‹ La France devant l'EuropeChapitre 19 sur 21 · DE L'ESPIONNAGE ALLEMAND · texte numérisé non relu

DE L'ESPIONNAGE ALLEMAND

virons, les décrire à loisir. Parfois ils réussissaient par d'étranges comédies qui captaient la confiance. Deux personnes parties de Montpellier et voulant rentrer à Paris (un chirurgien distingué et M. Daly, l'architecte si connu) avaient à grand' peine trouvé à Chartres un voilurier hardi qui promit d'essayer la chose. Ces messieurs, au départ même, furent poursuivis par un homme en larmes, d'aspect respectable, qui les suppliait de le prendre avec eux. v C'était un négociant de Paris établi à Bucliaresl, qu'attendait à Paris sa famille inquiète^ sa femme et ses petits enfans. » Ils l'emmènent. Devant ce bonhomme ils parlent sans défiance , et faisant halle à dix lieues de Paris , ils le trouvent qui s'était écarté et qui en bon allemand expliquait tout à un commandant Prussien. Ils durent rebrousser chemin, retourner à Montpellier.

L'espion voyageur pourtant eût- il pu recueillir tant jde renseignemeus précis, s'il n'eût été informé par ce qu'on peut appeler l'espion fixe, l'observateur domicihé, qui sait bien autrement les choses? Pour obtenir des réponses complaisantes à ses questions , le plus sûr c'est qu'il les adresse à ses compatriotes, aux Allemands établis dans l'endroit, au brasseur chez qui l'on va boire, el qui fournit les meilleures maisons du pays. Le laiUe^^ dans son métier de cul-de-jatte, assis sur sa table, ï^^ demande qu'à parler. Les bonnes langues de Veo^^^^^

y viennent. Il sait le menu détail; et il peut donner un monde de petites choses qui éclairent la localité. Les offlciiers qui y viendront pour faire des réquisitions^ n'auront nul besoin de voir les rôles de contributions. Ils savent parfaitement d'avance ce que chacun peut payer.

On s'étonnait à Ablon (sur la Seine) qu'ils sussent qu'une ferme voisine avait 25 vaches (et non 20j. Mais on se fût plus étonné si l'on eût su combien ils savent de détails domestiques ^ intimes, même inutiles à la guerre. Leur curiosité infinie trouve à se satisfaire sans peine auprès de nos domestiques allemandes , bonnes créatures, qui disent tout ce qu'elles savent à un brave homme qui vient de leur pays. S'il est jeune et agréable, leur confiance n'a pas de bornes. C'est fort judicieusement qu'au dernier siècle la Prusse employait les plus jolis hommes près des domestiques favorites des grandes dames de Vienne. Fauche-Borel , le célèbre espion de la Neufchâtel prussienne, avait un charmant visage de candide demoiselle qui l'introduisait partout.

Un Allemand d'un grand sens, qui a regardé de haut et jugé ces événemens, a dit: t II ne faut pas dire: Vœ victisî mais Vœ victoribus ! » Le vaincu n'est que ruiné. Le vainqueur est dégradé.

Si ce changement était sérieux, durable, définitif, il faudrait élever un tombeau, un monument sépulcral, aux antiques vertus germaniques , désormais ensevelies. Le héros, ce n'est plus Roland: c'est Ganelon de Mayence^

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celui qui livra Roland. Élevons-lui des statues. Le héros n'est plus Siegfried: ce sera le perfide Hagen.

Dormez , Honneur, dormez , Foi, sous celte tombe ; dormez, respect de la parole, véracité, noble candeur, qui nous ont charmés si longtempç.

Quelle terrible création , à propos de celte guerre ,. d'avoir fait contre la France un grand peuple de police^ qui va servir maintenant contre l'Allemagne elle-même, sera le chien de berger pour mordre et pousser le troupeau 1

Voilà ce qui, je Tespère encore, pourra réveiller l'Allemagne. Je la crois moins corrompue que ce fait étrange ne pourrait le faire croire. La Prusse a trèshabilement exploité près d'elle la terreur que le grand muet, si funeste, donnait à toute l'Europe, faisant attendre à tout moment quelque meurtrière surprise. Elle a fait croire que contre lui et nous, tout était bien, tout permis, qu'il n'y avait nulle trahison à épier, à tromper le traître. Et pendant qu'on lui faisait faire celte triste et honteuse besogne, on la trahissait elle-même, on la liait à la Russie.

Triomphe de la machine.

La vaillance de Corlez , qui presque seul se lança dans la conquête d'un empire et contre des millions d'Iiommes, est célèbre, incontestable. La machine cependant, il faut Tavouer, fit encore plus pour ses victoires. C'est le mousquet qui vainquit.

La vaillance des Prussiens qui se hasardèrent en France escortés d'un million d'hommes, n'en est pas moins très-réelle, ainsi que l'habileté de leurs savans étals-majors. Cependant il est très-sûr que la machine, le canon léger à grande portée, fit encore plus pour leurs victoires.

Leurs bulletins disent souvent qu'ils les ont dues surtout « à leur admirable artillerie. f> Mais ils ne disent pas assez qu'aux grands momens décisifs, par exemple à Sedan , cette portée était telle , et nos armes atteignaient si peu^ qu'il n'y eut ni victoire, ni combat. Les hommes étaient peu nécessaires: la machiné exécuta

tout, saDs que Ton pût lui répondre. Quels, hommes étaient à Sedan ? Surtout la landwehr Bavaroise (d'après ce que m'ont assuré des témoins désintéressés et certainement véridiques). Cette landwehr fut suffisante, et ne perdit presque rien, étant en sûreté parfaite derrière ce cercle de mille canons où les nôtres étaient pris et devaient être écrasés.

<r Nous étions tenus à distance. Ils tiraient à 500 mètres, à mille mètres plus loin que nous. En faisant un feu terrible, nous n'avions pas la consolation de tirer un coup qui servît. Je les voyais, de ma lunette, tranquilles derrière leurs batteries qui faisaient le café, la soupe. »

Ce mot d'un officier français est pleinement confirmé par plusieurs blessés prussiens. Fiers du succès, fiers de l'art, du calcul qui les fit vaincre, ils revendiquaient beaucoup moins la gloire du courage. Ils disaient: <r Nous n'avons pas même besoin de voir le visage de vos soldats. > Et d'autres: t Tout est arrangé d'avance. Nous aurons fini à Noël, au l«r de l'an. C'est mathématique. »

La surprise de Sadowa, où la solide armée d'Autriche, où la vaillante Hongrie fut éblouie, foudroyée par une arme nouvelle, avertissait suffisamment. On pouvait fort bien deviner le progrès qui allait se faire dans les années qui suivirent. Après le fusil, le canon.

La machine ne s'arrête pas. Ses progrès, qui ne sonl nullement des miracles du génie, se font par des perfectionnemens successifs , souvent légers, qui se produisent, s'amènent l'un l'autre. C'est ce qu'on voit par Thistoire des fameuses machines industrielles, bien autrement compliquées que les machines militaires.

Un caractère grand et terrible , immense en bien

et en mal, qui est propre à ce siècle et le sépare de tous les siècles antérieurs, c'est le progrès de la machine. L'autre siècle, suscitant l'adresse individuelle et la personnalité, avait préparé l'ouvrier. Celui-ci a fait l'ouvrier île fer, le soldat de fer, la machine. Aux 50 premières années elle n'a guère travaillé que pour l'industrie, pour les arts de la paix. Depuis trente années environ, elle a servi la guerre, l'a transformée. Les arts divers, combinés dans la machine, ont servi de plus en plus la destruction.

L'histoire du machinisme serait bien curieuse. Que tout cela est récent ! M. Walt est mort hier. De 1776 jusque vers 1840, la machine n'a donné généralement que des bienfaits. Elle commence innocemment par les tissus, elle habille, pare, réchauffe les civilisés, les barbares, jusqu'au plus pauvre sauvage. Elle leur fournit (presque pour rien) les outils qui commencent Varl. Elle accélère, elle centuple Ja locomotion. A. nous p^^vres lardigrades qui nous traîoio^^ ^^^ ^^ V^txe, ^^^ ^

44 TRIOMPHE DE Lk MACHINE.

capricieuse mer, elle a donné Taile sûre el rapide qui fait dire: « Tu arriveras tel jour. » Que d'hymnes on a fait fô-dessus !

Est-ce tout? Oh! cette grande force, parfaitement indifférente, aura aussi d'autres effets. Les enfans, les simples en ont peur. Est-ce à tort? Leur antipathie, n'est-ce pas une prévision?

II y a juste soixante ans que mes parens me menèrent enfant à la pompe à vapeur qu'avaient les Périer à Chaillot, et aussi au Conservatoire (ou Musée) des machines, rue Saint-Martin. Je fus stupéfait, accablé de l'énorme énigme de ces puissances alors nouvelles, de ces ouvriers métalliques, de ces personnes impersonnelles à mains de cuivre ou d'acier. La machine de Chaillot, imparfaite ■encore, grossière, qui faisait trembler les murs, avait l'air d'un ennemi plus que d'un serviteur de l'homme. On m'en vantait l'utilité. Mais je ne sais quel instinct me disait obstinément que des fatalités diverses étaient dans ces êtres inconnus. Ces créations du calcul, se développant, s'engendrant par une progression mathémati- <iue, impossible à éviter, n'allaient-elles pas en quelque temps, après avoir beaucoup produit, entrer dans une période où elles détruiraient aussi, deviendraient des instrumens d'extermination ?

Dans les manufaclurès de mort, dans les engins de la guerre, même succession meurtrière. Nous avons

VU tel fusil qui supplaolait, détruisait tel fusil, etc. Delvigne fut tué par Dreysse, Dreysse fusillé par Chassepot.

De même entre les canons. L'incomparable Paixhans n'en a pas moins été démonté par Armstrong, démomé lui-même par Krup, le héros de 1870.

Le pistolet à deux coups qu'inventa de bonne heure la France, le revolver américain, sont les pères et générateurs d'une infinité d'armes du môme genre. Un Genevois de mes amis a vu en 1839 dans l'arsenal de Strasbourg le type du fusil chargé par l'arrière, qui lirait 8 coups par minute et devait en 66 vaincre à Sadowa. Notre armée d'Afrique l'avait rejeté, comme trop lourd.

L'incontestable mérile du chassepot < ses merveilles à Montana, » ne nous avait pas éblouis. Tous les gens de bon sens disaient que la perfection du fusil servirait de bien peu (surtout dans les grandes plaines du Nord) devant une artillerie perfectionnée à portée très-longue, qui ne permettrait pas même au fusil d'approcher.

Le monstrueux canon Krup, exhibé à l'Exposition de 1867, faisait rire par sa pesanteur, semblait ne pouvoir être qu'une pièce de rempart. Et l'on ne s'informait pas de la fabrication immense de pièces du même système, mais mobiles, mais légères, qui se faisait à Magdebourg et dans tous les arsenaux prussiens.

La mitrailleuse, dont l'Empereur s'occupait spé-

€ialement, qui était sa favorite, qu'il ne montrait qu'habillée avec un mystère jaloux, était déjà vulgaire là-bas, fabriquée, multipliée, mais comme engin se- <;ondaire, qui ne peut agir partout, et qui peut être inutile, étant repoussée au loin par le canon à longue portée.

La machine, qui passe sî^ vite d'une nation à Tautre, ^t dont on ne garde jamais le monopole et le secret, inspire en vérité aux hommes une confiance, un orgueil, qui ne sont pas trop raisonnables. On se figure trop aisément que c'est un membre qu'on se donne, un bras, une main de plus, cent mains, qu'on est Briarée. Un peuple riche, ingénieux, qui a ignoré certaine machine un moment, l'imite très-vîte, et quelquefois la surpasse, adopte un engin supérieur. Telle a été l'improvisation subite qu'on a vue à Paris et sur la Loire : on a fondu à rinstant de légers canons. Paris s'est trouvé toul-à-coup armé de pièces redoutables.

Qui empêchera les barbares d'adopter aussi la machine? Fille de la civilisation, elle servira contre elle. Les Russes auront par l'Amérique , par l'Angleterre ellemême, C/Clte puissante artillerie dont les Allemands sont si fiers, et qui, dit-on, est déjà surpassée en Amérique par des pièces et plus légères et de plus longue portée.

Arrivée à ce degré, la machine militaire, la mécanique de mort, pourrait fort bien rencontrer une rivale, plus foudroyante, plus exterminatrice encore, dans la

chimie militaire, qui se cherche, qui se forme ^ peut avoir son avènement. Bataille horrible des sciences, des arts , au profit de la mort.

Un homme d'esprit me disait: « Après tout, ces victoires de la machine, qui semblent celles d'une force brute, c'est un effet de la réflexion, du calcul, de l'invenlion; donc, un nouveau progrès de l'homme. *

D'accord. Mais cet art nouveau de tuer à distance des peuples entiers, le plus souvent sans risquer rien, sans se douter même parfois de ces effets effroyables, n'entraîne-t-il pas avec lui une impassibilité que ne pouvait avoir l'ancienne guerre? N'est-ce pas le meurtre de sang-froid? Ce qui jadis faisait la circonstance atténuante de la guerre et l'ennoblissait, c'était le péril égal, le dévouement, l'esprit de sacrifice que l'on y portait. Des hommes si sages, qui comptent tellement sur la force des choses, qui croyent moins à la leur, et presque n'en ont que faire, ne pourront-ils pas baisser de cœur? Le mécanicien est tout. Le héros est supprimé.

Quand les Français à la poudre opposèrent la baïonnette qui oblige de frapper de près , qui trouble la vue, horripile, ils firent l'épreuve des braves. Ils dirent : t Nous verrons bien ceux* qui resteront calmes et fermes devant l'éclair de l'acier. » Ils auraient Irouvfe dégradant de n'attaquer l'ennemi qu'après l'avoir décaoW d'avance à force d'obus, coiux^^ on Va fait aujo\xrà*V^^^-

Quand Gustave-Adolphe, avec irente mille Suédois, fondit en Allemagne et mit une telle terreur dans les grandes armées de TEmpire, si nombreuses, loin d'employer la machine, il mit bas les armes pesantes, les gros corselets de fer que Ton portait jusque-là. Dans son justeau-corps de buffle, il marcha armé de la foi et cuirassé de ridée. Qu'il ait péri, peu importe. C'est lui qui fit le parti de la liberté invincible, et peu après imposa le traité de Westphalie.

La pourriture de l'Empire.

La Prusse doit remercier premièrement la machine, deuxièmement la connaissance parfaite qu'elle eut du pays (par des moyens peu scrupuleux); mais surtout, elle doit remercier l'administration française, nos intendans militaires, qui n'ont point nourri l'armée, qui la leur ont amenée affamée, vaincue d'avance.

Ils donnèrent à l'Allemagne le répit de 15 jours dont elle avait besoin pour se mettre en mouvement. Et même alors, tout manquait. Il est constaté qu'à Wcprth nos cuirassiers, qui firent la fameuse charge, n'avaient pas mangé depuis trente heures. Il est constaté qu'à Sedan, notre armée qu'on précipitait de Châlons à marches forcées, n'eut par jour pour chaque homme qu'un petit morceau de pain.

Cela n'a rien d'étonnant: le gouvernement impérial était la dissotuij|on elle-même.

Il fut créé par des joueurs, par des hommes ^^

50 LA POURRITUIŒ DE l'EMPIRE.

bonne aventure, Morny, Magnan, etc. Mais, en remontant plus haut, tout le parti bonapartiste (cette longue conspiration) n'eut qu'une sagesse, la chance, qu'une idée fixe, rétoile.

Louis Napoléon naquit, on peut dire, dans un bureau de loterie, sur les genoux de Joséphine, sa grand'mëre créole, qui, avec sa mulâtresse, avec madame Lenormant, se faisait incessamment tirer les cartes, dire la bonne aventure. On sait qu'en se mariant avec le grand capitaine, elle lui donna une bague noire qui dessus portait Au destin. Le dessous, alors illisible, s'est lu plus tard (Waterloo).

La croyance à l'improbable, à l'absurde, au miracle, le mépris de la raison, furent les fruits naturels du règne de Napoléon- le -Grand. On oubliait que l'absurde, la folie même, l'étaient moins pour celui qui avait reçu de la Révolution Tépée enchantée, infaillible. J'entends par là cette armée prodigieuse qui permettait toutes fautes, pouvant toujours les réparer à force de vaillance et de sang. Les femmes en furent fanatiques. La reine Hortense trouva en elles ses principaux agens. La foi créole de Joséphine au sort, à la chance, à Fétoile, avec la fausse idée d'un droit que les Napoléons auraient tenu du peuple, fui la religion du parti.

Le héros qu'on préparait et qu'on disait tout bas fils de Napoléon-le-Grand, était l'aîné des fils d'Hortense. Des deux frères il semblait l'homme^ et l'autre Louis

la femme. C'était un blondin, d'esprit lent, somnbient^ qui se subordonnait sans peine, et sous son précepteur, Férudit Lebas, serait resté un érudit, du moins un archéologue. Sa vie eût été César.

Le frère mort , il fallut bien faire de Louis le héros. On le forma assez bien aux exercices du corps, sans le faire jamais militaire. Son colonel suisse (un notaire de Constance) disait qu'il ne pouvait comprendre les moindre manœuvres de l'artillerie. Mais il en a fait un livre.

Il fut une balle de paume sous la raquette du parti. On le lança à Strasbourg, on le lança à Boulogne. Il se sentait cuirassé du nom de Napoléon, et ne risquait pas grand'chose dans les folles entreprises où le jetaient des étourdis, nécessiteux qui sur lui plaçaient leurs chances de fortune. Il était né pour la prison, et s'y résignait sans peine, s'y trouvant bien plus tranquille, pour de petites études de son choix. Son aspect somnambulique faisait croire que dans cette vie renfermée, où la veille et le sommeil se confondent, il vivait volontiers dans les rêves énervans de l'opium. Mais les femmes le relançaient. Âpres la brillante Gordon, la chanteuse du parti qui aida fort à le créer, une autre bien plus calculée , la sœur de lait de Louis , avec le jeune ami du prince, Fialin, rajeunirent à Ham son ^^otfo mystérieuse

par une compilation {Idées napoléoniennes) où les ciseaux de femme se reconnaissent partout. Là le Napoléonisme revêt i'habit à \^ mode. Libéral et fe^^

52 LA POURRITURE DE l'eMPIRE

bonhomme dans Las Cases jusqu'en 1830, à Ham il est socialiste.

On pouvait en dire toutes choses. Son mutisme le servait. Il réussit en 48 à force de ne rien dire. Les joueurs, les désespérés, poursuivis (près d'être arrêtés), brusquèrent tout, eurent de l'audace pour lui. On assure qu'il hésitait (le 4) pour le massacre. Dans une note bien prudente (aujourd'hui publiée), il se rejette sur Morny, qui aurait changé ses ordres, ajouté le mot fusiller.

Un tel acte (horreur du monde) l'entourait nécessairement de la bande qui l'avait commis; gens la plupart subalternes, nullement préparés au rôle où ils arrivaient. Il est sûr que Saint-Arnaud, quand la grande affaire de Crimée lui fut remise , n'ayant aucune idée de ces contrées, fit acheter des cartes chez les marchands du quai Voltaire. Il ignorait qu'au Dépôt de la Guerre nous possédions des cartes savantes, les meilleures du monde.

En 59, on savait peu le terrain où l'on marchait, cette Italie si connue, et que les Autrichiens avaient si bien étudiée. Le fdonileur fait lui-même quatre fois cet aveu: « Nous avons été surpris, i — Mac-Mahon à Magenta, Niel à Solferino sauvèrent, dit-on, l'Empereur. L'armée se sauva elle-même, le soldat répara les fautes, les négligences étonnantes de nos généraux.

L'Empereur avait ce qui peut perdre le plus sûrement à la guerre et en politique. Il avançait volontiers,

mais ensuite s'alarmail. De là tant d'avortemens. L'affaire de Russie, de Crimée, ne manquait pas de grandeur. Mais il n'osa la pousser , en soulevant la Pologne. L'affaire d'Italie était belle, mais il n'osa la pousser, en soulevant la Hongrie. Entre Kossuth let TAutriclie, il pencha pour celle-ci. Il voulait une Italie divisée, faible: il y gagna la haine implacable des Itahens qu'il venait de sauver.

Son caractère indécis, sa peur de la Révolution, pouvaient lui faire faire ces fautes. Mais son effroyable entourage, son frère au commencement, sa femme espagnole surtout vers la fîn, pesèrent indignement sur lui. Sans le preniier, il n'eût pas eu la persistance meurtrière des longues déportations. Sans la seconde, eût-il blessé, aUéné à jamais l'Italie pour le Pape? Eût-il fait (avec les Espagnols d'abord) sa grosse sottise du Mexique? On peut en douter.

De lui-même, il était flottant. Pendant qu'il accordait à M. Duruy la révolution qui aurait ruiné nos collèges aristocratiques et fait tout le monde ouvrier, il rendait nos écoles militaires, foncièrement aristocratiques, cléricales. On ne faisait plus d'officiers que les gens bien nés, riches, ou fils de fonctionnaires, préparés par les Jésuites, les Carmes, pour l'École polytechnique, pour Saint-Cyr, elc. La France, sous cette influence espagnole et cléricale, eût perdu ce qui a faU ses glorieuses armées, le principe égalitaire, eût découragé le soldat, fermé la carrière aux sous-officî^^^

hi LA POURRITURE DE L'EMPIRE.

fait une caste de Junker^ comme celle qui rend la Prusse si odieuse, intolérable à l'Allemagne.

Quelle lumière brilla vers la fin I Et comme le système et l'homme furent violemment illuminés 1

Il n*y eut jamais un coup subit comme celai de 4869. L'Empereur fut bien pis que détrôné: il fut déshonoré, pilorië, marqué en Grève. Le solennel manteau, l'uniforme, les vëtemens lui furent arrachés. On ne lui laissa pas même ce que la pudeur publique faisait toujours laisser aux exposés. L'indignation qu'on eut d'avoir dormi si tard, tant ignoré, tant supporté, rendit le réveil implacable. Il devint une anatomie, non pas par le scalpel, mais par une lumière transperçante qui horriblement éclaira l'intérieur, entrailles et viscères. Jamais homme n'a subi une si rude exploration.

Déjà les contributions noires, les pots-de-vin, le.; ayfmmdeMorny avaient fort avili l'Empire. Le Mexique^ qui fut une aff'aire de vils agioteurs, avait été dévoilé en 67, avec le brusque éclat de la scène de Saiut-Cloud, où la furieuse folle Charlotte lui dit (et à son Espagnole) les vérités terribles que dira l'avenir. Haximilien abandonné périt. Et comme un mort suffît pour éveiller les morts, voici tous ceux du 2 Décembre qui reparaissent (au livre de Ténot). Comment les récuser? C'est l'autorité même qui, dans le Moniteur triomphant de l'époque, a pris soin de conter ses meurtres, ses massacres, de

dresser l'acte futur d'accusation.Tousces blêmes témoins, dans les habits du temps, leur linceul exhumé; défilaient en silence, ne faisant que montrer les pages à jamais sanglantes où les meurtriers mêmes se dénoncent, se marquent pour la haine éternelle.

Tous frémissaient. Un seul prit la parole. Un gamin héroïque^ sans souci de cette puissance énorme qui nous étouffait^ du coude casse en riant la vitre. C'en est fait I on a respiré. Rien ne caractérise mieux la France. Qu'il reste acquis à l'histoire qu'en juin 1869 un jeune homme, alors peu connu, fit ce que nul alors n'eût osé en Europe. Tous les rois de l'Europe faisaient encore la révérence à l'homme des Tuileries^ étaient U8 cousins, ses bons frères. Ils révéraient en lui une Armée de cinq cent mille hommes. Et celui-ci s'en moque. De puissance à puissance^ il lui déclare la guerre, et signe de son nom Roche fort.

De là toute une littérature. Le deuil des derniers temps ne peut faire oublier la brillante échappée du Rappel et de tant de journaux de province, étincelants d'esprit, de verve, de colère. Beau moment pour nous autres de voir cette jeunesse. • Quoi donc I il y a des jeunes gens? Quoi! il y a tant de talens? La France existe donc encore ? »

La patience du spectre impérial fut surprenante el effrayante. Il se souvint qu'en 49 il avait réussi précisément par son mutisme. Laisser évaporer l'érup^'^^^ ce fea de paille, fut le plan. En attendant, \i^ ^i

une Yàioe comédie de jeu parlementaire. Masque d'autant meilleur , qu'il se trompait lui-même. Ce masque s'appelait Olivier.

Qu'il changeât de nature, démentît sa légende de fourberie sanglante, que le loup se fit chien, un bon chien de berger! qui pouvait l'espérer? Un malin brusquement il ôte sa belle peau d'honnêteté; il reparaît lui-même. • Â moi, mes paysans I A moi le grand pays ignorant et aveugle, que j'ai déjà trompé I ■ Tout avait fort changé. On pouvait voir plus clair. Pour obscurcir les choses, voler la voix du peuple, on ne ménagea rien. Crime énorme! Les manifestes officiels, les programmes, journaux, les horribles gravures dont j'ai parlé, pour effarer les masses rurales, les eusauvager, désignaient hardiment les rouges, faisaient appel à la guerre sociale. Les rouges, disait-on, précipitaient la France à la guerre étrangère, à la Révolution. Les rou- ^^5 brûlaient les maisons des paysans, et payaient l'incendie 600 francs par maison. C'est ce qu'un de mes amis entendit dans la Manche non loin de Cherbourg. Les incendies fortuits qui suivirent une grande sécheresse s'interprétaient ainsi, et mon jeune ami, le fils du docteur Bertillon , faillit périr comme incendiaire. Depuis, dans la Dordogne, un rouge, comme on sait, a. été brûlé vif. II est curieux de voir la part que le mensonge eut dans les événemens de cette étonnante année 1870.

' En France, en Allemagne, deux paniques ont enlevé tout. Paniques habileûient arrangées, calculées.

De celle part, en France, le plus hardi mensonge Irompa le paysan: il vola sous la peur 'de la guerre, de Tanarchie, de l'incendie, etc. El noire homme à T instant, fort de ce vote de paix^ nous jeta dans la guerre.

D'autre part, M. de Bismarck comment enleva-t-il r Allemagne, ces pays réunis récemment, frémissans, ce Midi incertain ? Comment put-il entraîner une masse (d'un million d'hommes?) telle qu'on n'en pas vu depuis les croisades, les vieilles invasions barbares? Par la peur, par une panique bien lancée, avec une fanlasmagorie scènique qui brusqua et entraîna tout: « Les voici, les Algériens I les Zouaves I les Turcos ! Sauvez vos femmes et vos enfans t »

La Bavière hésitait. On lui dit (ce qui n'était pas) : c Déjà ils ont passé le Rhin. •

Des deux côlés il y avait surprise. Bismarck^ depuis trois ans, la préparait ^ sentant que, sans la guerre et son aveugle bouillonnement, il ne pourrait jamais museler l'Allemagne. Il fuyait dans la guerre les dernières résistances, les voix mourantes de la liberlé allemande.

L'Empereur, contre le réveil terrible de Paris, contre la liberlé française qui revenait vengeresse, crut n'avoir d'asile que la guerre. Paris l'épouvantait, et quand il fut en sûreté dans les bras de son bon frère le roi Guillaume, il dit aux Prussiens avec beaucoup de sens : • Nous avons le même ennemi. »

L'Empereur nous livre à Sedan.

Louis Napoléon est-il français? Quelle est sa vraie patrie? Sa langue propre, qu'il a parlée si longtemps en Suisse, et au collège à Âugsbourg pendant tant d'années, est TAIlemand. Son gouvernemenl fut parfaitement celui de l'étranger^ d'un Allemand et d'une Espagnole. Dans mille choses de détails on put voir à quel point ils ignoraient la France ^ et étaient incapables de l'apprendre, n'ea ayant point le sens, le tact particulier qui est propre à cette nation.

Sa proclamation après Wœrlh (une première défaite, et un événement vraiment secondaire) fit dire: « Ohl qu'il n'est pas Français I > Un Français eût pu avoir peur, mais eût eu assez d'esprit, de sens, pour ne pas le montrer à ce point-là.

Il apprit l'affaire le lendemain, fortuitement Cp'^V.o^^ble administration!) par un photographe et de^*^ ^ow:^nalistes échappés. Et l'on perdit la ièie à cepçi\tiV, ^^* »^^^^

60 l'empereur nous livre à SEDAN.

encore de si grandes forces^ on ne songea pats à défendre les passages des Vosges. Ils restèrent si bien vides, que les Prussiens n'en croyaient pas leurs yeux, n'osaient d'abord s'y engager, supposant quelque piège.

Dans celte proclamation désespérée^ l'Enapereur crie, appelle tout le monde au secours.

c Tout le monde I Mais c'est la France! » Voilà une autre peur qu'il a le lendemain. Et plus forte peut-être.

Il appelait aux armes. Et il refuse des armes. Il n'en donne pas même à l'Alsace, en tel danger. Il fait donner de vieilles ferrailles sans usage. Le chassepot pourtant abondait dans nos arsenaux, mais démonté et incomplet (par défiance du [euple), manquant d'une pièce essentielle.

L'Empereur, l'homme du peuple, pour qui ce peuple vient de voter, se sent si peu en sûreté de ce côté, qu'il veut être sauvé par l'armée seule. Voilà l'armée coupée et enfermée dans Metz. La secourir avec un corps trop faible, c'est périr soi-même à coup sûr. C'est ce que lui dit un vrai soldat (Mac-Mahon). Appuyer la nouvelle armée sur Paris, lui donner Tassurance, les ressources énormes que peut prêter une telle ville, c'est le salut. Mais à ce seul nom de Paris, l'Empereur a frémi. Il fuit Paris, et tout en disant qu'on veut le défendre, on lui ôte quarante mille hommes. L'impératrice (le fait est prouvé maintenant) voulait tout simplement briser la Chambre, et enfermer la Gauche, pour traiter avec l'ennemi.

l'empereur NOUS LIVRE 1 SEDAN. 61

Je ne suis pas ici historien. D'autres suivront pas à pas, jour par jour, cette prodigieuse trahison. A Paris, oour gagner du temps, amuser le public , on avait accepté Trochu, l'homme que désignait l'opinion, mais en le subordonnant à celui qui élait près de l'impératrice, l'âme même du complot , le fameux pillard de la Chine, Palikao. Il entrava, arrêta les préparatifs de défense. M. Thiers , qui v'sita un^ jour les forts et les travaux , n'y trouva exactement personne. Plusieurs ingénieurs disaient: « On ne défendra pas Paris; on ne veut pas le défendre. »

Palikao couvrait tout par des mensonges, un visage- d'airain. Il disait : er Vous illumineriez si vous saviez ce que je sais. > Ce qu'il savait, c'est que l'Empereur , à qui sa propre Chambre avait retiré le commandement, commandait pourtant en effet, emmenait Mac-Mahon , l'empêchait de s'appuyer sur Paris. A Metz, son homme, Bazaine, dont les cent cinquante mille hommes pouvaient se dégager encore (comme l'atteste Changarnier) , Bazaine se laissait enfermer, espérant (d'après des messages de Bismarck ? ou de l'Empereur?) qu'avec cette excellente armée il serait le médiateur , l'arbitre de la situation.

Dans une belle lettre insérée par V Indépendano^ Belge, et très-digne de Machiavel, un diplomate admvr ^ ici son maître. Il dit que « l'Empereur, à qui oa tve^^ ^^\> ^ refuser une certaine profondeur de sens • ^^v. ^ lors que sa meilleure chance était du côté ^^ ^ ^^

62 « l'empereur nous I^iyRE À SEDAN.

Même avant Sedan/ il semble avoir vu « son horizon impérial; il y lut ce qu'il devait faire, sentit que ce qui pour un autre aurait été le naufrage suprême , était pour lui le commencement du salut. Aussi, quel empressement à capituler, à se rendre I

t La capitulation de Sedan était le premier acte de la restauhtion de l'Empire. Vainqueur, l'Empereur n'en était pas moins perdu; vaincu^ il emmenait avec lui une armée tout entière, qu'il déshonorait vis-àvis des Français pour mieux se rattacher à lui.

» La capitulation , prévue par lui , de Bazaine, pouvait être le second acte de la restauration impériale. Vaincu encore une fois dans Bazaine, l'Empereur gagne à cette défaite une deuxième armée, dont le sang a été épargné, et qui, comme la première, n'a plus d'espoir qu'en ceux qui l'ont commandée, qu'en lui enfin; dont elle subit la fortune.

• Voici donc celui qu'on appelle l'homme de Sedan^ et les maréchaux qui, lui devant tout, sont allés vers lui, possesseurs de 320 mille hommes. Ce que les victoires n'auraient pu faire, les défaites les plus épouvantables vont l'accomplir. »

Cette lettre ingénieuse me setiible d'un honime cfui connaît parfaitement son mattré. Il est extrêmement vraisemblable que l'Empereur eut de bonne heure l'idée de se fier à l'ennemi, et d'employer de concert avec lui ses armées prisonnières.

Les lettres de l'honorable général Wimpfen (11 et

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