PREMIÈRE PARTIE
NOTRE HISTOIUE DEPUIS 89 JUSQU'A L'HEUUE PRÉSENTE
LA
Comment 89 tourna tout de suite en crise tragique.
La Révolution de 1789 fut très légitime. L'ordre politique qu'on appelle Vancien régime^ et que cette révolution fît disparaître, portait en lui, à cette date, son irrévocable condamnation. Rien ne prouve mieux, d'ailleurs, combien cette révolution était mûre, que l'extrême facilité avec laquelle elle s'accomplît.
Un des trois ordres de l'Etat, le Tiersy le dernier précisément par l'âge et le lang, avait immensément crû en richesse, en lalenls, on influence et en ambition, dans le cours des deux derniers siècles. A ce point que dans la constitution des états généraux de 1789, il avait été jugé nécessaire de lui attribuer un nombre de députés égal à celui dos
députés des deux autres ordres réunis. Animés par la conscience de leur force et le désarroi de leurs rivaux, les députés du Tiers se déclarèrent tranquillement députés de la nation, et en cette qualité sommèrent leurs collègues des ordres privilégiés de se réunir à eux pour travailler en commun à la nouvelle constitution de TÉtat. Que cette réunion pût être autre chose que l'absorption du petit nombre par le grand, il n'était permis à personne d'en douter. La fatalité de ce coup de majorité était évidente à tous les yeux. Noblesse et clergé comprirent que le Tiers les invitait, sans ambages, au suicide. Après quelques hésitations et velléités de résistance, qu'il ne faudrait vraiment pas avoir la cruauté de trop blâmer, les deux ordres s'exécutèrent et se jetèrent dans le gouffre de l'Assemblée bourgeoise. Le gouffre se referma et tout fut fini. C'est de cette facjon extraordinairement simple que disparut du monde un établissement politique qui avait duré huit siècles.
Mais il ne suffisait pas de faire disparaître l'ancien régime, il fallait le remplacer. Détruire le passé n'était que la moitié, et la plus facile, de la tâche des nouveaux législateurs. En échange de son antique constitution, ils en devaient à la France une nouvelle. Ne s'étaient-ils pas, d'ailleurs, fièrement attribué le nom d'Assemblée constituante, et n'avaient-ils pas juré, en un jour célèbre, de ne se
séparer qu'après avoir donné au pays la Constitution qui devait assurer ses nouvelles destinées? Ils la firent donc, cette Constitution fameuse, mais pour que l'ironie du sort lui permit de durer juste la moitié du temps qu'on avait mis à l'écrire. Et on y avait mis deux ans !
Pourquoi cette catastrophe, et comment le nouveau régime, tout comme l'ancien, mais sans avoir eu besoin de durer huit siècles, et avant seulement pris la peine de naître, était-il, à son tour, condamné? Pour une raison bien simple : l'œuvre de la grande Constituante était une œuvre d'extrême présomption, d'extrême inexpérience, et surtout d'aveugle et violente passion. La Constitution dite de 91 n'était pas seulement le triomphe du Tiers état, elle était aussi, et surtout, sa vengeance. Qu'on en juge.
De par les ukases de l'Assemblée bourgeoise, la noblesse cessait d'exister. Elle était traitée comme une lèpre dont le législateur purgeait la France. Les nobles, à la vérité, conservaient leurs biens. Les bourgeois n'osèrent pas du premier coup, et sur le seul grief de noblesse constatée, exproprier tous les gentilshommes de France pour cause d'utilité publique. Ils attendirent une occasion que les nobles, en émigrant, commirent la folie de leur offrir; mais, à leurs biens près, qu'ils devaient garderai peu de temps, les nobles ne conservèrent
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absolument rien de ce qui, depuis des siècles, constituait la noblesse. Leur rôle propre dans l'État — les armes — leurs droits séculaires, leurs privilèges, leurs titres, jusqu'à leurs noms, ces noms inséparables de notre histoire, ils se virent tout enlever d'un seul coup. De par la loi nouvelle, il fut enjoint à M. de Montmorency de s'appeler désormais Bouchard, Je nom de Montmorency offusquant l'égalité bourgeoise. 11 est vrai que Bouchard n'était qu'un prénom, mais il fallut qu'il devînt nom de famille pour la circonstance. Quand on supprime l'histoire, on n'est pas tenu de la très bien savoir. Et l'exemple fut ainsi donné par des bourgeois soi-disant éclairés aux farouches ignares qui trois ans après, en quête d'un nom de famille pour le roi de France, imaginèrent de le dénommer Capet, et crurent avoir fait ainsi la trouvaille de son véritable état civil. Avec de pareilles dispositions, on comprend l'accueil que les hommes du Tiers durent faire à la proposition d'une Chambre haute. Une Chambre haute eût conservé la noblesse en la transformant, et en obligeant cette aristocratie de courtisans et d'hommes d'épée h devenir une aristocratie politique. Les bourgeois n'eussent plus été les seuls maîtres de l'État, ce qui était pour eux la raison d'être et la fin de la Révolution. Ils ne voulurent ni que la noblesse continuât d'exister telle qu'elle avait été jusqu'alors, ni
qu'elle existât autrement. Ils voulurent qu'elle n'existât plus du tout, et ils donnèrent au monde le spectacle inconnu jusque-là d'une nation civilisée qui, possédant une aristocratie sortie de son sein et consacrée par les siècles, l'anéantit avec le discernement du sauvage qui ferait un tas de cendres d'une forêt de chênes.
Tel fut le sort assigné à la noblesse par la bourgeoisie triomphante : la mort, non, certes, sans phrases, mais sans rémission. Voici quel fut le lot de la royauté.
La royauté fut conservée. En dépit de leur prodigieuse confiance en eux-mêmes, les hommes de 89 reculèrent devant le vide qu'aurait ouvert la suppression du trône. Quand Louis XVI, abreuvé d'outrages, se sauva pour aller se mettre sous la protection de l'épée de Bouille, les législateurs souverains furent éperdus de terreur, comme un troupeau qui n'a plus ni chien ni berger. Ils s'élancèrent sur les traces du fugitif, et ne respirèrent que quand ils l'eurent ressaisi, tant ils se sentaient incapables de se passer de lui ! Et quelques jours plus tard, quand une poignée de téméraires jugea que la désertion du roi était une occasion propice pour en finir avec la royauté, et jeta, pour la première fois, dans les foules, le mot de République, les chefs de la bourgeoisie, en proie à une nouvelle panique, ne reprirent leurs sens qu'après la fusillade
du Champ de Mars, qui coupa court pour un moment aux menées factieuses. Ils n'entendaient pas que la royauté les abandonnât ; ce n'était pas pour permettre qu'on la leur ravît. Ils la gardèrent donc avec un soin jaloux; mais voici à quelles conditions.
Le roi fut désormais, comme ils disaient en leur langue nouvelle, le « représentant héréditaire » de la nation et le premier fonctionnaire de l'Étal. A ce titre, il était favorisé d'un double privilège. Son traitement était énorme et portait, exceptionnellement, le nom de liste civile. De plus, sa personne était inviolable, comme elle l'avait été le 6 octobre 1789 à Versailles el le 22 juin 1791 à Varennes, comme elle devait l'être le 20 juin et le 10 août 1792 à Paris, en attendant le 21 janvier de l'année suivante. Ces concessions faites, le roi n'était plus que le gérant responsable d'un gouvernement qui n'était pas dans ses mains. Il gardait, il est vrai, le commandement de l'armée; mais, privée de ses officiers par l'émigration, l'armée ne fut bientôt plus qu'une cohue en proie à la propagande des journaux et des clubs, et naturellement hostile à toute autorité. D'ailleurs, en face d'elle était la garde nationale, l'armée bourgeoise, conslituée de façon à échapper absolument aux prises de la royauté. Quant aux agents de l'administration, du plus haut degré de l'échelle au plus bas, pas un
n'était à la nomination du pouvoir royal. Les juges, pas davantage. Les fonctionnaires et magistrats de tout ordre sortaient de Télection populaire et constituaient une hiérarchie étrange, où, comme on l*a dit justement, la force d'action avait d'autant plus d'intensité qu'on descendait plus bas. En face de la législature, la situation du roi n'était pas moins misérable. La Constituante n'avait pu lui refuser le veto, parce que l'absurdité d'une monarchie absolument désarmée sautait aux yeux ; mais ce veto n'était que suspensif, afin qu'il fût bien entendu que le dernier mot devait rester au sénat bourgeois. Du premier coup les hommes de 89 avaient réalisé la formule célèbre : Le roi règne et ne gouverne pas. A quoi il fallait ajouter : Et il répond de tout. Formule du républicanisme inconscient ou honteux. En réalité, c'était une République qu'à leur insu les hommes de 89 venaient de fonder, et ils ne devaient pas tarder à l'apprendre.
Restait le clergé. Lui aussi, depuis des siècles, était un ordre privilégié et, à ce seul titre, assuré du mauvais vouloir des niveleurs de la Constituante. De plus, il était riche et l'État avait de grands besoins. Que le clergé fût atteint dans ses biens, cela était donc fort naturel, et môme jusqu'à un certain point parfaitement légitime. Ce n'était qu'une question de mesure et de procédés. 11 n'y avait rien là dedans qui fût de nature à creuser un
abîme entre la révolution et TÉglise. Et les hommes (lu Tiers devaient avoir d'autant plus à cœur de ne pas pousser les choses aux extrémités, qu'ils n'étaient, en aucune façon, fondés à nourrir, pour le clergé pris en masse, les sentiments de haine qui les animaient contre la noblesse. Si le haut clergé inclinait à partager les idées et à épouser la cause de l'aristocratie dont il sortait, il n'en était point de même du bas clergé, c'est-à-dire de la presque totalité de l'Église de France. Sortis de la bourgeoisie ou du peuple, ces humbles prêtres étaient bien plutôt portés à faire cause commune avec la bourgeoisie. 11 n'était pas permis aux chefs du Tiers État d'oublier que le signal de la fusion des ordres avait été donné par trois curés du pays qui allait s'appeler la Vendée. La justice et la politique étaient donc d'accord pour conseiller aux triomphateurs de 89 de ne triompher du clergé que modérément; malheureusement, au lieu de la politique et de la justice, ils aimèrent mieux écouter leur infatuation philosophique. Cette infatuation n'allait pas jusqu'au fanatisme haineux qui éclata plus tard. Non; les hommes de la Constituante auraient eu horreur de se déclarer crûment persécuteurs. Ils ne mésestimaient point d'ailleurs le christianisme, et n'oubliaient pas que Rousseau, dans une page célèbre, avait étendu sa protection sur Jésus-Christ. Loin donc de vouloir détruire le christianisme, ils prirent
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à son égard un parti tout à fait philanthropique, celui de le perfectionner. Le siècle du perfectionnement universel ne pouvait mieux finir que par le perfectionnement du christianisme. Et voilà comment, sur la proposition de son Comité ecclésiastique, où avait été célébré le mariage mystique du Jansénisme et de la philosophie du dix-huitième siècle, rAssemblée Constituante se mit à refaire imperturbablement une Église chrétienne, à l'usage de la France régénérée et des hommes libres. Elle ne se doutait pas que cette fantaisie philosophique allait donner le signal d'une réelle oppression des consciences, d'une réelle persécution et d'une réelle guerre civile.
Après avoir dit ce que fit l'Assemblée constituante, il reste, pour compléter le tableau de son œuvre, à dire ce qu'elle ne fit pas. Elle ne fil rien contre la presse et contre les clubs. Dupe de son incurable optimisme, elle ne vit dans la presse que le droit possédé naturellement par tout homme libre d'exprimer et d'imprimer sa pensée ; dans les clubs, que le droit tout aussi inattaquable chez des hommes libres, de se réunir librement. D'ailleurs, la presse et les clubs, la première surtout, avaient été les auxiliaires les plus efficaces du Tiers État dans sa démolition de la vieille France. C'est sous les coups de ces deux engins formidables qu*il avait abaltu clergé, noblesse et rojauté. De quel
iO LxV FRANCE DU CENTENAIRE.
front la bourgeoisie eût-elle pu s'en prendre à des serviteurs si bien méritants? Se ligure-t-on ces vainqueurs trouvant que leur épée a trop bien pourfendu Tennemi et que leur marteau /l'armes l'a trop bien écrasé? Et cela quand il était évident que tout meurtri, écrasé et irréparablement vaincu qu'il était, l'ennemi n'avait pas encore exhalé son dernier soupir ? En louchant à la presse et aux clubs, la bourgeoisie constituante eût cru commettre un attentat contre la Déclaralion des droits et une faute contre elle-même, celle de désarmer le soir de la bataille. L'idée que ces armes pussent être tournées contre elle, malgré de significatifs avertissements, ou ne lui vint pas, ou ne suffit pas à la Ironbler. Le 50 septembre 1791, par la voix de son président Thourct, l'Assemblée nationale déclara sa mission terminée et se sépara, convaincue qu'elle laissait une Constitution à la France. Elle lui laissait, en effet, un papier, une Charte — Charla — dont les nombreuses et solennelles dispositions pouvaient se ramener à cette formule très simple : Il n'y avait plus d'ancien régime — et il n'y avait plus de gouvernement.
Il fut facile de le constater au premier essai de fonctionnement du régime nouveau. Le rôle de l'Assemblée qui succéda à la Constituante — notre première Législative — était de montrer que la
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France nouvelle n'était pas senloinent détachée sur le papier, mais bien et dûment consliluéo. Et, pour qu'elle fût constituée, il fallait que les représentants des trois grandes institutions aux dépens desquelles s'était fait l'ordre nouveau, royauté, clergé et noblesse, eussent accepté définitivement le mode d'existence si contraire à leur passé que leur imposaient les décrets de la Constituante. Cette soumission seule pouvait assurer la paix publique. La paix publique seule pouvait faire de la Constitution de 91 autre chose qu'un chiffon de papier.
La soumission du roi était facile à obtenir. Le roi se fût d'autant plus facilement résigné que la résignation était le fond de cette nature passive, qui ne fut grande que pour souffrir. 11 n'y avait qu'une chose à faire avec lui : le traiter en roi, tout simplement. Tout le commandait, et la générosité qui sied au vainqueur à l'égard du vaincu, et le soin de la paix publique, et le respect de la Constitution. Avant que cette Constitution fût achevée, le roi avait voulu fuir, pour y échapper. 11 avait été ramené de force à son poste, comme un déserteur. Au moins fallait-il que ce poste, où apparemment l'intérêt public exigeait qu'il restât, lui fût rendu tenable. Les simples égards dus à sa personne et à son rang auraient suffi pour avoir raison de ses méfiances, et sinon convertir
V2 LA FRANCE DU CExNTENAIKE.
l'altière Marie-Antoinette, du moins désarmer son hostilité passionnée.
Que fit l'Assemblée? A partir de sa pr«.miére séance, elle sembla se faire une loi d'outrager la fonction et la personne du roi bassement, grossièrement, et presque quotidiennement. De bonne foi, le pauvre Louis XVI pouvait-il considérer comme normal un ordre de choses où sa couronne ne paraissait lui avoir été conservée que pour l'exposer sans défense possible à des avanies que le dernier de ses sujets n'eût pas supportées? Il resta au fond de son cœur l'ennemi de la Révolution. Pour n'être pas tel, il lui eût fallu être ou plus qu'un homme, ou moins qu'un homme ; car la Révolution restait son ennemie, haineuse, provocante et insultante, môme après l'avoir vaincu, terrassé et garrotté.
A l'égard du clergé, la conduite à tenir était de nature à coûter beaucoup à une assemblée dont les pères spirituels étaient Voltaire et Rousseau : mais il n'y avait pas à hésiter. Il fallait avouer résolument que la Constituante s'était trompée, et, à tout prix, empêcher la rupture définitive du clergé avec l'ordre nouveau, en renonçant à toute ingérence tyrannique de l'État dans la hiérarchie et la discipline ecclésiastique. Une faute énorme avait été commise. Il fallait, pendant qu'il en était temps encore, empêcher qu'elle ne devînt irréparable. Quelle
force pour le nouvel établissement politique que l'adhésion de Timmense majorité de l'Église de France! Et cette adhésion était cerlaine, le jour où la Révolution présenterait à TÉglise le rameau de paix. Un lel résultat pouvait-il être acheté trop cher par le désaveu de la Constitution civile du clergé ?
Voilà ce que la justice, le bon sens, la saine politique, conseillaient. Mais quoi ! Si la Constiluanle n'avait pas eu les lumières et la modération nécessaires pour comprendre dans quelle voie l'engageait son insoutenable prétention de « perfectionner » l'Église de France, était-il raisonnable d'attendre cette modération et ces lumières de l'Assemblée qui lui avait succédé? N'était-ce pas, au contraire, la plus grande des chimères? Et n'était-il pas inévitable que la même légèreté, la même ignorance, la même présomption, qui avaient dicté la Constitution civile, allaient se retrouver à l'Assemblée législative, et considérablement accrues, pour faire produire à cette Constitution fatale tous les malheurs dont elle était grosse? C'est ce qui arriva. Atteint dans sa conscience, le clergé de France se déclara réfractaire à la nouvelle loi. Immédiatement la persécution fut décrétée contre lui. C'était la guerre civile et religieuse qui commençait. L'Assemblée législative y précipita la France, le cœur léger, et quand on considère quels furent les héros
de cette croisade d'un nouveau genre, on entrevoit au fond de quel abîme allait rouler un pays qui consentait h devenir le jouet et la proie de tels lioniinos.
Restait la noblesse. La noblesse, irriléo jusqu'à la fureur conlre une Constitution qui la noyait dans la masse de la nation, n'avait pu se résigner à subir ce qu'elle tenait pour un affront insupportable, et, obéissant à un entraînement presque irrésistible, avait émigré à la suite des deux frères du roi. Faute immense, qui rendait sa déchéance irréparable! 11 n'y avait rien, dans l'émigration, dont la bourgeoisie ne dût s'applaudir. Cet exode lui laissait le champ libre et la délivrait de ses plus redoutables adversaires, en môme temps qu'il enlevait à la royauté l'appui de ses défenseurs naturels. En face de l'émigration, la bourgeoisie souveraine n'avait qu'un parti à prendre : ne pas même s'apercevoir qu'il y eût une noblesse et qu'elle eût émigré, et attendre tranquillement qu'il plût à ce groupe de Français, qu'un accès de colère avait poussés chez l'Electeur de Trêves, de s'avouer vaincus par l'ennui de ne rien voir venir, et de rentrer dans leurs hôtels et châteaux, la tête basse, comme gens qui ont fait une assez sotte équipée. Quel triomphe ce jour-là pour messieurs du Tiers et comme les rieurs auraient été de leur côté ! Quant à voir un danger pour la France dans ce rassem-
blement, cela n'était permis à aucune tête saine. D'une part, il n'y avait pas à craindre que, malgré leur audace et leur bravoure, ces prétendus descendants des Francs voulussent, à eux tout seuls, recommencer la conquête des Gaules, et il n'élaitpas à redouter davantage qu'un souverain quelconque en Europe prît les armes pour donner satisfaction à l'ambition sournoise du comte de Provence ou à la fatuité tapageuse du comte d'Artois. L'émigration était un feu de paille, destiné à s'éteindre sans avoir rien consumé que ce qui pouvait rester de prestige à la noblesse, à cette condition toutefois qu'on le laissât flamber sans y rien jeter d'explosible et d'inflammable.
Cette conduite était trop sage pour l'Assemblée législative. L'émigration causait aux nouveaux souverains une irritation de tous les instants. Ils trouvaient que la noblesse leur manquait de respect, c'est-à-dire offensait « la nation », en n'acceptant pas de bonne grâce Thumiliation de sa condition nouvelle, et en fuyant à l'étranger pour s'y soustraire. Et ce manque de respect était singulièrement accentué par les insolents brocards dont messieurs les émigrés, de leur abri de Coblentz, ne cessaient de cribler « la cohue de savetiei's » à laquelle ils avaient cédé la place. Rois de la veille et peu faits, par conséquent, aux petites misèios de la royauté, messieurs du Sénat bourgeois ne
supportèrent pas que ceux dont ils avaient brûlé les parchemins et les écussons se permissent de les narguer impunément, et ils résolurent de leur faire sentir que, môme à Coblentz, le bras de la France saurait les atteindre. Même à Coblentz? Mais alors, c'était la guerre; la guerre certaine avec l'Empire, probable avec l'Empereur et la Prusse. Sans doute; mais depuis les immortelles journées oiiun(?bande de héros, sortis des pavés de la grande ville, avait conquis la Bastille sur quatre-vingts invalides et trente-deux Suisses et le château de Versailles sur toute une compagnie de gardes du corps, la perspective d'une coalition n'était pas pour effrayer un peuple capable de débuter par de tels exploits dans la carrière de la liberté. La Révolution allait commencer son tour du monde.
Ne l'oublions pas, cette guerre qui ne devait finir qu'après vingt-trois ans, dans ce môme Paris d'où elle allait s'élancer pour embraser l'Europe, fut délibérément voulue, provoquée et déclarée par les chefs élus de ce Tiers État que la Constitution de 91 avait faits rois. Pour leur coup d'essai, ils avaient déchaîné sur leur pays une guerre civile et religieuse. Ils crurent n'avoir pas assez fait, s'ils n'y joignaient la guerre étrangère.
La pensée secrète des meneurs, en lançant la Fi'ance dans une telle aventure, était qu'il ne pour-
rait manquer d'en sortir pour eux une occasion ou de s'imposer ou de se substituer à la royauté. Dans un cas comme dans l'autre, le pouvoir leur tombait entre les mains. De là leur acharnement à pousser à la guerre, sous la conduite d'un bohème politicien nommé Brissot, qui, pour avoir couru à l'étranger quelques aventures assez louches, faisait, dans ce groupe de rhétoriciens adultes, figure de diplomate et « d'homme d'État ». Mais les Brissotins (on les appela de ce nom avant de les appeler Girondins) étaient à ce point aveuglés par leur haine de l'émigration et du clergé, leur présomption sans bornes et leur impatience de saisir le pouvoir, qu'ils étaient hors d'état de comprendre à quels effroyables hasards ils exposaient la France, et à quelle catastrophe, aussi sûre que prochaine, ils couraient eux-mêmes.
Jamais, depuis deux siècles, la France n'avait été moins en état de faire la guerre. Elle était, à proprement parler, sans armée, puisque l'émigration avait détruit les anciens cadres et qu'il n'avait pu s'en former de nouveaux. En proie à une indiscipjjne que les pouvoirs publics encourageaient à l'envi {r ignominieuse bambochade des forçats de Chateauvieux — ainsi parle André Chénier — précéda de quelques jours à peine l'entrée en campagne), nos soldats marchaient à une défaite assurée. Il y parut dès leur premier pas, où ils montrèrent clairement
que la France s'offrait désarmée, à ceux qu'elle avait eu la folie de provoquer.
La guerre allait-elle donc, à peine commencée, finir par un coup de foudre qui mettrait en poussière Tédifice encore mal affermi de 89? Ce résultat ne tenait absolument qu'à la volonté des deux puissances unies contre nous. Mais ces deux puissances n'avaient pas l'humeur chevaleresque, et c'est à une guerre chevaleresque que la folie girondine les avait provoquées. Elles n'avaient d'autre profit à en espérer que la platonique satisfaction de châtier un peuple rebelle et de rétablir la maison de Bourbon dans la plénitude de son autorité. Or, quelque intérêt que pussent exciter à Vienne et à Berlin les malheurs de Louis XVI et de Marie-Antoinette, cet intérêt était fortement contre-balancé par la satisfaction secrète, mais trop naturelle, que l'ébranlement de la monarchie française devait causer à ses deux rivales. Le dix-huitième siècle avait vu la maison de Bourbon s'armer successivement pour chasser l'Autriche de l'Empire, à l'aide et au profit de la Prusse, et pour écraser la Prusse, à l'aide et au profit de l'Autriche. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient avoir oublié les motifs aussi récents d'une rancune aussi légitime. Quant à redouter pour leurs sujets la contagion révolutionnaire, les deux monarques n'y songeaient guère, et avec raison. Cela était bon à dire dans les clubs pari-
siens, et fournissait aux charlatans et aux énergumènes des boniments sonores pour piper les badauds. Ajoutons enfin qu'au moment même où la provocation de TAssemblée française força les deux potentats allemands à s'occuper beaucoup plus qu'ils n'en avaient envie des affaires de la France, tous deux étaient très attentifs à l'agonie de la Pologne, source sûre de profits sans dangers. C'est de ce côté qu'ils étaient naturellement attirés, quand ils furent conviés tout à coup à partir en guerre, pour aller délivrer un couple royal menacé de captivité, et se faire les héros d'une aventure d'opéra comique, les Blondel d'un nouveau Richard ! Cela était bon pour le pauvre Gustave III, qui ne rêvait rien de plus glorieux ; malheureusement, le monarque Scandinave avait plus de bonne volonté que de puissance, et, d'ailleurs, le pistolet d'Ankarstrom coupa court à son roman. Force fut donc à Léopold et à Frédéric-Guillaume de se résigner à leur rôle de paladins; mais ils y mirent toute la mauvaise grâce possible, et ils étaient d'ailleurs séparés eux-mêmes par une rivalité qui ne pouvait manquer d'éclater à la première occasion. On le vit bien au lendemain de Yalmy, quand le roi de Prusse se laissa si aisément persuader qu'il devait rentrer chez lui. Vaincu, on ne saurait dire qu'il le fût, puisqu'il y avait à peine eu bataille; seulement il s'était décidément aperçu qu'il n'avait
rien à gagner à faire les affaires du roi de France et des émigrés, et il se retirait en hâte d'une aventure où il avait peur de faire figure de dupe, ce qui ne convenait pas à un successeur du Grand Frédéric. La Révolution put respirer. Mais ce résultat inespéré ne fut acquis qu'à la fin de septembre 92, et la guerre avait commencé dans les derniers jours d'avril. Près de cinq mois s'écoulèrent, pendant lesquels la France dut passer par toutes les angoisses et tout l'affolement de la terreur, et ces cinq mois d'affolement et d'angoisses décidèrent des destinées (le la Révolution. La France était tombée dans cet élat, parce qu'elle était sans gouvernement. 11 lui restait à montier, par son exemple, jusqu'où peut être précipité un peuple qui a consommé contre lui-môme cette trahison. La Constitution avait pourvu à ce que le gouvernement fût arraché des mains de la royauté pour être transféré à l'Assemblée dite souveraine ; mais cette Assemblée elie-mômc ne l'avait pas possédé un moment. Son prétendu règne n'avait été qu'une lionteusc parade, pour l'amusement du public des tribunes, parade que les malheureux représentants devaient jouer selon les goûts tyranniques de ce public spécial, sous peine d'être, non seulement hués sans miséricorde, mais, ce qui. était plus grave, désignés à la « justice » du peuple. L'histoire n'offre guère de plus écœurant spectacle que
celui de cet infortuné Sénat, condamné, pendant qu'il prend des attitudes de théâtre et épanche des torrents de tirades, à voir défiler devant lui la mascarade des forçats de Châteauvieux, le 20 juin, le 10 août et le 2 septembre. Où donc était-il, le gouvernement, s'il n'était pas plus dans la représentation nationale que dans la Royauté? Il était dans les pouvoirs nouveaux que, par omission aussi bien que par action, la Constitution de 91 avait créés. Et quels pouvoirs! Les factions, représentées par les journaux, les clubs, les tribunes de l'Assemblée et les cohues de la place publique — le tout s'appelant de ce nom si vain, si sonore et si commode, le peuple. Res itaque ad summam fœcem lurhasqne redibat. Le jeu normal de la Constitution de 91 avait fait insensiblement glisser l'autorité vers les foules, aussi aveugles et inconscientes que les forces de la nature. Les « grandes journées » de la Révolution la leur livrèrent. Et, du môme coup, un double phénomène se produisit. La France fut proclamée « République », c'est-à-dire terre d'élection d'un peuple libre, à l'heure môme où la dérision du sort lui infligeait la pire des tyrannies, celle d'une poignée de dictateurs populaciers, pour lesquels tout le gouvernement consistait à remplir les prisons, à seule fin de les vider par le massacre. Telle fut la façon dont « la France libre », saluée la veille encore, avec tant de fracas, par le jeune
Desmoulins, entrait dans le fier régime des peuples maîtres d'eux-mêmes. Tel était le dénouement auquel, moins d'un an après sa promulgation, aboutissait l'œuvre de la <^ grande » Constituante,
La première République.
Ce que pouvait être une République française, en l'an de noire histoire 1792, les hommes qui acclamèrent cette forme de gouvernement ne le savaient guère. Et, de fait, comment Tauraient-ils su? Mme Roland raconte qu'au moment de l'affaire du Champ de Mars, quelqu'un prononçant le nom de République, Robespierre, qui était présent, interrompit pour dire, en se rongeant les ongles : « Une République? Qu'est-ce que c'est qu'une République? » Il n'y a pas apparence que les massacres de Septembre eussent apporté, sur ce point, une grande lumière aux esprits. Du moins ils avaient clairement posé la grosse et très simple question du moment : La République allait-elle être, tout d'abord, avant toute chose, le gouvernement des massacreurs ou celui des modérés? Pour l'introduire et l'établir dans cette terra incognila, la France n'avait le choix qu'entre ces deux sortes de guides et de chefs : les uns, dont Tétourdie et criminelle ambition avait déchaîné sur la patrie la guerre civile et la guerre étrangère, incen-
diaires absurdes qui avaient mis le feu à la maison pour en devenir les maîtres; les autres, qui, pour supplanter leur rivaux, avaient inoculé au peuple la folie du meurtre, en lui persuadant que ces atroces exploits faisaient de lui un peuple de héros; d'ailleurs, les uns comme les autres. Girondins et Jacobins, modérés et massacreurs, ne sachant rien ni de l'histoire, ni du monde, ni du passé, ni du présent, ayant pour toute sagesse et toute expérience politique leurs souvenirs déclasse et le Contrat social^ collégiens attardés, acharnés à un éternel concours en discours français, histrions inconscients, fourvoyés dans une tragédie. L'alternative était cruelle, mais il n'y avait pas de moyen d'y échapper. Fatalement, la République ne pouvait appartenir qu'à l'une ou à l'autre des deux factions; et, dans ces condilions, il lui fallait tout à la fois et sauver la France de l'invasion, et fonder un ordre politique en opposition absolue avec tout ce que la France avait été depuis huit siècles. Rien de moins! Telle était la tache, et tels étaient les hommes, celle-là aussi effrayante par sa grandeur que ceux-ci par leur petitesse.
A défaut de supériorité d'autre sorte sur leurs rivaux, les modérés en avaient au moins une incontestable. S'ils n'étaient pas tout à fait purs de sang — ils en avaient bien, par malheur, quelques éclaboussures — ils affichaient et ressen-
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taient une très sincère horreur pour le massacre considéré comme le premier besoin, le suprême principe et le dernier mot du gouvernement républicain. Et, il faut se hâter de le dire, s'ils eurent d'abord contre eux Paris, ils ne cessèrent d'avoir pour eux la France. Aux élections conventionnelles, la députation parisienne seule, nommée en plein égorgcment, sous le couteau, et par surcroît de précaution, au club même des Jacobins, réunit naturellement tout l'état-major des massacreurs, Marat, les deux Robespierre, Danton, Desmoulins, Églantine, Billaud, Collot, Manuel. A cette élite se joignirent quelques enfants perdus, sortis, en très petit nombre, dans les départements, des hasards du scrutin, et ce fut tout. Celte poignée d'hommes exceptés, la Convention tout entière était Girondine, c'est-à-dire animée de sentiments modérés et humains, et la seule pensée de la Saint- Barthélémy républicaine la faisait frémir. Que lui fallait-il donc pour arracher tout de suite la République aux mains scélérates des hommes de Septembre? Une heure de bon sens et de courage, pendant laquelle elle eût assené un coup vigoureux sur l'une des trois têtes de la tyrannie démagogique, la Commune, les Jacobins ou les Seclions, et la France était délivrée.
Le crime inexpiable des Girondins est d'avoir été appelés à empêcher la France de tomber dans
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l'abîme ouvert devant elle, et de n'avoir même pas été capables de comprendre ce qui menaçait leur pays et ce qu'ils devaient et pouvaient faire pour le sauver. L'histoire n'offre peut-être pas un autre exemple d'hommes aussi complètement écrasés par la tache qu'ils avaient eu l'audace d'assumer. Pas plus qu'un peuple, une assemblée ne peut se passer de chefs. Elle n'agit que si elle est conduite, A peine installée, la Convention regarda ceux en qui elle sentait ses chefs et attendit leur commandement. Ceux-ci reçurent d'ailleurs tout de suite un hommage qui montra bien que la situation était entre leurs mains, et qui. en tout cas, si elle n'y eut été, l'y mettait. Le personnage que la Révolution du 10 août avait porté le plus haut, et d'agitateur populaire fait d'emblée ministre, le seul homme vraiment politique qui eût surgi des « nouvelles couches » soulevées par l'éruption ])arisienne, Danton offrit son alliance aux Girondins. Nul doute que cette alliance acceptée ne changeât le cours et peut-être les destinées de la Révolution. Mais Danton n'eut pas l'heur d'agréer aux Girondins, qui le repoussèrent dédaigneusement. Ils ne le trouvèrent pas assez pur, et il est certain qu'il ne l'était guère, surtout du sang de Septembre; malheureusement la politique est, avant tout, l'art de se servir de ce qu'on a. L'Égérie de la Gironde, Mme Roland, ne le trouva pas
assez distingué. Toute gonflée de sa gloriole provinciale et infatuée de sa faconde, la Gironde répondit par le mot si connu : « Moi seule! et c'est assez! » Elle régnait. Elle allait gouverner.
Gouverner? commenl? En faisant d'abord un gouvernement, peut-ôtre? Cela, jamais. L'idée que gouverner c'est, avant tout, avoir un gouvernement, n'était pas pour entrer dans une tête de Girondin. Ces politiques extraordinaires appelaient cela « constituer la tyrannie » ; et comme ils se piquaient d'honnêteté, ils entendaient bien n'avoir pas renversé la tyrannie des Bourbons pour la remplacer par une autre, fût-ce la leur propre. Gouverner, pour eux, c'était pérorer. C'élait flétrir le crime et exalter la vertu. C'était s'emporter contre les assassins de Septembre en attaques virulentes et en menaces terribles, qu'aucun effet ne devait suivre. C'était s'épancher en hymnes à la justice, à la liberté, 5 l'égalité, à la fraternité. C'était, n'importe à quel propos, ou même hors de tout propos, jurer de vivre libres ou de mourir. Ils se levaient, juraient et se rasseyaient. Ils étaient contents. Ils avaient, pour diriger ces utiles manœuvres, un certain nombre de chefs de chœur, dont le plus célèbre fut un jeune avocat limousin, nommé Vergniaud. Ce bon jeune homme, qu'attendait, au sortir de sa province, avec le grand honneur d'être chef de parti, l'enivrement des bonnes fortunes parisiennes,
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ne dédaignait pas, de temps à autre, de s'arracher à des téte-à-tête où il trouvait, peut-être avec raison, plus de charme qu'aux séances de la Convention. 11 venait alors faire sa partie ou exécuter quelque solo très étudié dans le grand concert des tirades. Et il n'en a pas fallu davantage pour qu'on fit de lui « l'étoile » du parti et qu'on lui donnât du « génie ». Les Girondins gouvernèrent de la sorte pendant huit mois, et au bout de ces huit mois, voici ce qu'ils avaient fait de la France.
Au début, à l'heure où ils tenaient la Convention dans leurs mains, la France était dans une situation absolument inespérée. Valmy et Danton avaient renvoyé chez lui le roi de Prusse, qui s'y était obligeamment prêté. Cusline, presque sans coup férir, avait conquis la rive gauche du Rhin jusqu'à Mayence. La Savoie et Nice s'étaient encore pliis livrées à nous qu'elles n'avaient été enlevées à leur roi. Enfin Jemmapes nous avait donné la Belgique, et les armées de la République étaient à Bruxelles. Chose curieuse! l'horreur môme de Septembre semblait n'avoir pas entamé le prestige de la jeune République, et la retraite de la Prusse laissant la France en face de l'Autriche toute seule, il y avait là, pour un gouvernement inteUigent, une occasion unique d'amener rapidement, et à coup sûr, la scabreuse aventure de la guerre révolutionnaire à un dénouement favorable.
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Cinq mois après, la France n'avait plus affaire à l'Autriche toute seule, mais à l'Europe tout entière. La Prusse était rentrée dans la coalition. L'Angleterre y était entrée, puis TEspagne, puis tout le monde. Et, au môme moment, l'Ouest de la France éclatait, soulevé par une insurrection formidable; le Centre et le Midi fermentaient, et, de nos deux armées du Nord, l'une, celle du Rhin, n'échappait au désastre qu'en battant précipitamment en retraite sur les Vosges; l'autre, celle de Belgique, écrasée dans une grande bataille, était ramenée par son chef sur la frontière pour lui servir d'instrument de coup d'État, et, d'accord avec les Autrichiens, marcher droit sur Paris, et là en finir d'un seul coup avec la Convention, les Jacobins, la Commune et la République.
Que s'était-il donc passé? Une seule chose : le procès et la mort du roi. Les Girondins, nous l'avons vu, ne s'étaient fait faute d'invectiver contre les massacreurs, et c'avait même été, depuis l'ouverture de la Convention, le plus clair, pour ne pas dire l'unique emploi de leur temps. Les massacreurs étaient exaspérés d'avoir à essuyer cette pluie incessante d'anathèmes et de flétrissures. Exaspérés et inquiets, ils ne se sentaient pas en sûreté en face d'une assemblée que dominaient des hommes aussi opiniâtrement déchaînés contre eux. C'est alors qu'ils inventèrent la redoutable machine du
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procès du riH. On avait frappé tous les criminels secondaires du 10 août : pourquoi ménageait-on le criminel principal? El, en ce cas, la pusillanimité des Girondins étant connue, il v avait une quasi-certitude que. dans la crainte de perdre leur réputation de civisme, ils n'oseraient pas disputer aux massacreurs la vi(» du roi: après quoi, ils étaient perdus d'honneur, el dans la situation d'hommes qui onl abdiqué moralement; car leurs vrais sentiments sur la question n'étaient ignorés (le personne, et tout le monde savait qu'au fond du cœur, aucun d'eux ne se souciait d'être régicide. Les massacreurs counaissaieut très bien leurs adversaires et raisonnèrent très juste. Ceux-ci furent aussi lâches qu'on Taltendait d'eux. Seulement, leur lâcheté ne les sauva pas, et, ce qui était autrement grave que leur perte, faillit perdre la France avec eux.
Les conséquences de la moit de Louis XYl se déroulèrent en effet avec une rigueur et une rapidité foudroyantes. Ce meurtre, de sang-froid, d'un vaincu prisonnier, par ceux-là même qui l'avaient vaincu et pris, parut à l'Europe entière odieux el déshonorant, un acte de basse, cruelle el inutile vengeance. Et cette mort fit plus qu'indigner l'Europe : elle transfigura la victime. L'échafaud fut, pour Louis XVI, un Tabor d'où sortit la légende de la royauté. 11 y avait eu outre dans un tel acte
un manque de parole outrageant à l'adresse du roi de Prusse. Ce prince avait posé comme Tune des conditions de sa retraite que la vie du roi serait sauve. En tuant Louis XVI, la Convention faisait au roi de Prusse une obligation d'honneur de rentrer dans cette coalition dont il avait montré tant d'empressement à sortir. Et il n'allait pas y rentrer seul : l'Angleterre et l'Espagne allaient sûrement le suivre, et très probablement entraîner les autres monarchies. Et cette coalition pourrait désormais compter sur une puissante alliance au sein de la France même. Depuis deux ans nos provinces de l'ouest laissaient échapper les signes précurseurs d'une explosion. Le mal pouvait encore être conjuré; et, en tout cas, un gouvernement doué do la dose la plus vulgaire d'honnêteté et de sagesse, eût tout fait pour l'empêcher : la chose, certes, en valait la peine. La Convention, par la mort de Louis XVI, lança le feu sur la poudre. Enfin, en faisant de ce procès la grande affaire de l'État, la Convention négligeait toutes les autres et condamnait fatalement nos armées à la défaite. Ces malheureuses armées, n'étant ni dirigées, ni soutenues, ni équi- |)ées, ni nourries, que pouvaient-elles, sinon fondre en face de l'ennemi? Tout cela était évident, mais était en môme temps bien peu de chose en face de la grosse question parisienne : Sont-ce les Girondins qui auront raison des massacreurs, ou
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les massacreurs, des Girondins? Le 21 janvier porta à ceux-ci le premier coup et le 31 mai les acheva. Mais l'événement qui désencombrait la scène de cette troupe de harangueurs impuissants, devait-il amener un changement heureux dans nos affaires et en remettre la direction à des mains plus habiles et plus fermes? Hélas! qu'on en juge.
Jusque-là, la Convention, en faisant face à l'Europe, n'avait eu derrière elle que l'insurrection royaliste. Insurrection assez foimidable d'ailleurs pour se constituer en armée, embraser l'Ouest tout entier, emporter Saumur et menacer Nantes d'une catastrophe qui aurait bien pu être pour la Révolution le coup suprême. Aussitôt après le 31 mai, voici qu'à l'insurrection royaliste vient se joindre une insurrection républicaine, et les deux menacent de se fondre en un môme torrent, la plus forte absorbant la plus faible. Vers le moment où Charlotte Corday croit venger le 31 mai en égorgeant Marat, presque toutes les grandes villes et' près de la moitié des départements de la France sont en insurrection ouverte contre Paris. 11 semble que l'heure de la dissolution de notre malheureux pays ait sonné. En présence de cette proie qui, au lieu de se défendre, se déchire elle-même, le rôle de la coalition devient facile. Depuis le milieu de mai, Mayence, qui renferme la fleur de noire armée, est bloquée et bombardée. Le 22 juillet, elle capitule. Condé a
capitulé le 12. Le 28, c'est le tour de Valenciennes, ou les émigrés, le prince de Lambesc en tête, rentrent en triomphe. Tous les remparts de la France sont successivement tombés. Au premier, anniversaire du 10 août, il n'y a plus, entre l'armée angloimpériale et Paris qu'un débris d'armée, qui, replié sur Douai et Arras, s'apprête à laisser passer une invasion qu'il se sent incapable d'arrêter.
Que fait donc la Convention? Et que devient-elle? La Convention, jusqu'au 31 mai, a cherché ou attendu des chefs. Ce jour-là, elle a trouvé des maîtres; et quels maîtres? Les massacreurs. Elle sera désormais entre leurs mains comme un homme fou de peur entre les mains d'un fou furieux. Muette, inerte, retenant son souffle, elle fera tout ce qu'ils voudront, n'ayant plus qu'une ambition, celle de vivre. Eux, prendront leurs ébats, en gens pressés de dévorer leur règne d'un moment, et étaleront, sans vergogne, la saturnale des fous, des cabotins et des chenapans.
J'ai nommé les trois variétés principales entre lesquelles se partageait la tourbe des hommes de sang. Chacune, reine par le 51 mai, se donna satisfaction suivant son génie, et toutes ensemble offrirent un spectacle qui rappelle, dans des proportions gigantesques, la célèbre peinture de Mérimée. Le noble vaisseau qui portait la fortune de la France, à l'heure même où il tourbillonnait au
milieu du plus épouvantable cyclone, appartenait à une poignée de Tamangos! Les fous eurent leur Constitution : vous entendez bien, une Constitution. Ce que la France réclamait, ce sans quoi elle allait périr, c'étaient des chefs intelligents et résolus. Sur quoi, la Convention lui octroie un nouveau chiffon de papier, barbouillé de rêveries et de niaiseries, le tout sorti du puissant cerveau d'un échappé de collège, qui, dans ce carnaval de Grecs et de Romains de tréteaux, s'était attribué. la spécialité déjouer « les Spartiates ». Du 10 au 25 juin, c'est-à-dire juste pendant le temps où le torrent de l'armée Vendéenne, qui venait d'emporter Saumur, roulait sur Nantes, la Convention, gravement, fait semblant de discuter et vote l'élucubration du jeune Saint-Just. Et, désormais, à l'abri de ce bouclier, la France attendra de pied ferme l'armée d'York et de Cobourg. Les cabotins eurent leur représentation à grand spectacle, la fête du 10 août. 11 faut lire là-dessus les pages enflammées de Michelet. « Le Prométhée de 93 prit de l'argile, et
en tira trois dieux » Le Prométhée de 95?
Quel Prométhée? En simple prose, le sinistre imbécile qui avait nom Louis David et qui avait déjà mérité l'ineffaçable flétrissure de Chénier : « Le stupide David qu'autrefois j'ai chanté! » La Convention, dans sa sagesse, jugea bon de charger olïicielienienl ce personnage d'amuser la grande
viJle avec ses trois colosses de plâtre, ses catafalques, ses processions et ses bûchers, à l'heure même où aucun obstacle sérieux ne séparant plus York et Cobourg de Paris, il ne tenait qu'aux deux Altesses de venir, en personne, clore la fête par un dénouement qui ne figurait pas au programme officiel et pour lequel David n'avait pas dessiné de symbole. Enfin, les chenapans eurent leurs profits, et le pouvoir fut en proie aux coquins. Le mot fut dit à la tribune par un homme non suspect, le montagnard Thuriot : « N'avons-nous arraché la France au royalisme que pour la livrer au coquinisme? » Coquinisme n'a rien d'élégant ni d'académique, mais il mérite de rester. Il peint d'un trait juste cette heure de notre histoire. Septembre avait marqué l'avènement de ces écumeurs de la politique.
Depuis, on avait vu, de jour en jour, croître leur nombre, leur ambition et leur audace. Le 31 mai leur donna libre carrière. Ils se jetèrent sur le pouvoir comme sur une proie, et se mirent en devoir d'en tirer cyniquement la seule chose que de tels hommes y pussent chercher, de l'argent. Le ministère de la guerre eut leurs préférences et ils s'y cantonnèrent comme dans un fort. C'est là qu'en raison des opérations de toute sorte nécessitées par les complications de notre défense, étaient les coups fructueux à exécuter. La guerre de Vendée surtout fut exploitée par eux effronté-
ment, et ils finirent par la considérer comme leur chose propre. Le jour où la Convention se permit de leur adjoindre les Mayençais, qui n'étaient que de braves soldats, point du tout brigands ni voleurs, ces honnêtes compagnons fendirent Tair de leurs cris et firent tranquillement massacrer les auxiliaires incommodes dont on les avait gratifiés. On sait que si l'héroïque Kléber ne laissa pas ses os à Torfou, ce ne fut pas la faute de cette paire de drôles, improvisés généraux, l'ouvrier et le dramaturge. Rossignol et Ronsin. Et la trahison eut beau être aussi flagrante que Tincapacifé : il ne fit pas bon toucher à ces personnages, sur lesquels s'étendait une haute protection. Embusqué dans l'officine de son Père Duchesne, comme dans une machine infernale qui vomissait autour d'elle la calomnie, la dénonciation et le meurtre, le misérable Hébert, grand chef de la bande, terrorisait l'Assemblée avilie, et faisait trembler jusqu'au pontife Robespierre dans son sanctuaire des Jacobins. On ne plaisante pas avec un homme qui, à de certains jours, tire à six cent mille.
Et voilà dans quelles mains abjectes et scélérates la Convention avait laissé tomber la France! Voilà ce qu'était devenue la fortune de la Révolution^ si brillante d'espérance six mois auparavant! Le pays ouvert sur toutes ses frontières, et se déchirant lui-même par une horrible guerre civile. A cin-
quante lieues de Paris, Tarmée coalisée n'ayant plus devant elle ni place ni armée qui puisse l'arrêter. A Paris, l'Assemblée, dite souveraine, bafouée par une bande de gredins, et le coquinisme étalant, au milieu des désastres de la pairie, son insolent triomphe et ses hideux profits. A la fois, le plus fort du danger, et le plus profond de l'abjection.
Comment donc la pauvre France fut-elle sauvée? D'abord par ses ennemis. Rendons-leur ce que nous leur devons. Cette fois, le commencement du salut nous vint des Anglais et de leur égoïsme cynique, qui les prit à leur propre piège. Au milieu d'août, les deux armées d'York et de Cobourg campent, victorieuses, sur notre frontière ouverte. Elles n'ont plus qu'à pousser, côte à côte, droit devant elles, pour ne s'arrêter qu'à Paris où il est vraisemblable que la bande d'Hébert ne les aura pas attendues. Entraîné par les émigrés qui finissent par lui communiquer quelque chose de leur fiévreuse impatience, le prince allemand attire à lui l'Anglais. Les deux armées sont réunies. Elles vont partir.... Arrive un ordre de Pitt. L'Angleterre veut Dunkerque. Et à la même heure, elle rôdait autour de Toulon, y attisant la trahison qui devait la lui livrer. Quel coup de maître! Quelle revanche de la guerre d'Amérique! Deux Gibraltars sur la terre de France! Après cela, la Révolution, la
France et l'Europe deviendraient ce qu'elles voudraient ou ce qu'elles pourraient. L'Angleterre était nantie.
Et voilà comment le duc d'York dut se séparer des Impériaux pour marcher sur Dunkerque, et comment le duc de Gobourg, délaissé par son allié, n'osa prendre sur lui de marcher seul sur Paris. Avec une prudence bien naturelle, il s'arrêta, et ce répit fut notre salut. ^ ~
Cette fois, l'imminence et l'évidence du danger triomphèrent de tout, et les angoisses de la situation firent enfin sortir une dictature, du chaos d'impuissance où la Révolution était sur le point de sombrer. Danton sortit de sa retraite et de son silence pour servir d'organe à l'Assemblée, et dicter les grandes mesures de salut public. Tous les Français furent déclarés en réquisition pour le service de la patrie. Et pour que ce décret ne fût pas exposé à rester une lettre morte, l'exécution eu fut remise aux délégués des Assemblées primaires, sous la direction des représentants du peuple, qui se dispersèrent immédiatement d'un bout à l'autre de la France, pour rendre partout présente, agissante, irrésistible, la volonté, la direction, la main du gouvernement. Dans quelques semaines, toute la France virile sera sur pied, et en armes; mais, en attendant? Le danger est toujours là, et il y faut faire face à tout prix. Le Co-
mité de salut public avait reçu Tordre de prendre la dictature de la guerre, et avait choisi deux simples officiers du génie, Carnot et Prieur, assistés d'un légiste, Lindet, pour en assumer la direction. Pour porter tout Teffort de la défense sur le point le plus menacé, Carnot n'hésite pas à dégarnir nos frontières du Rhin et des Vosges, ce qui lui permet de constituer tout de suite sur notre frontière du nord deux armées assez fortes, l'une pour arracher Dunkerque aux Anglais par la victoire d'Hondschoote, l'autre pour vaincre Cobourg à Wattignies. Cette dernière bataille, où Carnot paya de sa personne comme un soldat, fut vraiment le Marathon de la France. A partir de cette grande date, nous étions sûrs du délai qui nous était nécessaire pour mettre la France entière debout. Les premiers mois de 9^ verront, en effet, se dresser autour de la patrie l'invincible rempart de ses quatorze armées, et tout à l'heure c'est l'Europe qui ne pourra plus soutenir le choc de la France.
A ce même moment, la France civile aura-t-elle la même fortune, et finira-t-elle par tirer du chaos sanglant où elle s'agite depuis si longtemps le gouvernement raisonnable, honnête et fort qui fondera la République? Voyons quels éléments constituent cette France civile et de quelles forces vives elle dispose, au moment où la France militaire est enfin organisée pour la victoire par le triumvirat du comité de
Salut public. Il y a d'abord une Constitution, la fameuse Constitution de 95, le chef-d'œuvre du jeune Saint-Just; seulement, cette Constitution est venue au monde mort-née, et destinée uniquement à enrichir d'un sujet rare les musées de tératologie politique. Il y a l'Assemblée dite souveraine, la Convention. Celle-ci n'est pas morte, mais elle fait la morte, et elle a, pour cela, la plus sérieuse raison, le désir de vivre. Elle saura bien se ranimer le jour où elle verra poindre une revanche du 31 mai. Jusque-là, elle se tient coi, aplatie sous sa honte et résignée à tout, pourvu qu'on la laisse vivre. Il y a la Commune de Paris, mais si la fameuse Commune vit encore, elle ne compte plus guère. Elle est incarnée, pour le moment, en la personne d'un pauvre diable, nommé Chaumette, naguère massacreur, comme tant d'autres, et tombé de ce rôle tragique au rôle grotesque de radoteur philanthrope. Il ratiocine, réglemente, prêche, et catéchise, mais il ne fera pas se lever, à son appel, un seul des badauds dont il est le prédicateur ordinaire. Les sections sont mortes : il n'y vient plus ame qui vive. Danton fait le mort et ne daigne plus se montrer que pour les grandes occasions. Les Cordeliers sont morts ou moribonds, depuis qu'ils n'ont plus ni Danton ni Marat. Eh quoi? n'est-il donc plus rien de vivant dans la République? Si, quelque chose y vit encore, et
d'une vie très tragique : une institution, et deux hommes.
L'institution est la machine à meurtres en ses deux parties, le tribunal révolutionnaire et la guillotine. La machine à meurtres avait été le trop facile moyen par lequel cette République qui ne pouvait arriver à mettre au monde un gouvernement, s était donné le change sur son impuissance. Les prétendus chefs de ce peuple, qui n'étaient ses chefs que pour le suivre, non seulement l'avaient laissé se donner l'horrible ivresse du sang, mais lui en avaient fait une habitude, et l'avaient amené à se targuer de cette dégradation, comme d'une preuve de grandeur d'âme. Le prétexte était l'exlermination des ennemis du dedans, des traîtres, qui avaient sur les ennemis du dehors, Autrichiens, Prussiens et Anglais, le très précieux avantage de ne pas se défendre. Avec eux, du moins, on était toujours sûr de la victoire, et on les prenait, jugeait, condamnait et guillotinait, sans avoir à redouter le plus petit échec. De là, la place énorme prise par la machine à meurtres dans la République. Elle était devenue véritablement l'autel de la patrie, sur lequel coulait, sans relâche, le sang impur des traîtres. Les victimes prouvaient la divinité. Et à ceux qui eussent osé douter d'elle en la voyant si impuissante contre l'étranger, elle pouvait répondre en montrant fièrement ses héca-
tombes humaines : « Je guillotine. Donc, je suis ! » Ce qui fait que la foi en la sainte Guillotine, comme ils disaient alors, était le premier article du Credo de tout bon républicain, et qu'au milieu de ce peuple hébété de terreur, il n'y avait plus qu'un moyen de n'être pas marqué comme traître, c'était d'être lâche et atroce.
Les deux hommes étaient Hébert et Robespierre. D'un côté, un coquin, grand chef des coquins; de l'autre, un sectaire intègre, qui, après avoir balancé la popularité de l'Ami du Peuple, s'était insensiblement vu élever par l'opinion jusqu'à une sorte do dictature morale qui faisait de lui le censeur, le grand juge, le souverain pontife de la République.
Cela étant, il semblait qu'il n'y eût qu'une solution de possible ; c'était que la machine à meurtres et le parti des coquins disparussent ensemble, pour faire place au gouvernement de Robespierre. Il était trop évident qu'il n'y avait pas à songer à l'établissement d'un gouvernement régulier, tant que la France continuerait à offrir l'horrible spectacle d'un abattoir humain et serait à la merci d'une bande de pirates. Or, voici ce qui se passa.
Le terrain fut vite nettoyé d'Hébert. Le mauvais drôle ne disparut pas sans une velléité de résistance. Il avait à ses ordres une bande capable de tout, ce qui est toujours une force, et il pouvait
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se croire le droit de compter dans une certaine mesure sur la complicité des badauds. L'imbécillité humaine est telle qu'il y a toujours des gens prêts à se faire tuer pour que quelqu'un soit le gouvernement, ce quelqu'un fût-il le dernier des hommes. Hébert fit ce raisonnement, mais il se trompa. En vain, il avait eu son jour de papauté. Le personnage ne s'était même pas refusé le plaisir de fonder une religion ! Il ne put secouer la torpeur de Paris ni prévaloir contre le prestige de Robespierre. Le drame se simplifia donc, et fut réduit au tête-iiête de la guillotine et du pontife. Et alors eut lieu un coup de théâtre surprenant. Quand le pontife se trouva seul en face de la machine de mort qu'un mot, qu'un signe de lui pouvait faire disparaître, que fit-il? Il se mit à genoux et l'adora. La France avait besoin d'un homme : elle ne trouvait qu'un dévot ! Et à quelle idole ? A la guillotine !
On peut être sectaire — sectaire est le nom du dévot en politique — et grand homme d'État.
Cromwell le fut bien. Mais Robespierre nous montre en lui un homme chez qui le dévot avait étouffé tout le re3te. Il appartenait à son Dieu et n'appartenait qu'à lui; et quel Dieu? un certain idéal qu'il s'était fait de la Révolution et de la République, idéal très haut, apparemment, et dont il n'était possible de s'approcher qu'à force de purification. De là, le culte tout naturel de la guillotine.
A cet esprit étrangement borné, la guillotine apparut comme l'instrument sacré de la purification nationale, et dans toute la candeur de sa foi, il jugea qu'y toucher avant l'heure — et quand viendrait l'heure? — serait une offense à son Dieu et un crime contre la patrie. Je parle sans ironie. Ceux qui n'ont voulu voir en Robespierre qu'un cuistre ulcéré, qu'un « bellétriste » envieux et jaloux, qu'un pontife bafoué et exaspéré par les railleries auxquelles il a servi de cible, se trompent et le calomnient. Sa conduite eut des mobiles plus hauts. Mais il est curieux de voir où elle le mena.
Certes, rarement un homme eut plus que Robespierre le souci de la postérité, et, dans son infatuation de dévot, le malheureux ne s'avisa pas qu'il allait y arriver, à cette postérité, chargé de la plus légitime exécration. Jusque-là, il n'était ni plus coupable ni plus responsable de la Terreur que tant d'autres. Et voici qu'il la prend à son compte, pour lui tout seul ! II se trouve être le seul homme qui d'un mot puisse y mettre fin. Et non seulement il ne dit pas ce mot, mais il trouve la Terreur insuffisante, la guillotine lente et molle, et il fait voter à la Convention l'abominable loi du 22 prairial pour accélérer le mouvement de l'instrument sacré. En outre, que penser d'un politique qui pousse la naïveté jusqu'à déclarer, sans ambages, en pleine Convention, qu'il ne faut pas attendre que la Ter-
reur prenne fin, avant qu'il ait été fait justice d'un certain nombre de scélérats que l'Assemblée renferme encore dans son sein? A merveille! Et voilà les dits scélérats dûment prévenus ! Ils ne pourront pas se plaindre d'avoir été surpris. Reste à savoir si la combinaison aura leur agrément, et s'ils seront d'humeur à s'y prêter de bonne grâce, véritables guillotinés par persuasion. Danton avait dit avec un dédain superbe et qui l'honore : J'aime mieux être guillotiné que guillotineur ! Mais un ïallien, un Bourdon, un Fouché, un CoUot, et autres malandrins? Comment douter un moment que de tels compagnons aimeraient infiniment mieux être guillotineurs que guillotinés? Nul doute que Robespierre n'eut envisagé le cas, mais sans y voir de motif d'inquiétude. Il tenait en trop haute estime et lui-même et la Convention pour douter du parti que prendrait l'Assemblée, le jour où elle aurait à choisir entre une poignée de bas coquins et lui. Sa candeur n'oubliait qu'une chose. Dans Tétat d'abjection où elle était tombée depuis le 31 mai, la Convention ne devait aspirer à rien plus ardemment qu'à sa délivrance. Or, si elle se mettait du coté de Robespierre contre les ennemis de celui-ci, elle se donnait un maitre dont elle ne secouerait plus jamais le joug. Elle était morte cette fois, et bien morte ; tandis que si elle se prononçait contre Robespierre, du coup, elle s'affranchissait. Ceux
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qu'elle aurait faits vainqueurs n'étaient pas d'étoffe à devenir des maîtres. Ce très simple calcul de la Convention et la prodigieuse naïveté de Robespierre, voilà tout le 9 thermidor. Mirabeau s'était amusé un jour à baptiser Lafayette Cromwell-Grandisson, se souciant plus d'être spirituel que juste, car riionnéte général ne voulut jamais être Cromwell et ne fut jamais Grandisson. Le tribun ne se doutait guère que sa boutade qualifierait un jour merveilleusement son autre collègue, le député d'Arras. Seulement, il faut faire une réserve. Pour une comparaison avec Robespierre, Cromwell, c'est trop, et Grandisson, pas assez.
La voilà donc finie, avec Robespierre, l'épouvantable crise commencée avec la Convention. A l'heure où la Terreur prend fin, deux grands résultats sont acquis : l'indépendance de la France est assurée contre l'ennemi du dehors, et son unité contre l'ennemi du dedans. 11 y a plus. L'immense effort que la dictature de la guerre a exigé de la France lui a donné une puissance dont l'Europe, à son tour, va sentir les coups. La République tient les Pays-Bas et presque toute la rive gauche du Rhin. Ses limites seront bientôt celles de l'ancienne Gaule. Comme le voulait Vauban, la France va posséder enfin « son pré carré. »
Mais, à l'intérieur, quel conlrasle! Et, au lieu du triomphe, quelle confusion ! A peine a-t-elle abattu
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« le tyran », que la Convention se trouve en présence d'un phénomène absolument nouveau, la résurrection audacieuse, insolente, presque triomphante, du royalisme. Elle Ta vaincu sur toutes ses frontières, et le voit se dresser en face d'elle, en plein Paris. Encore un peu de temps, et le royalisme soulèvera Paris contre la Convention. La ville du 14 juillet et du 10 août est mûre pour ce miracle. Il n'y a pas à dire : cela n'est rien moins qu'une révolution dans la Révolution. Et d'où vient-elle, cette révolution? D'une seule chose, de la Terreur. La République s'est laissée souiller et' déshonorer. Elle porte la très juste peine de cette lâcheté.
La Terreur a proprement commencé avec l'instaltation du tribunal révolutionnaire, le 7 avril 95, pour finir au 9 thermidor, c'est-à-dire le 27 juillet 94. Cela fait, en nombre rond, seize mois, soit 480 jours, pendant lesquels se poursuivit sans interruption, juridiquement, et dans les formes, la grande opération civique, commencée tumultuairement, le 2 septembre, à l'Abbaye, à la Force, aux Carmes et autres lieux : l'épuration de la France. Pendant ces 480 j^urs, 2625 têtes sont tombées sous la guillotine. Cela fait une moyenne, toujours en nombre rond, de six têtes par jour. Six têtes, coupées par jour, pendant 480 jours consécutifs, dans une seule ville! Car je n'ai pas besoin de dire que je néglige toutes nos villes, grandes et petites,
OÙ la guillotine a si largement fonctionné, pour m'en tenir au seul Paris. Mais, dans la réalité, les choses ne se sont pas tout à fait passées ainsi. La tuerie a suivi une progression constante et est devenue plus, accélérée et plus atroce, à mesure qu'elle était moins explicable, c'est-à-dire à mesure que le succès de nos armes écartait de notre pays le danger qui avait été, à l'origine, la cause de son affolement ; à ce point que les six dernières semaines de la période offrent, à elles seules, un chiffre de 1400 têtes coupées (exactement 1356), soit une moyenne de 31 par jour. Effet naturel de la loi du 22 prairial et réponse à cette demande d'un comité de Clémence que Danton et Desmoulins avaient commencé par payer de leur tête. Pendant six semaines, 31 têtes coupées par jour! Et quelles étaient ces victimes? Des aristocrates apparemment, des traîtres avérés et convaincus? En aucune façon. Neuf fois sur dix, le couteau tombait sur le cou d'un pauvre diable de roturier, très souvent sur celui d'une femme ou d'un enfant. Après avoir subi l'interrogatoire de rigueur, ouï le ministère public en son réquisitoire et s'être entendu condamner à mort pour participation — c'est l'invariable formule — à un éternel complot contre l'unité et l'indivisibilité de la République, les infortunés devaient, neuf fois sur dix, monter à l'échafaud sans avoir compris un traître mot à l'horrible tragédie dont ils
étaient les victimes, sinon qu'ils venaient d'entendre des hommes bien bêtes et bien méchants. C'est là, en effet, le caractère propre de cette soidisant justice. Sa bôtise est au moins égale à son atrocité. Ses interrogatoires, ses réquisitoires, les considérants de ses arrêts, sont des monuments d'imbécillité devant lesquels on reste confondu. Un jour, Malesherbes comparut devant ces hommes, et le noble vieillard fut, tout naturellement, condamné à entendre d'abord l'amas de grossières sottises qui constituaient les prétendus griefs pour lesquels l'accusateur public allait demander, sa tête. « Encore, ne put-il s'empêcher de dire en souriant, si cela avait le sens commun! » Hélas! c'est ce qu'il faut dire de la Terreur tout entière : si cela avait le sens commun !
Que serait-il advenu, si le Royalisme eut été capable de profiter du retour de fortune que lui offrit le 9 thermidor? Par bonheur pour la Convention, il en fut incapable. La médiocrité était partout. Comme les Républicains, les Royalistes n'eurent pas d'hommes. Qu'ils eussent eu, en 93, au plus fort du désarroi de la Convention, un prince soldat, un vrai fils d'Henri IV, qui, sans prendre permission ni conseil de personne, eût été bravement au seul poste où l'honneur l'appelait, c'est-àdire à la tête de ceux qui se faisaient tuer pour lui : qui osera répondre que le flot de l'invasion Ven-
déenne se fût arrêté à Saumur? Qu'ils eussent eu en 94 un prince politique, qui, faisant hardiment sa part ù la Révolution, eut donné pleine sécurité à la France sur les deux seuls intérêts qu'elle eût à cœur, l'ancien régime et les biens nationaux : qui osera répondre que ce prince eût, au lendemain de Thermidor, fait en vain appel à la France saoule de Terreur, et que la Convention se fût tirée de l'assaut de l'opinion ralliée autour d'un chef intelligent et hardi, aussi facilement qu'elle se tira de la bagarre du 1" prairial? Mais le Royalisme, qui eut tant de héros obscurs et tant de victimes, et au service duquel se dépensèrent en pure perte tant d'efforts généreux, n'eut ni son politique, ni son soldat. Le comte de Provence ne fut pas plus l'un, que le comte d'Artois ne fut l'autre. Celui-ci mérita le mot terrible de Charette et ne s'en releva pas. L'autre se contenta d'être le chef d'une basse agence d'intrigues, où de vulgaires faiseurs s'employèrent à chercher des traîtres et à maquignonnor quelques consciences faciles. Il n'y avait pas apparence que l'héritage de la Convention fût pour tomber en de telles mains. Cette bonne fortune permit à la trop célèbre Assemblée de vivre encore quinze mois, en étalant, sinon avec une pleine sécurité, du moins avec une pleine impunité, l'impuissance qui lui avait valu la cruelle leçon du 31 mai. Rendue à elle-même, la Convention finit comme elle avait commencé, et se
replongea dans l'anarchie comme dans son élément naturel. Seulement, elle était bien plus coupable et condamnable à la fin de sa carrière qu'au début. Alors, elle n'avait ni l'expérience ni la force. Après Thermidor, elle a l'une et l'autre. Les prodigieux succès de nos soldats l'ont armée d'une force matérielle et d'une force d'opinion incalculable, en même temps que les humiliantes vicissitudes de sa carrière ne lui permettent plus d'ignorer en quoi elle a manqué à la France et à elle-môme. Désormais elle peut ce qu'elle veut, et elle doit savoir ce qu'il faut qu'elle veuille. Illusion! Les émigrés ne sont pas les seuls hommes de qui l'on pourra dire qu'ils n'ont rien appris ! Et de cette force immense qu'une fortune inouïe a mise en ses mains, la Convention ne saura faire qu'un usage : elle se sauvera, mais ne sauvera qu'elle-même. Elle se tirera d'affaire au 12 germinal, au I" prairial, au 13 vendémiaire; elle se jouera désormais des 31 mai, qu'ils lui viennent des jacobins ou qu'ils lui viennent des royalistes, et elle remportera même cette dernière et insolente victoire d'imposer son personnel à la France pour le fonctionnement de la nouvelle Constitution. La France ne perdra la Convention qu'à condition de garder les conventionnels. Ce n'est pas assez qu'ils aient fait la pièce nouvelle sur laquelle va se lever le rideau : il faudra que ce soient encore eux, cette troupe de
vieux acteurs usés, qui la jouent, et ils la joueront. Tout cela, encore un coup, est 5 merveille pour la Convention; mais la France? La France présente à ce moment un spectacle extraordinaire. Ses armées l'ont faite si forte qu'elle impose la paix à deux des grandes puissances coalisées contre elle; et ses gouvernants la font si misérable qu'elle n'a ni administration, ni finances, ni justice, ni police. Les chefs vendéens font capituler la Convention et se moquent d'elle. Même après Quiberon, rincendie continue à couver sourdement dans tout rOuest. Dans le Midi, le brigandage règne sans partage. Sous prétexte de venger la Terreur, des bandes de sicaires la recommencent, et promènent effrontément le massacre, comme en un pays où il n'y aurait ni force armée, ni magistrats, ni lois. Quant à Paris, dans une année d'abondance et en communication paisible et assurée avec toute la région qui l'entoure, il meurt de faim. La famine y fait plus de ravages qu'elle n'en fera dans ce terrible hiver de 1870-1871 où la grande ville sera séparée du reste du monde et tenue sous clef par les Allemands. Et pendant ce temps-15, la Convention fait une Constitution! Naturellement.
En résumé, la Convention avait une double tâche à remplir, défendre le pays et fonder la république.
De ces deux tâches, elle a fini par accomplir la première, mais non sans en avoir d'abord, par sa
faute, augmenté les difficultés et compromis le succès. Elle en augmenta les difficultés, en poussant dans la coalition, par le meurtre de Louis XVI, l'Angleterre et l'Espagne, et en provoquant, par celle mesure, l'explosion de la Vendée : semblable à un homme qui, non content d'avoir affaire à deux assaillants,. en provoquerait spontanément deux autres, et au môme moment, se ferait attacher l'un de ses deux bras. On a trouvé cela sublime et héroïque : cela était fou, tout simplement, et d'autant moins e^j^cusable qu'indépendamment des dangers, qui étaient manifestes, cette folie était inspirée par des sentiments qui n'avaient rien de commun avec l'héroïsme. Après avoir ainsi augmenté dans une énorme proportion les difficultés de la défense nationale, la Convention en compromit le succès par une faiblesse d'un autre genre Elle laissa la France sept mois sans gouvernement, sous une véritable avalanche de désastres. 11 faut attendre jusqu'au 8 septembre, le jour d'IIondschoote, pour trouver dans cette année terrible une date qui ne soit point funèbre ou honteuse. La fin de la campagne de 93, et surtout la merveilleuse campagne de 94, nous font trop oublier les premiers mois de 93 et l'abîme où nous laissa rouler la criminelle impéritie de la Convention. Le 31 mai fut fait précisément contre cette impuissance, et au lieu de la guérir, l'aggrava. Entre les mauvais jours du
54 L.V FRANCE DU CEiNTENAIRE .
quinzième siècle et les dates inoubliables de 1871, on peut dire que la fortune de la France ne fut jamais plus bas qu'en juillet 93. La France ne fut sauvée que parce que la Convention se résigna un moment à être, en face de Tennemi, autre chose qu'une assemblée délibérante et légiférante, et à se transformer en une troupe d'agents exécutifs au service d'une dictature. Il est très juste de dire que cela sauva la France, mais il n'est pas moins juste de reconnaître que la Convention eût sauvé la France à moins de frais, si elle n'avait pas commencé par tout faire pour la perdre.
Voilà donc exactement ce que fut la Convention dans son rôle de gouvernement de la défense nationale. Voici maintenant ce qu'elle fut dans son rôle de gouvernement fondateur et organisateur de la République.
Un gouvernement n'est solide que s'il donne satisfaction à la fois aux sentiments et aux intérêts.
On a raison de dire que la politique n'est point chose sentimentale. Et l'on aurait pourtant tort de croire que le sentiment ne joue point de rôle en politique, car il est au contraire, à de certains moments, un facteur tout-puissant. 11 est constant qu'à ses débuts la République avait pour elle le sentiment de la France, parce qu'à tort ou à raison, elle paraissait la sauvegarde des résultats acquis depuis 89 ; mais il n'est pas moins constant qu'avant
la fin de sa carrière la Convention avait réussi à tourner ce sentiment contre la République. L'envahissement du pouvoir par les incapables et les indignes, et surtout la cruauté abominable et stupide qui, servie par une inqualifiable lâcheté, avait pendant un an et demi fait de la guillotine le premier pouvoir de TÉtat, et non seulement de Paris, mais de toutes nos grandes villes, autant d'abattoirs humains, voilà ce que la France ne pardonnait pas et avait mille fois raison de ne pas pardonner à la Convention, et ce qui, par malheur pour la République, ne pouvait pas être séparé de la République. Ces horreurs avaient été commises en son nom et pour elle; il était juste qu'elle en fût accablée, et qu'elle vît se retourner conlre elle les sentiments qu'elle avait si cruellement outragés.
Avant même d'être constituée, la République avait donc, par la faute de la Convention, perdu l'adhésion des sentiments dans la grande masse du pays. Avait-elle du moins pour elle les intérêts? 11 est bien rare, après tout, en polilique, que les intérêts n'aient pas le dernier mot. Si la République les eût gagnés, elle avait les plus grandes chances d'être sauvée. Par malheur, ceux-là aussi, la Convention les avait tournés contre la République.
Je connais le catalogue des grandes créations de la Convention, et je sais ce qu'elles valent; mais je ne puis m'empccher de leur trouver un caractère
bien frappant. Elles sont — pour la plupart — des choses de luxe et faites surtout pour la postérité. Or, il est incontestable que les institutions qui ont ce caractère peuvent laisser la grosse masse des vivants très indifférente, parce qu'elles sont en dehors de la sphère de leurs intérêts immédiats. Le Musée du Louvre et l'Institut sont assurément, chacun en leur genre, deux très belles choses; mais combien y a-t-il, encore aujourd'hui, de millions de Français qui ne se soucient de l'une non plus que de l'autre, et qui n'ont aucune raison, absolument aucune, de s'en soucier? En revanche il n'est pas un Français qui puisse demeurer indifférent à la répartition et à la perception des impôts et à la sécurité de la propriété. Un certain nombre de nos compatriotes peuvent trouver excellent que l'Etat entretienne, à grands frais, une école théâtrale, sous le noble vocable de Conservatoire de musique et de déclamation. Mais avez-vous compté le nombre de ceux qui no savent seulement pas que cette institution existe, et qui, en tout cas, s'ils le savaient, ne sont pas appelés à en tirer l'ombre d'un agrément ou d'un profit? Et où trouver l'homme qui ne soit pas intéressé à pouvoir, à toute heure et en tout lieu, compter sur une bonne police et une bonne gendarmerie? Il y a donc, en de telles matières, un superflu qui est pour quelques-uns, et un nécessaire qui est pour tous, sans exception. Or, la plupart
des institutions de la Convention appartiennent àla première de ces deux catégories, ce qui les rendait absolument vaines pour la satisfaction des intérêts à la fois les plus respectables et les plus exigeants, parce qu'ils sont ceux de tout le monde, et qu'ils n'ont pas le loisir d'attendre. Ajoutons que ces in slitutions étaient surtout conçues en vue de la postérité, et ne pouvaient donner leurs fruits qu'aux générations qui n'étaient pas encore. Certes, il est très bon de travailler pour la postérité, et c'est une tache dont il ne faut détourner personne. Aussi bien, elle est très séduisante, parce que, des qu'il s'agit de la postérité, tout le monde est facilement d'accord et les choses vont toutes seules. Mais, en politique, il y a, à trop penser à la postérité, un gros danger. Elle fait négliger les vivants, et les vivants sont jaloux et se vengent. Ce n'est jamais par la génération future qu'un gouvernement est culbuté, mais bien par la génération présente. C'est donc pour cellelà qu'il est sage de travailler tout d'abord, si l'on ne veut pas s'exposer à sa juste vindicte. Or, c'est précisément ce que ne fit pas la Convention.
Pour la postérité, il lui fut très facile de faire grand, et elle ne s'y épargna pas. Elle n'avait d'ailleurs, le plus souvent, il faut bien le dire, qu'à rédiger en décrets ce que les admirables travaux du dix-huitième siècle avaient préparé et formulé. Le premier venu était bon pour cela, et unbraveet mé-
58 LA FRANCE DU CEiNTEMIRE.
diocre régent, comme Lakanal, pouvait, à bien peu de frais, y gagner sa statue. Mais la génération sous les yeux de qui la Convention traçait le dessin grandiose de cet âge d'or futur, était travaillée de bien autres soucis et de bien autres besoins, soucis et besoins qui la rendaient médiocrement sensible et au Muséum d'histoire naturelle, et au Musée des monuments français, et au Bureau dès longitudes, et à rÉcole polytechnique, etc.... Le bien que devaient produire toutes ces choses n'était pas pour elle. En revanche, les maux violents et profonds dont cette génération souffrait, la Convention ne faisait rien pour les guérir et ne semblait pas môme les coimaître. Ils étaient pourtant comme le soleil : aveugle qui ne les voyait point ! La France était travaillée du plus grand mal qui puisse affliger une nation : elle était divisée contre elle-même. Une partie de la famille française s'était violemment séparée de l'autre, et avait engagé contre elle une guerre sans merci. Le plus grand bienfait auquel la France pût alors aspirer, n'était-il pas la réunion pacifique de la famille française tout entière sur le sol de la patrie? Victorieuse et toute-puissante, la Convention pouvait, sinon réaliser tout de suite cette réconcihation, tout au moins la préparer. Que tit-elle pour cela? Rien. Que fît-elle pour la paix religieuse? Rien. A moins que l'on ne juge qu'elle ait fait quelque chose en se déclarant neutre en ma-
tière de religion. Dira-t-on que l'heure de la réconciliation avec les émigrés et les prêtres n'avait pas encore sonné, et qu'en tout cas c'était là une tâche plus difficile pour la Convention que pour tout autre gouvernement. Eh bien, soit. Mais la France de la Révolution, la République, celle qui était le sang de son sang et la chair de sa chair, qu'est-ce que la Convention fit pour elle? A celle-là du moins on conviendra qu'elle ne devait rien refuser. Elle ne lui donna pas même les moyens de vivre. Quelque nom que porte un gouvernement, qu'il s'appelle République ou Monarchie, il ne peut vivre sans certains organes nécessaires, une bonne administration, de bonnes finances, une bonne justice, une bonne police. Avec cela, tout devient facile; sans cela, rien n'est possible. Avec cela, la plus mauvaise constitution sera bonne; sans cela, la meilleure ne sera qu'un chiffon de papier. Eh bien, de tout cela, qu'est-ce que la Convention donna à la République? Rien. Chose curieuse! Elle tira de la France la force armée la plus formidable que l'Europe eût encore vue, et cette force, que fit-elle pour lorganiser? Rien. Elle laissa la République avec quatorze armées et sans organisation militaire. Si bien que quand elle se décide enfin à disparaître, croyant avoir achevé sa tache, ce qu'elle laissa à la France, sous le nom de République, n'a qu'un nom : l'Anarchie.
Au surplus, la Convention est jugée par son œuvre politique capitale, qui est notre première République « conslituée. » La carrière de cette République remplit le dernier acte du grand drame de la Révolution.
La République de la Constitution de Tan III dura nominalement quatre ans, en réalité deux. Aux élections de 97, elle avait, virtuellement, cessé d'exister. Par le jeu naturel des institutions que la Convention avait léguées à la France, les Royalistes conquéraient, sans coup férir, la majorité dans les Conseils, et devenaient les maîtres de la République. Pour tout dire, le seul traître qu'il avait été possible de trouver dans nos armées, et qui Tétait doublement, puisqu'il trahissait à la fois et la République et ceux qui l'avaient acheté pour trahir la République, Pichegru montait au fauteuil des Cinq Cents, et c'était lui, selon toute apparence, qui allait être chargé de signifier à la République son arrêt. Qu'allait-il advenir aprôfi? Personne n'en savait rien. Le Royalisme reprenait possession de la France ; mais quel Royalisme? Le raisonnable ou l'absurde? Le violent ou le modéré? Et qu'allait-il ramener de l'ancien régime avec lui? La France allait-elle retourner aux trois ordres? Les biens nationaux reviendraient-ils à leurs propriétaires d'anlan ? Tout cela était laissé au hasard, et tout était possible. Tel était le merveilleux résultat de la mise
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en branle de la première Constitution républicaine de la France. Voilà pourquoi la Convention avait tant travaillé, péroré et légiféré! Pourquoi les champs de bataille et les échafauds avaient fait tant de victimes et fait couler de tels flots de sang ! Et pourtant il semblait qu'après les élections de 97, un tel résultat fût fatal. Quel miracle survint pour Tempêcher?
Il n'y eut point de miracle, mais la chose la plus simple du monde, et la plus facile à prévoir. La guerre, qui durait depuis cinq ans, avait créé toute une France militaire, qui venait de sauver, avec les conquêtes de 89, Tunité et Tindépendancc de la patrie. Un million de Français étaient sous les armes, n'ayant qu'une âme et qu'une foi, exaltés par la sainteté de la cause qu'ils défendaient, par les maux qu'ils avaient soufferts, par le succès qui avait fini par couronner leurs efforts. Ce million d'hommes, véritable élite de la France, n'avait qu'une idée, qu'un sentiment et qu'une politique : vaincre rennemi, pour sauver la Révolution et la patrie. Et comme c'était sous le nom de République que depuis deux ans ils défendaient cette cause sacrée, ce nom se confondait pour eux avec ceux de révolution et de patrie, si bien que les trois mots ne désignaient à leurs esprits qu'une seule et même chose pour laquelle ils étaient prêts à donner leur vie.
A Tabri du rempart de fer que ce million de soldats citoyens — vrais citoyens et vrais soldats! — opposait à l'Europe, s'agitait, depuis cinq ans une France civile, qui faisait avec l'autre, la France militaire, le plus étonnant contraste. Cette dernière, vivant loin de nos villes, dans les camps, face à face avec l'ennemi, avait ses émotions propres qui ne lui laissaient guère le loisir d'être sensible aux tragédies ou tragi-comédies du Parlement et de la place publique. La France, non militaire, au contraire, celle qui ne se battait pas et ne connaissait l'ennemi que par ouï-dire, vivait, depuis cinq ans, au milieu des plus horribles émotions que puisse donner le spectacle de la férocité et de la démence déchaînées, et voyait les deux choses, massacres et folies, se couvrira l'envi du nom de République. Si bien que le nom de République qui, pour la France militaire, était inséparable des idées de patrie, de lutte héroïque et de victoire, était, pour la France civile, inséparable des idées de terreur, d'égorgement et de démence; et que cette France civile, dès qu'elle se sentit affranchie par Thermidor, n'eut plus qu'une pensée, se venger de tout ce que la Terreur lui avait fait souffrir, en faisant table rase de tout ce qui pouvait la lui rappeler, c'est-àdire de la Convention d'abord, et de la République ensuite.
Mais quoi? Les Anciens et les Cinq Cents, même
avec leur Pichegru, tous les faiseurs de motions et de harangues, tous les écrivailleurs de pamphlets et de journaux, toute la tourbe des muscadins, des clichiens et des politiciens, toute celte France civile en un mot, si bruyante et si importante, n'était que bien peu de chose et ne pesait que d'un poids bien léger en face de la France militaire. C'était celle-là, celle-là seule, qui portait en elle, véritablement, Fàme de la patrie, et il n'y avait pas apparence qu'elle eût arraché la Révolution et la France à l'Europe pour permettre aux muscadins d'en faire hommage à Louis XVIII. Pichegru, tout le premier, le savait bien! Les républicains du Directoire n'eurent qu'un signe à faire aux armées pour que le fantôme de la contre-révolution s'évanouît et que la République fût sauvée. On a parlé, non sans quelque exagération, à propos du 18 Fructidor, de prétorianisme et de prétoriens. Il n'y avait pas de prétoriens en France en l'an V. I] y avait un million de Français qui s'étaient faits soldats pour la défense de leur pays, et il est, en vérité, difficile d'admettre, que pour l'avoir sauvé, ils eussent perdu le droit de se mêler de ses affaires — lesquelles étaient bien aussi les leurs. A dire le vrai, ceux qui l'avaient sauvé par cent victoires étaient un peu plus autorisés à disposer de lui que les beaux fils dont tous les exploits consistaient à bâtonner quelques jacobins et à fouetter quelques
jacobines, ou les bandits qui écumaient les grandes routes sous le nom de compagnons du Soleil ou de Jchu. Seulement, le 18 Fructidor ne fut pas, il s'en faut, ce qu'il eût été facile d'en faire, un acte de salut définitif. Ce coup d'État avait brusquement déchiré le voile qui cachait l'avenir et montré en pleine lumière le Deus ex machina, tout prêt pour le dénouement, je veux dire, la France armée, qui était seule capable de faire contre l'anarchie ce qu'elle venait de faire contre les royalistes, et qui, sûrement, ne tarderait pas à le vouloir. Ce dénouement, inévitable et prochain, il fallait le hâter, pour le diriger, et, pour cela, demander aux armées autre chose qu'un coup de main trop facile contre des conspirateurs vulgaires. Il fallait leur demander ce chef, ce tribun armé, ce sauveur, que la France attendait, parce qu'elle sentait bien qu'elle ne pouvait recevoir que de lui l'ordre et la paix publique. Etait-il donc si difficile de le trouver dans celte élite déjeunes capitaines qui avaient porté si haut la gloire de la République et l'honneur du nom Français? Etait-il impossible de le trouver honnête, désintéressé et vraiment patriote, quand Hoche, Moreau, Jourdan, Kléber vivaient — pour ne parler que des plus grands? Et il fallait le choisir aujourd'hui, si l'on ne voulait pas le subir demain. C'est ce que les idéologues qui avaient provoqué le coup d'État de Fructidor n'étaient pas capables de com-
prendre. Absorbés dans l'adoration béate de leur fétiche, le nom de république, ils crurent avoir tout fait quand ils Teurent sauvé du danger présent, et ils assurèrent à la France encore deux années — vingt-six mois — de la plus complète anarchie. C'était toujours le génie de la Gironde qui présidait aux destinées de la République Française.
Les vingt-six mois qui s'écoulent entre le 18 Fructidor et le 18 Brumaire nous présentent, dans l'agonie de la première République, un spectacle absolument honteux. A l'exception d'un infiniment petit nombre de naïfs imperturbables, braves gens qui avaient des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir, il n'était pas un républicain tant soit peu avisé qui ne comprît clairement que Fructidor était, sinon la dernière, du moins l'avantdernière heure de la République. En gens prudents, ils se mirent en devoir de préparer leur sortie de cet édifice vermoulu et croulant. Laissant là la fortune de la France, pour laquelle ils sentaient trop qu'ils ne pouvaient plus rien, ils songèrent modestement à la leur et firent leur main. Ce fut un pillage et une curée. Et, pendant ce temps-là, la pauvre République avait le sort de la Peau de chagrin du romancier. Elle allait se rétrécissant un peu plus tous les jours sous une influence irrésistible et qui n'avait rien de mystérieux. Elle avait
eQ LA FRANCE DU CENTENAIRE.
commencé par être grande comme la France. Elle finissait par se réduire aux proportions d'une infime faction. Le jour où la Convention, se réunissant pour la première fois, avait proclamé cette grande nouveauté, la République, elle avait le droit de croire que toute la France démocratique était derrière elle. Le jour où ils virent entrer dans leur salle les grenadiers de Bonaparte, les soi-disant représentants du peuple purent s'apercevoir qu'ils ne représentaient absolument plus qu'eux-mêmes, ce qui était vraiment trop peu de chose. Ils auraient en vain fait appel à la France. La France attendait ces empanachés à la sortie de leur cirque, pour les siffler.
Voilà le chemin qu'en sept années avait parcouru la première République. Courle carrière, mais pleine de leçons! Et toutes ces leçons se résumaient dans cette morale unique, que la première République semblait avoir laissée, comme untestament* à toutes les républiques futures : Ce que je n'ai pas fait, faites-le! Et ce quej'aifait, ne le faites pas!
Le premier Empire et la Restauration.
S'il avait été possible de concevoir quelques doutes sur la légitimité du coup d'État de brumaire avant qu'il fût accompli, il fut difficile d'en garder après. Jamais peut-être Révolution ne rencontra un tel concours d'adhésions et l'appui d'une aussi universelle complicité. Comment en eût-il été autrement? La France démocratique tout entière, militaire et civile, se trouvait, tout d'un coup, portée au comble de ses vœux. Ces vœux pouvaient se résumer en une formule bien simple : Tordre, sans l'ancien régime. Le lendemain de Brumaire, la France était aussi sûre d'avoir retrouvé l'un que d'être à jamais délivrée de l'autre.
Il y eut, il est vrai, deux victimes, la maison de Bourbon et la République. Les Bourbons se virent fermer par Bonaparte le chemin d'une Restauration. Mais, en conscience, qu'avaient-ils fait pour se l'ouvrir et faire leur paix avec la France nouvelle? Celle-ci ne pouvait vraiment tenir pour un bienfait suffisant l'achat de la conscience de Pichegru. Quant à la République qui en était venue à expirer
piteusement, au milieu non pas de Tindifférence, mais de la joie universelle, sous les coups de crosse d'une poignée de soldats, à qui pouvait-elle s'en prendre qu'à elle-même de ce dénouement misérable ? Elle avait employé sept ans à bien établir, à la face du monde, son impuissance à créer un gouvernement. C'est de cela qu'elle mourait. Et l'avortement avait été si complet et si humiliant que cette foi, qui était naguère celle de la France démocratique tout entière, était désertée à l'envi par le peuple de ses anciens dévots. C'était à qui abjurerait. Personne ne voulait plus avoir cru. Une imperceptible poignée de fidèles restait inébranlable et destinée à deux fortunes diverses ; les uns, les inoffensifs, se nourrissant de souvenirs et de regrets, devaient entretenir dans une retraite grondeuse le feu sacré des grandes années; les autres, les turbulents et les dangereux, allaient sentir s'abattre sur leurs épaules la main de la police et disparaître dans les geôles ou les colonies lointaines. Quant à la foule innombrable de tous ceux qui depuis 1792 avaient prêté quelque cinq cents fois le serment de vivre libres ou de mourir^ ex-constituants, ex-législateurs, ex-conventionnels, ex directeurs, ex-membres des Anciens ou des Cinq-Cents, Feuillants, Girondins, Jacobins, Régicides, Appelants, Thermidoriens, etc. , . . . tous ceux-là n'avaient pas attendu le succès de Brumaire pour
LE PREMIER EMPIRE ET Lk RESTADRATIOiN. 69
faire des gorges chaudes de la République avant d'en faire litière, et ils brûlaient de figurer en très zélés serviteurs du nouveau régime, chamarrés, titrés et surtout rentes. Des 361 conventionnels régicides, 49 étaient morts de mort violente avant le 18 Brumaire; mais 121 devaient prendre place parmi les hauts fonctionnaires impériaux et fournir à Bonaparte deux ministres, quatre sénateurs, douze législateurs ou tribuns, deux Conseillers d'État, sept Conseillers de Cassation, dix Conseillers d'appel, dix préfets. Il semblait donc que la République eût passé comme une courte et tragique aventure, et que la France revînt tout naturellement aux traditions et aux habitudes de ses huit siècles de monarchie.
Il faut avouer qu'elle y était puissamment aidée par l'étonnant prestige du chef qu'elle venait d'acclamer. Cet officier de fortune, qui n'était apparu jusqu'alors que comme un merveilleux capitaine, se révélait tout à coup avec le génie du gouvernement. En quelques mois, cet homme avait créé et organisé la France nouvelle, cette France qui, depuis dix ans, se cherchait et ne se trouvait pas : véritable Fiat lux prononcé sur le chaos où s'agitait misérablement la radoteuse impuissance des Assemblées. La France voulait la paix avec ses fils égarés, mais une paix qui ne coûtât rien à la Révolution, et, au contraire, consacrât sa victoire.
Bonaparte rouvrit aux émigrés la patrie, mais, simplement comme à des amnistiés, autorisés à reprendre leur place de citoyens. La France voulait la paix avec l'Église, mais une paix qui lui permit d'être religieuse, sans mettre en péril Tindépendance de l'État laïque. Elle tenait de son passé l'habitude et le besoin de la religion, et de 89, le ferme propos de ne plus subir de suprématie thèologique. Bonaparte lui donna le Concordat, par lequel elle pouvait, à son gré, redevenir religieuse, mais avec la certitude de n'être plus jamais, comme la philosophie du moyen âge, « la servante de la théologie. » Le principe de l'État laïque était, par le fait même du Concordat, placé au-dessus de toute contestation. La France était profondément attachée à l'esprit de 89, dans son expression la plus saisissante et la plus simple : plus de classes privilégiées, plus rien qui rappelât les inégalités politiques de l'ancien régime. Bonaparte lui donna, dans le Code civil, un merveilleux instrument pour faire pénétrer jusqu'au cœur de toutp famille française, le pur esprit de 89. La France enfin voulait retrouver un gouvernement. En quelques mois, Bonaparte eut reconstitué la machine de l'État, plus simple et plus forte qu'elle n'avait jamais été, avec une décision, une sûreté, un sens de l'intérêt public qui tenaient du miracle. Comment la France n'eûtello pas salué un souverain dans l'homme extra-
ordinaire qui, après les dix ans écoulés depuis 89, lui apportait de tels bienfaits?
La situation, par malheur, si brillante qu'ellp fut, avait en elle deux grands dangers : l'un, qui tenait à la France elle-même; l'autre, qui tenait au caractère de Bonaparte. Le danger qui venait de la France, c'est que la nouvelle société, née d'hier, au début même de ses destinées, se trouvait absolument sans force pour se défendre, le cas échéant, contre celui qui l'avait faite. Elle était à sa merci et dans sa main. Le danger qui venait de Bonaparte, c'est qu'il y avait plusieurs hommes en lui; que, de bonne heure, on avait dû se demander, non sans anxiété, lequel de ces hommes l'emporterait, et qu'un jour vint où le doute ne fut plus permis. Le pacificateur, le législateur, le politique, avaient disparu, le conquérant restait seul. Le conquérant, c'est-à-dire l'homme qui se sait incroyablement habile et heureux au terrible jeu de la guerre, et qui, après y avoir gagné la France, se demande pourquoi il n'y gagnera pas aussi bien l'Europe, et après l'Europe... qui sait? Qui sait quelles formes le rêve de l'ambition effrénée a pu prendre dans la terrible imagination d'un tel homme? Nous savons du moins ce qu'il a fait. Nous savons ce qu'il a fait de la France, entraînée dans une course folle, à travers les tueries de cent batailles, sur le corps des nations vaincues, jusqu'au jour où, à son tour.
comme dit le poète, elle devait tomber sur un lit de mitraille et s'y casser les reins. Nous savons qu'après avoir commencé comme un César, et mérité à trente ans le nom de Père de la Patrie, il devait finir, comme un effréné chasseur d'hommes, ne voyant plus dans la France qu'une meute et dans les nations qu'une proie. Nous savons qu'il rendit ainsi la France odieuse à l'Europe, et luimôme à ce point odieux à la France que, quatorze ans après être monté au rang suprême, aux acclamations de tout un peuple, comme un sauveur, il en tombait chargé des malédictions de ce même peuple qui l'avait naguère adoré. Telle fut la fin de l'homme de Brumaire, et le dénouement de son règne. Pour lui, un cabanon. Pour la France, une invasion vengeresse qui la mettait à la merci de l'Europe. Et alors, qu'est-ce que l'Europe allait faire de la France?
Il ne nous est plus permis aujourd'hui de nous méprendre sur le vrai sens des événements de 1814. C'est de 1814 que je parle, et non de 1815. Il y a un abîme entre les deux dates. L'Europe respecta ceux qu'elle avait vaincus. Et pourquoi? parce qu'à l'heure même où toute la puissance matérielle de la France s'effondrait, notre pays se trouva soudain protégé par deux forces morales qui allaient avoir la vertu de le soustraire aux pires conséquences de la défaite. La première fut la Révolution. La
grande œuvre de celle-ci, j'entends la suppression de l'ancien régime et l'organisation de la société démocratique consacrée par les institutions du Consulat, s'imposa à l'Europe avec une telle autorité que pas une voix ne s'éleva parmi nos vainqueurs pour que cette œuvre fût mise en question. C'est pour l'ancien régime que se battaient naguère les armées de Brunswick, d'York et de Cobourg; mais ce n'est plus pour lui qu'avaient vaincu les armées d'Alexandre, de Frédéric-Guillaume et de François. L'Europe ne le connaissait plus. Chose curieuse, ce fut le Czar qui insista avec le plus de force pour que le régime nouveau fut sanctionné par une constitution, et que cette constitution le rendît tout de suite inviolable. Bref, les armées de la France avaient été vaincues, mais la Révolution ne l'était pas. Et si elle ne l'était pas alors, c'est qu'il était clairement écrit qu'elle ne pourrait plus jamais l'être.
L'autre force morale qui vint en aide à celle-là fut la maison de Bourbon. Je sais très bien que le gouvernement de la Restauration traîne avec lui, à travers l'histoire, comme un boulet, le fameux cliché des « fourgons de l'étranger » ; mais je sais aussi que l'histoire n'offre pas beaucoup d'exemples d'une aussi sotte injustice, et il serait vraiment temps de reconnaître que les générations qui ont formulé cet étrange article de foi n'ont pas fait par
là grand honneur à leur jugement. Est-ce que ce sont les Bourbons, par hasard, qui avaient amené l'Europe à Paris? Est-ce que ce sont eux qui avaient inspiré la merveilleuse politique, véritable rêve d'aliéné, par laquelle « le génie de l'Empereur j» devait entraîner la France à sa perte? Est-ce que ce sont eux qui avaient fait qu'après un tel effondrement, il n'y avait plus de gouvernement possible on France qu'avec la permission et par la ^râce de l'Europe? Et cela étant, comment ne pas reconnaître que de tous les gouvernements possibles alors, celui des Bourbons était le seul qui possédât une vertu devant laquelle l'Europe monarchique était forcée de s'incliner? Tous les autres gouvernements dont l'Europe eût pu s'accommoder auraient été son œuvre et son instrument. Les Bourbons seuls ne pouvaient être l'œuvre ni l'instrument de personne. Ils ne rentraient pas aux Tuileries parce qu'on les avait choisis pour y régner. Il n'y avait pas à les choisir. Ils y rentraient parce que cette royale demeure était la leur et que la royauté française était leur héritage. De là, l'autorité qu'ils eurent tout de suite, qu'ils ne tenaient que d'eux-mêmes, que personne n'avait à leur donner, que personne ne pouvait leur ôter, et qui se dressa comme un rempart sacré entre les vainqueurs et le vaincu. Napoléon étant irrévocablement écarté comme inconciliable
avec le repos de l'Europe, nous voudrions bien savoir quel est le gouvernement d'aventure auquel le choix de TEurope eût conféré pareille vertu? Est-ce la République, par hasard? ou d'Orléans? ou Bernadotte? Ou tel prince qu'on voudra? Et voilà comment il put se faire que, grâce aux Bourbons, l'Europe, foulée depuis dix ans aux pieds de nos soldats, s'affranchit sans se venger, triompha avec courtoisie, et que la France sortit intacte des mains de ses vainqueurs. Car si elle se vît enlever ses récentes conquêtes, du moins elle ne perdit rien de ce qui constituait véritablement le corps de la nation française, et la rançon même qui nous fut imposée n'était qu'une faible compensation des exactions napoléoniennes. Je parle là de 1814, et il est certain que 1815 fut plus dur; mais à qui la faute? En ne s'opposant pas à la criminelle équipée des Cent-Jours, dernier coup de dé d'un joueur aux abois, la France s'exposait à tout; et même alors, du moins dans son territoire, elle fut épargnée. Les rognures découpées sur ses frontières n'entamèrent pas, en somme, son unité. Et alors que le grand Napoléon avait perdu non seulement ses conquêtes, mais celles de la République, la vieille Monarchie ne perdit rien des siennes, et sut conserver à la France tout ce qu'elle avait jadis su lui donner.
Il est donc bien vrai de dire que la France fut
alors presque miraculeusement sauvée par les deux grandes forces morales que ses malheurs n'avaient pu lui enlever, la Révolution et ses rois. La Révolution sauva, si ^e puis ainsi parler, Tâme de la patrie; ses rois sauvèrent son corps. Ni Tâme ne fut violentée, ni le corps ne fut mutilé. Frappant décret de la Providence, qui mettant face à face, pour ainsi dire, sur le sol de la patrie, la Révolution et notre vieille dynastie, et leur donnant à toutes deux l'honneur de contribuer au salut du pays, leur indiquait clairement par là leur vrai rôle, c'est-à-dire l'obligation d'une étroite et indissoluble union! Quel changement dans nos destinées si cette grande leçon des événements de 1814 eût été, de part et d'autre, bien comprise!
Mais l'explosion de la joie et de la reconnaissance, aussi bien chez les princes que chez les sujets, une fois passée, les difficultés apparurent, et elles étaient grandes; si grandes, qu'il ne fallait guère moins pour les surmonter qu'une sagesse plus qu'humaine des gouvernants et des gouvernés. Avec les Bourbons, rentraient les irréconciliables de l'ancien régime, nobles et prêtres, encore tout enflammés des passions qui, vingt-cinq ans auparavant, les avaient armés contre leur pays. Qu'aucun d'eux ait rêvé le rétablissement pur et simple de l'ordre de choses antérieur à 89, cela serait peut-être difficile à soutenir; mais ce que
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pas un esprit de bonne foi ne pourra mettre en doute, c'est que, dès que les Bourbons furent remontés au trône et tant qu'ils y furent, le clergé et la noblesse n'aient prétendu s'assurer au sein de la France de 89 une situation privilégiée, qui leur rendit leur prépotence d'autrefois. Il leur parut que la restauration de la maison royale n'était qu'un commencement, et que la réparation faite aux plus augustes victimes de la Révolution ne serait vraiment complète que lorsque les fidèles serviteurs de cette maison, qui avaient tant souffert avec elle et pour elle, auraient, à leur tour, reçu la leur.
On comprend avec quel frémissement de stupeur et de colère la France démocratique vit se dresser en face d'elle les revenants d'un monde disparu, et entendit le candide aveu de leurs ambitions et de leurs espérances. Tout de suite, elle s'apprêta à traiter en ennemis ces hommes qui n'avaient rien oublié et rien appris. Les deux Frances sentirent qu'elles ne s'étaient rapprochées que pour se combattre sans merci.
Une seule chose pouvait empêcher l'explosion, c'est que la Royauté se séparât résolument de ses amis de la veille pour passer du côté de la grande masse de la nation. Henri IV l'avait bien fait! Louis XVllI était plus sagace que Louis XVl, et, de plus, il n'avait qu'une piété de convenance,
(jiii ne faisait aucunement de lui un roi dévot; mais, en dépit de ses réelles aptitudes à profiter des leçons de Texpérience — il le prouva bien — il n'était pas homme à les prévenir. Apathique par nature, esclave de ses habitudes jusqu'à ne pas consentir à se priver de l'olympienne nullité de M. de Blacas, tout entier au plaisir de régner et ne soupçonnant rien de l'état des esprits, il laissa commeltre autour de lui et en son nom des fautes qu'il devait très honnêtement confesser plus tard, mais qui, en attendant, creusèrent un abîme entre la France et les Bourbons. La France était revenue à son état d'esprit de 89. Elle ne demandait pas mieux que d'être royaliste, et elle l'avait bien prouve par l'élan avec lequel elle s'élait jetée au cou des Bourbons; mais elle n'avait rien perdu de son invincible aversion pour l'ancien régime, et n'était pas d'humeur à permettre aux hommes de Coblenlz d'en agiter impunément le fantôme devant elle. Elle n'admettait pas que l'émigration rentrât en France en triomphe, tout comme si elle avait vaincu. L'insolence des marquis de.Carabas l'exaspéra, et avec la terrible mobilité d'impressions qui est une des faiblesses de notre tempérament, elle ne pardonna pas aux Bourbons de ne pas rompre tout de suite avec leurs amis des mauvais jours. De son observatoire de l'île d'Elbe, où l'imprudente générosité du Czar avait permis qu'il se tînt à l'affût, le redouta*
ble Corse épiait la situation de la France. Dès qu'il vit que le divorce était proche entre la France et les Bourbons, il n'eut qu'à mettre le pied sur cette terre frémissante pour donner le signal de l'exil aux nouveaux hôtes des Tuileries. La France s'était retirée de ses princes, et se faisait comme un jeu cruel de les laisser seuls, avec leurs tenants de l'ancien régime, en face du Dieu, de la soldatesque et de ses terribles adorateurs. Trop explicable dépit, mais que l'on ne pourra jamais assez déplorer! La sinistre date du 20 mars allait consommer l'irréparable.
Si la France, à cette heure tragique, imposant silence à son dépit et à ses rancunes et ne prenant conseil que de la froide raison, se rangeait autour de ses princes, elle sauvait tout. D'abord, elle arrêtait l'homme de l'île d'Elbe dès ses premier pas. Il n'aurait certainement pas eu raison d'un pays qui se fût dressé unanime devant lui, comme il eut raison de la vieille cour, réduite à ne plus voir autour d'elle, comme défenseurs, que les débris de l'armée de Condé. Ensuite, en sauvant les Bourbons, la France démocratique les faisait siens, irrévocablement. Elle les conquérait, à son tour, et pour toujours. En 1814, elle avait été leur obligée. En 1815, ils devenaient les siens. Enfm, dernier bienfait, l'Europe non seulement était tenue à l'écart de nos affaires, mais devenait elle-même l'obligée de la Franccj
puisque la France n'aurait eu besoin de personne pour se défendre contre Tincorrigible perturbateur qui avait juré de ne pas laisser le monde en repos. Une telle conduite eût fait la France aussi grande qu'elle l'eût montrée sage. Mais est-on bien fondé à demander aux peuples d'être si sages, quand ceux qui ont mission de les gouverner et de les conduire, le sont si peu? Pourquoi la France l'eût-elle été plus que ses rois? Ils ne Tétaient guère; elle fit comme eux; et, s'ils eurent leur excuse, il faut bien reconnaître qu elle eut la sienne. Elle se dit qu'elle n'avait pas seulement à supporter les dernières années de Louis XVIII : derrière le roi régnant, elle vit le roi futur, et ce roi futur, c'était lé comte d'Artois, le prince en qui les nobles et les prêtres avaient trop justement mis leur confiance et leur espoir, le paladin de la cour et de l'Église. Dira-t-on que la France se soit trompée et que Charles X n'ait pas tenu, trop fidèlement hélas! les promesses du comte d'Artois?
Mais d'un autre côté, quelles perspectives ouvrait à notre pays la sinistre aventure où il s'était laissé jeter! D'abord, la France se donnait un impardonnable tort. D'alliée de l'Europe, elle se faisait spontanément son ennemie. Eh acceptant de devenir la complice d'un homme qui s'était mis hors la loi, elle s'y mettait avec lui, et elle s'y mettait avec^uel espoir et quelles chances?
Si Napoléon était vaincu, elle n'était délivrée de lui que pour tomber à la merci de la coalition; et si Napoléon était vainqueur, rien ne pouvait plus l'arracher à la tyrannie de Napoléon. C'est alors qu'elle eût payé cher la comédie du Champ de mai, et les pantalonnades libérales de S. M. l'Empereur et Roi ! En second lieu, dans l'attente du dénouement, une chose n'était que trop certaine : des torrents de sang allaient couler; le cirque aux tueries allait se rouvrir; et l'Europe, qui avait dû payer sa délivrance de tant d'hécatombes, allait en avoir de nouvelles à offrir. Et tout cela, parce que la France libérale avait eu un accès d'humeur contre ses rois ! A quoi s'attendre alors, le jour où, selon toutes Içs probabilités, la coalition aurait abattu Napoléon? Qui pouvait croire qu'on retrouverait les vainqueurs cléments et courtois de 1814? Non, les Bourbons allaient rentrer, alliés, cette fois, de l'Europe contre la France, imposés à la France par l'Europe^ et incapables d'échapper à la contagion des légitimes ressentiments de celle-ci contre la nation à qui elle devait une telle épreuve. Après le sang des quarante mille victimes de Waterloo, allait couler le sang des auteurs de Waterloo et de leurs complices. Hélas! oui, c'était bien, cette fois, l'irréparable! Entre la France et ses rois, 1814 avait creusé un fossé. Ce fossé, 1815 le remplit de sang, et ni par les Bourbons, ni par la France, il ne devait plus être franchi.
Soyons justes pourtant. Un prince sceptique et froid, sans réelle élévation d'esprit ni de caractère, mais doué de sens, essaya de le franchir. Si Louis XVIII n'avait rien fait pour prévenir 1815, il eut du moins le mérite de le comprendre et de travailler à le réparer. Il commença par se délivrer, dès 1816, de l'obsession des exaltés de l'ancien régime; puis, pendant plus de trois ans, il fit tenter par un groupe d'hommes d'Etat éminents un loyal et complet essai de gouvernement libéral. Si nous ne devons prononcer qu'avec respect et reconnaissance les nom des Richelieu, des Decazes, des Laine, des de Serre, des Gouvion-Saint-Cyr, nous ne pouvons oublier que ce fut Louis XVIII qui les choisit, les dirigea, les soutint, et que dans l'accomplissement de leur œuvre patriotique, ils furent les interprètes fidèles de la pensée royale. La libération anticipée du territoire rendit à la France la plénitude de son indépendance en face de l'Europe. Le maintien du Concordat de 1801 coupa court aux folles espérances, sinon aux folles ambitions, du clergé et des cléricaux. La nouvelle loi électorale, la fournée des soixante pairs libéraux, la loi sur la presse, assurèrent le triomphe légal, dans les deux Chambres, des idées et des sentiments de la France démocratique. Pour prouver sa bonne volonté, Louis XVIII ne recula môme pas devant une demi-disgrâce de son frère ; M. Decazes avait proposé à son gouverne
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ment ce double but : nationaliser la couronne et royaliseï^ le pays. Mais le roi et ses minisires eurent beau ne pas s y épargner; s'ils nationalisèrent la couronne, la France libérale s'obstina à n'être pas royalisée. Au lieu d'accepter la main loyale que le ministre lui tendait, elle ne cessa de grossir les rangs d'une opposition sourdement irréconciliable, jusqu'au jour où ses chefs eurent la triste inspiration et le triste succès de tirer de l'ombre où il était caché, pour l'asseoir sur les bancs de la Chambre, un vieux fantôme de la Convention, l'ex-abbé-comteévôque Grégoire. Aux avances de la Royauté, la France libérale répondait par un outrage et une menace. Et six mois après, Louvel, de son poignard « emmanché dans une idée libérale », frappait le coup terrible par lequel il se flattait de tarir le sang de Bourbon. Le forfait théâtral qu'on appelle l'assassinat politique ne saurait être équitablement considéré comme un crime individuel. Il est, si je puis ainsi parler, la condensation dans une âme grossière et violente, tout entière sous l'obsession d'un sentiment et d'une idée fixe, des passions qui flottent dans une foule, et il y faut voir, à ce titre, la marque la plus sûre de l'intensité de ces passions et de la force qu'elles peuvent mettre en mouvement. On l'avait bien vu au seizième siècle, quand les assassins fanatiques pullulèrent. On allait le revoir au dix-neuvjème, mais à l'instigation et au profit d'une autre
force que la religion. 89 venait de susciter son Ravaillac, et Louvel n'avait fait que traduire, à sa façon, en sombre fanatique, tout prêt à être à la fois assassin et victime, cette haine du nom de Bourbon qui, depuis 1815, flottait dans la masse de la France libérale. Du coup, l'essai loyal tenté par Louis XVIII prit fin, l'abdication morale du vieux roi fut consommée, et le règne de Charles X commença. Un véritable duel s'engagea aussitôt enire le parti du trône et de l'autel, qui avait enfin carte blanche pour royaliser la France à sa guise, et la France libérale, plus résolue que jamais à n'être pas royalisée. Dès l'abord, celle-ci fut expulsée par une loi de l'arène électorale, et se vit fermer le Parlement, en même temps qu'on lui arrachait l'arme de la presse. C'était ne lui laisser que les complots Elle s'y jeta résolument, et ne recula pas devant cette extrémité d'ouvrir pour la France l'ère des pronunciamientos. Le gouvernement, de son côté, se défendit comme il était attaqué, c'est-à-dire sans merci, et il put enfin se croire maître du terrain quand la guerre d'Espagne eut coupé court aux complots militaires et rattaché l'armée aux Bourbons. L'événement n'allait pas tarder à montrer à l'opposition et au gouvernement qu'ils s'étaient également trompés, l'une en recourant à la force, l'autre en croyant se l'être assurée. De la loi électorale de 1820 et du corps électoral, trié sur le volet,
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que les hommes de cour avaient imaginé pour en tirer le salut du trône et de l'autel, sortait pacifiquement, aux mémorables élections de 1827, une majorité libérale. Toutes les forces de TÉtat, tendues vers ce seul objet, avaient été incapables d'empêcher l'explosion de l'insaisissable et invincible esprit de 89. Lui seul, décidément, était la puissance contre laquelle il était écrit que rien ne prévaudrait. Que serait-il arrivé, cette fois, si la Royauté se fut inclinée sous la leçon, et eût accepté de conclure une paix exempte d'arrière-pensée et d'esprit de revanche avec ce libéralisme qu'elle devait renoncer à vaincre? Sans doute, on objectera l'échec de la tentative de Louis XyiII ; mais les circonstances avaient bien changé* La France libérale venait de prouver assez sa force pour qu'on ne lui prêtât pas la pensée de pousser ses avantages jusqu'aux hasards d'une révolution. Les peuples ne se lancent dans cet inconnu que sous l'empire de sentiments que la France de 1828, sûre d'elle-même, n'avait plus de raisons d'éprouver. Aulant il était certain qu'elle risquerait tout plutôt que de laisser l'esprit de cour prévaloir sur sa volonté, autant il l'était qu'elle n'irait pas, de gaieté de cœur, chercher une révolution, si elle se sentait une fois assurée de n'avoir plus rien à craindre de l'esprit de cour. Charles X était, malheureusement, le dernier homme, de qui l'on pût attendre une telle conversion. Depuis celle
qui l'avait fait dévot, il n'y en avait plus à espérer de lui. La chute de M. de Villèle, qui eût éclairé tout autre prince, acheva de l'aveugler. Il n'y vit que l'occasion de réaliser le rêve de toute sa vie, celui de pousser au monstre, en vrai paladin, et de l'écraser. Subitement, on eut la situation de 1819, retournée. En 1819, le seul nom de Grégoire avait été pour la Royauté une insulte et une menace, et avait dressé devant le trône une opposition irréconciliable. C'est exactement l'effet que produisit sur la nation, en 1829, le nom et l'avènement du prince dePolignac. La France libérale sentit, à son tour, qu'elle avait en face d'elle une royauté irréconciliable, et elle s'apprêta aux dernières extrémités. Avec l'année 1830, le National parut. « Il faut enfermer les Bourbons dans la Charte, dit l'un des fondateurs de la feuille de guerre, pour les y faire sauter! » Charles X leur épargna cette peine et abrégea leur tâche. Du même coup, les Bourbons sortirent de la Charte et de la France.
Et celle-ci rentra, après tientc ans, dans l'orageuse carrière de l'exercice effectif de sa souveraineté.
La royauté de Juillet.
L'opposition qui venait de renverser les Bourbons comptait, avant la bataille, trois partis distincts, n'ayant en commun que leur haine des Bourbons et le culte des trois couleurs et de la souveraineté nationale : la République, l'Empiré et le parti d'Orléans.
La République était certainement le moindre des trois par l'influence et le nombre. D'abord, elle était une chose presque antique, puisqu'il y avait entre elle et la Restauration toute l'épaisseur de l'Empire, et les souvenirs qu'éveillait son nom étaient trop sanglants et tragiques pour qu'il s'en dégageât tout de suite un courant capable d'entraîner les esprits. On craignait de plus, avec raison, qu'au milieu de l'Europe monarchique elle ne suscitât des inquiétudes et une mauvaise volonté dont il pourrait lui être bien difficile de triompher. Enfin, son personnel, peu nombreux et sans prestige, manquait de confiance en sa cause et en lui-même. Cette confiance lui viendra bien vite, après le succès, et lui donnera une force terrible ; mais en
attendant, on peut dire très justement qu'à l'heure où Paris s'arma pour relever le défi de la cour, la faction républicaine était une force à peu près négligeable.
L'Empire était bien plus redoutable. D'abord, il était le dernier venu. Son souvenir était le plus récent et le plus vivant dans la mémoire des hommes. Que dis-je, son souvenir? Il continuait à vivre dans la personne de ses innombrables serviteurs de tous rangs et de tous grades, qui, à leur prestige d'autrefois, avaient ajouté l'intérêt qui s'attaclie à de grands revers, venant après une grande fortune. Waterloo, l'armée de la Loire, la demisolde, les complots avortés, les fusillades, l'échafaud, avaient encore grandi les héros de l'épopée napoléonienne : si bien que des hommes qui auraient été prêts à tout pour replacer leur pays sous le joug de la pure tyrannie, en étaient, chose curieuse! devenus les idoles. Quant à Napoléon, il avait éprouvé le sort des Césars romains. La mort n'avait été, pour lui, que l'apothéose. Il était, à la leltre, passé Dieu. Les Anglais ne s'étaient guère douté que de l'affreux rocher, où ils l'avaient condamné à mourir, il s'élancerait, transfiguré, pour éblouir et fasciner les hommes après sa mort, encore plus qu'il ne l'avait fait pendant sa vie. Mais si les Anglais ne s'en doutaient pas, il avait, lui, conscience de la métamorphose, et il put dire, en
mourant, comme cet Empereur d'autrefois : « Je sens que je deviens Dieu ! » Il sentait, en effet, qu'il laissait derrière lui une religion. Deux ans après sa mort, sous le nom de Mémorial de Sainte-Hélène^ l'Évangile de cette religion paraissait, et commençait un apostolat qui est bien l'un des plus curieux miracles qu'ait vus le monde. Ce terrible faucheur d'hommes qui, pendant dix ans, avait imperturbablement poursuivi, à travers cent champs de bataille, l'objet de son idée fixe, était devenu l'apôtre de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, le Christ de la Révolution française, méchamment cloué par les rois sur un rocher. Il n'avait jamais eu dans le cœur que l'amour des hommes et de la paix. C'est malgré lui qu'il avait couru de bataille en bataille, persécuté sans trêve par la haine et l'envie des souverains. C'est malgré lui qu'il était allé à Madrid, à Moscou et à Waterloo. Sa vraie passion, c'était la philanthropie; sa vraie vocation, l'humanitairerie. Tendre et romanesque, comme le Christ de M. Renan, il n'était né que pour rêver au bonheur des hommes en général, et des Français en particulier. Aussi ne formait-il en mourant qu'un vœu, c'était de reposer sur les bords de la Seine^ au milieu de ce peuple Français^ qu'il avait tant aimé! Et le Français, né naïf encore plus que malin, n'avait pu lire cette phrase fameuse sans fondre en larmes, à la pensée qu'il avait dû échanger ce Vincent de
yo LA FRANCE DU CENTENAIRE.
Paul couronné, si odieusement méconnu et trahi, pour ces scélérats dé Bourbons, affamés de^carnage, comme chacun sait, et buveurs de sang. La poésie, qui n'est jamais si puissante que lorsqu'elle prête à la badauderie son divin langage, avait imaginé de chanter sur tous les tons ce Napoléon idyllique, attendrissant et douceâtre sous sa redingote et son petit chapeau, et « Thumble toit pendant cinquante ans, ne devait plus savoir d'autre histoire. » Ce n*était plus seulement le génie des batailles qui s'était incarné en cet homme ; c'était un assemblage inouï de toutes les grandes et généreuses pensées, de tous les bons sentiments méconnus, de tous les malheurs immérités, qui avait entouré son nom d'une auréole incomparable. Comment cette religion populaire, qui avait été si puissante pendant les dernières années de la Restauration pour miner le trône des Bourbons, ne s'imposa-telle pas à la France au moment de leur chute î
Pour trois raisons. D'abord le fils de l'Empereur, celui que les poètes devaient baptiser le Fils de VHomme, était en Autriche, aussi bien gardé que l'avait naguère été son père, et il n'y avait pas plus d'apparence que la France le reconquît, qu'il n'y en avait que l'Autriche le rendît. Le Napoléonisme avait pu devenir la religion de la France : il n'en (Hait pas moins resté la terreur de l'Europe, ce qui mettait la France napoléonienne dans cette bizarre
situation d'avoir son prince inpartibus infidelium^ et (Vôtre, de par le veto de TEurope, forcée de s'en passer. En second lieu, si le Napoléonisme était devenu la religion de la France, il avait procédé, comme toutes les religions, par la conquête des niasses, avec le secours tout puissant de leur crédulité; mais l'élite, ou si l'on aime mieux, les politiques, et ceux qui mettent leur confiance dans les politiques, étaient restés réfractaires. Ils avaient bien accepté le Napoléonisme comme machine de guerre contre la Restauration, mais ils s'étaient gardés de lui donner leur foi ; et — c'élait-là la troisième raison — ce refus de sacrifier au Dieu des foules leur était d'autant plus facile que, depuis quinze ans, ils avaient leur prince, à eux, sous la main, et qu'en 1830, ce prince était aussi prêt à accepter la couronne que les politiques à la lui offrir.
Trente-huit ans auparavant, quand Louis XVI était encore vivant, sinon régnant, le fils du duc d'Orléans, celui qu'on appelait alors leÎGmie Égalité, avait été, comme dit Tacite « montré aux destins », pour compenser et suppléer l'indignité paternelle. Dumouriez, qui espérait bien clore la Révolution, avait adopté le jeune homme, l'avait mis en vue et dressé pour le trône. Et qui peut dire ce qui serait arrivé si l'aventureux personnage qui venait de sauver la France des Prussiens, avait été assez
heureux pour la sauver aussi des Impériaux? On sait où aboutirent les espérances du protecteur et du protégé. Pendant que le père portait sa tête sur l'échafaud, le fils était réduit à la modeste ambition de se faire oublier, jusqu'au jour où il lui serait permis de rentrer en grâce auprès de ses aines et de reprendre, à leurs côtés, sa place de prince du sang. 11 y réussit, non sans quelque peine, et son mariage avec une princesse de Bourbon, fille du roi de Naples, scella sa réhabilitation. Mais ce n'était pas en vain que le tentateur Dumouriez lui avait dit : « Tu seras Roi ! » et que les deux journées de Valmy et de Jemmapes avaient fait de lui, pour ainsi dire, le Roi désigné de la Révolution. A peine rentre en France avec les Bourbons, ou plutôt derrière eux, modestement, comme il convenait à un coupable pardonné, le voilà, malgré lui, candidat au trône. Son nom est prononcé et discuté dans les conseils des rois. Il voit surgir, sous ses yeux, toute une armée de partisans, qui semble l'avoir attendu. Ce mouvement d'opinion prit même de telles proportions qu'il ne fut pas pour peu de chose dans les Cent-Jours. Bonaparte brusqua son attentat, de crainte d'être supplanté. Quelques semaines, quelques jours peut-être plus tard, et il l'était, en effet, par le pronunciamiento de Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes et les deux Lallemand, pronunciamiento dont Fouché tenait les
Lk ROYAUTÉ DE JUILLET. 93
fils, et qui avait pour but Texpulsion des Bourbons au profit du duc d'Orléans. Le 20 mars survient, puis Waterloo. A l'instigation de Lafayette, reparu subitement sur la scène après une retraite de vingttrois ans, les représentants revendiquent pour la France le droit de faire sa constitution et de choisir son roi. Et quel doit être ce roi, caché sous la vaine parade de Téleclion de Napoléon II, que tous savent ne devoir être prise au sérieux par personne? D'Orléans. Deux ambassades sont expédiées. Tune au duc de Wellington, Taulre aux souverains alliés, et toutes les deux nomment hautement le prince que les Représentants s'étaient contentés de sousentendre. Aussi bien, il était de notoriété publique qu'à la nouvelle du débarquement de Bonaparte, le Czar avait dit : Si nous avions choisi d'Orléans, cela ne serait pas arrivé ! Bon gré mal gré, le duc d'Orléans se trouvait donc, en 1815, posé, en face des Bourbons, en rival, à ce point qu'il dut, pendant deux ans, se soustraire aux dangers de sa popularité par un exil plus ou moins volontaire à Twickenham ; mais pas plus à Twickenham qu'en France, il ne put échapper à sa fortune, car ce fut précisément pendant cette retraite qu'éclata la conjuration de Didier. Comme dans presque toutes celles qui devaient suivre — et elles allaient être nombreuses — le nom de Napoléon fut l'étincelle dont l'auteur du complot se servit pour mettre le
9i LA FRANCE DU CENTENAIHE.
feu aux esprits, mais la royauté d'Orléans était le seul but. Quelle vertu surhumaine n'eût-il pas fallu au prince pour rester insensible à de telles tentations? Tout en travaillant, en bon père de famille, à refaire et à grossir le patrimoine de sa maison, tout en restant correct dans ses relations avec Louis XVllI et Charles X et en obtenant même du dernier la restitution de son titre d'Altesse Royale que le premier lui avait obstinément refusé, le duc d'Orléans eut grand soin de ne rien négliger de ce qui pouvait entretenir cette popularité, qui semblait venue à lui sans qu'il la cherchât et faisait (le lui l'en-cas providentiel d'une Révolution. Le lendemain des journées de Juillet, cette situation arrivait à son dénouement naturel, et, on peut îc dire, attendu. La Chambre des 221 offrait la couronne au duc d'Orléans, et il n'y avait plus entre la couronne et ce prince que deux obstacles possibles : sa volonté d'abord, et le général Lafayeltc ensuite.
Sa volonté? Elle fut vile fixée. Peut-être l'étaitelle depuis longtemps. Guillaume d'Orange s'était fait absoudre par l'histoire de son usurpation, et pourtant elle avait bien des côtés odieux. Il n'avait pas craint de descendre à main armée dans les Etats de son beau-père, d'y faire appel contre lui à toutes les trahisons et de l'arracher du trône, pour ainsi dire, de sa propre main; Louis-Philippe ne
faisait rien de tel. Il n'avait pas pris plus de part aux ordonnances qu'au soulèvement de la capitale. Il y avait bien, il est vrai, le droit monarchique, et l'enfant qui le représentait, et cette délégation par laquelle le vieux roi vaincu confiait la couronne de son petit-fils à la loyauté et à la popularité de son cousin. Mais le seul pouvoir effectif demeuré debout, la Chambre des députés, avait fait bon marché des droits de l'enfant royal et déclaré le trône vacant en fait et en droit. C'est jusqu'au changement de dynastie qu'elle entendait pousser la révolution. Le moyen de lui imposer une régence? En refusant d'être Roi? Il est clair que ce parti était toujours à la disposition de Louis-Philippe ; mais outre qu'un tel refus, sans profiter en rien, dans Tétat des esprits, au duc de Bordeaux, ne pouvait avoir pour effet, en ce qui concerne la France, que la proclamation d'un autre prince ou de la République, il ne pouvait être pour le duc d'Orléans, que le signal d'un exil immédiat. 11 est trop évident que, la régence écartée, il n'y avait plus de place en France pour le duc d'Orléans simple particulier. Si bien que, parce qu'il avait plu à Charles X de faire les ordonnances, Louis- Philippe d'Orléans se trouvait obligé, sans l'avoir en rien mérité, de reprendre le chemin de l'exil, d'exposer aux hasards sa fortune laborieusement reconstruite, et de traîner derrière lui dans la tris-
tesse et Toisiveté d'une émigration forcée, une brillante postérité pour laquelle il lui avait bien été permis de rêver de meilleurs destins. Il pesa tout cela, et aima mieux courir le risque d'êlre Roi. Restait le général Lafayette qui, maître de Paris, n'avait qu'un signe à faire pour tout empêcher. Il offrit une conquête facile et se prêta, de bonne grâce, à être enguirlandé. Au fond, sa foi dans la République n'était pas bien robuste, et sa délicatesse eut scrupule de se prononcer pour une forme de gouvernement dont il était le chef désigné. Il consentit donc à donner l'accolade au nouveau Roi, et à le présenter au peuple, quelque peu grondant, comme la meilleure des Républiques. Quand le patriarche tricolore eut ainsi sacré la nouvelle royauté, la Révolution était finie, et le fils d'Égalité était Roi. En huit jours, ce grand événement de la transmission de la royauté française fut consommé.
. C'est alors que les difficultés commencèrent, et qu'en dépit de la valeur des hommes qui la servaient, la nouvelle royauté éprouva la faiblesse des fondements sur lesquels elle était assise. Elle s'était faite au nom de la souveraineté populaire, et pour faire prévaloir la volonté de la nation sur celle d'un homme. Or, comment la nation avait-elle manifesté sa volonté d'appeler le duc d'Orléans au trône? Par l'organe de 219 députés, qui ne tenaient d'aucune
loi le droit de disposer du trône de France, qui représentaient, sur la masse des Français, un nombre d'électeurs infiniment petit, et qui d'après le droit populaire, n'étaientpas plus autorisés à offrir la couronne à qui que ce fût, que, d'après le droit monarchique, le duc d'Orléans n'était autorisé à l'accepter. Des deux côtés, il y avait usurpation manifeste : usurpation du prince sur ses aînés ; usurpation de la Chambre sur le pays. La rapidité même de la conclusion, loin d'être comptée aux fondateurs de la royauté nouvelle comme un bienfait, ne témoignaitelle pas de leur volonté bien arrêtée d'éluder le jugement de la nation ? Les ennemis du nouvel ordre de choses rendirent tout de suite leur arrêt par une formule célèbre : la Révolution de juillet était escamotée.
Les légitimistes ne craignirent pas d'essayer de la protestation à main armée : folle entreprise, de de la part de gens qui n'avaient pas de force populaire à leur disposition. La trop chevaleresque duchesse de Berry en fit la malheureuse expérience. Les Impériaux étaient réduits aux protestations platoniques, tant qu'ils n'auraient pas d'Empereur. Qu'est-ce qu'un Empire sans Empereur? Restaient les Républicains.
A côté de son résultat matériel, la révolution de Juillet avait eu un effet moral extraordinaire. A la juger à distance et de sang froid, comme nous pou-
vons le faire aujourd'hui, nous serions bien embarrassés d'y trouver quelque chose de miraculeux. Une petite armée est prise comme dans un traquenard dans le soulèvement unanime d'une grande capitale : quoi de plus simple? Un gouvernement qui se sent désarmé, capitule : quoi de plus naturel ? Des députés profitent de ce qu'ils sont le seul pouvoir resté debout, pour jouer les Warwick, et se dépêcher de faire roi le prince qui depuis quinze ans élait leur homme : où est le miracle? Mais la génération de 1830 reçut de ces événements une bien autre impression. Ce changement à vue lui fit croire, d'une foi profonde, que le peuple qui avait pu faire cela, pouvait tout. Pour le peuple de Juillet, l'impossible n'existait plus. Tout à l'heure vont surgir dix écoles de mécaniciens politiques qui n'ont trouvé rien de moins que le secret de bâtir de toutes pièces une société parfaite. Cela paraît extraordinaire ; mais ce qui l'est encore davantage, c'est qu'ils le croiront et qu'on les croira. Tout à l'heure le gouvernement de Juillet va être sommé de rétablir la Pologne : pas davantage ! et comme le roi et ses ministres ne seront pas sans trouver à l'entreprise quelques difficultés, ce manque de foi ne leur sera pas pardonné, et la France de 1830 le ressentira comme un outrage. Manifestement, les Français de ce temps avaient perdu le sens du réel, et ils en faisaient l'aveu ingénu, quand, pour avoir
amené à merci un fondre de guerre comme le bonhomme Charles X, ils se proclamaient hauts comme TOlympe et grands comme le monde.
Le plus frappant effet de cet extraordinaire état d'esprit fut la croissance soudaine, gigantesque et quasi-miraculeuse du parti républicain. La Révolution de Juillet étant le triomphe de la souveraineté nationale, et la souveraineté nationale ayant, au jugement des républicains, son expression la plus haute et la plus parfaile, pour ne pas dire la seule légitime, dans la République, il en résulta que les républicains qui, la veille de Juillet, n'étaient rien, le lendemain, de la meilleure foi du monde, crurent être tout. Cet esprit de confiance et de superbe, que 1830 avait répandu dans la masse de la nation, se trouva, pour ainsi dire, condensé dans leurs tôtes^^ en une audace et une présomption incroyables, dignes des preux des âges fabuleux ou de Don Quicholte. Ils auraient tranquillement déclaré la guerre au monde. Ils n'hésitèrent pas une minute à la déclarer à Louis-Philippe.
Les trois furieux assauts qu'ils livrèrent à la Royauté de Juillet en 1852, 1834, 1839, furent victorieusement repoussés. L'empire de la rue resta au pouvoir. Le prestige de la barricade fut atteint, et le pavé, ce fameux pavé de Juillet, qui avait « écrasé une armée et broyé un trône », ne put à trois reprises, avoir raison de son rival, le boulet.
Mais, par un phénomène surprenant, après chacune de leurs défaites de la rue, les républicains se redressaient plus fiers, plus confiants, plus auda cieux, plus insolents, que s'ils eussent été vainqueurs. Après leur double défaite de 1834 à Lyon et à Paris, le gouvernement les saisit tous, comme dans un filet, et se flatta de les assommer sous un jugement dont la République ne reviendrait pas. Ce lut le fameux procès d'Avril, avec ses proportions épiques, ses péripéties dramatiques et son mélange de comédie. Le gouvernement eut naturellement tous les arrêts qu'il voulut, mais les vaincus bafouèrent les vainqueurs, les condamnés bafouèrent leurs juges et Tétat-major de la République future fut montré à la France, qui le connaissait à peine. «Rref, les défaites matérielles du parti républicain eurent pour invariable conséquence un constant progrès, dans le pays, de l'esprit républicain. Et cet esprit devint peu à peu si fort, si sûr de lui et de l'opinion, qu'il put impunément recevoir les services d'un odieux gredin comme Fieschi, de sombres fanatiques comme Morey et Alibaud, d'une brute comme Darmès, ce frotteur polilicien, qui voulut tuer dans Louis-Philippe « le plus grand tyran des temps anciens et modernes ». La République ne fut en rien compromise par les abominables services de ses Ravaillac. Elle avait, dès le début, sa principale place d'armes dans la
presse où le plus noble représentant du parti, Armand Carrel, avait hardiment planté son drapeau. Elle ne tarda pas à forcer le Parlement. Le double vote, inventé pour sauver le trône et l'autel, avait fini par tourner contre le trône et Taulel. Le cens électoral à 200 francs, imaginé comme un rempart contre la République, laissa passer la République. La royauté se sentit perdue, si elle perdait sa majorité parlementaire, ce qui était vrai, et se crut sauvée, tant qu'elle garderait cette même majorité, ce qui ne l'était pas. A mesure que le gouvernement tendit tous ses efforts vers ce seul but, le pays s'avisa qu'il était insuffisamment représenté par les électeurs censitaires. Un grand mouvement d'opinion se prononça pour la réforme électorale, et, chose grave, toutes les fractions de la minorité parlementaire s'associèrent dans la direction de ce mouvement. Devant la persistance de l'opinion, le gouvernement se raidit, refusant d'entrer dans cette réforme électorale, qui était pour lui un inconnu plein de menaces, et derrière laquelle il voyait se dresser le spectre de la République. L'émeute n'eut qu'à paraître pour qu'en face de l'hostilité ou de l'indifférence de l'opinion, le gouvernement sentit qu'il lui était ou impossible ou inutile de se défendre, et, après un semblant de résistance, il céda la place à la République.
La deuxième République.
La deuxième République semblait, au premier abord, venir au monde avec de grands avantages sur son aînée. D'abord, elle naissait au sein de la paix. Elle était sûre de n'avoir rien à redouter de l'étranger. Donc, nul besoin de rien recueillir de ce que l'héritage de la première République avait de plus compromettant. Nul prétexte à une ombre de terreur. Pleine liberté pour la France de ne s'occuper que d'elle-même, en se laissant aller à tous les bons sentiments qu'éveille la sécurité. Si la première République s'était crue obligée de mettre la Terreur à l'ordre du jour, la seconde pouvait honorer son avènement par l'abolition de la peine de mort en matière politique. De plus, elle n'arrivait pas, comme sa devancière, inopinément et à l'état de surprise. Depuis dix-huit ans, la France était familiarisée avec le nom et la perspective de la République, si familiarisée qu'elle en concluait môme un peu ingénument qu'elle était mûre pour cette transformation. Enfin la République de 48 avait un personnel peu nombreux, il est vrai, et d'expé-
rience médiocre, mais honnête, généreux, et que n'atteignit pas la souillure du « coquinisme ». Et avec tout cela, en dépit de ces belles apparences, la seconde République naissait, en réalité, encore plus mal constituée et moins viable que son aînée. Elle portait en elle deux maladies qui ne pouvaient manquer d'être toutes les deux mortelles à bref délai.
La première était cet état d'esprit qu'à raison de la date où il se révéla, on pourrait appeler le mal de Juillet, et que l'explosion de 1848 amena brusquement à un de ces accès aigus, dont les malades ne reviennent guère. On sait ce qu'il faut entendre par « le mal de Juillet ». Le cerveau de la France avait été brouillé par le terrible soleil des Trois glorieuses. Le peuple qui avait chassé les Bourbons s'était tout de suite entendu qualifier de « Titan », et il lui avait été doux de croire qu'il Tétait en effet, et qu'une prouesse aussi manifestement surnaturelle l'élcvait au-dessus de l'ordinaire condition des mortels. Désormais, il était acquis qu'il se Jouerait dans le miracle et que pour lui l'impossible n'existait plus. Ce singulier Évangile avait été prêché à la France par les mille voix du livre et les cent mille voix de la presse pendant tout le règne de Louis-Philippe. Toutes les billevesées humanitaires avaient été aussi sérieusement écoulées quel sérieusement prêcliées. Pour tout dire, elles étaient
devenues, dans le pays de la mode, une chose à la mode, et, même chez les gens d'esprit, il avait été de bon ton de paraître y croire. Si bien que, devenant en 1848 maîtresse de la France, la République entra tout de suite bravement dans le rêve et la chimère, et comme si cela dût, pour elle, n'être qu'un jeu, déclara tranquillement que, pour commencer, elle allait supprimer le prolétariat. D'où il advint que la France fît tout à coup cette terrifiante découverte qu'elle était passée à l'état de sujet pour une série d'expériences d'alchimie politique. Il est évident que cette seule infirmité condamnait la République à une carrière très courte ; mais, comme si celle-là n'eût pas suffi, la pauvre République en avait une autre, le Napoléonisme. Depuis que la religion du martyr de Sainte-Hélène avait pris possession de l'âme des foules, il n'y avait pas à se dissimuler que la France était en gestation d'un Empire. Pour que cette gestation aboutît, il ne fallait qu'une occasion et un homme, j'énteiids un homme portant le nom de Napoléon et ayant la volonté de s'en servir. L'occasion, ce fut la République elle-même qui l'offrit, et l'homme se trouva prêt. La République eût-elle été très sage, d'une', exéniplaire sagesse, qu'elle n'en aurait pas moins eu, dans le Napoléonisme, un ennemi très redoutable. Or, elle était précisément condamnée, par nature, à n'être point sage. La chose qui lui manquait le
plus, c'était le sens commun; et elle ne donna peut-être pas, de cetle infirmité, une preuve plus piquante que dans ses rapports avec le Napoléonisme. Jamais elle n'eut le plus léger soupçon de ce que celui-ci pouvait bien être. Elle le choya avec fendresse ou joua avec lui comme avec un objet inoffensif. On croit voir un enfant, s'amusant dans toute l'ingénuité de son âge, avec une machine infernale, qui tout à l'heure va le tuer raide.
L'action combinée et quasi-foudroyante de ces deux maladies constitutionnelles, le socialisme et le Napoléonisme, voilà toute l'histoire de la République de 1848 et l'explication de son éphémère carrière.
Le gouvernement provisoire était à peine installé à l'Hôtel de Ville que l'épreuve commença. Tout de suite apparut, fourmillant et grondant autour du palais municipal, toute une armée de monstres baroques aux noms en isme, chacun d'eux prétendant être seul la vraie République, et posséder seul le grand secret, celui du chemin qui mène en Utopie, à Thélème ou à Cocagne, à Cocagne surtout. Et pendant ce temps-là, quelque cent mille ouvriers erraient sans pain sur le pavé de Paris, n'ayant plus, au lieu de travail, que le droit au travail, qui ne les nourrissait pas, la tête pleine de toutes les ivresses, livrés sans défense aux charlatans, aux démagogues et aux fous! Quelle chance de salut
106 LA FRANCE Dl CENTENAIRE.
restait-il au sens commun? L'autorité de l'Assemblée régulièrement élue à laquelle le gouvernement provisoire se hâta de céder la place? Mais à peine fut-elle réunie que les fous s'avisèrent, avec raison, qu'ils n'y étaient pas suffisamment représentés, et qu'on ne pouvait attendre d'un tel Sénat l'affranchissement des opprimés et la construction de la Thélème démocratique et sociale. Ils songèrent donc tout de suite à jeter l'Assemblée par les fenêtres, et il y avait toute apparence qu'il leur suffisait de le vouloir pour le faire. Sans police et sans force armée, Paris était à qui le prendrait. Le 15 mai « le peuple » fut appelé, au nom de la Pologne (de la Pologne!) et poussé sur l'Assemblée. Celle-ci fut sauvée par^hasard, mais ne sauva qu'elle. Les choses se retrouvèrent le lendemain du 15 mai ce qu'elles étaient la veille et il devint évident que le sort de la France devait être remis au hasard d'une grande bataille. L'Assemblée alla résolument au devant de l'épreuve et ferma les fameux ateliers nationaux. Ce fut le signal. Pendant quatre jours, quatre grands jours d'été, qui parurent longs comme des siècles, Paris fut pris d'assaut, criblé de boulets et de balles, inondé de sang. Le succès fut décidé en faveur de l'ordre par deux circonstances fortuites. L'armée des fous n'avait point de canons et la formation de la garde mobile lui avait enlevé une quinzaine de milliers de com-
battants, qui, subitement transformés par la vertu de l'uniforme, ne furent pas des moins résolus en faveur de Tordre. La société était sauvée, mais la République était perdue. Toute tremblante de sa terrible victoire, la France venait de prononcer au fond de son cœur l'irrévocable condamnation du gouvernement de hasard qui Pavait jetée dans de telles angoisses et de tels périls.
Quelques mois plus tard, la Constitution étant achevée, le peuple français fut appelé dans ses comices pour nommer un président de la République, et voici ce qui se passa.
Deux candidats, par-dessus tous les autres, étaient en présence. L'un offrait à Tordre et à la loi toutes les garanties désirables. Il avait accepté et gagné Thorrible bataille de Juin, et fait sentir une main de fer aux vaincus jusqu'après la victoire. Il n'oflrait pas de moindres garanties à la République. Fils d'un conventionnel régicide, frère de l'homme qui avait succédé à Carrel dans la direction du parti républicain, il promettait à la cause un champion dévoué et loyal, digne, en tout point, que la République commençât par lui. Si la France voulait un Washington, elle l'avait dans Cavaignac.
En face de lui, un homme dont tous les titres personnels étaient deux actes de piraterie, deux pronunciamientos avortés, qui ne lui avaient laissé que la honte, mêlée de ridicule, de les avoir osés.
Par deux fois, sous le règne de Louis-Philippe, cet homme était descendu en France à main armée, osant réclamer ce qu'il appelait son héritage. Une première fois, en 1836, il tentait de suborner la garnison d'une grande ville frontière. Pris à son propre piège, il n'était pas jugé digne d'un procès. Le gouvernement de Louis-Philippe, le Comte Mole étant premier ministre, l'embarquait sans jugement pour l'Amérique, en poussant le dédain et la bonhomie jusqu'à le munir, paternellement, d'une ronde somme d'argent de poche.
C'était mal le connaître. Quatre ans après, il recommençait, et dans des conditions faites pour jeter sur son caractère un jour éclatant. Il bravait, en s'embarquant pour Boulogne, la certitude non seulement d'un échec, mais d'un immense ridicule. Sa petite bohème de courtisans, sa troupe de figurants déguisés en soldats et abominablement grisés pendant la traversée, son aigle, sa redingote et son chapeau, toute cette parade de foire lui apparaissait avec les couleurs et les proportions d'une tragédie et d'une croisade. Comme le héros du poète, il marchait vivant dans son rêve étoile. 11 ne voyait qu'une chose, la couronne qui miroitait devant ses yeux. Il n'entendait qu'une chose, la voix qui lui disait : « Tu seras empereur ! » Pris comme la première fois, il obtint au moins, à défaut du trône, et en l'attendant, un procès éclatant, où il pût dire bien
haut à la France que le jour où il lui conviendrait d'avoir un maître, elle pourrait, en toute confiance, s'adresser à lui. Sa tentative n'avait donc pas été tout à fait vaine et sa captivité même fut loin d'être sans fruit. Il la mit à profit pour échanger toutes sortes de coquetteries et de tendresses avec les républicains, et notamment avec les coryphées du parti des fous. Il s'épancha, dans leur sein, en effusions démocratiques et sociales, et mérita d'être sacré bon républicain, bon humanitaire et bon socialiste, par George Sand et Louis Blanc, qui s'y connaissaient. Le résultat de fout cela fut qu'en 1848, les portes de la France, impitoyablement fermées aux Bourbons aines et cadets, furent ouvertes toutes grandes, comme à un vrai fils de la Révolution, au héros de Strasbourg et de Boulogne. Admirable équité! Non moins admirable prévoyance! Naturellement, l'homme qui avait, à ce point, mérité de son pays, fut dès l'abord nommé représentant du peuple, et quand il fallut choisir un président, ce môme homme, dans l'élection la plus libre et le plébiscite le plus sincère qui fût jamais, fut acclamé par 5 500 000 voix, contre 1 500 000 données au général Cavaignac, son principal concurrent.
Nous qui, grâce à ce fatal plébiscite, étions réservés à cet immense malheur de sentir s'écrouler sur nous la grandeur de notre patrie, maudi-
rons-nous la génération de 1848 pour la destinée qu'elle nous a faite? En avons-nous bien le droit? La froide histoire, qui ne saigne pas de nos maux et n'a souci que du vrai, proclame que la France ne fut pas, ce jour-là, si coupable, et qu'elle ne fit que le choix qu'il était raisonnable d'attendre d'elle. L'homme qu'elle acclamait s'appelait Napoléon Bonaparte, et était le neveu et l'héritier du grand Empereur divinisé! En le nommant, la France faisait tout simplement un acte de foi dans la religion qui lui était prêchée depuis trente ans et par qui? par tout ce qu'elle comptait de grands esprits et d'hommes illustres : poètes, historiens, philosophes , romanciers , j ournalistes , artistes • hommes d'État! Il n'était pas jusqu'au roi Louis- Philippe lui-môme qui crut ne rien pouvoir faire de plus populaire que d'obtenir des Anglais et de ramoner sur les bords de la Seine, avec une pompe inouïe, les reliques du Dieu que la France adorait. En songeant à ceux qui avaient été, à l'envi, les apôtres de la nouvelle foi, comment s'étonner que des millions de Français y aient cru, et de quel droit la leur reprocher? De quel droit, cette fois encore, demander aux masses d'être plus sages, plus avisées, plus clairvoyantes que l'élite? Et le jour où la France, à peine sortie d'une épouvantable crise, fut mise en demeure de se choisir un chef, comment s'étonner qu'elle ait choisi le seul
nom qu'on lui avait appris, depuis trente ans, à considérer comme synonyme de toute grandeur, de toute force et de toute gloire?
Dira-t-on que l'élection de décembre 1848 ne fut faite que pour donner à la France un Président de quatre ans, et que les électeurs le savaient bien? Ce qu'ils savaient encore mieux, c'est ce qu'étaient leurs candidats. Les amateurs de présidence à terme, et par conséquent de République, avaient eu le choix entre quatre candidats ; deux pour les modérés, deiix pour les immodérés. 370 000 Français avaient marqué leur préférence pour un Danton de cabinet, le soi-disant montagnard Ledru- RoUin; 36 000 pour le pharmacien Raspail. Voilà pour les violents. Quant aux modérés, ils s'étaient partagés très inégalement entre le poète des Girondins et le vainqueur de Juin. Cela étant, comment mettre au compte de la République une seule des 5 434 226 voix qui acclamèrent l'homme de Strasbourg et de Boulogne? De bonne foi, quelle sorte de République un tel candidat pouvait-il bien représenter? L'Europe entière et les deux Amériques savaient qu'il était l'homme d'une idée et d'une passion : la restauration de l'Empire. Il y avait cru, il avait eu foi dans ce qu'il appelait son droit, sa mission, son étoile, alors qu'il n'était qu'un proscrit, objet d'une pitié plus ou moins sympathique, en raison du contraste de sa pauvre fortune
ii2 L\ FRANCE DU CENTENAIRE.
et de son grand nom. Y croira-t-il moins, par hasard, depuis celte acclamation sans égale du 10 décembre, qui Ta si bien vengé de Ham, si bien absous de Strasbourg et de Boulogne? Il n'était donc ni un pirate, ni un fou, quand il venait rappeler à la France les liens qui l'unissaient aux Bonaparte, puisque ceUe-ci n'avait eu besoin que d'être rendue à elle-même pour se donner aussitôt à lui! Il avait donc eu, dès 1836, raison de se croire Thomme du destin; et il n'était, en vérité, guère probable, qu'ayant voulu l'Empire quand il ne possédait rien que son nom, il allait tout à coup cesser de le vouloir par cette seule raison que la France venait de lui remettre en mains tous les moyens de le refaire. Contre tout cela, je le sais, il y avait une chose, un serment solennel, prêté du haut de la tribune, devant Dieu et devant les hommes, et ceux-là s'honorent qui ont cru à l'efficacité de cette barrière pour enfermer le Prince- Président dans la lettre de son mandat. Il n'était pourtant permis à personne d'ignorer qu'il y a toujours eu, sur ce point, pour les princes, des grâces d'Etat, et que s'il est beau, en thèse générale, de croire au serment, il y a peutêtre bien quelque imprudence à trop croire à de certains serments. La vérité, c'est qu'après l'élection du 10 décembre, la question ne fut plus de savoir si la France échapperait
à l'Empire, mais quand et comment l'Empire se ferait.
Et encore, de ces deux questions, une seule était vraiment obscure, celle de l'heure. Celle des moyens avait, dès l'abord, tout au moins un côté très clair. L'Empire ne serait pas rétabli, ne pouvait pas être rétabli légalement. La Constitution y avait pourvu. Elle exigeait qu'une proposition de revision réunît, dans l'Assemblée, les trois quarts des voix : or, cette majorité était impossible. En supposant tous les monarchistes d'accord pour reviser, il y aurait toujours une minorité républicaine assez forte pour que la majorilé restât inférieure à la proportion légale. L'épreuve en fut faite. Le président souhaita la revision, et très sincèrement^ Son intérêt nous répond là-dessus de sa bonne foi. Pour lui, c'était gagner sans risquer. Mais il eut beau provoquer dans le pays un mouvement d'opinion très sérieux en faveur de la revision, et la majorité royaliste eut beau s'y prêter avec une résignation plus ou moins sincère, tout cela devait fatalement échouer devant le chiffre de la minorité républicaine. Ce n'est pas que celle-ci fût ennemie du principe de la revision, il s'en faut! Seulement, elle entendait la faire toute seule, et à son profit, quand elle aurait, par le scrutin ou autrement, ressaisi le pouvoir, et, avec sa superbe et sa présomption ordinaire, elle ne doutait pas que le mois de mai 1852 ne lui
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apportât cette revanche, laquelle, dans le jargon du temps, s'appelait la République démocratique et sociale.
La revision écartée, le Président n'avait plus le choix des moyens pour sortir de la Constitution. Il ne lui restait que le coup d'État. Aussi bien, il n'en fit pas mystère. Le jour où il proposa l'abolition de la loi qui avait mutilé le suffrage universel, et renvoya son ministère parlementaire, pour le remplacer par des comparses destinés à installer à leur poste de combat Saint-Arnaud et Maupas, on peut dire qu'il démasqua son jeu. Il fallait fermer les yeux pour n'y pas voir clair. N'ayant plus rien à attendre de la droite, le Président rompait avec elle sans retour, et sur le point d'avoir à compter avec les niasses républicaines, il les désarmait d'avance, en leur rendant le suffrage universel. Les gens de la droite ne s'y trompèrent pas et comprirent que le Président venait de dire au Parlement : « Garde-toi ! Je me garde! » 11 n'y avait donc plus qu'une seule mesure de salut à prendre, si même il n'était pas déjà bien tard, c'était de se garder. Puisque la nécessité de la guerre civile allait lui être imposée, il fallait au moins que le Parlement se mit en état de défense. Ce fut l'objet de la fameuse proposition des Questeurs, qui, votée, n'eût pas été sans causer un sérieux embarras au Président. Heureusement pour lui, lés Républicains étaient là. Depuis le jour
OÙ ils avaient proclamé le suffrage universel, ils n'avaient travaillé que pour TEmpire : c'était justice qu'ils couronnassent leur œuvre. En fait de coup d'État, ces politiques avisés n'en redoutaient que de la droite. Oui, ils avaient peur d'un coup d'État des légitimistes et des orléanisles ! Du président Bonaparte, ils ne redoutaient rien. Non pas précisément qu'ils lui fissent l'honneur de le croire trop loyal pour une telle besogne : ils lui faisaient tout simplement l'injure grossière de le croire trop sot, un coup d'État leur paraissant sans doute une œuvre de génie, et surtout ils avaient la fatuité de se croire trop forts. Il se trouva, à cette heure suprême, un de « ces hommes sonores, aux bruits tonitruants » , que les Parlements appellent volontiers des « tribuns », pour adresser à l'Assemblée ces paroles que nous verrons, un jour, espérons-le, gravées sur le socle de sa statue : « Vous avez peur de Napoléon Bonaparte, et vous voulez nous sauver par l'armée. Varméeestà nous,..» Non! il n'y a pas de danger! Et je me permets d'ajouter que s'il y avait un danger, il y a ici, aussi, une sentinelle invisible qui nous garde! Cette sentinelle ^ je n'ai pas besoin de la nommer! Cest le peuple! » Ce prophète, ce voyant, s'appelait Michel de Bourges. A cette désespérante sottise quelqu'un essaya de répondre. Étrange destinée ! Ce quelqu'un était M. Thiers. Les Réj^ublicains le huèrent, rappelèrent royaliste et
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ne lui permirent pas de parler. Dix-neuf ans plus tard, le même homme devait supplier une autre assemblée de ne pas permettre une déclaration de guerre au bout de laquelle son bon sens voyait la ruine de la patrie. Cette fois, ce n'étaient plus des républicains, mais des impérialistes — dignes successeurs des républicains de 1851! — qui devaient lui imposer silence en l'appelant Prussien. sagesse des assemblées et des partis !
Cette scène mémorable se passait le 17 novembre 1851. Six jours après, le 23 du même mois, le pamphlétaire officiel du Prince-Président écrivait ceci à l'adresse des gens du Parlement : « Aveuglés par vos passions comme le taureau par le drapeau rouge, vous donnerez tête baissée sur la pointe de l'épée tendue et immobile qui vous attend. » Voilà que la question de l'heure ellemême s'illuminait d'une lueur soudaine. Ces lignes étaient écrites juste huit jours avant le 2 Décembre.
Et les républicains furent surpris par le coup d'État! Leur stupeur égala leur indignation!
Étonnés? Et pourquoi? Depuis trois ans, ils travaillaient de leurs mains à ce dénouement. Qui donc avait rouvert la France à Louis Bonaparte? Qui donc l'avait livrée à l'aveuglement et à l'inconscience du suffrage universel? Qui donc l'avait exaspérée et affolée par le grotesque et sanglant carnaval du socialisme? Qui donc avait repoussé la revision?
Quî donc avait refusé au Parlement les moyens de se défendre? — Indignés? Et de quel droit? Le coup d'État était un complot et un guet-apens. Mais l'histoire de la République n'était qu'une série de complots et de guet-apens. Et cela non seulement sous les dix-huit ans de règne du tyran Louis-Philippe, mais sous la République elle-même et le sacrosaint suffrage universel. Toute la différence, c'est que dans son complot et son guet-apens, le Président avait réussi, surtout pour cette raison capitale que les républicains lui avaient préalablement mis en main tous les moyens de réussir. En quoi donc ceux-ci étaient-ils fondés à s'étonner et à s'indigner? Par une juste rétribution, ils ne faisaient que subir la loi qu'ils avaient faite, et par la plus cruelle des ironies, le suffrage universel, ce fils bien-aimé de la République, allait être pendant dix-huit ans, le valet à tout faire de l'Empire.
Le coup d'État fit une victime, autrement intéressante que la République : c'est la France. Sous l'aiguillon de la folie républicaine, la France avait couru au-devant de l'Empire, sans être en état de se rendre compte des conséquences possibles de sa conduite. Eh bien, ce qu'elle avait fait, il lui restait à l'apprendre.*
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le second Empire.
En provoquant le rétablissement de l'Empire, la France avait obéi à un double instinct. Elle aivait d'abord voulu se donner un gouvernement qui lui fût un solide rempart contre la folie socialiste, une sûre garantie d'ordre, de paix, de travail, de sécurité, ces biens élémentaires et suprêmes, qui sont le pain quotidien des nations. Ensuite, elle avait cédé au dangereux attrait d'une légende qui lui faisait entrevoir un vague mirage de grandeur.
te premier de ces biens, elle le trouva tout de suite, avec surabondance, et l'on peut dire que si elle avait sur ce point beaucoup attendu de l'Empire, son attente fut encore surpassée. Un jour, sous Louis-Philippe, M. Guizot, premier ministre, avait prononcé une parole qui déchaîna contre lui une tempête de colères comiques. Il avait osé dire : « Enrichissez- vous ! » Et de tous les rangs de l'opposition, un haro formidable s'était élevé contre l'homme d'État qui osait faire à la démocratie cet outrage de lui proposer le veau d'or à adorer. Et le gros public, pris de pudeur, hii aussi, devant
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ces anathèmes, et très jaloux de ne pas passer pour nourrir des sentiments bas, avait fini par se demander si le ministre qui osait donner de tels conseils n'avouait pas par là qu'il était à la fois le plus corrompu et le plus corrupteur des hommes et que sa suprême ambition était de faire une France à son image. Ah! que voilà un scrupule dont la France du second Empire était loin! Comme elle était déniaisée, du moins sur ce point, et comme on eût été mal venu à essayer de l'indisposer contre ceux qui lui dirent alors : « Enrichissez-vous ! » Ce conseil, le second Empire ne cessa de le lui donner par les mille voix et avec toute l'autorité dont il disposait; mais il ne s'en tint pas là. De toutes ses forces, il aida la France dans cette tâche et il réussit à la rendre très riche; si riche que celle-ci, dans sa reconnaissance, parut oublier absolument de quel prix il lui fallut payer ce bienfait.
Or, ce prix fut très dur. C'était ce régime dont le gouvernement des Césars nous offre le premier modèle, c'est-à-dire la pure autocratie, déguisée sous un vain appareil et des noms aussi mensongers que pompeux. Sous les Césars, toutes les anciennes magistratures républicaines subsistaient, du moins de nom, si bien qu'à ne juger que par les apparences, on eût pu se croire toujours en république. Seulement, le mécanisme de la Constitution nouvelle avait concentré dans les mains d'un
seul homme tout ce que la variété des anciennes magistratures représentait d'attributions, de fonctions et d'autorité. Ainsi du second Empire. L'appareil constitutionnel était compliqué et théâtral. Il y avait un Sénat, mais c'était l'Empereur. Un Conseil d'État : c'était l'Empereur. Un Corps Législatif, encore l'Empereur, avec cette différence qu'au lieu de nommer directement cette dernière assemblée, l'Empereur daignait la faire nommer par le peuple. Il y avait enfin même une presse; mais c'était lui, toujours lui ! Sous ce poids terrible, la France venait de descendre tout d'un coup au dernier rang des gouvernements européens. Pendant trente ans, notre pays avait eu des Chambres issues d'un suffrage très restreint. Or, il n'était pas une de ces Chambres, soit de la Restauration, soit du gouvernement de Juillet, qui n'eût bondi d'indignation à la seule pensée du gouvernement que le suffrage universel devait consacrer, couronner, soutenir et applaudir pendant dix-huit ans ! Certes, comparés aux élus du grand suffrage, ils avaient une bien chétive origine, ces députés d'électeurs à 500 ou 200 francs! Us portaient une tare originelle bien flétrissante ! et pourtant, sans nul doute, on n'eût obtenu d'aucun d'eux qu'il déclarât le Césarisme le régime normal de la France de 89. Le suffrage universel n'eut point de ces délicatesses. Pour lui faire consacrer l'asservissement de
la France, il suffit de le lui demander. Ce fut assez pour sa fierté; et en souscrivant à son abjection, il ne douta pas de faire acte de souveraineté. Qu'en conclure, sinon que ce fatal suffrage montrait, par un signe indubitable, jusqu'où l'âme de la France s'était abaissée? Et que le neveu de l'Empereur ne s'était pas trompé, quand il s'était flatté de trouver dans le suffrage universel le meilleur instrument de tyrannie pour le maître et la meilleure école de servitude pour les sujets? Ajoutons que cet abaissement s'aggravait de l'étalage d'une persistante et incurable vanité. La plèbe des Césars ne cessait de se croire le sang de Quirinus et de se dire le peuple roi. Les Français du second Empire ne cessèrent de se dire fièrement « les fils de la Révolution », ce qui est pour eux la plus haute noblesse, au moment où ils devenaient les jouets des caprices de leur César, en attendant d'en devenir les victimes. Ils faisaient sonner bien haut leur 89, en gens très convaincus de la distance que la date fatidique met entre eux et le reste des mortels, à l'heure même où ils étalaient sous les yeux de l'Europe un asservissement que pas un des peuples qu'ils regardaient avec une compassion hautaine, n'eût supporté.
Voilà donc de quel prix la France dut payer d'abord ce bienfait de l'ordre qu'elle était allée demander à l'Empire. Mais ce n'était pas tout. L'Em-
pire était le gouvernement de la légende, et cette origine faisait peser sur lui la plus redoutable des obligations, celle de « faire grand » en tout, partout et toujours, celle tout au moins, de laisser la France plus grande qu'il ne l'avait trouvée. Ce qu'il devait avant tout, et cela à lui-même, peut-être encore plus qu'à la France, c'était de modifier l'ordre Européen à notre profit. Nul doute que cet espoir ne fût au fond du cœur des millions de Français qui, en 1848, acclamèrent Louis Bonaparte; et cet espoir, lui-môme l'avait autorisé. Dès 1840, quand il fut appelé à se défendre devant la Cour des pairs, le futur Napoléon III avait déclaré qu'il était venu venger Waterloo, et, depuis, il n'avait négligé aucune occasion de se présenter comme le haïsseur des traités de 1815 et l'homme qui avait reçu la mission spéciale de les effacer. C'est là que la France et l'Europe l'attendaient, la première avec impatience et espoir, la seconde avec une anxiété trop légitime.
Le premier coup de l'Empire fut heureux. Ce fut cette guerre de Crimée, qui rouvrit à l'Europe la carrière des grandes guerres fermée depuis près de quarante ans. L'Empire y trouva une merveilleuse occasion de se présenter tout d'abord à l'Europe en champion des faibles et des traités; d'étaler, sur un grand théâtre, en face d'un adversaire redoutable, les solides qualités de l'armée que l'Afrique
nous avait formée; d'éclipser et même d'humilier quelque peu l'Angleterre, ce qui pouvait passer pour un commencement de la revanche de Waterloo; de faire enfin prévaloir sa volonté pour la conclusion do la paix, comme il avait fait prévaloir sa force dans l'exécution de la guerre. Le triomphe fut complet, et le nouveau gouvernement sortit de la paix de Paris avec un prestige qui lui était propre, qui rajeunissait celui de ses origines légendaires, effaçait sous la gloire la tache sanglante de Décembre et légitimait l'attente et les espérances de la France.
Une chose pourtant, dans ce triomphe, était de nature à encourager médiocrement ces espérances, c'était l'alliance anglaise. Au sortir de Décembre, le nouvel Empire n'avait pas eu le droit de se montrer difficile dans le choix de ses alliances. Il s'était saisi, avec un empressement bien naturel, de la première que les événements lui eussent offerte, et il en avait judicieusement tiré le meilleur parti possible pour ses intérêts du moment. Mais il n'y avait pas à se dissimuler que, pour aller plus loin, l'alliance anglaise, loin d'être- un secours, était plus qu'un embarras, c'était un obstacle formel. Ce n'est pas de l'Angleterre qu'il fallait attendre qu'elle se prêtât au renversement de l'ordre politique établi par les traités de 1815. Ce renversement était si peu une chimère qu'il est
aujourd'hui un faît accompli. Seulement, pour y réussir, l'Empire avait besoin d'un ou de plusieurs complices qu'il n'était possible de trouver que parmi les grandes puissances, à la fois ambitieuses et militaires, du continent. Et pour lier partie avec celles-là, il fallait commencer par se délier résolument de l'alliance anglaise, comme n'étant de nature à apporter aucun profit, et reconnaître en mt\me temps que la mauvaise volonté de TAnglelerre n'était de nature à apporter aucun sérieux danger. 11 fallait voir dès lors ce que M. de Bismark a proclamé depuis avec son ordinaire franchise, c'est que pour les puissances militaires du continent Européen, l'Angleterre est devenue une quantité négligeable. Or, cela était difficile à attendre d'un souverain qui devait précisément à l'alliance anglaise le premier triomphe de sa politique, qui aimait passionnément l'Angleterre — ce qui, par parenthèse, autorise quelque doute sur la sincérité avec laquelle il se portait comme le vengeur de Waterloo — et qui avait été élevé et avait vécu jusqu'alors dans une très haute opinion de la puissance anglaise, opinion qu'il devait garder toute sa vie. Il y avait là un premier et sérieux obstacle dans la voie des destinées présumées du second Empire.
Un autre, très inattendu, surgit tout à coup. L'Empereur qui, dès sa jeunesse, ne fut étranger à
aucune espèce de conspiration, avait été jadis carbonaro pour le compte de Tltalie. Quand il fut devenu le puissant potentat qui avait dicté la paix de Paris, un Italien conçut Tidée de faire tourner cette puissance au profit de son pays et de rappeler à l'Empereur des Français ce que l'Italie se croyait en droit d'attendre de lui. Il paya son attentat de sa vie; mais l'avertissement ne fut pas perdu. Un an ne s'était pas écoulé que l'Empereur se faisait l'exécuteur des volontés de Félix Orsini, en mettant la puissance française au service de l'Italie.
Pour dire le vrai, il faut reconnaître que Napoléon III fut fortement encouragé dans son entreprise italienne par la sympathie donquichottique dont la France s'était depuis longtemps éprise pour la nation-sœur^ et par le vague espoir que beaucoup conçurent de voir sortir de ce premier coup porté aux traités de 1815, l'accomplissement des nouvelles destinées que la France attendait. L'illusion ne dura pas longtemps. La France sortit, il est vrai, de la guerre d'Italie, avec deux grandes batailles gagnées et deux provinces recouvrées; mais cette gloire et ce profit eurent une amère compensation. En invitant l'Italie à se constituer sans avoir pu lui donner Venise et en refusant absolument de lui donner Rome, il se trouva que l'Empire était arrivé à ce prodigieux résultat, sans doute unique dans l'histoire, d'avoir (on serait presque tenté de dire
de gaîté de cœur, si l'on ne se rappelait les bombes d'Orsini), créé, de ses propres mains, une grande puissance militaire, expressément pour la mettre dans l'obligation de devenir notre ennemie. Il y avait, en effet, plus qu'une naïveté ordinaire, ou, si Ton aime mieux, folie pure, à supposer que par reconnaissance pour nous, l'Italie renoncerait et à sa frontière nécessaire et à sa capitale nécessaire. Ce que nous ne pouvions ni ne voulions lui donner, on pouvait être sûr qu'un jour ou l'autre, si nous persistions, elle irait le demander à une autre al* liance que la nôtre. Cette perspective élait certaine, et répandait une ombre inquiétante sur l'éclat de notre présent (riomphe, en même temps qu'elle donnait une étrange idée de la politique napoléonienne. Qu'un politique fût pris au piège^ cela s était vu souvent. Mais ce qui était sans doute ab* solument neuf, c'était un chef d'empire construisant Un piège pour s'y faire prendre, et son pays avec lui. Voilà ce que l'Europe contempla avec un étonnement railleur, et ce qui commença à accréditer l'opinion que le nouveau Bonaparte pourrait bien, en fin de compte, n'être dangereux que pour la France.
11 eut, au surplus, tout le premier, le sentiment de sa déconvenue et de la nécessité où il s'était mis de se relever par un coup d'éclat. Ce coup d'éclat, il le chercha un peu partout, en Chine, un
Syrie, même en Pologne, montrant, en ce dernier cas, assez peu de jugement pour croire qu'il entraînerait sur ses pas des gouvernements sérieux dans une croisade ridicule, et commettant Timpardonnable faute de blesser cruellement la Russie, pourquoi? pour quelle gloire et quel profit? pour se proclamer Théritier des manifestants du 15 mai et courir au devant de la rebuffade diplomatique la plus humiliante et la plus méritée. L'issue de cette dernière tentative finit par le convaincre que l'Europe était décidément un dangereux terrain pour les ambitions napoléoniennes et qu'il y aurait peut-être plus de sûreté pour celles-ci à demander au Nouveau Monde ce que l'Ancien leur refusait.
L'affaire du Mexique était déjà commencée : c'est elle qui fournirait le coup d'éclat dont l'Empire avait besoin et montrerait qu'elle était véritablement « la grande pensée du règne ». Le premier Napoléon n'avait fait que des rois, le second allait faire un empereur^ et trotiverj pour ce rôle* un prince de là maison d'Autriche. Un Bonaparte posant une couronne impériale sur le front d'un Habsbourg! Quelle gloire et quel prestige! Je passe sur les côtés secondaires de l'entreprise. Or, quand pendant cinq ans, l'Empire eut englouti dans ce gouffre du Mexique des flots de sang et d'or et le meilleur de nos ressources militaires, avec autant de raison et de profit que s'il eût jeté le tout
en plein Atlantique, il lui fallut et s'avouer vaincu par l'indomptable résistance du peuple mexicain, et effectuer sa retraite sous les hautaines injonctions des Étals-Unis, et abandonner aux trop légitimes ressentiments des Mexicains un prince qui n'ayant plus à choisir qu'entre une fuite honteuse et une expiation sanglante, avait l'àme trop haute pour ne pas préférer une fin tragique à une fin lâche et ridicule. Quel dénouement! Et pourtant cette triste issue de l'aventure mexicaine était peu de chose en elle-même auprès de la conséquence terrible que venant s'ajouter à l'aventure italienne, elle allait entraîner pour la France.
En effet, pendant que l'Empire faisait ce judicieux usage de ses forces, une puissance européenne qui, elle aussi, trouvait les traités de 1815 très mal faits et n'était pas moins impatiente que TEmpire de les effacer, avait conçu la pensée de se substituer à lui pour mener à bonne fin l'œuvre qu'il poursuivait si mal. La Prusse jugea le moment arrivé de décider entre elle et l'Autriche la grosse question de la domination de l'Allemagne. Une rupture entre les deux grandes puissances germaniques eût été, sous tout autre gouvernement, un véiitable coup de fortune, une aubaine inespérée, qu'un homme d'État digne de ce nom n'eut pas manqué de tourner au profit de notre pays. Napoléon III avait pourvu à ce que la France, à
cette minute décisive de son histoire, se trouvât paralysée. Autriche et Prusse étaient d'accord pour déclarer toutes deux que le premier effet de leur victoire, à Tune comme à l'autre, serait l'abandon de la Vénétie à l'Italie. L'Italie allait donc être libre, comme l'Empereur l'avait promis naguère, jusqu'à l'Adriatique, sans que la France eût à lever le doigt. Qu'est-ce que l'Empire pouvait désirer de plus? Aussi bien, rien ne pouvait arriver plus à propos pour lui que cette dispense d'intervention. Les cinq ans qu'il avait dû passer à guerroyer à deux mille lieues de l'Europe pour le profit et l'honneur que l'on sait, avaient épuisé ses moyens d'action. L'Italie le désarmait moralement; le Mexique, matériellement. Le Prussien et l'Autrichien ne risquaient rien à promettre Venise à l'Italie. Quel que fût le vainqueur, quelqu'un était désigné d'avance pour être plus vaincu que le vaincu lui-même : c'était celui qui ne se battrait pas, c'était le témoin, la France.
Après la foudroyante Campagne des sept jours et son dénouement à Sadowa, il n'y eut plus d'illusion à se faire. C'en était fait du prestige qui avait fait l'Empire, et dont il avait vécu jusque-là. L'ordre européen était bien détruit en effet, mais contre nous. Voilà ce qu'était devenu, entre les mains do Napoléon III, le gouvernement de la légende! Dans son alfolemont ot son impatience de trouver, pour
le présent et pour l'avenir, une autre responsabilité que la sienne, TEmpereur songea tout d'abord à essafyer de donner le change à la France en abdiquant l'autocratie et en rétablissant le gouvernement constitutionnel. Scabreuse entreprise, quand, le prestige et la légende évanouis, il ne restait plus, en face d'une opposition devenue tout à coup formidable, que l'homme qui, après avoir prêté le serment du 20 décembre, avait fait le coup d'État; qui, après avoir déclaré que l'Empire c'était la paix, avait promené la France de guerre en guerre pendant dix-huit ans; qui, après avoir promis que la France ne périrait pas entre ses mains, l'avait laissée déchoir du premier rang! Ce même homme pouvait-il être cru quand il promettait l'Empire libéral? Avouons que la défiance était légitime, et l'événement ne montra que trop combien elle était fondée. L'Empire libéral devait être la paix, cette fois, la paix dont les nouvelles institutions avaient besoin pour prendre racine et se développer. Or, il avait à peine commencé à vivre, que la France, sans avoir rien changé à ses anciennes institutions militaires, convaincues d'impuissance par les récents événements, était follement lancée contre la Prusse* Trois semaines après la déclaration de guerre, tout était fini entre la France impériale et la Prusse devenue l'Allemagne. La légende avait porté son dernier fruit, et l'Empire couronné son édifice.
L'œuvre des Napoléons était accomplie. II y avait une grande Allemagne et une grande Italie, et il n'y avait plus de grande France.
L'enfantement de la troisième République.
L'effondrement du second Empire ramenait la France, après 78 ans, juste à la situation de 1792. Notre malheureux pays se trouvait, pour la seconde fois en un peu plus de trois quarts de siècle, en face de cette double tâche : repousser l'invasion et se donner un gouvernement. Mais, entre les deux dates, quelle différence !
En 1792, nous avions ce bonheur d'avoir affaire à une coalition et, à deux reprises, les discordes de cette coalition furent notre salut. En 1870, nous n'avions plus, il est vrai, qu'un seul ennemi, mais cet unique ennemi, matériellement plus fort, à lui seul, grâce à une merveilleuse organisation militaire, que toute une coalition, n'avait à compter avec personne. Nous trouvions donc en face de nous, non seulement une supériorité militaire écrasante, mais une absolue unité de desseins et de volonté, à laquelle l'indifférence ou l'hostilité sourde de l'Europe laissait carte blanche contre nous. Aussi la question de la défense nationale futelle vite décidée. Un mois après le premier coup
(le canon tiré, ce qui restait à la France de force militaire organisée était étroitement bloqué dans Metz, si bien que les Allemands avaient la certitude que de Brest à Nice, de Dunkerque à Bayonne et de Cherbourg à Port-Vendres, ils n'étaient plus exposés à rencontrer devant eux que des embryons d'armées improvisées. Je laisse à d'autres le courage de blâmer ceux qui, dans une aussi épouvantable situation, persistant à espérer contre tout espoir, honorèrent notre défaite par une suprême résistance. Aussi bien cette résistance déconcerta les Allemands et mêla quelques inquiétudes à lenivrement de leur triomphe. C'était, hélas! tout ce qu'il nous était permis d'espérer. Pour que ces derniers efforls eussent quelques chances de nous ramener la fortune, il nous fallait une chose qu'il était trop certain que nos ennemis ne commettraient pas la faule de nous donner : du temps. Là-dessus, aucun doute n'était possible. Le dénouement pouvait donc être plus ou moins reculé, au prix d'une prolongation de toutes les horreurs de l'invasion : il était sûr, et rien ne le pouvait conjurer. Nous fîmes appel à l'Europe et lui témoignâmes un douloureux étonnement d'être abandonnés par elle à notre sort. Singulière et naïve illusion! Qui donc nous donnait le droit de croire que l'Europe eût la moindre envie de nous soustraire aux conséquences de notre conduite? C'était oublier trop facilemen'
iU LA FRANCE DU CENTENAIRE,
d'abord que, cette guerre, nous l'avions follement déclarée — exactement comme celle de 1792 — et ensuite que la politique du second Empire avait dès longtemps pris à tâche de nous aliéner tout le monde. L'Angleterre? Outre que l'Angleterre ne se pique pas d'esprit chevaleresque et n'a pas pour habitude de faire quelque chose pour autrui, nous lui étions devenus suspects depuis le jour où nous élions entrés, par la guerre d'Italie, datis la carrière des aventures ambitieuses. L'Autriche? C'est en lui déclarant une guerre inique et en la dépouillant de la Lombardie que nous avions commencé l'ébranlement de l'Europe. L'Italie? Nous ne l'avions créée que pour la mettre dans l'obligation d'être notre ennemie. La Russie? Elle nous eût volontiers pardonné la guerre de Grimée, si l'Empire n'avait commis l'inqualifiable sottise de la blesser, pour ainsi dire, à la prunelle de l'œil, par sa folle intervention dans la dernière échauffourée polonaise. Si bien que, quelques conséquences que pût avoir pour elles-mêmes le redoutable agrandissement de l'Allemagne, il n'était, en réalité, pas une des grandes puissances de l'Europe qui n'eût de sérieuses raisons de se réjouir de notre chute.
Voilà donc pour la première partie de la tâche que nous imposait la catastrophe de l'Empire : la défense nationale ne pouvait échapper à la défaite, ni la France aux amères conséquences de la défaite.
Depuis 55 ans la France faisait bruyamment profession de maudire les traités de 1815. Hélas! elle ne trouva plus, en 1870, ni Europe ni Bourbons pour lui conserver les bienfaits de ces traités maudits!
Restait la question de gouvernement.
Tout d'abord, le Napoléonisme, du moins pour un temps, disparaissait de la scène. Et le moyen, qu'il y demeurât? Depuis, on n'a pas craint de soutenir que la France avait manqué ail premier de ses devoirs, en ne s'attachant pas d'autant plus fidèlement à l'Empire, qu'il était plus malheureux, et en n'imitant pas la France d'autrefois après Pavie, Saint-Quentin et Malplaquet, la Prusse après léna, la Russie après Moscou, l'Autriche après Sadowa. Voilà, en vérité, un grand enfantillage! Comme s'il y avait quelque chose de commun entre la France d'aujourd'hui et les exemples qu'on lui oppose! La France d'aujourd'hui est une nation qui a la très hautaine prétention de choisir ses gouvernements selon son goût, et qui, un beau jour, en choisit un précisément parce qu'elle attendait de lui un accroissement indéfini de puissance et de gloire. Or, ce gouvernement lui apporta, en fin de compte, le plus cruel désastre de son histoire. Et il se trouve des gens pour s'étonner, que dis-je? pour s'indigner que la France se soit alors déclarée mal satisfaite! Qu'elle ait jadis chassé Charles X
150 LA FRANCE DU CENTENAIRjE.
et Louis-Philippe — qui, tous deux, la laissèrent intacte, redoutée et honorée — l'un parce qu'il avait osé manquer de respect à la sacro-sainte liberté de la presse, l'autre parce qu'il s'était permis, sur une question de réforme électorale, de n'être pas de l'avis de l'opposition — on trouvera cela absolument légitime, et le châtiment des deux monarques justement proportionné à leur forfait. Et il sera jugé monstrueux que cette même France ait chassé un souverain qui la laissait écrasée sous les pieds de l'Allemagne, et irrévocablement condamnée à la spoliation et au démembrement! Certes, il est dans le rôle de la politique d'infliger parfois de rudes surprises au senâ commun; mais il est douteux qu'elle lui en inflige jamais de plus fortes que les étonnements et attendrissements provoqués par le 4 Septembre. C'est oublier trop facilement, en vérité, et ce qu'était l'Empire et ce qu'il avait fait, et ce qu'était la France et ce qu'elle avait subi.
L'Empire écarté, la question n'était plus qu'entre la République et la Royauté.
La République se considéra d'abord, et tout naturellement, comme la légitime héritière de l'Empire. Outre que, depuis 1830, elle est très profondément convaincue de son « droit divin » , l'extrême facilité avec laquelle, en 1870 comme en 1848, elle avait pu se saisir du gouvernement, était de
nature à lui faire illusion sur les sentiments du pays. Elle ne douta pas un moment que ces sentiments ne lui fussent acquis. Elle eût cru, autrement, faire injure à elle-même et à la France. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise, le jour où il fallut conclure la paix, de voir sortir du suffrage universel, par une élection dont il était impossible de mettre en doute la parfaite liberté et la parfaite sincérité, une assemblée en grande majorité royaliste ! Et pourtant, quoi de plus naturel ? Quoi de plus naturel qu'à Tissue d'une guerre aussi follement entreprise par l'Empire que vainement poursuivie par la République, tant de Français aient été tout droit au seul parti qui ne fût pour rien dans la déclaration comme dans la poursuite de cette guerre fatale ? Quoi de plus naturel qu'à la suite de cette double banqueroute de l'Empire et de la République, l'un qui avait tout fait pour perdre la France, l'autre qui n'avait rien pu pour la sauver, tant de Français se soient souvenus d'un régime qui, jadis, avait fait leur patrie si grande, et qui, s'il l'avait quelquefois compromise, ne l'avait du moins jamais perdue? Non seulement cela était dans l'ordre, mais rien, à coup sûr, n'interdisait de voir dans celte manifestation aussi spontanée que légitime du sentiment national la préface d'une prochaine restauration de la Royauté.
Que fallait-il pour cela? D'abord, que la Royauté
fût une. Celte condition fut obtenue sans trop de difficultés. Aussi bien la chose était-elle préparée dès 1848. Dès le lendemain de cette révolution, les chefs du parti d'Orléans avaient compris quel coup profond la Révolution de 1830 avait porté au principe monarchique. Le chef de la maison d'Orléans n'eut qu'à se souvenir de ce qui avait été fait alors et qu'à se rendre compte de Tétat du pays, pour aller résolument au-devant du sacrifice qu'on attendait de lui. On a dit, avec l'intention de lui en faire un amer reproche, que ce sacrifice avait dû lui coûter beaucoup ; si cela est, il ne lui en fait que plus d'honneur. Ce sont les sacrifices qui coûtent le plus qui sont les plus louables. Le petit-fils de l'usurpateur de 1830, l'arrière-petit-fils du régicide Égalité, alla donc abdiquer entre les mains du fils du duc de Berry toute prétention à demeurer le chef d'une dynastie dissidente, et, en fait comme en droit, le parti de la Royauté n'eut plus pour chef que le Roi.
Une autre condition, c'était que la République fût compromise, et atteinte dans son prestige et sa force. L'insurrection parisienne y pourvut. Entre toutes les causes qui provoquèrent cette insurrection, la plus avouable, sinon la plus sérieuse, fut certainement la crainte de la population parisienne d'avoir à subir une restauration monarchique, et sa résolution obstinée de contraindre la France à
subir la République. Entre les prétentions absolument inconciliables de la France et de Paris, la force seule pouvait prononcer, et elle prononça. Sans doute, le nom de République persista après Técrascment de Paris, mais chacun sentit qu'en dépit de la possession de ce fragile avantage, c'était bien la République elle-même qui avait été mise hors de combat, atteinte dans ses forces vives, frappée dans la personne de ses plus déterminés défenseurs, et qu'au jour marqué, le champ serait libre pour la Royauté.
Ainsi, mouvement spontané de l'opinion vers la Royauté, accusé par l'élection d'une assemblée en grande majorité royaliste ; l'Empire, hors de cause; l'unité rétablie dans le parti royaliste par l'abdication des Orléans ; la République enfin grièvement frappée par la défaite de l'insurrection parisienne : faut-il s'étonner que beaucoup aient cru prochaine l'heure d'une restauration, qu'on n'aurait pu accuser, cette fois, d'être sortie des fourgons de l'étranger?
Comment tout cela avorta-t-il?
Le suffrage universel — ce sont là de ses coups ! — en même temps qu'il nommait une assemblée royaliste, avait rendu une sorte de plébiscite en faveur d'un homme qu'une illustration hors de pair, établie, depuis quarante ans, sur un grand rôle politique, de grands talents et de grandes œuvres,
désignait manifestement comme le premier citoyen de l'État. Le suffrage de vingt-six départements avait, en quelque sorte, imposé cet homme à l'Assemblée comme chef du pouvoir exécutif, et l'Assemblée avait d'abord paru heureuse de s'associer une telle autorité et un tel prestige. Elle estimait apparemment, et avec raison, que si cette autorité et ce prestige se mettaient au service de la cause qui avait déjà pour elle la majorité de l'Assemblée, la Royauté était faite. Mais si l'Assemblée eut cette illusion, il ne lui fut pas permis delà garder longtemps. En nommant à la fois, avec son ordinaire inconscience, une majorité royaliste et M. Thiers, le suffrage universel se trouvait avoir nommé cellelà, expressément, pour tenter une restauration monarchique, et celui-ci, expressément, pour l'em pêcher.
M. Thiers et le comte de Chambord! Quelle ironie dans ce rapprochement ! Voilà pourtant les deux hommes que la cruelle moquerie de la for-, tune mettait face à face, en cette heure solennelle, en les invitant à s'unir pour refaire la Royauté française. Quarante ans auparavant, quand il n'était encore qu'un simple journaliste, c'est M. Thiers qui avait prononcé cette parole de haine : « Il faut enfermer les Bourbons dans la Charte, pour les y faire sauter! » Après les journées de Juillet, le même homme avait poussé de toutes ses forces à la
déchéance des Bourbons et joué le rôle le plus actif dans l'avènement de la royauté d'Orléans. Devenu ministre du nouveau régime, c'est à lui qu'était échue la tâche cruelle — qu'il avait très allègrement portée — de pourchasser la mère de l'héritier légitime, de la traquer, d'acheter à un vil espion le secret de sa retraite, de l'enfermer dans un cachot, et là, d'être servi — faut-il dire assez bien ? — par le hasard, pour se trouver en possession d'étaler aux yeux du monde les secrets de son cœur et le roman de sa vie. Yoilà l'homme qui, après quarante ans, était mis en demeure de se faire le Monk du prince qu'il avait dépossédé et dont il avait outrageusement persécuté et affiché la mère ! Convenons qu'il dut paraître difficile à M. Thiers de prendre au sérieux cette surprenante invitation du sort. Aussi bien, il y avait entre lui et le comte de Chambord autre chose encore que ces causes personnelles d'insurmontable aversion. Dans sa longue carrière, traversée par tant d'événements, M. Thiers avait dû nécessairement modifier sur bien des choses ses idées et ses sentiments; mais sur un point il était demeuré invariable. Il n'avait jamais consenti à considérer la branche aînée des Bourbons comme apte à gouverner la France moderne. Il en était resté, immuablement, au mot de Napoléon : « Les blancs seront toujours blancs, et les bleus toujours bl(Mis ! » et il n'en fallait pas davantage pour qu'il
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estimât qu'entre la France et ses princes, le divorce était sans remède, et considérât comme une pure chimère la pensée de les rapprocher. Ajoutons une dernière et très importante considération. M. Thiers avait été porté assez haut par nos malheurs, et assez manifestement désigné par l'opinion comme le premier citoyen et le chef de l'État; il avait, dans ce poste, rendu à la patrie d'assez éclatants services par la défaite de l'insurrection parisienne et la liquidation de notre rançon, pour concevoir la très haute et très naturelle ambition de mourir le premier magistrat du pays dont il avait si bien mérité. De là son parti pris pour la République, qui, outre qu'elle lui paraissait s'imposer, sans conteste, en face d'une monarchie jugée par lui impossible, avait en outre, à ses yeux, ce précieux avantage de lui offrir la seule place qu'il estimât digne de lui. La défection de M. Thiers à la cause royaliste portait à celle-ci le coup mortel. En vain l'Assemblée se montra-t-elle résolue à aller jusqu'au bout de ce qu'elle tenait pour son devoir, et à faire sans M. Thiers, et au besoin contre lui, ce qu'il se refusait à faire avec elle. En dépit et au lendemain de ses grands services, elle le congédia, lui donna pour successeur un brave soldat dont l'autorité sur l'armée était indiscutée, et elle fit savoir au roi que, s'il n'y avait plus que lui pour être l'artisan de sa Restauration, du moins il n'y avait plus, entre sa
Restauration et lui, que sa volonté. Sa volonté! La France la connut par la fameuse lettre du 27 octobre 1873. Le roi ne venait pas et ne viendrait jamais.
L'acte du petit-fils d'Henri IV a été diversement et, par quelques-uns, sévèrement jugé. On estime qu'il se montra médiocrement digne de son grand aïeul, en ce sens surtout qu'il ne voulut pas — disons le mot — qu'il eut peur de régner, qu'au fond de son cœur il fut heureux d'avoir la question du drapeau pour se ménager une belle sortie, et qu'à défaut de celle-là, il en eût peut-être bien trouvé une autre. On pense que sa facile royauté in partibus l'avait quelque peu gâté et mal préparé aux redoutables épreuves et aux difficiles devoirs d'une royauté plus sérieuse. On ajoute que des influences intimes et puissantes ne durent pas avoir grand'peine à le détourner de risques et de sacrifices qui devaient surtout profiter aux cousins d'Orléans, et qu'il se laissa incliner trop aisément à abandonner à luimôme le pays qui, naguère, avait si durement et injustement répudié lui et les siens. Tout cela est possible. Qui sait? Dieu seul sonde les reins et les cœurs ! Et pourtant le caractère de ce prince n'exclut pas non plus une autre sorte d'explication plus à son honneur. Ne crut-il pas et n'eut-il pas raison de croire qu'il ne pouvait rentrer en France que fort de l'adhésion solide et de la confiance absolue
du pays, et qu'il n'y avait pour lui de rôle possible qu'à ce prix ? « Ma personne n'est rien, avait-il dit ; mon principe est tout ! » Que la France eût fait un acte de foi en ce principe, un acte de foi clair, ferme, indiscutable, et alors, on peut le croire, au lieu de la lettre de Salzbourg, c'est le Roi qui serait arrivé. Un premier pas, et très grand, avait été fait spontanément par le pays dans cette voie, aux élections de 1871 ; mais il fallait que ce premier pas fût le début d'un de ces mouvements d'opinion qui arrivent à tout entraîner. Si M. Thiers l'eût voulu, s'il eût consenti à consacrer à cette cause la moitié seulement des efforts qu'il consacra à la cause adverse, le mouvement vers la Royauté, poussé par le concours unanime du chef du pouvoir exécutif, de la majorité et du Roi, pouvait devenir irrésistible. Par malheur M. Thiers était le dernier homme de qui l'on pût attendre qu'il se prêtât à ce rôle. Tout en lui s'y refusait. Le comte de Chambord sentit très bien qu'au moment où l'Assemblée lui offrit la France, elle lui offrait ce qu'elle ne possédait déjà plus, et que « le petit bourgeois i>, ennemi fatal et prédestiné de sa race, lui avait encore une fois ravi la France, en attirant celle-ci à la République — et à lui-même. Que pouvait-il faire, que de clore sa mélancolique destinée, en s'avouant vaincu dans sa vieillesse, comme il l'avait été dans son enfance — et par le même homme !
— et en adressant à son pays un adieu dont nul, du moins, ne put méconnaître la triste et sereine grandeur ?
Qu'allait faire alors l'Assemblée souveraine, avec sa majorité royaliste, condamnée à se passer de Roi ? En réalité, c'est à la République que le comte de Chambord avait cédé la place. Mais quoi ? Une majorité royaliste faire la République, le lendemain du jour où elle avait renversé M. Thiers, précisément parce qu'il était venu lui demander de la faire? N'était-ce pas se couvrir de ridicule? Il fallait pourtant faire quelque chose, ou s'en aller. L'Assemblée imagina alors, comme pour se donner le change su sa déconvenue et son embarras, d'offrir au pays un gouvernement qui, ne pouvant être ni Royauté ni Empire, ne fut pas davantage République. Quoi donc alors ? C'est « le gouvernement sans nom ! » lui dit-on. — « Non pas, répondit-elle. Il s'appelle Septennat ! » Voilà, certes, qui était pour justifier trop bien les sarcasmes de M. Thiers; mais cette cf chinoiserie » eut un autre effet, et portait en elle de grosses conséquences. Les deux partis qui étaient tout à l'heure comme écrasés par la seule perspective de la restauration de la royauté, impérialistes et républicains, se sentirent du coup relevés par Taveu d'impuissance de la majorité royaliste. Les premiers dirent: « Si la France veut la monarchie
— et elle la veut ! à preuve, l'Assemblée ! — et si
les Bourbons sont impossibles, — et ils le sont, à preuve leur abdication! — il n'y a plus qu'à demander à un plébiscite de faire connaître la volonté de la France ; et puisque la France veut la monarchie, ce plébiscite refera la seule monarchie possible, l'Empire. Et les seconds : « Si la Royauté est impossible — et elle-même le reconnaît — et si l'Empire est impossible — rien ne peut le relever de son indignité — la République est inévitable, et la République, c'est nous. Ainsi, les impressions de la guerre et de la Commune effacées, les deux partis dont la France avait semblé s'éloigner, se réhabilitant eux-mêmes et ne dissimulant plus leur ambition de s'imposer de nouveau au pays ; et, en face d'eux, la majorité royaliste, après avoir promis à la France de lui rendre &a royauté séculaire, réduite à lui faire piteusement le don dérisoire du Septennat: voilà, depuis les élections de 1871, le chemin qu'avait fait la France.
Le bon sens et le patriotisme finirent par trouver une issue à cette humiliante situation. Un jour, un député qui n'appartenait à aucune faction, un indépendant dans toute la force du terme, et qui, de plus, ayant passé une vie studieuse et honorée dans l'étude de l'histoire, y avait pris l'habitude de regarder plus haut que les partis, M. Wallon reprit pour son compte la proposition que l'Assemblée avait déjà entendue, et devant laquelle elle s'était
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cabrée, celle d'organiser le gouvernement imposé par la force des choses et de commencer par n'avoir pas peur de l'appeler de son nom. En quelques lignes 1res simples, dépourvues de l'ordinaire appareil de ces sortes de travaux, M. Wallon donnait à cette République d'un nouveau genre un organisme complet, qui lui permettait, non seulement de vivre, mais de bien vivre. Et telle fut la force de la situation que celte Assemblée qui s'était crue et que tout le monde avait crue appelée à restaurer la Royauté, trouva dans ses rangs une majorité — d'une voix! mais qu'importe, les royalistes n'en demandaient pas davantage — pour voter la constitution Wallon et organiser la République.
Était-ce, cette fois, le dénouement? Oui, mais à une condition; c'est que des hommes qui avaient été jusqu'alors, avant tout, des hommes de parti, eussent ce rare courage et cette suprême vertu de cesser de l'être tout d'un coup. Le « père de la Constitution », comme les plaisants le qualifièrent, avait, lui, un grand bonheur — disons une grande supériorité : il n'aimait que son pays. Il lui fut aisé de ne penser qu'à lui. Mais les autres, ces légitimistes, ces orléanistes, ces impérialistes, héri tiers de trois gouvernements distincts, attachés par une affection traditionnelle à trois gouvernements distincts, enlacés dans les mille liens des
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influences mondaines, mettant leur orgueil à être esclaves du point d'honneur, et leur honneur à être fidèles à une cause qu'ils trouvaient commode de confondre avec celle du pays, qu'allaient-ils faire ? Ce dont il s'agissait pour eux n'était rien moins qu'une conversion, c'est-à-dire un acte qui, selon le côté par où on le regarde, peut s'appeler du gros mot d'apostasie. Pour prendre de tdles résolutions, il faut être habitué à traiter la politique virilement, et comme on dit dans la langue du jour, objectivement. Or, c'est là une hauteur de sagesse dont il ne semble pas encore que nous soyons près. Cent ans se sont écoulés en vain depuis la grande entreprise de nos pères. Notre éducation politique n'est guère plus avancée que la leur, et notre tempérament politique est celui qu'ils nous ont transmis. Nous sommes les plus subjectifs des hommes — subjectifs comme des artistes, des femmes ou des enfants — incapables de nous déprendre de nous et de voir les hommes et les choses autrement qu'à travers nous et pour nous. Ce que les partis monarchiques virent surtout dans la Constitution-Wallon, c'est qu'elle les invitait à faire campagne sous un drapeau où était écrit un nom qu'ils détestaient. Cela leur suffit. Peu leur importa que cette campagne eût pour objet la défense des vrais principes de gouvernement; que le succès en ût assuré, pour peu qu'ils le voulussent; qu'enfin.
ce qui était capital, cette campagne fût, à l'heure présente, impossible sous un autre drapeau. Tout cela ne servit de rien. Tout ce que l'ancienne majorité monarchique trouva à mettre au service de la nouvelle Constitution — une Constitution qui assurait entre ses mains le gouvernement du pays ! — fut une mauvaise humeur puérile, qui ne cessa de croître, de s'aigrir et de fermenter jusqu'au jour où elle fit explosion par le coup du 16 mai. Ce jour-là, les hommes qu'exaspérait la seule idée d'être les serviteurs d'un gouvernement portant le nom de République, se soulagèrent en croyant signifier son congé à la République ellemême, dans la personne de l'illustre Jules Simon. En réalité, ils n'avaient fait que porter un accablant témoignage contre eux-mêmes, en travaillant précisément de leurs propres mains à l'avènement du parti qu'ils redoutaient par-dessus tout, et en rendant cet avènement inévitable et prochain. Devant cette incartade « sans motif, sans prétexte et sans but », la grande masse du pays perdit patience. Elle se demanda ce que comptait, en fin de compte, faire de la France cette coalition qui persistait à ne pas pouvoir lui donner la monarchie et à ne pas vouloir lui donner la République. En vain on avait dit à ces obstinés : Puisqu'il faut pourtant être quelque chose, soyez vous-mêmes la République ! Cette République-là ne vous sera pas suspecte.
Point ! II leur avait fallu le 1 6 mai pour se contenter. C'était donner au parti républicain l'occasion et le signal d'une triomphante rentrée en scène. II n'eut qu'à tenir au pays énervé ce langage très simple : « Les monarchistes ne peuvent pas faire la monarchie : il n'y a donc de possible que la République. Les monarchistes ne veulent pas faire une République qui soit leur chose : il n'y a donc de possible qu'une République qui soit la nôtre. Vous le voyez : la République est nécessaire; et la République, c'est nous ! » Sous l'aiguillon de cette logique, le pays se rua dans la République — la République des Républicains, cette fois ! — avec l'irrésistible impétuosité qui caractérise chez nous, à de certaines heures, les grands courants de l'opinion. Le mouvement avait commencé avec les premières élections législatives, celles de 1876. Violemment accéléré par les dramatiques péripéties de 1877, le 16 mai, le vote des 565, la dissolution et les élections du 14 octobre, il ne s'arrêla que lorsqu'il eut conquis, après la Chambre des députés, le Sénat et la Présidence de la République. Lp 50 janvier 1879 inaugura véritablement l'ère nouvelle par l'élection du Président Grévy. Pour la première fois la République possédait la France, non pour l'avoir violemment surprise et enlevée par un coup de force, comme en 1792 et en 1848, mais parce que la France s'était, déli-
bérément et librement, donnée à elle. Voilà dix ans que cette République gouverne la France en absolue maîtresse. Il nous reste à voir ce qu'elle en a fait.