre contre la France. Aussi on les a jetés à Wœrth, à Gravelotte, au feu le plus^meurtrier.
Le Danemark s'attrista. II se souvint que la France avait stipulé pour lui t que le Sleswig voterait librement. » Stipulation dont la Prusse se moqua.
La Suisse d'abord favorable aux Allemands , n'en fut pas moins admirable de sagesse, de charité, de désintéressement. Elle refusa les agrandissemens que M. de Bismarck lui offrait généreusement aux dépens de la France.
Il en offrait à tout le monde. Il cherchait partout des complices. Il éprouva de l'Italie même refus, quoiqu'elle restât aigrie contre ceux qui si fongtemps lui avaient détenu Rome.
Même rancune en Amérique pour la secrète intelli-
gence de l'Empire avec les Sudistes. Elle reconnut la République , mais lui nuisit extrêmement par la présence de ses illustres généraux au camp de nos ennemis.
L'Amérique et l'Angleterre avaient été habilement travaillées. Celle-ci , au moment du désastre, offrit un étrange spectacle. Ses ministre^ se cachèrent , s'enfuirent (aussi bien que la reine, toute prussienne), pour ne rien savoir , n'avoir à répondre à rien.
La reine Victoria, la reine Augusta de Prusse, sont chrétiennes, très-chrétiennes. Leurs sentimens méthodistes, l'aigreur dévole des hautes classes contre la France
voltairienne, sont pieusement exprimés par un lord (Pall Mail Gazette, 15 décembre): «r Quel spectacle odieux, dit-il, de* voir des coupables vaincus qui refusent Texpiation ? » Ils ne remercient pas la Prusse qui . leur fait faire pénitence et travaille à leur salut. Ils sont tellement endurcis, si féroces,. selon ce lord, que ces pauvres Allemands pourront être assassinés , s'ils entrent jamais dans Paris.
Les reporters de Bismarck, qu'il mène avec lui, qu'il régale , enchérissaient sur ces aigreurs par de lâches risées, des nouvelles d'invention, donnant des tableaux sarcastiques de Paris qu'ils ne voyaient plus , qui /dès le 19 septembre, était investi et clos. Tout-àcoup un éclair luit.... La note russe du 1®' novembre... un bruit aigre de raquette Comme fait une mitrailleuse.... Jean qui rit devient Jean qui pleure.... Quelle grimace f quel jeu des muscles bizarre et démoniaque dans ce rire brusquement tordu !
Au reste , la grande Angleterre n'était pas avec ces bouffons. Elle hésitait, ne riait point. Elle sembla s'éveiller, en se voyant seule au monde en face de Tours blanc, seule)... Elle dit: € Od est la France? »
Oh ! qu'on sent bien dans ces momens combien chacune de ces grandes nations est nécessaire au monde, quelle éclipse épouvantable ce serait si une seule périssait! Quelle serait la désolation, l'horreur de toute la planète , si l'on apprenait un matin que l'Angleterre a sombré, descendu dans l'Océan t.. . Cette folle Allema-
gne elle-même qui , contre ses intérêts , s'acharne tellement sur nous, si la Baltique descendait sur elle, quel serait notre deuil!
Le sentiment , européen peu à peu s'est réveillé. Ceux qui croyaient nous aimer, peu , qtie VEmpire tenait en crainte ou la France en jalousie, se sont trouvés toutrà-coup pris d'un retour, fraternel. Cela a été admirable chez le chaleureux peuple Belge, touchant et attend;rissant. On ne lira pas sans larmes rempressement, la violence, le transport de charité qu'ils eurent en voyant nos hlessés, en se les partageant de maison en maison^ se les disputant. Les chirurgiens n'avaient vu rien de tel, ne le verront jamais. On querellait pour en avoir. Tel disait à son voisin: • Pendant que je sais sorti, tu m'as dona volé mon blessé I Rends-.le moi!... Sinon.... » Et voilà que les deux voisins se battaient 1
Il y a un héros en Europe. Un. Je n'en connais pas deux. Toute sa vie est une légende. Comme il a lés plus grands sujets d'être mécontent de la France, comme on lui a volé Nice, comme on a tiré sur lui à Aspromonte, Menlana, vous devine? que cet homme va se dévouer pour la France. Et combien modestement! Peu importe où on le mette, au poste le plus obscur et le moins digne de lui.... Grand homme , mon seul héros, toujours plus haut que la fortune , comme sa sublime pyramide monte , grandit vers l'avenir I
Elle sera belle l'histoire des nobles cœurs italiens qui firent tant d'efforts pour le suivre. Ni la mer, ni
rhorreur des Alpes en plein hiver, ne les arrêtait. Queï hiver ! le plus terrible. Dans une tempête- de neige qui a duré plusieurs jours et fermé tous les passages (fin novembre) un de ces vaillans n'a pas voulu s'arrêter. A travers l'affreux déluge, de station en station, i) a obstinément monté. Le tonnerre des avalanches n'a pa» pu le retarder. H a monté, opposant aux frimas qui le raidissaient la force de son jeune cœur. Tout hérissé de glaçons, quand il arriva au haut, il n'était plus qu'un cristal. La tempête avait fini , l'homme aussi. Il se trouva fini, raidi sous la voûte d'où l'on voit déjà la France. C'est là qu'on Ta retrouvé. Rien sur lui. Point de papier qui le fit connaître. Tous les journaux en parlèrent, mais ne purent pas dire son nom..... Son nom? Je vai& le révéler. Celui qui d'un si grand cœur, dans cet abando» de la France s'étaife élancé vers elle, il s'appelait.... Italie.
Enregistrons les témoignages généreux que des Anglais nous ont donnés à ce moment, pour avertir dignement leur nation de ce qu'elle doit de secours à une sœur.
L'illustre John Russel et nombre d'Anglais ont dans différons journaux parlé noblement pour nous, pour leur patrie elle-même si intéressée dans notre sort. Mais personne ne s'est exprimé avec plus de verve , de vig:ueur et de raison, que M. Harrisson dans un mémorable article {Fortnightly Review) , article que je considère
SA RENAISSANCE SAUVERA L'EUROPE. t2f
comme uo fait national d'importance supérieure, et qui restera pour témoigner de la communion profonde qui existe entre les deux grandes nations de l'Occident.
Il y déplore le pas immense que la Prusse, dans cette guerre, fait faire en arrière à l'Europe, pas moins^ de cinquante années. Guerre sauvage d'un caractère que n'eurent pas même les grandes guerres de l'Empire, guerres d'élan et de vaillance, sanguines, moins froidement calculées.
II y dit ce que peu disaient: C'est que la défense inespérée de la France est une chose héroïque , étonnante, que nulle nation n'offrit en pareils revers.
c Ce qu'elle perd en ascendant matériel , elle le regagne en ascendant moral. Autour d'elle se grouperont les peuples , les républicains d'Europe. Ses souffrances donneront à cette cause une nouvelle impulsion. Dorénavant on sent que le peuple Français (même aux yeux dés démocrates Allemands) porte l'étendard du progrès. »
Le même écrivain affirme, ce qui d'ailleurs se voit assez par les grandes manifestations,, c'est que les ouvriers anglais ont ressenti devant ce spectacle de la Frai\ce une émotion profonde, et cela malgré les efforts étonnans que l'on faisait pour en neutraliser l'effet.
Malgré tant d'indignes journaux sur qui pèse l'aristocratie et l'influence prussienne;
122 l'unité INDIVISIBLE DE LÀ FRANGE.
Malgré les gros fabricans^ teHemenl voués à la paix^ qu'ils la souMendraient encore quand la guerre viendrait dans Londres;
Malgré leurs propres intérêts en jeu , la crainte du chômage^ ces ouvriers jugent avec beaucoup de sens que si TÂngleterre est perdue comme puissance exté* rieure, la fabrique ne sera pas seulemqnt suspendue , mais tuée.
Au reste, il y a dans ce peuple une gravité naturelle qui par momens le rend très-juste. Chacun en a été frappé pour la grande affaire du coton dans la dernière guerre d'Amérique. Dans leurs meetings ils ont voté pour la justice absolue et contre leurs intérêts.
Si les honnêtes travailleurs de F Angleterre, comme ceux de l'Allemagne, avaient sur la France quelques préjugés, il ont dû en revenir. Us ont vu tput ce qu'il y a, sous des apparences parfois légèfres, de force morale, de dignité réelle. Où a-t-on jamais yu^ dans la plus violente crise, une telle révolution, grandiose de force et de douceur? Dans Paris , cet Océan multiforme de deux millions d'hommes, si peu de trouble, point de sang. L'agitation socialiste, l'impatience du combat^ qui y firent un jour d'orage, n'y furent pas moins trèshumaines. A Lyon, un homme a péri. Vrai malheur, excellent prétexte aux injures de l'ennemi. Un homme ! c'est beaucoup sans doute. Mais quand on a traversé comme moi toute l'histoirei tant de révolutions sanglantes chez les peuples qu'on dit les plus sages, on est
SA RENAISSANCE SAUVERA L'eTJROPE. 123
Stupéfait vraiment de voir qu-wn seul homme ait pérî. Un seul dans l'état violent où nous mettaient nos misères t Un seul parmi tant de traîtres bien connus et tant d'espions 1
Quelle puissance elle a tout-à-coup celte république pour Tordre, la sûreté des personnes, des propriétés I Le pouvoir civil commande : tout le militaire obéit. Gouvernement simple et fort qui ne coûte plus rien au peuple. Avec quelle régularité celui-ci paye l'impôt nécessaire à ses armées, employé pour son salut !
Tout cela fera réfléchir et les ouvriers anglais et bien d'autres en Europe, lorsqu'ils poseront en face les trahisons visibles de la monarchie. En France, elle a livré l'armée. A Londres, elle livre l'honneur, la sûrelé du pays. Les parentés dynastiques ont faft des rois et des reines une funeste famille qui a ses intérèU à part, le plus souvent contre les peuples» On a vu ainsi le grand traître, Charles l^^, le parent et l'ami de l'ennemi, refuser d'intervenir au début de la guerre de Trente ans, oublier l'honneur anglais et regarder froidement la mort de deux millions d'hommes*
La Couronne et la Fabrique ont très-bien marché d'ensemble. Leur organe, M. Gladstone, lestement a dit au peuple : • Mèlez-vous de vos affaires I » — t Mais le Russe se moque de nous I Mais on tire sur nos vaisseaux I Mais on ne daigne pas même laisser arriver vos lettres à Paris, on les garde dans sa poche » — c Mèlezvous de vos affaires. ■
€ Il D'y a pas d'affaire plus grande que le salut du pays.... Quand vous aurez laissé prendre la Belgique et la Hollande, quand les Prussiens auront la flotte cuirassée de la France, quand vous les verrez descendre..., où en seront nos affaires ?»
Il est certain que Paris, en résistant si longtemps^ sauve la France, et que la France en résistant sauve l'Europe.
La merveille, c'est d'avoir pu avec ces jeunes légions, si novices, retarder et entraver de grandes armées aguerries, les corps permanens de la Prusse, et ce déluge d'un million d'hommes que cette Prusse nous lançait. Que nos mobiles, sortant de la charrue, de l'atelier, du comptoir ou de l'étude , ayant marché contre ce monde de guerre, qu'ils ayent eu des revers même, cela déjà est admirable. Des revers? c'est déjà beaucoup. Cela a fait bien songer l'Europe. Ces héroïques revers sont le chemin de la victoire.
Oui, l'Europe a admiré, l'Europe s'est attendrie devant cette lutte inégale, devant ces enfans sublimes qui, contre les vieux soldats, contre les machines de mort si industrieusement calculées, marchent, se font battre et tuer. Là terre en est rajeunie. Elle a refleuri de leur sang.
Qui parle de nos divisions? Où sont-elles? Quelquesuns croyent (des amis, des ennemis) que nous sommes
SA RENAISSANCE SAUVERA l'EUROPE. 125
affaiblis par la question sociale , que nous sommes en convulsion, etc., etc. — Quelle erreur! Ils ne savent pas que ce bouillonnement même est ce qui nous rend redoutables. — Les passions de 69, les colères qui montaient en nous, la fermentation populaire, tout cela a pris un cours nouveau, et avec une force qu'un peuple non ému d'avance n'eût jamais trouvée en lui.
Maintenant l'affreux fléau qui a dégagé cette force, la sert et l'augmente. Comment? c'est comme après 93. Nous voici légers, purgés. Nous avons évacué Bonaparte et ses généraux. Nous avons mis bas, de nousmêmes, ce qui en nous fut le vieil homme, l'indolence, cent Taines dépenses, un grand bagage de vices coûteux qui régnaient hier.
Voici l'ouvrier armé. Voici le paysan qui s'arme. Une émulation générale règne entre toutes les classes. Nulle défiance. Je l'ai expliqué. Équilibrée comme elle est, la France peut regarder en face la question sociale.
Nos ouvriers intelligens connaissent la situation à merveille. Us voyent près d'epx leur énorme contrepoids , tant de millions de paysans. € Respectez le paysan, » leur a dit très-bien Bakounine dans sa récente brochure. Respect à son champ, à la terre. On n'y touche pas sans mourir. La majorité agricole, aux moindres eraintes là-dessus, referait dix fois le tyran.
Nos ouvriers savent la France, et déjà aussi l'Europe. C'est pour elle un vrai bienfait qu'ils commencent
126 l'unité indivisible de la frange.
à la Toîr d'ensemble, à élendre sur elle leurs regards. Ils avaient très-bien jugé (comme les ouvriers allemands et anglais) sur la question de la guerre. Ils ne jugeront pas moins bien sur la question commerciale. Connaissant parfaitement le marché Européen, le prix auquel chaque peuple produit (sous peine de voir le capital s'envoler), ils ne voudront que le possible. Le sens de la fraternité qui, dans ces dernières circonstances, a si noblement éclalé entre eux, nous porte à croire qu'ils seront de plus en plus associables, et^ que leurs associations, produisant à meilleur marché, rendront chaque jour moins utile et plus rare le patronage.
Donc, la question sociale nous touche et ne nous fait pas peur. La révolution nouvelle va fort la simplifier. Il adviendra ce qui arrive après de tels bouleversemens, c'est que dans Taclivité énorme qui leur succède, le travail et le travailleur ont toût-à-coup un prix nouveau. € Le capital prie le travail , n eomme dit très-bien Harrisson. Le riche qui n'a que de Targent, et qui risquerait de mourir sur son argent inutile, dépend du vrai riche, j'entends do Vhommé qui a la main et l'esprit productif, qui crée. Le possesseur, en d'autres termes (admirable renversement de la société ordinaîre), le possesseur est alors le client du créateur, le banquier de l'ouvrier.
Un souverain enseignement nous sort de ce grand naufrage.
La question sociale doit s'harmoniser dans la ques-
lion supérieure, sacrée, de la liberté. Sloon tout périt à la fois, — et la Patrie elle-même.
Préoccupés de la première question , et trop absorbés , nous avons glissé' dans Tabîme. On nous regardait noyer.
Plus profondément nous tombâmes, et plus vivement la France, en frappant du pied le fond, s'est soulevée, remontée.
Par bonheur pour tous. Elle seule, dans son équilibre unique, raffermie sur sa forte base , peut attendre la tempête, grouper le monde du travail, défendre ses ennemis même, arrêter les grandes masses noires qui se voyent à Thorizon.
Préface de la seconde édition Page v
Introduction v xi
La gu erre actuelle est la victoire future de la Russie sur l'Allemagne XII
Formons la ligue armée du travail et de la paix xvii
Le château de cartes d'un Mexique Autrichien \
Auquel succède celui d'un Rhin Français 3
Promesses contradictoires de M. de Bismarck à l'Empereur et
aux patriotes Allemands 5
n. — Du génie sympathique de la France.
Sa confiante hospitalité. 1867.
Sadowa. Joie de la France. Ivresse étrange de l'Allemagne. . 7
Inexplicable réveil de ses vieilles haines 9
Accueil qu'elle trouve en France à la grande Exposition
de 4867 48
Nos passions littéraires pour l'Allemagne . et nos vœux pour
l'unité allemande •. ... 45
in. — Pourquoi la Franœ est haïe.
Elle marque souvent le but au plus haut, avant le temps. Page 18
Elle a de fréquentes rechutes i?t
Elle est double de deux élémens, rural et industriel, qui font
son agitation , mais sa grande force organique 49
Les grandes guerres n*ont point commencé par elle , mais par
la ligue du monde contre elle , en 4792 21
Ce qui a fait supporter Napoléon III 23
La France , en ces vingt dernières années, a été occupée de
créer une œuvre immense , sa drculaiion iv'
Le paysan, avançant dans sa liberté sociale, oubliait la liberté
politique , voulait le statu quo, la paix 25
rV. — Qui a préparé la guerre.
De Tespionuage allemand. 1867-1870.
Quatre années de perfidie , d'espionnage en pleine paix 27
Facilité par la préférence que nous donnons aux ouvriers, aux
domestiques Allemands 28
Leur docilité filiale pour Tautorilé, les porte aisément à être
rapporteurs , observateurs 33
Les jeunes missionnaires de l'espionnage prussien 35
Cette démoralisation a-t-elie pénétré l'Allemagne jusqu'au fond? 39
Son infaillibilité rend le combat impossible 44
Dans ce siècle, la machine a produit longtemps pour la vie»
depuis trente ans pour la mort 43
Elle a prosaïsé la guerre, éliminé le besoin de force morale ,
supprimé le héros 47
Joséphine et la loterie , la bonne aventure , V étoile Page 50
Ce fut un parti de joueurs it ivi
L'auteur de César. Les coups de tête, les reeuls, les avor-
temens 51
L'espagnole, le cléricalisme, les officiers bien nés et élèves des
jésuites 53
Le réveil de 69. Les manœuvres du plébiscite. Les calomnies
meurtrières pour effrayer le paysan 54
Napoléon en France, Bismarck en Allemagne, organisèrent
deux paniques, ayant également besoin de la guerre pour
museler la liberté 56
Vil. — L'Empereur nous livre à Sedan.
4<> A la première défaite, éperdu, il appelle la France aux
armes 5!^
if* Mais il a encore plus peur de la France, et. lui refuse des
armes 60
3* Il calcule que l'ennemi aura intérêt à le relever 61
Les soldats assurent qu'on leur dit qu'étant désarmés , « tl5
s'en iraient libres é 6^
Combien l'Allemagne fut surprise de voir la France résister • 68 Nulle nation , dit un Anglais , n'aurait eu un tel réveil dans
une telle catastrophe • . • 69
Le Gouvernement de la défense admirablement dévoué ...••••• 70
Concorde étonnante. Nul dissentiment que l'excès du zèle* . «é 73
L'effet funèbre en Europe de l'investissement de Paris. .«#• . ivi