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DEUXIÈME PARTIE

L'institution fondamentale.

L'ancien régime avait son institution fondamentale, le pouvoir royal transmissible, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, dans la famille qui s'est appelée successivement des noms de Capétiens, Valois et Bourbons. Le nouveau régime a la sienne, qui est le suffrage universel. C'est le nom que nous avons donné au suffrage de tous les Français du sexe mâle, ayant atteint l'âge de 21 ans.

Celle épithète d'universel est majestueuse et propre à faire illusion. Tous les Français de vingt et un ans étant appelés à voler, il semble naturel de conclure de cette disposition qu'elle procure véritablement, comme on dit, le gouvernement du pays par le pays, de tous par tous. C'est la formule consacrée. En réalité, cette formule est mensongère. Tout d'abord, on ne peut nier que dans la presque totalité des élections, le chiffre des abstentions ne flotte entre le quart et le tiers — plus près du tiers que du quart — du chiffre des électeurs inscrits. Si l'on ajoute à cela qu'après les tours de scrutin qui n'aboutissent pas à la majorité absolue, il faut,

ibi\ U FRANCE DU CENTENAIRE.

de guerre lasse, se contenter de la majorité relative, on voit tout de suite quel petit nombre de voix suffit, le plus souvent, à faire un représentant du suffrage dit universel. Ces soi-disant représentants de la majorilé se trouvent ne représenter, de fait, qu'une minorité quelconque. Qu'on fasse ce travail sur les membres de n'importe quelle assemblée issue du suffrage universel : on sera stupéfait du petit nombre d'élus représentant vraiment la

majorité du corps électoral.

On dira que ce n'est pas la faute de la loi et

qu'elle fait ce qu'elle peut; sans doute, mais il n'y en a pas moins là un fait qui infirme la prétendue universalité de notre suffrage, et lui porte une atteinte assez sérieuse pour qu'on ait songé à y remédier par l'obligation du vote. En compagnie de tant d'autres choses obligatoires, le vote obligatoire pourrait paraître, à coup sûr, la plus légère des obligations. Il n'y a qu'un malheur, c'est qu'un vole n'est, en somme, qu'un acte de foi, et qu'on ne fait pas faire aux gens un acte de foi malgré eux. Quelles que soient les raisons qui tiendront toujours et fatalement un nombre considérable de citoyens loin de ce qu'on appelle les « urnes » , il faut bien se persuader que le vote obligatoire ne relèvera jamais que de la comédie, et se résigner, en conséquence, à ce que la fameuse formule « tous par tous » ne soit jamais une vérité. Ce qui est

vrai, c'est que le suffrage universel, comme les autres, ne fait que consacrer le gouvernement de tous par quelques-uns.

En voici, d'ailleurs, une autre raison très forte. Je veux supposer tous les électeurs ayant voté, tous sans exception.il y a une majorité et une minorité. La majorité est représentée par ses élus. Soit. Mais par qui est représentée la minorité? Et en vertu de quel droit la minorité est-elle privée de tout représentant? Ce qui est juste, c'est que tous les électeurs soient représentés. Ce qui est inique, c'est qu'il y en ait une partie qui ne le soit pas du tout. Pour être du côté des moins nombreux, on n'en continue pas moins d'exister et d'avoir, tout comme les autres, ses droits et ses intérêts. Voyez quelles conséquences pourraient logiquement sortir d'un tel principe. Admettons un moment que tous les Français nomment leurs députés sur une lisle unique. La chose a été sérieusement proposée et n'est pas plus déraisonnable que beaucoup d'autres. Voici deux listes en présence. Or, l'une des deux a pour elle la moitié, plus un, des électeurs; l'autre, la moitié, moins un. Et alors, la première seule représentera la France entière, tandis que rien, absolument rien, ne représentera la seconde? Supposition absurde! direz-vous. Soit! Mais supposition qui peut être aussi une démonstration par l'absurde.

Donc, et, c'est ce qu'il faut d'abord démontrer,

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le suffrage dit universel ne représente aucunement Tuniversalité des citoyens. II est plus étendu que les autres, voilà tout; mais, comme les autres, il ne représente qu'une partie de la Communauté. II reste à voir laquelle, et quels pouvoirs il lui donne. Après la quantité, la qualité.

En ce qui concerne cette qualité, il y a tout d'abord un fait singulièrement frappant. Nous n'avons trouvé jusqu'ici que deux façons d'interroger le suffrage universel, et peut-être bien n'y en a-t-il pas une troisième. Ou on l'invite à ne nommer qu'un député à la fois, ou on l'invite à en nommer plusieurs d'un seul coup : scrutin uninominal et scrutin de liste. Eh bien! chose bizarre! dès qu'on s'est servi quelque temps de l'un des deux modes de consultation, on le condamne et on le rejette pour revenir à l'autre, que l'on ne tarde pas à condamner à son tour pour revenir au premier, et ainsi de suite. Par exemple, a-t-on joui pendant quelque temps du fonctionnement du scrutin uninominal, on découvre infailliblement que ce mode est plein d'imperfections. Avec lui, on a des députés d'arrondissement ou de circonscription, et non des députés du pays. Les intérêts de clocher éclipsent les intérêts généraux. Le député se taille dans son arrondissement une espèce de petit domaine fermé où il cumule agréablement le rôle de tyran des fonctionnaires avec celui de factotum des électeurs : variété nou-

vellc de maître Jacques que Molière, malheureuser ment pour nous, n'a pu deviner. Alors, il n y a qu'un cri : Le suffrage universel est faussé! Recourons au scrutin de liste ! Le scrutin de liste est le salut! Pendant quelque temps, on savoure les douceurs du nouveau procédé de votalion ; mais bientôt, nouvelle et navrante découverte ! On s'aperçoit que le scrutin de liste a ce vice capital de faire nommer aux électeurs des gens que les électeurs ne connaissent pas du tout; défaire voter pour des opinions, non pour des hommes, comme si c'étaient des opinions, choses abstraites et sans corps, cl non des hommes en chair et en os, qui allaient nous gouverner; qu'enfin ce que le scrutin de liste représente le mieux, pour ne pas dire uniquement, ce sont les citoyens quelconques qui se confèrent, patrioliquement, le mandat de faire les listes. Alors, nouveau toile. Le suffrage universel est faussé! Recourons au scrutin d'arrondissement ! Le scrutin d'arrondissement est le salut! Il faut convenir qu'il y a là contre la qualité du suffrage universel une présomption des plus désobligeantes. Que penser d'une autorité qui en principe est infaillible — cela est entendu! — mais qui, en fait, n'ayant que doux façons de s'exprimer, est condamnée à la malecliance invariable de se tromper également avec les deux?

Et comment en serait-il autrement? Le suffrage

universel remet, en somme, cette grande chose, si complexe et si difficile, le gouvernement, aux mains des foules, et qu'est-ce que les foules peuvent avoir des qualités d'esprit et de caractère que réclament les nécessités du gouvernement? Est-il besoin de profondément réfléchir et d'étudier l'histoire, surtout la nôtre, pour se prouver un axiome? Demander aux foules d'avoir ces qualités, serait une naïvelé grande; leur reprocher de ne les pas avoir, presque une indignité. Encore un coup, comment les auraient-elles? mais le grand mal, le mal profond, c'est que maintenant, chez nous, elles croient les avoir; et il faut bien le dire, comment ne le croiraient-elles pas? Comment, se sentant en possession de l'absolu pouvoir, résisteraient-elles à la tentation si naturelle de croire qu'elles ont tout ce qu'il faut pour l'exercer? Le suffrage universel sait à merveille qu'il ne tient qu'à lui qu'ici-bas, comme dans le royaume des cieux, les premiers ne soient les derniers, et les derniers les premiers. Fort de ce talisman, il n'a plus qu'à attendre les hommages. Or, ceux qui se sentent une supériorité quelconque sont peu empressés à se faire les courtisans de la majesté aux millions de têtes; ou, s'ils s'abaissent à ce métier, le font mal, et, en tout cas, ne se lavent pas aux yeux de la foule, de la tache originelle, c'est-à-dire de la conscience qu'ils ont de valoir par eux-mêmes, et de la nécessité où sont les

autres de reconnaître cette valeur-là. La foule ne diffère pas, en somme, des autres tyrans. Elle entend qu'on tienne tout d'elle seule, et éprouve une instinctive aversion contre ceux qui possèdent quelque chose qu'elle se sent incapable de donner. Fussent-ils devant elle les plus plats des courtisans, elle ne se livrera jamais à eux sans réserve. Elle demeurera défiante devant ces serviteurs suspects. En revanche, elle accablera de ses faveurs tous les médiocres éhontés qui, n'ayant rien en eux que l'envie de parvenir, adoreront dans la multitude la source, non seulement de tout pouvoir, mais de toute sagesse, et n'auront pas de peine à lui persuader que ne valant rien par eux-mêmes, ils ne vaudront que par elle, et, par elle, vaudront tout. Et alors, le pays qui aura été livré à ces hommes, que vaudra-t-il?

On a dit (l'a-t-on dit?) qu'en France l'esprit courait les rues. Autrefois, peut-être; mais, à coup sûr, l'accident devient rare, et ce n'est pas, en tout cas, les jours de travail du suffrage universel qu'il se produit^ et ces jours sont bien fréquents. Quand le suffrage universel se montre, l'esprit reste chez lui, et fait bien. Il laisse la place libre à la littérature officielle du souverain. On peut penser quelle place tiennent les professions de foi dans un État qui a le suffrage universel pour base unique, et qui est toujours en travail d'élection. On ferait une mon-

tagne plus haute que le mont Blanc de tout le papier noirci par les humbles suppliques adressées au peuple souverain. Mais il y a quelque chose, dans ces paperasses, de plus étonnant que leur masse énorme : c'est l'esprit dont elles témoignent et chez leurs auteurs et chez leurs destinataires. Jamais solliciteurs n*ont été à la fois plus présomptueux et plus bas; jamais potentat sollicité n'a été l'objet de plus plates adulations. Le fond de ces morceaux est le même, invariablement. Le candidat promet tout, sans broncher. Il veut le bonheur universel. Rien de plus, mais rien de moins. Il ajoute, avec la franchise d'une âme libre, qu'il a tous les talents et toutes les vertus, et que si, par impossible, il lui en manquait quelque chose, le suffrage du peuple le lui donnerait. Qu'on le nomme seulement, et on verra ! Quant au souverain dont on implore les bonnes grâces, le front dans la poussière, il n'est pas seulement la toute-puissance, il est la justice, il est la sagesse, il est la vertu, il est tout! Épaisse et nauséabonde littérature qui sort, comme une autre fumée du puits de l'abîme, des bas-fonds où grouillent tant de vilaines passions et d'ambitions grotesques! Le nuage monte, monte toujours, et insensiblement étouffe de ses lourdes vapeurs cette flamme qui était jadis Tesprit français! Devant cet amas de sottises, on se sent humilié, et on songe, avec envie et confusion, à ces Français d'autrefois qui n'avaient

pas, il est vrai, le suffrage universel, mais qui avaient tant d'esprit. Nous sommes leur postérité, et nous avons bien raison de nous en vanter. Qui sait si ce n'est pas ce que nous avons de mieux? Mais eux, que doivent-ils penser de nous? Et sommes-nous bien sûrs qu'ils soient si fiers d'être nos aïeux?

Aussi, quelle décadence, quel abaissement et amoindrissement constant dans la qualité de ceux qui s'appellent fièrement les élus du peuple! Naguère, c'était quelque chose — presque une grande chose! — d'être ministre, et il était difficile d'arriver à cet honneur sans être quelqu'un. Le suffrage universel a mis ordre à cela. Aujourd'hui, il n'est si petit compagnon qui n'ait, le plus naturellement du monde, l'ambition de s'asseoir au suprême conseil de l'Etat. Ceux-là seuls feront bien de n'y pas songer, qui y auraient peut-être les meilleurs titres : le suffrage universel les a marqués pour n'être jamais les siens. Mais pour tous les autres, la carrière est ouverte. Que faut-il, en effet, pour cela? Être député. Et que faut-il pour être député? Être le plus semblable possible au suffrage universel, ce qui ne laisse à celui-ci qu'un embar ras, celui du choix. Et c'est ainsi que le suffrage universel, à mesure qu'il fait sa tache de chaque jour, va façonnant petit à pelit une France nouvelle, la France des médiocres ; de ces inconscients, pleins d'eux-mêmes, ne voyant qu'eux-mêmes, ignorant

tout ce qui n'est pas eux, s'imaginanl que la grande affaire du pays est de les nommer et renommer, et donnant ce spectacle extraordinaire d'un peuple qui croit grandir à mesure qu'il s'abaisse, et monter à mesure qu'il s'enfonce.

Mais ce n'est pas tout. Si le suffrage universel ne peut être que la souverainelé de la médiocrité, il ne faut pas perdre de vue qu'il confère à cette médiocrité un pouvoir absolu, sans contrôle et sans limites. On disait jadis : Si veut le roi, si veut la loi! ou bien :.Le roi ne peut faillir! C'est précisément ce que l'on redit aujourd'hui de la partie du peuple qui s'exprime par la majorité du suffrage universel. Ce qui fait que l'idée d'une contradiction, d'une limitation, d'un contrôle, si bénin qu'on le suppose, prend tout de suite, pour les adeptes de celte nouvelle foi, les proportions d'un sacrilège. Redresser le suffrage universel I Peut-on penser à cela sans impiété? Je connais, pour ma part, peu de choses plus franchement comiques que les éclats du zèle de ces bonzes, dès que leur adoré suffrage semble menacé d'avoir à affronter fût-ce la simple apparence d'une contradiction. Les événements nous ont donné un Sénat qui, par certaines circonstances tenant à son origine et au mode de sa formation, pourrait être — chose extraordinaire chez nous! — une Chambre de contrôle sérieuse. Ce nom de Chambre de contrôle lui a même été attribué par un

républicain non suspect. On sait ce que le suffrage universel entend faire du Sénat et du conirôle. Eh quoi! le Sénat ne représente-t-il pas le suffrage restreint; et il faut vivre en pays de suffrage universel pour comprendre le sens que ce mot peut avoir dans la bouche de ceux qui ont la vraie lumière et la vraie foi. Ce mot est l'exact pendant du mot rural dans la bouche du prolétaire des villes* Il désigne quelqu'un ou quelque chose qui n'est rien, qui n'a pas le droit d'exister, et contre qui tout est permis. Suffrage restreint! Tarte à la crème! et sans dot! Aussi, des professions de foi, de la tribune, des journaux, de partout, quel concert d'imprécations s'élève, quel anathème formidable, sur ce chétif, ce pelé, ce galeux, qui ose se croire le droit de vivre! Vous aurez beau dire que l'on peut être « restreint » et avoir mille fois raison ; « universel » , et mille fois tort. La belle affaire ! A qui donc croyez-vous vous adresser? Il y longtemps que Pascal a dit que certains croyants ont des moines qui sont plus faciles à trouver que des raisons, et qui dispensent d'avoir des raisons. Auriez-vous la folle prétention de convaincre les moines du suffrage universel?

Aussi voyez-le marcher imperturbablement vers le but que la logique lui montre comme la conquête suprême : une Assemblée unique, où la majorité, expression de la majorité de ce qu'on est convenu

d'appeler « le pays », exercera, sans gène ni scrupule d'aucune sorte, un pouvoir sans limites ni contrôle d'aucune sorte. Yoilà déjà des années que la Chambre du suffrage universel a fait main basse sur l'administration par les épurations et l'inquisition parlementaire, et sur le budget, par sa redoutable commission, le vrai comité de salut public de notre pacifique République. C'est ce comité qui organise, contre nos écus sans défense, des victoires faciles, et nous montreque, dans la vraie démocratie, c'est rÉtat qui est chargé de nourrir les citoyens ; que cette tâche prime, pour lui, toutes les autres; et que ce serait une impiété de vouloir mettre un terme à l'accroissement du budget, puisque plus le budget sera gros et plus l'État sera vraiment démocratique. En vérité, la Convention peut venir : nous sommes mûrs pour elle.

Est-ce tout? Et n'y a-t-il, à cet état de choses, aucun correctif? Il y en a un, fatal et inévitable lui aussi, parce qu'il sort irrésistiblement de la nature des choses : l'anarchie.

Une Assemblée démocratique a beau être en possession du pouvoir le plus absolu qu'on puisse rêver, elle n'en est pas moins soumise à la loi qui domine tout en ce monde : il lui faut mourir, c'està-dire se renouveler. La souveraineté n'appartenant à l'Assemblée que par délégation, le renouvellement est, en somme, la seule garantie que possède

le peuple contre Tusurpation de ses droits, le seul contrôle efficace qu'il puisse exercer sur ses élus, le seul moyen qu'il ait de leur faire sentir qu'ils sont toujours sous sa main et ne doivent jamais l'oublier. De là, la nécessité des renouvellements et la nécessité de leur fréquence. Une Assemblée ne paraît guère que pour disparaître. Autrement, elle tournerait au Long parlement. Donc, un état politique qui repose sur le suffrage universel déléguant sa souveraineté à une Assemblée, repose, en fait, sur une réélection perpétuelle. C'est un édifice bâti « exprès » sur un sol qui remue toujours.

La bataille électorale est finie. Tout couvert de la poudre de la mêlée, le vainqueur mène son triomphe et monte au Capitole. La lutte a été dure, et a laissé ses meurtrissures. En même temps que ses lauriers, le triomphateur, comme dit le poète.

Montre à Clio son nez meurtri de pommes cuites, Son œil éborgné de gros sous !

Mais qu'importe? Dans une telle carrière, on se fait vite aux horions, quand ils portent avec eux leur récompense. Donc, c'est fait, et le gagnant va régner! Oui; pour quatre ans. Dans quatre ans, il faudra recommencer, et plonger derechef dans les délices de la campagne électorale. N'ayez crainte : il recommencera. Il y pense dès le jour où il met le

pied dans la salle des séances, et pendant quatre ans, ce sera sa pensée dominante. Il sait ce qui l'attend et s'y prépare. Pour six cents qui sont élus, il y en a peut-être dix mille qui attendent leur tour de l'être. Et pourquoi ne le seraient-ils pas? Il n'est écrit dans aucune loi que ce sera toujours le même personnel qui savourera la douceur de la royauté parlementaire. Parce que vous avez été élu, est-ce un titre, par hasard, à toujours l'être? Ou ne serait-ce pas plutôt une obligation de céder la place à d'autres? Vous croiriez -vous, follement, plus capable ou plus digne? Pas de présomption, citoyen, pas de fol orgueil ! En démocratie, il n'y a ni hommes nécessaires ni hommes supérieurs. Il y a ceux que le peuple choisit, et ceux qu'il ne choisit pas; et l'esprit du peuple souffle où il veut.

Et voilà comment la Chambre est une place forte condamnée à un état de siège perpétuel. Ceux qui sont dedans voudraient n'en pas sortir. Ceux qui sont dehors font rage pour y entrer. Les projectiles sont les papiers multicolores, couverts de tant de belles choses à l'adresse du peuple souverain. Ils obscurcissent le ciel!.... Et l'exécutif, pendant ce temps-là, que fait-il? Mon Dieu! que voulez-vous qu'il fasse? Il fait ce qu'il peut. Il vivote et il attend. Sa destinée est de n'être jamais sûr d'une heure, puisqu'il est à la merci des caprices de TAssembléc, et la destinée de celle-ci est de n'être

jamais sûre du lendemain, puisqu'elle est à la merci des caprices des électeurs et n*est préoccupée que de les fixer. Je le demande : est-il possible d'imaginer une combinaison plus sûre pour amener un peuple à n'avoir plus de gouvernement digne de ce nom et à n'être plus, par conséquent, qu'une pièce sans valeur sur l'échiquier des affaires humaines ?

Est-ce tout enfin ? Et un tel résultat, qui, certes, n'est pas médiocre, a-t-il épuisé la vertu du suffrage universel omnipotent? Non pas, il s'en faut. Qu'estce que le suffrage universel? L'affirmation que le peuple est tout. Or, il est vraiment absurde de supposer qu'il se résignera toujours à nommer uniquement des députés. Comment ? Vous lui reconnaissez les lumières nécessaires pour nommer ceux qui font les lois, et vous prétendriez l'arrêter là? Vous n'y songez pas et ne prenez pas garde à la force de la logique. Et les juges? Vous flatlerez-vous de les soustraire longtemps à l'influence du seul maître légitime en démocratie ? N'a-t-on pas, d'ailleurs, déjà demandé que les juges fussent nommés par le peuple? Et est-ce que la proposition n'a pas, du premier coup, rallié dans l'Assemblée souveraine une minorité des plus respectables? Ceux-là seuls étaient logiques et vraiment respectueux du suffrage universel. Leur logique et leur respect n'étaient en défaut que sur un point. Subissant

encore l'influence d'idées surannées, ou désireux peut-être de ménager les transitions, ils proposaient que le peuple ne pût choisir ses magistrats que dans certaines catégories. Insultante précaution î Est-ce que l'on fixe des catégories au peuple pour y choisir ses législateurs ? Et est-ce que le peuple a besoin qu'on lui fixe des catégories ? Limiter ses choix, c'est lui faire le piême outrage que si on pré tendait les lui dicter. Et les officiers ? Dans un État où les justiciables nomment leurs juges, s'imaginet-on que les officiers puissent être nommés par d'autres que par leurs soldats? Et les prêtres par d'autres que par leurs fidèles? Et les maîtres de la jeunesse par d'autres que les pères de famille? Sans doute les diplômes ne sont pas absolument sans valeur; mais il ne faut pas qu'ils aient cette mauvaise influence de faire croire à ceux qui les possèdent, que l'on peut, en démocratie, se passer pour une fonction quelconque de l'agrément du suffrage universel. Le peuple est souverain, ou il ne l'est pas. Il est éclairé, ou il ne l'est pas. Et il est l'un et l'autre, comme il le prouve tous les jours. A lui seul de faire ses affaires, et toutes ses affaires; de choisir ses serviteuj's, et tous ses serviteurs. Il ne fait que commencer son œuvre. Il faut qu'il l'achève. Le char est lancé, comme dit Courier. Qui donc se flatterait de l'arrêter?

Et maintenant, faudrait-il conclure de tout ceci

que nous souhaitons la suppression du suffrage universel? En aucune façon ; mais par cette unique raison qu'il n'est, en politique, rien d'aussi puéril et d'aussi vain que de souhaiter l'impossible. La politique a mieux à faire que cela. Qu'importe qu'une chose soit bonne en soi, excellente, parfaite, si elle est irréalisable? On peut en raisonner tant qu'on voudra, pour se faire plaisir, animi causa, mais on ne perd pas son temps à chercher à la faire passer dans les faits. Il faut en prendre notre parti. La suppression du suffrage universel n'est plus possible. Et pourquoi ? parce qu'une possession de quarante années a constitué, là-dessus, au peuple un droit acquis. Or, tenter de dépouiller un peuple d'un droit dont il jouit depuis quarante ans, serait ouvrir la porte à une revendication perpétuelle — œterna auctoritas — et légitime. Il n'y a, en face du suffrage universel, que deux partis raisonnables à prendre.

Le premier — que j'appellerai le parti des petits moyens — c'est d'essayer d'atténuer le plus pos sible ses inconvénients et ses dangers. Il y aurait, tout d'abord, un progrès bien facile à réaliser en reculant à vingt-cinq ans l'exercice du droit électoral. Il n'y aurait là de privilège pour personne, et le corps électoral ne perdrait certainement rien de son autorité, en renonçant au droit de s'exprimer par le respectable organe des sages de vingt et un

ans. On pourrait chercher d'autres garanties encore dans certaines conditions de domicile et de constatation sérieuse de moyens d'existence avouables. Il semble que la dignité du suffrage universel ne pourrait que gagner beaucoup à l'élimination de certains électeurs. Dans la question des deux modes de suffrage, il faudrait résolument prendre parti pour le scrutin uninominal. Ce n'est pas à dire, il s'en faut, qu'il soit parfait. Il suffit qu'il soit moins imparfait que l'autre, et pour deux raisons. Il permet à l'électeur de voter pour un homme qu'il dépend de l'électeur de très bien connaître, tandis que le scrutin de liste, par une véritable escobarderie, l'oblige le plus souvent à voter pour des personnages qu'il ne connaît pas. Cela est capital. Il est absurde et malhonnête de prétendre faire voter les gens sur des opinions, comme si celles-ci étaient de pures abstractions. Toute élection est le choix d'un homme, et cela étant, le meilleur système d'élection, et le plus honnête, sera nécessairement celui qui rapprochera le plus l'électeur de l'élu. Ensuite (il ne faut pas craindre de dire les choses comme elles sont), le scrutin de liste est meilleur pour l'opposition, à laquelle il fournit une arme puissanle ; le scrutin uninominal est meilleur pour le gouvernement, à l'action duquel il laisse une bien plus grande place. Cela doit suffire pour le faire préférer, surtout en République, où le gou-

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vernement n'est pas facilement exposé à pécher par excès de force. Enfin, pour que le suffrage universel soit une représentation aussi adéquate que possible de tout le monde, il faudrait trouver un procédé qui, dans une mesure à déterminer, assurât leur part de représentation aux minorités. Il est vraiment par trop contraire à l'équité et au bon sens que de grosses minorités, souvent inférieures aux majorités de quelques voix à peine, puissent être privées de toute représentation et comptées comme n'existant pas.

Mais tout cela, comme je l'ai dit, constitue le parti des petits moyens ^ des palliatifs. On pourrait les prendre tous, et avec succès, que le suffrage universel, même ainsi amendé, n'en resterait pas moins un immense danger, s'il demeurait l'unique moteur de la machine de l'Etat. Reste le second parti, celui des grands moyens, ou plutôt du grand moyen — car il n'y en a qu'un seul — la création d'un contrepoids sérieux et efficace, lequel ne peut se trouver ailleurs que dans une seconde Chambre, ayant nécessairement une autre origine et un autre esprit que la Chambre du suffrage universel. C'est là la question décisive de l'organisation de notre démocratie. Nous en parlerons à loisir tout à l'heure.

La République et régallté.

La Révolution de 89 a été faite surtout au nom et au profit de l'égalité. C'est à cela que ses dévots la distinguent, et ils ont raison. Aucune des autres grandes révolutions politiques ne porte cette marque et ne s'est faite sur ce mot d'ordre. C'est qu'animés d'une furieuse jalousie contre les deux ordres privilégiés, les hommes du Tiers trouvèrent bon de couvrir leurs attaques contre l'ancien ordre de chose de ce grand mot si commode, et n'eurent pas de peine à le faire accepter avec enthousiasme à des millions d'hommes comme un principe :

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Admirable formule qui semble offrir à l'esprit une de ces vérités qu'on ne discute pas. Égaux ! Quoi de plus beau ? Ne plus offenser personne de sa supériorité ; n'être plus offensé par la supériorité de personne ! C'est la perfection idéale de la condition politique, le règne de l'équité absolue ! Et que peut-on rêver de plus beau que le règne de l'équité?

Du dogme de l'égalité devait sortir tôt ou tard le

suffrage universel. Ce grand événement eut lieu en Tan 1848, qui a tous les droits à être appelé Tan 1" de l'Égalité. Depuis cette date mémorable, tous les Français, dès Tâge de 21 ans, sont, devant le scrutin, autant d'unités politiques absolument égales, et n'ont plus qu'à se compter pour savoir oii est la loi. Merveilleuse simplicité! Extraordinaire application de l'équité! Le suffrage d'un de ces hommes qui sont l'honneur et l'exemple de l'humanité, ayant exactement la môme valeur que celui du pauvre diable qui casse des cailloux sur une route, du bouvier qui ne connaît de ce monde que la croupe de ses bœufs, de l'ivrogne qui s'abrutit au cabaret, du chenapan qui écume les rues de nos villes : tous fils de 89, tous égaux, tous électeurs, tous éligibles! 11 est sûr que, dans cette conception nouvelle des droits politiques, il y avait bien quelque chose qui souffrait un peu; mais quoi? c'était le prix dont il faut payer tous les progrès. L'important, c'était que la France fût, pour son bonheur et l'exemple du monde, entrée dans le paradis de l'égalité politique absolue.

Et maintenant, regardons autour de nous. Voilà cent ans que nous n'avons plus l'ancien v{*^\tïurf quarante, que nous avons le sulTrage universel; dix, que nous avons la République : et l'état polili(|Me et social actuel, toujours au nom de l'égalité, est en butte à plus d'envie, de haines et ih* (oh'reH que

Tancien régime n'en eut à supporter à l'heure de sa chute. 11 y a des multitudes qui se prétendent cent fois plus humiliées, lésées, écrasées par l'état présent que les hommes du Tiers ne prétendaient l'être, en 89, par le régime d'autrefois. Quoi donc! N'ont-elles pas la République, ces multitudes, et ne votent-elles pas? Elles ont la République et elles votent ; on pourrait môme presque dire qu'elles ne font que cela; mais en pure perte; car, plus elles votent, plus elles trouvent que leur condition reste la môme, et que lorsqu'on leur dit que le règne de l'égalité est arrivé, on se moque d'elles.

Giosse épreuve pour la République! J'entends la République actuelle, celle que nous avons présentement. Que peut-elle faire pour changer ou la situation ou les sentiments de ces foules, qui attendent toujours qu'on leur tienne la parole solennellement donnée il y a cent ans? Rien. Elle s'est mise dans ce cas tragique de ne pouvoir naturellement pas donner satisfaction à des hommes qui réclament que l'égalité soit une vérité, et de ne pouvoir davantage leur faire l'aveu que cette égalité n'est qu'un grossier mensonge et un leurre. Elle ne peut leur donner satisfaction, parce qu'il y a là quelque chose qui dépasse la sphère des pouvoirs humains, et elle ne peut davantage prétendre les éclairer, parce que ce serait avouer que c'a été, jusqu'ici, une grande duperie de la croire. 11 y a là toute une éducation de

l'esprit public à refaire; mais la République pré* seule est condamnée à ne pas même pouvoir essayer cette tâche-là. Et pourquoi? Parce qu'en sa qualité de République, elle fait profession de croire le contraire de ce qu'en sa qualité de gouvernement, elle serait tenue d'enseigner. Et qu'attendre alors d'une telle situation ? Ceci :

Les hommes qui trouvent que, depuis 89, l'inégalité, loin de disparaître, continue à être, comme jadis, le fléau des sociétés humaines, sont arrivés à donner à leurs revendications une forme précise, sérieuse et pratique. Laissant de côté la question de la prétendue égalité des hommes, sur laquelle ils ont le vague instinct qu'on ne pourrait instituer qu'une vaine et ridicule logomachie, ils ont ramené la question à ces termes bien simples : C'est que ceux qui jugent qu'ils ont assez pâti jusqu'ici, cessent de pâtir, et jouissent à leur tour. C'est que ceux qui n'ont rien eu jusqu'ici, possèdent à leur tour. C'ejt que ceux qui ont été gouvernés jusqu'ici, gouvernent à leur tour; — et que les autres deviennent ce qu'ils pourront. Voilà du moins qui est clair et n'a rien de nuageux. De quoi les autres se plaindraient-ils? N'ont-ils pas eu leur lemps? Pourquoi donc toujours les mêmes auraient-ils la bonne part, et toujours les mêmes la mauvaise? Où cela a-t-il été écrit et réglé? A chacun son tour, voilà la lo,i et la seule forme pratique de l'égalité, c'est-à-dire

178 Lk FRANCE DU CENTENAffiE.

l'équité. Eh bien! le travailleur, ou le prolétaire, esiime que son tour est venu et que, comme rheure du Tiers État a sonné à la fin du dernier siècle, rheure du Quatrième État doit sonner à la fin de celui-ci. Que répondre à cela? Que c'est là une grossière méprise, et une très fausse analogie; que ce qu'on appelait en 89 le Tiers État, c'était la nation tout entière qui s'insurgeait contre la situation privilégiée de quelques-uns, et que le Quatrième État d'aujourd'hui, ce seraient quelques uns qui entreprendraient audacieusement sur tous, rétabliraient à leur profit le régime des classes, et constitueraient une nouvelle et très exclusive aristocratie. Eh bien! quand cela serait? Pourquoi non? Qu'étaient les Juifs il y a un siècle, et que sont-ils aujourd'hui? Et, si c'est un litre pour eux d'avoir souffert, ce titre manque-t-il par hasard aux prolétaires? Mais les Juifs sont riches, et les prolétaires ne le sont pas? Eh bien! les prolétaires le deviendront, voilà tout. Les Juifs ont-ils été si longs à le devenir? Quant à la compétence et aux aptitudes, pourquoi donc faire aux hommes d'aujourd'hui, avant de les avoir vus à l'œuvre, l'injure de croire qu'ils ne vaudraient pas leurs aînés? Ceux-ci auraient-ils le droit d'être si fiers?

J'ai dit « une aristocratie nouvelle », et cela est vrai. Ce sont bien les sentiments d'une classe qui aspire à dominer, que ce « Quatrième État » porte en

lui. Il a le dédain de tout ce qui n'est pas lui. Voyez-le en face du suffrage universel, quand celuici a le malheur de provoquer son courroux! El, pour peu qu'on y réfléchisse, rien de plus naturel. Le suffrage universel, c'est Tamalgame de tout et de tous. Dans cette immense mixture, le prolétariat se sent noyé, et il ne veut pas être noyé. Il entend n'être plus à la merci de personne. Il met hardiment son droit divin au-dessus de tout. Bourgeois et ruraux! Sent-on ce que ces deux mots contiennent de haine et de mépris, et ce que le dernier, en particulier, révèle d'infatuation? En est-il un qui exprimerait avec plus de naïveté et de force la haute opinion que l'homme des villes a conçue de sa valeur, la supériorité qu'il s'attribue sur l'immense majorité de ses concitoyens, l'imperturbable confiance en lui dont il s'est cuirassé? Ce n'est pas pour rien qu'il a fait sa citadelle et son sanctuaire, sa Rome et sa Jérusalem, de la Ville Lumière ! Aussi ne faut-il pas s'étonner que cette infatuation l'ait porté à s'attaquer à une majesté bien plus antique et auguste que le suffrage universel. Avec cette audace des sectes, qui ne connaissent qu'ellesmêmes, nos égalitaires d'aujourd'hui se sont mis en dehors et au-dessus de la patrie elle-même. Ils l'ont reléguée, comme la religion, au rang de ces préjugés d'un autre âge que les libres esprits ne connaissent plus. 1870 a déchiré tous les voiles, et

nous n'avons plus le droit de nous ignorer nousmêmes. La France doit savoir ce qu'elle porte en elle. Rappelons-nous l'extraordinaire aspect de Paris pendant le siège. Se sentant, derrière ses murailles, à Tabri d'un coup de force de l'ennemi, Paris jugea qu'en attendant la famine, il était de loisir pour creuser la question sociale. Toutes ses réunions publiques se mirent à faire du grand problème une étude bruyante et ne cachèrent rien de la ferme résolution du prolétariat de faire sortir sa victoire du désastre national. Victoire facile! Le prolétariat n'eut pas la peine de prendre Paris. Celui-ci lui tomba dans les mains ; et alors les nouveaux maîtres de la capitale eurent une conception spécieuse et hardie, celle du nouvel affranchissement des Communes. Ils demandèrent que les Communes fussent libres, et tout d'abord, la première de toutes, la Commune-Reine, Paris. Quoi de plus innocent et d'air plus libéral? Or, par ce coup de maître qui concentrait exclusivement le gouvernement dans les villes, les agitateurs parisiens éliminaient et frappaient d'impuissance cet élément rural qu'ils sentaient décidément hostile, et n'avaient plus désormais en face d'eux, ou plutôt sous la main, que la bourgeoisie, dont ils se flattaient d'avoir facilement raison. Le règne du Quatrième État sortait enfin de la région des rêves ! Mais à quel prix ? La Commune défaisait la France telle que les siècles l'ont faite.

Les siècles nous ont fait une grande patrie où mille éléments divers ont été fondus en un métal unique et précieux, et cette unité, les hommes de la première Révolution l'ont défendue avec un soin jaloux, qui est leur plus grand honneur. Une et indivisible! La Commune allait bien au delà de ce que le plus hardi des innocents fédéralistes de 1793 eût osé rêver. Dans le seul espoir d'assurer le triomphe du prolétariat, elle émiettait la France en une véritable poussière de républiques. Elle ramenait le pays qui était arrivé, après tant de siècles, à être le plus un de l'Europe, à l'état d'anarchie de la Grèce antique, où la Cité, c'est-à-dire la Commune, avait empêché la formation de la patrie. La première émancipation des Communes, au onzième siècle, avait été le commencement de la grande patrie. Celle qu'essaya de provoquer Paris, en 1871, risquait d'en être la fin.

Tel était le danger pour l'avenir. Pour le présent, il y en avait un autre, encore plus manifeste : c'était le trouble que cette dislocation de la France allait apporter dans nos rapports avec les Allemands, à l'heure même où nous venions de souscrire un traité qui nous faisait leurs débiteurs pour cinq milliards. Comment le prolétariat communaliste trouverait-il le crédit nécessaire au payement de cette effroyable rançon ? Quand le trouverait-il? Le trouverait-il Jamais? Et alors que feraient

182 LA FRANCE DU CEiNTENAIRE.

les Allemands, qui, très sûrement, ne laisseraient pas péricliter leur créance, et qui, en attendant le payement, tenaient la France elle-même en gage? Autant de questions qui n'arrêtèrent pas les champions de Tégalité, et qui, apparemment, ne méritaient pas de les arrêter.

Les chrétiens de l'Empire romain avaient placé leur patrie dans la Cité de Dieu; l'Empire ne leur était plus rien. Nos modernes égalitaires ont placé leur patrie en eux-mêmes : la France ne leur est plus rien. Mais les chrétiens se contentaient dédire : « Si nous le voulions, nous brûlerions Rome ! Une nuit nous vengerait de nos longues souffrances ! » Ils le dirent, mais ne le firent pas. Nos égalitaires furent plus résolus. Quand la Commune vit qu'elle ne pouvait garder Paris, elle le brûla. Elle en brûla du moins tout ce qu'elle put. Voilà la conséquence suprême qu'elle entendit tirer des principes de 89, L'égalité n'avait pu vaincre, même en sacrifiant la patrie. Elle se vengeait en brûlant Paris.

La leçon est claire. Après cent ans, l'ordre de choses sorti de 89 a en face de lui des adversaires plus haineux et plus implacables que ne le furent, il y a un siècle, pour la Révolution, les privilégiés que celle Révolution dépossédait. Et il y a cette double différence : les premiers furent dépouillés de ce qu'ils avaient le droit, depuis des siècles, de considérer comme leur propriété légitime; les seconds

n'onl d*autrc grief que de trouver qu'on tarde trop à satisfaire leurs ambitions et leurs convoitises. Les premiers ont été chercher Tennemi. Les seconds ont attendu qu'il nous eût écrasés, pour lui donner le spectacle de Paris embrasé par leurs mains. Avouons-le : les exploits de ceux-ci ont de quoi nous rendre moins sévères pour les forfaits de ceux-là, et les vengeurs que l'égalité armait il y a dix-huit ans pour sa querelle, relèvent singulièrement à nos yeux les champions que l'inégalité armait pour la sienne il y a cent ans. Non ! Ce n'est pas dans les rangs de l'armée de Condé que la patrie eut ses pires ennemis I

C'est que l'égalité a déposé et fait germer dans l'âme des multitudes des sentiments qui ne peuvent plus trouver satisfaction que par la subversion totale de ce que nous appelons civilisation, religion, société, patrie. Et, encore un coup, contre ces sentiments, la République actuelle ne peut nous défendre, parce qu'elle s'est condamnée à être leur alliée, leur complice, leur humble et docile sér^ vante. Que voyons-nous en effet aujourd'hui? La République de l'égalité, après dix-huit ans, pacifiquement, légalement, sans ombre de violences ni de lutte, se retrouve, en face de la République officielle, plus puissante et plus fière que jamais. Elle a repris possession de ce palais municipal qu'elle avait brûlé, et que la France a rebâti pour elle. Au lieu

les Allemands, qui, très sûrement, ne laisseraient pas péricliter leur créance, et qui, en attendant le payement, tenaient la France elle-même en gage? Autant de questions qui n'arrêtèrent pas les champions de Tégalité, et qui, apparemment, ne méritaient pas de les arrêter.

Les chrétiens de l'Empire romain avaient placé leur patrie dans la Cité de Dieu; l'Empire ne leur était plus rien. Nos modernes égalitaires ont placé leur patrie en eux-mêmes : la France ne leur est plus rien. Mais les chrétiens se contentaient de dire : « Si nous le voulions, nous brûlerions Rome ! Une nuit nous vengerait de nos longues souffrances ! » Ils le dirent, mais ne le firent pas. Nos égalitaires furent plus résolus. Quand la Commune vit qu'elle ne pouvait garder Paris, elle le brûla. Elle en brûla du moins tout ce qu'elle put. Voilà la conséquence suprême qu'elle entendit tirer des principes de 89, L'égalité n'avait pu vaincre, même en sacrifiant la patrie. Elle se vengeait en brûlant Paris.

La leçon est claire. Après cent ans, l'ordre de choses sorti de 89 a en face de lui des adversaires plus haineux et plus implacables que ne le furent, il y a un siècle, pour la Révolution, les privilégiés que celte Révolution dépossédait. Et il y a cette double différence : les premiers furent dépouillés de ce qu'ils avaient le droit, depuis des siècles, de considérer comme leur propriété légitime; les seconds

n'ont d'autre grief que de trouver qu'on tarde trop à satisfaire leurs ambitions et leurs convoitises. Les premiers ont été chercher l'ennemi. Les seconds ont attendu qu'il nous eût écrasés, pour lui donner le spectacle de Paris embrasé par leurs mains. Avouons-le : les exploits de ceux-ci ont de quoi nous rendre moins sévères pour les forfaits de ceux-là, et les vengeurs que l'égalité armait il y a dix-huit ans pour sa querelle, relèvent singulièrement à nos yeux les champions que l'inégalité armait pour la sienne il y a cent ans. Non! Ce n'est pas dans les rangs de l'armée de Condé que la patrie eut ses pires ennemis I

C'est que réalité a déposé et fait germer dans Tàme des multitudes des sentiments qui ne peuvent plus trouver satisfaction que par la subversion totale de ce que nous appelons civilisation, religion, société, patrie. Et, encore un coup, contre Cf;s wîfitiments, la République actuelle ne fif^ut nous dé' fendre, parce qu'elle s'est condamn/^ à être leur alliée, leur complice, leur humble et docile jwîfvante. Que voyons-nous en effet aujourd'hui? La République de 1 égalité, aprc'S dix-huit ans, pacifiqur»/ment, légalement, sans ombre de violences ni de lutte, se retrouve, en face de la République officielle, plus puissante et plus fière que jamais, Klle a repris possession de ce palais municipal qu'elle, avait brûlé, et que la France a rebâti j>our elle. Au lieu

les Allemands, qui, très sûrement, ne laisseraient pas péricliter leur créance, et qui, en attendant le payement, tenaient la France elle-même en gage? Autant de questions qui n'arrêtèrent pas les champions de l'égalité, et qui, apparemment, ne méritaient pas de les arrêter.

Les chrétiens de l'Empire romain avaient placé leur patrie dans la Cité de Dieu; l'Empire ne leur était plus rien. Nos modernes égalitaires ont placé leur patrie en eux-mêmes : la France ne leur est plus rien. Mais les chrétiens se contentaient dédire : « Si nous le voulions, nous brûlerions Rome ! Une nuit nous vengerait de nos longues souffrances ! » Ils le dirent, mais ne le firent pas. Nos égalitaires furent plus résolus. Quand la Commune vit qu'elle ne pouvait garder Paris, elle le brûla. Elle en brûla du moins tout ce qu'elle put. Voilà la conséquence suprême qu'elle entendit tirer des principes de 89. L'égalité n'avait pu vaincre, même en sacrifiant la patrie. Elle se vengeait en brûlant Paris.

La leçon est claire. Après cent ans, l'ordre de choses sorti de 89 a en face de lui des adversaires plus haineux et plus implacables que ne le furent, il y a un siècle, pour la Révolution, les privilégiés que cette Révolution dépossédait. Et il y a cette double différence : les premiers furent dépouillés de ce qu'ils avaient le droit, depuis des siècles, de considérer comme leur propriété légitime; les seconds

n'ont d'autre grief que de trouver qu'on tarde trop à satisfaire leurs ambitions et leurs convoitises. Les premiers ont été chercher l'ennemi. Les seconds ont attendu qu'il nous eût écrasés, pour lui donner le spectacle de Paris embrasé par leurs mains. Avouons-le : les exploits de ceux-ci ont de quoi nous rendre moins sévères pour les forfaits de ceux-là, et les vengeurs que l'égalité armait il y a dix-huit ans pour sa querelle, relèvent singulièrement à nos yeux les champions que l'inégalité armait pour la sienne il y a cent ans. Non! Ce n'est pas dans les rangs de l'armée de Condé que la patrie eut ses pires ennemis I

C'est que l'égalité a déposé et fait germer dans l'âme des multitudes des sentiments qui ne peuvent plus trouver satisfaction que par la subversion totale de ce que nous appelons civilisation, religion, société, patrie. Et, encore un coup, contre ces sentiments, la République actuelle ne peut nous défendre, parce qu'elle s'est condamnée à être leur alliée, leur complice, leur humble et docile servante. Que voyons-nous en effet aujourd'hui? La République de l'égalité, après dix-huit ans, pacifiquement, légalement, sans ombre de violences ni de lutte, se retrouve, en face de la République officielle, plus puissante et plus fière que jamais. Elle a repris possession de ce palais municipal qu'elle avait brûlé, et que la France a rebâti pour elle. Au lieu

18 i LA FRANCE DU CENTENAIRE.

de cette assemblée de « ruraux », qui osa lui disputer la France et finit par la lui arracher des mains, elle n'a plus en face d'elle qu'un parlement et des pouvoirs publics tremblant devant ses ukases et n'ayant d'autre pensée que celle de ne pas provoquer ses colères. D'ailleurs, elle a plus que des intelligences dans la place; elle y peut compter sur tout un corps d'armée, les radicaux, qui n'y tiennent garnison que pour elle. Elle a son drapeau, qu'elle déploie fièrement en face du drapeau national, et que le gouvernement dit national tolère, en attendant qu'il le salue. Elle ne supporte plus que des ministres et des « ministrables » qui lui soient acquis ou soumis. Elle met son veto au choix de tel citoyen comme Président de la République, et l'on ne se permet pas de passer outre à son veto. Elle dispose souverainement d'un budget de trois rcnts millions, celui d'un État de second ordre, et elle n'estime pas, peut-être avec raison, que lorsqu'on dispose d'un budget de trois cents millions, on puisse accepter de n'être qu'une simple et modeste édilité. C'est un vrai gouvernement qu'elle veut être, et qu'elle est. Et ce gouvernement se donne, très franchement, pour programme l'institution de l'athéisme comme religion d'État, le rançonnemcnt des riches, la prépotence des pauvres (le voilà donc enfin qui commence, le règne de l'égalité!) et le protectorat officiel de la sécession.

de la grève et de l'émeute. A Theure où nous allons célébrer, avec la commémoration centenaire de 89, le plus beau triomphe que le principe d'égalité ait remporté parmi les hommes, il est bon de nous rendre compte de ce que ce grand destructeur de l'ancienne France a déjà fait de la nouvelle, et des destinées ultérieures qu'il lui prépare.

L'aristocratie de la démocratie.

S'il €8t vrai que du suffrage universel, sans correctif ni contrepoids, « unique et sans compagnon », comme le dieu de Tlslam, ne peut sortir jronr un pays que la pire forme de gouvernement, il ne Test donc pas moins que la poursuite à outrance du fantôme de l'égalité ne peut avoir pour conséquence extrême que la subversion sociale et le pur nihilisme. Mais à ces deux maux il est un remède certain, c'est l'organisation rationnelle de l'inégalité, c'est-à-dire de la hiérarchie sociale.

L'ancien régime élait une hiérarchie, et c'est ce qui fit sa grandeur, sa force et sa durée. Le nouveau a la prétention de n'en être pas une, et c'est ce qui fait sa caducité et sa faiblesse. Il y avait sans doute de sérieuses raisons de corriger, en 89, l'ancien ordre politique. Au lieu de le modifier et de l'améliorer, la bourgeoisie française aima mieux le détruire de fond en comble et en faire table rase. Mais elle ne le détruisit pourtant qu'à condition de le remplacer, sous peine de mettre en péril la France elle-même. Les anciens cadres ne pouvaient

avoir été brisés et Taiitique hiérarchie détruite que pour faire place à des cadres nouveaux et à une hiérarchie nouvelle. Démocratie, soit; mais la démocratie n'exclut pas la hiérarchie, parce que, dans Tordre politique, rien ne peut l'exclure ni en tenir lieu. Il serait puéril de compter sur le suffrage universel pour répondre à tout, et opérer, au sein de la démocratie, la sélection qui sera seule capable de la tirer de l'état inorganique. Le suffrage universel ira bien prendre dans la démocratie ses favoris; mais la démocratie a mieux en elle que les favoris du suffrage universel. Elle a — pourquoi ne pas le dire et appeler la chose par son nom ? — une aristocratie véritable, qui, par un mouvement incessant, se dégage delà masse profonde, où elle se constitue et se renouvelle sans relâche. Or, c'est à cette élite qu'il importe d'assurer sa place distincte et son rôle propre dans l'État, bien moins encore dans son intérêt, à elle, que pour le bien général et le salut de la démocratie elle-même. Il n'est pas de pire erreur que de croire qu'un peuple peut se passer d'une élite, ou qu'il n'a qu'à mettre des noms propres dans des urnes pour en improviser une. L'élite est à un peuple ce que l'état-major est à une armée; et s'il peut se présenter des cas, d'ailleurs très rares et tout à fait exceptionnels, où un peuple, comme une armée, est forcé de se choisir des chefs, tumultuairemcnt, à la hâte, et comme il est

t88 ^ U FRANCE DU CENTENAIRE.

naturel en de telles circonstances, un peu au hasard, en revanche, dans un temps normal et dans le cours régulier des choses, un peuple n'a pas plus à se choisir son élite qu'une armée ses chefs. Cette élite n'est pas à créer; elle est. Il ne s'agit pas de la constituer, mais simplement de la reconnaître et de tirer d'elle tout le bien qu'elle doit à la chose publique.

On ne se souvient guère aujourd'hui d'un pamphlet qui eut son moment de célébrité (il parut en 1819) et qui mena môme son auteur en cour d'assises. C'est la « Parabole » de Saint-Simon. Cette Parabole s'applique si exactement à la grosse question de l'organisation de la démocratie (le recueil dont elle fait partie s'appelle précisément VOrganisateur)y qu'en dépit de ses bizarreries, je ne puis résister à la tentation d'en citer l'extrait que voici :

« Nous supposons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physiologistes, ses cinquante premiers mathématiciens, ses cinquante premiers poètes, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers sculpteurs, ses cinquante premiers musiciens, ses cinquante premiers littérateurs;

« Ses cinquante premiers mécaniciens, ses cinquante premiers ingénieurs civils et militaires, ses cinquante premiers artilleurs, ses cinquante premiers architectes, ses cinquante premiers médecins, ses cinquante premiers chirurgiens, ses cinquante premiers pharmaciens,

ses cinquante premiers marins, ses cinquante premiers horlogers ;

« Ses cinquante premiers banquiers, ses deux cents premiers négociants, ses six cents premiers cultivateurs, ses cinquante premiers maîtres de forges, ses cinquante premiers fabricants d'armes, ses cinquante premiers tanneurs, ses cinquante premiers teinturiers. »

Suivent, précédés du même chiffre, les mineurs, fabricants de draps, de coton, de soierie, de toile, de quincaillerie, de faïence et porcelaine, de cristaux et verrerie, les armateurs, imprimeurs, graveurs, orfèvres et autres travailleurs de métaux. Puis une autre énumération d'industriels, où continue à s'étaler avec naïveté l'esprit utilitaire du Saint-Simonisme, et le tout se termine par ces mots:

« les hommes les plus capables dans les sciences, les beaux-arts et les arts et métiers, faisant en tout les 3000 premiers savants, artistes et artisans de France.

« Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus importants, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation et qui la rendent productive dans les sciences, les beaux-arts et les arts et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française; ils sont, de toute la France, les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation ainsi que sa prospérité; la nation deviendrait un corps sans âme à Tinstant où elle les perdrait; elle tomberait immédiatement dans un état d'infériorité vis-à-vis des nations dont elle est aujour-

d'hui la rivale, et elle continuerait à rester subalterne à leur égard, tant qu'elle n'aurait pas réparé cette perte, tajit quil ne lui aurait pas repoussé une lête. Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur, car les hommes qui se distinguent dans les travaux d'une utilité positive sont de véritables anomalies, et la nature n'est pas prodigue d'anomalies, surtout de celles de cette espèce.

« Passons à une autre supposition. Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle posr sède dans les sciences, les beaux-arts et les arts et métiers, mais qu'elle ait le malheur de perdre le même jour Monsieur, frère du Roi, Mgr le duc d'Angoulême, Mgr le duc de Berry, Mgr le duc d'Orléans, Mgr le duc de Bourbon, Mme la duchesse d'Angoulême, Mme la duchesse de Berry, Mme la duchesse d'Orléans, Mme la duchesse de Bourbon ;

« Qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la couronne, tous les ministres d'État (avec ou sans département), tous les conseillers d'État, maîtres des requêtes, etc., etc.... Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte des 30 000 individus réputés les plus importants de l'Étal ne leur causerait de chagrin que pour un rapport purement sentimental, car il rCen résulterait aucun mal politique pour l'État,

« D'abord, par la raison qu'il serait très facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes. // existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du Roi aussi bien que Monsieur^ Beaucoup sont capables d'occuper les places de prince

tout aussi convenablement que nos seigneurs les ducs de Berry, d'Angoulêrae, d'Orléans, de Bourbon. Beaucoup de Françaises seraient aussi bonnes princesses que Mmes les duchesses d'Angoulême, de Berry, d'Orléans, de Bourbon. »

« Les antichambres du château sont pleins de courtisans, prêts à occuper les places de grands officiers de la couronne; ... et quant aux 10000 propriétaires vivant noblement, leurs héritiers n'auront besoin d'au cun apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux »

, Eh bien ! j'applique à notre situation présente rhypothèse de Saint-Simon, et je demande ce qu'il adviendrait de la France si elle venait à perdre, par un coup subit, les quelques centaines de citoyens, élus du suffrage universel, qui tiennent aujourd'hui la place de l'ancien personnel gouvernemental monarchique. Elle en renommerait d'autres, et tout serait dit. « D'un roi toujours la matière se trouve ! » a dit Béranger. « C'est Jean, c'est Paul, c'est mon voisin, c'est moi ! » Et d'un député donc ! Soit. Mais, si, par un coup seniblable, la France venait à perdre subitement les hommes que Saint-Simon énumérait parallèlement au personnel delà maison royale, je veux dire ses premiers savants, ses premiers écrivains, ses premiers industriels, ses premiers artistes, etc. , etc, comment, ceux-là, les remplacerait-on ? Comment comblerait-on l'énorme vide creusé par

leur perte ? Chargerait-on le suffrage universel de leur donner des successeurs — j'entends des successeurs capables de nous rendre ce que nous aurions perdu? Non, n'est-ce pas? 11 est donc évident que nous avons une aristocratie qui existe par elle^ mêmef qui ne doit rien à aucun pouvoir, qui est sortie, ou plutôt qui sort, sans relâche, des entrailles mêmes de la nation, qui est le produit naturel de Tintelligence et du travail, et par conséquent la puissance la plus légitime qui soit au monde. Pour être ce qu'elle est et valoir ce qu'elle vaut, cette aristocratie n'a pas besoin qu'aucune puissance extérieure la reconnaisse et la consacre. Non. Mais la France, elle, a besoin de la reconnaître et de l'utiliser à son service, parce que cette puissance est l'élite de la nation f parce qu'en elle sont les cadres de la société nouvelle; parce qu'elle est, en un mot, l'aristocratie de la démocratie.

Les trois monarchies qui se sont succédé depuis 1815 ont tenu toutes les trois à se donner le luxe d'une Chambre haute, et dans la Chambre des Pairs des unes, comme dans le Sénat de l'autre, les hommes illustres et éminents n'ont, certes, pas manqué. Il n'y a pas de doute qu'à ne considérer que le mérite personnel et la légitime renommée du plus grand nombre de leurs membres, ces trois Chambres hautes n'aient eu en elle de quoi victorieusement éclipser les Chambres sorties de l'élec-

lion populaire. Comment donc se fait-il qu'elles n'aient jamais eu d'action véritable, et qui leur fût propre, sur les affaires de l'État ; que tant d'hommes éminents, pris individuellement, n'aient constitué, réunis, que des Assemblées sans autorité réelle; que ces Chambres hautes enfin n'aient jamais été considérées comme quelque chose de plus que de somptueux décors? Comment expliquer cela? D'une façon bien simple. Au lieu de représenter l'élite de la nation, elles ne représentaient véritablement que la volonté propre, le choix personnel, la faveur spéciale du souverain. Celui-ci n'avait pas songé à constituer un appui pour l'État dans une Chambre où se seraient concentrées toutes les forces supélieures de la société, mais tout simplement à acquitter des dettes de reconnaissance et à s'assurer des serviteurs et des familiers portant des noms plus ou moins illustres. Simple émanation de la fantaisie souveraine, ces Chambres étaient condamnées à n'apporter à la monarchie aucune force, et le jour où celle-ci était frappée, à être incapables de lui survivre.

Mais l'avortement des Chambres des pairs et des Sénats de la monarchie ne prouve absolument rien contre la valeur d'une institution destinée à réunir en un faisceau toutes les forces vives qui constituent l'élite d'un pays. Cette valeur, au contraire, est telle qu'on n'en peut concevoir de supérieure, et

qu'on ne peut davantage concevoir comme organisée une démocratie qui prétendrait s'en passer. Après l'hypothèse de Saint-Simon, en voici une autre. Supposons une Chambre haute organisée comme il suit.

D'abord, le principe de cette organisation devra être absolument le contraire de celui sur lequel reposera l'aulre Chambre. Celle-ci, représentant simplement le nombre, à J'élat brut, pour ainsi dire, et tous les Français comme autant de molécules égales en valeur, l'autre Chambre devra sortir de toutes les forces déjà constituées et organisées, représentant chacune l'une des supériorités ou l'un des grands intérêts du pays. Les deux Chambres n'ont de raison de coexister qu'à la condition de diflcrer absolument, et avant tout, par l'origine. Consentir à deux Chambres, pour les faire sortir toutes deux de la même source, le suffrage universel, n'est pas chose sérieuse. Si le suffrage universel doit être tout, il n'a nul besoin de deux Chambres . Une seule lui suffit. S'il n'est pas bon qu'il soit tout, la Chambre, qui ne sort pas de lui, aura d'autant plus de valeur qu'elle s'en éloignera davantage. Cela est limpide.

La première chose que nous trouvions organiséeî c'est ce qui, dans la division de la France, a remplacé les anciennes provinces, le département. Peut-être y a-t*il aujourd'hui de sérieuses raisons de

L*AmSTOCRÂTlE DE LA DÉMOCRATIE, 195

regretter les provinces. L'unité territoriale de notre pays est assez parachevée et consommée pour n'avoir rien à redouter de l'existence des provinces, et celles-ci, comme personnes historiques et morales, avaient une autre importance que nos départements. Un beaucoup trop grand nombre de ces derniers sont condamnés à une insignifiance irrémédiable. Et il n'y avait pas de province insignifiante. Mais c'est là une chose qu'il est plus facile de regretter que de corriger, et dont il est peut-être raisonnable d^ prendre son parti. S'il suffisait d'un vote ou d'un d ciet pour refaire les provinces, la chose vaudrait cec^ tainement la peine d'être tentée; mais il est sûr qu'elle n'irait pas toute seule, et nous avons des besoins plus urgents. Prenons donc le département tel qu'il est, et demandons ses sénateurs aux trois sortes de conseils dont l'ensemble constitue la représentation départementale, conseil général, conseils d'arrondissement et conseils municipaux ; ces derniers prenant part à l'élection ou par des délégués, comme aujourd'hui, ou par la totalité de leurs membres, mais dans un cas comme dans l'autre, avec adjonction des plus fort imposés, seul moyen de donner à la richesse, cette incontestable force sociale, une représentation qui lui soit propre, sans être, en aucune manière, excessive ou abusive. Les anciennes Chambres hautes, entre autres faiblesses, n'avaient aucun caractère départemental, et

parlant, aucune racine dans le sol même du pays. Le caractère de la nouvelle serait tout différent, et, au contraire, très nettement départemental, car toute une moitié de ses membres pourrait émaner de cette source.

L'autre moitié serait destinée à la représentation spéciale des supériorités et des intérêts, le chiffre total devant être déterminé par la nécessité de faire les deux Chambres numériquement égales. Il importerait qu'en cas de réunion et de rivalité, l'une des deux ne pût écraser l'autre sous le nombre.

D'abord les religions. Pour les Juifs, un rabbin, nommé par ses pairs, suffirait. Les financiers auraient d'ailleurs leur représentation particulière où l'on peut être sûr que les Juifs ne manqueraient pas. Les pasteurs protestants choisiraient, de même, parmi eux, leurs délégués; et enfin, l'épiscopal catholique désignerait un certain nombre de ses membres, auxquels, si cela était jugé à propos, pourraient être adjoints quelques laïques. II serait, en tout cas, de stricte justice, que l'Église catholique eût, dans la haute Chambre, une place proportionnée à sa place dans le pays. Conviendrait-il qu'elle y pût être représentée par des cardinaux? Cela est douteux. Les cardinaux sont princes de l'Église romaine et membres effectifs de son gouvernement. Serait-il sans inconvénients qu'ils pussent être, en même temps, membres effectifs

du gouvernement de la France? Encore un coup, la chose est délicate; mais fût-elle résolue contre les cardinaux, on peut être assuré que la représenlation de TÉglise n'y perdrait rien, Tépiscopat français n'ayant aucunement besoin de la pourpre pour suffire à cette tâche, sans compter lels laïques, qui pourraient valoir autant ou plus que tels cardinaux. Croit-on qu'il y eût eu naguère beaucoup de princes de l'Eglise pour la représenter avec une plus souveraine autorité que ne l'eussent fait Montalembert et Veuillot, et que ne pourrait le faire aujourd'hui M. de Mun?

L'armée de terre et de mer. Serait-il possible de concevoir une Chambre haute sans une représentation de l'armée? Mais à qui la demander sans porter atteinte à l'esprit de discipline qui doit être tenu pour sacré? Il n'est qu'un moyen, c'est do procéder comme pour le clergé, et de charger les premiers de l'armée de trouver eux-mêmes cette représentation parmi eux. Eux seuls peuvent faire des choix où se réuniront la pleine indépendance, la pleine compétence, la pleine autorité. Les généraux de division et les vice-amiraux n'ont plus leur carrière à faire : elle est finie. Ils n'ont plus d'expérience à acquérir : ils ont toute celle qu'on peut avoir. Ils n'ont pas d'accroissement d'autorité à souhaiter : il n'en est pas, dans les choses de leur métier, au-dessus de la leur. Que faut-il de plus

pour constituer, dans un corps politique, une représentation de notre armée de (erreet de mer qui soit un honneur et un gage de sécurité pour le pays?

La justice. Ici, les raisons de sévère discipline qui pour le clergé, l'armée et la marine, resserrent dans d'étroites limites et la faculté du choix et la qualité de Télecteur, n'existent plus. Si bien qu'on a pu proposer de faire nommer les représentants de Tordre judiciaire par tous les magistrats, juges de paix, avocats et officiers ministériels de toute la France. Peut-être y aurait-il lieu d'examiner si, dans de telles conditions, le collège électoral ne serait pas trop étendu pour que ses choix répondissent à leur objet et si tous les officiers ministériels de toute la France ne risqueraient pas de donner à leur représentation un caractère peut-être trop peu relevé.

I/enseignement, les sciences, lettres et aris offrent une situation analogue. Il semble, au premier abord, que les délégués de cet ordre ne devraient sortir que d'un collège strictement limité aux grands corps scientifiques et littéraires, au personnel enseignant des grandes écoles et des facultés, aux docteurs et agrégés des divers ordres. Non sans leur adjoindre des représentants spéciaux de renseignement primaire, auquel il y aurait autant d'injustice à ne pas faire sa place qu'à la lui faire trop grande.

La représentation des corps financiers, qui jouent dans nos sociétés modernes un rôle si considérable, ne peut donner lieu à de grandes difficultés. Là, les électeurs ne pourraient guère être cherchés en dehors de la Cour des comptes et des conseils d'administration et de surveillance des grands établissements financiers, comme la Banque, le Crédit foncier, la Caisse des dépôts et consignations etc.... Il serait peut-être à propos d'y joindre les représentants spéciaux des agents de change et des sociétés financières ayant un capital-actions d'un chiffre déterminé.

Le commerce, l'industrie et l'agriculture auraient, proportionnellement à leur importance, leurs électeurs dans les tribunaux de commerce et des Chambres spéciales d'agriculture, de conimerce et d'industrie.

Restent les ouvriers, les hommes du travail manuel, eux aussi l'une des forces du pays. Les ouvriers n'ont que trop de tendance à se croire sacrifiés et à se mettre en état de révolte. Il faut les arracher à cet isolement funeste et leur bien montrer, en leur donnant place dans le grand conseil du pays, qu'ils n'ont rien à craindre pour leurs intérêts et pour leurs droits, mais en même temps qu'il y a d'autres intérêts et d'autres droits que les leurs. Ils ont tort de croire qu'on veut les traiter comme s'ils n'étaient rien, et tort aussi de pré-

200 r.A FRANCE DU CENTENAIRE.

tendre être traités comme s'ils étaient tout. Peutêtre le reconnailraient-iis, en se voyant, selon la raison et Téquité, pris pour ce qu'ils sont et ce qu'ils valent. Leurs délégués pourraient être choisis par les Chambres syndicales ouvrières et les Conseils de prud'hommes.

Telle étant la composition de la Chambre haute démocratique, et son mode de formation étant ainsi réglé, nous voudrions bien savoir quel démocrate raisonnable, loin d'en prendre ombrage, n'y trouverait satisfaction? Toutes les forces sociales contribuant de plein droit et proportionnellement à leur valeur, à la composition de ce corps politique, la démocratie n'aurait-elle pas là son véritable Sénat, le seul qui convienne à une société où la capitale distinction entre les hommes est l'intelligence, et où la loi universelle est le travail?

Si la République était animée d'un véritable esprit politique au lieu de se nourrir de chimères, d'adorer des mots et de courir après des ombres, aurait-elle une tâche plus noble et plus patriotique à remplir que celle d'essayer une organisation de l'aristocratie démocratique? L'aristocratie est tellement la loi des sociétés humaines, comme elle est, sous le nom de sélection, la loi des espèces, qu'il n'est, pour les établissements politiques, aucun moyen d'y échapper. 11 en est de cela comme des religions. Ceux qui ont la prétention de supprimer

les religions, les remplacent, tout simplement. Hébert croyait détruire une religion, il en fondait une autre; et ainsi fait, plus ou moins sciemment, notre Conseil municipal parisien, avec ses dévotions maçonniques et son athéisme d'Etat. Môme chose pour Taristocratie. On croit l'avoir détruite : on Ta seulement changée, et il ne reste plus qu'à voir si Ton a gagné ou perdu au change. Car il en est de cela comme de toute chose ; il y a la bonne qualité et la mauvaise, la vraie monnaie et la fausse, et à côté des aristocraties légitimes et naturelles, les factices et les bâtardes. Nous en avons aujourd'hui de toutes les espèces, et ils foisonnent, nos aristocrates des temps nouveaux. Regardons-les! Avonsnous vraiment lieu d'être bien fiers, en contemplant les étranges successeurs de nos grands seigneurs d'autrefois ? Et n'est-il pas temps enfin que la France se retrouve, en mettant à leur place ses vraies supériorités, et justifie la Révolution qu'elle a faite il y a cent ans, en prouvant que si elle a détruit l'ancien régime, elle avait en elle de quoi le remplacer? En même temps qu'elle nous délivrerait des fausses aristocraties qui nous font un si médiocre honneur, cette pacifique révolution commencerait peut-être par sauver le suffrage universel. De quoi donc? De lui-même. Le plus grand danger du suffrage universel, nous l'avons dit et redit, est de n'avoir en lui ni frein, ni contrepoids, ni boussole.

ni guide sûr. Dans ces conditions, il n'est plus qu'une force aveugle, incapable de savoir où elle va et où elle entraine le pays. Qu'il se trouve soudain en face d'une puissance ne relevant pas de lui, et ayant autant de droits que lui à .prétendre représenter le pays, puisqu'elle le représentera dans ce qu'il a de meilleur : il sera bien difficile au suffrage universel de n'en pas subir l'ascendant. Il sentira qu'il lui faut renoncer à être despote, à avoir des fantaisies de padischah, à faire des choix bas ou grotesques et à improviser maîtres de la France des fantoches. La simple comparaison entre ses élus, s'ils étaient tels, et les autres, risquerait de lui être trop préjudiciable. Se représente-t-on ce contraste? D'un cùté, une assemblée composée de tout ce qu'une société comme la nôtre peut trouver, dans; toutes les carrières, d'hommes éminenis par l'esprit et les œuvres ; de l'autre, une de ces pétaudières politiques, comme on sent le suffrage universel, dans ses heures mauvaises, — et elles reviennent, hélas ! trop souvent ! — capable d'en composer une? N'est-on pas fondé à se demander si le tout-puissant suffrage, en dépit de sa toute-puissance, braverait volontiers et impunément une telle comparaison? N'y a-t-il pas, au contraire, quelque raison de croire qu'il pourrait bien se piquer d'honneur, et se sentir obligé de ne pas choisir moins bien que son rival pour ne pas être écrasé sous le contraste? Et

alors, quel changement ! Ce jour-là le suffrage universel aurait cessé d'être un péril. En donnant satisfaction, dans la seule mesure possible, aux aspirations égalitaires de 89, il a désarmé toutes les revendications légitimes. Avec lui, l'égalité a reçu, dans le domaine de la politique, la satisfaction suprême. Au delà, il n'y a que l'iniquité ou l'absurdité. Reste à obtenir que cette égalité devant le droit de suffrage soit non seulement inoffensive, mais salutaire, en ne s'égarant pas sur les incapables et les indignes. C'est ce bienfait que l'on peut attendre de l'exemple d une seconde Chambre et d'un système de sélection qui désignerait naturellement les plus capables et les plus dignes au choix des plus nombreux.

Et voici un autre bienfait, peut-être encore d'un plus haut prix. Cette sélection nous replacerait tout de suite, en face de l'Europe, dans une situation normale et sur le pied de l'égalité avec les puissances qui nous entourent. Sur ce point, il faut bien le dire, nous vivons depuis tantôt trois quarts de siècle, dans une illusion qui n'est pas exempte de ridicule. Nous crevons, et de très bonne foi, être plus avancés que les autres. Il est en tous cas un point où nous le sommes moins, et un point capital. Ils ont une organisation qui nous manque. Ils ont des « cadres », que nous n'avons plus. Nous avons pu croire, un moment, que tous les peuples

n'aspiraient qu'à faire leur 89, comme nous, pour riionneur de nous ressembler. Pour peu que nous regardions autour de nous, voilà une illusion qui devient difficile. Presque partout, il est vrai, nous pouvons voir, comme chez nous, des revendications prolétaires plus ou moins menaçantes; mais cela, il ne faudrait pas s'y tromper, n'a rien de commun avec l'esprit qui a inspiré 89. Les prolétaires menacent de se révolter contre la société tout entière, parce que leur condition leur pèse et qu'ils veulent la secouer. Notre 89, à nous, que quelques-uns prétendent peut-être encore offrir aux autres comme modèle, fut l'insurrection d'une société tout entière contre son aristocratie traditionnelle. Où voyonsnous poindre quelque chose de semblable en Europe? Est-ce en Russie? Et commettrons-nous l'énorme bévue d'attribuer un tel caractère à ce que l'on nomme, d'ailleurs fort improprement, le nihilisme Russe? Ce prétendu nihilisme, si mal nommé, n'est que l'explosion du mécontentement et de l'ambition d'une classe née d'hier, la bourgeoisie, qui réclame sa part de gouvernement, qui la mérite peutêtre et l'obtiendra peut-être, mais qui ne pourrait, sans la plus insigne folie, prétendre prévaloir, à elle toute seule, contre les trois forces qui ont fait la Russie et qui la constituent véritablement encore aujourd'hui : le czarisme, la noblesse et les paysans. Voir dans ces complots de bourgeois isolés au milieu

de masses innombrables qui les comprennent à peine, quelque chose de semblable au mouvement qui, il y a cent ans, mettait la France entière debout contre les deux ordres privilégies, c'est faire preuve, en vérité, de trop d'ignorance. Est-ce en Allemagne? Que la bourgeoisie cherche à y étendre son influence et son action, cela est trop naturel. C'est la loi. Mais que cette bourgeoisie songe à faire table rase de la noblesse et du clergé catholique, il n'y parait guère, en vérité. Pour le clergé, voici qu'il se trouve encore assez fort et appuyé sur d'assez profondes sympathies populaires, pour être en étal de faire plier devant lui le gouvernement qui vient de refaire l'Allemagne des Othon et des Barberousse. Et ce clergé n'est pourtant le chef spirituel que d'un tiers environ des populations de l'Empire. C'est dans un pays, en grande majorité protestant, que cela se passe. Avouons que cela ne rappelle guère 89. Et la situation de la noblesse, dans les diverses parties de l'Allemagne ne le rappelle pas davantage. Partout on sent et on reconnaît en elle une des forces de l'État, et il n'y a pas la plus légère apparence qu'aucun politique pût se croire l'organe d'une opinion sérieuse, s'il lui prenait fantaisie de demander la suppression des diverses Chambres des seigneurs qui fleurissent dans le nouvel Empire. Est-ce en Autriche-Hongrie? Mais là, peut-être plus que partout ailleurs, noblesse et

clergé ont, dans les diverses patries qui vivent et lâchent de s'accorder au sein de la grande, non pas, certes, le privilège, mais comme l'initiative et la dircclion du patriotisme. En deçà comme au delà de la Leitha, nobles et prêtres ne sont que les plus illustres et les plus exemplaires des patriotes. Allez donc dire à ces peuples qu'ils doivent faire un 89 pour se débarrasser de leurs prêtres et de leurs nobles, et avoir ainsi l'honneur de nous ressembler ! Est-ce en Italie? Là, par un miracle qui n'est pas le moindre de tous ceux que nous présente l'histoire de nos voisins, 89 s'est trouvé tout fait en môme temps qu'était faite l'Italie. Il n'y a plus trace d'ordres ni de classes privilégiés dans l'Italie nouvelle, tout comme si les fameux cahiers eussent été rédigés pour elle autant que pour nous. Seulement la finesse italienne n'a pas encore été prise à l'appât grossier de la prétendue égalité, et elle a soigneusement gardé le sentiment de la hiérarchie, le respect des valeurs et des rangs. Est-ce en Angleterre? Il n'y a pas à nier que l'Angleterre ne descende rapidement la pente qui mène à la pleine démt)cratie, et la voici qui touche au suffrage universel. Mais jusqu'ici, il ne paraît pas que celle grosse révolution porte en elle autre chose que le renouvellement de l'aristocratie britannique. 11 semble que les anciennes supériorités aient fait leur temps, et que de nouvelles soient prêtes à les remplacer, mais pas du

tout que l'Angleterre soit menacée de devenir la proie de la démagogie et d'expérimenter à son tour ce genre de progrès qui consiste à essayer de marcher la tête en bas. En somme, partout autour de nous, les peuples européens ont gardé cette force sans laquelle il n'y a pas de société saine, la hiérarchie. Dans cette lutte pour la vie, qui est la loi des peuples comme des individus, ils se meuvent, ainsi que de bonnes armées, avec des cadres solides, où i's savent trouver des chefs capables de les commander. Or, depuis 89 nous travaillons — ou plus exactement, nous ne travaillons pas — à remplacer ceux que nos pères ont détruits. Et il en est résulté que pendant que tous les autres peuples ont gagné, seuls nous avons perdu. Il n'y aurait pas de meilleure façon de célébrer le Centenaire de 89 que de reconnaître enfin ce qui nous manque et de faire un ferme propos de nous le donner. Un organisme comme celui d'un état ne peut se former qu'autour d'une sorte de molécule constituante, de noyau fort et résistant — inconcussuni aliquid — que nous avions naguère, que les autres peuples ont garde et que nous n'avons plus. Seuls, les badauds, les naïfs, les ignares, les énergumènes et les enfants, pourront ^ croire que le suffrage universel nous en tiendra lieu. Les démocrates considèrent comme leur premier devoir de demander des réformes, et encore des réformes, et toujours des réformes : mot d'of^

dre excellent pour tenir les foules en haleine, et leur faire croire que tout ce qu'elles désirent est légitime et possible, et que si elles ne Tobtiennent pas, c'est la faule des gouverncmen(s> rétifs au progrès. En réalité, la démocratie française n'a besoin que d'une seule réforme, mais qui contient en elle toutes les autres, c'est de changer résolument son orientation présente, qui la mène droit à l'anarchie ; c'est, comme disent les marins, de virer cap pour cap, et en tournant le dos une bonne fois aux mirages que les démagogues montrent aux foules comme des réalités, de rentrer dans les régions de la sagesse et du sens commun. Avec un mot très bête — égalité! — qui incruste dans les cervelles une absurdité passée à l'état d'axiome et de dogme, et avec une institution très dangereuse, le suffrage universel tout seul, qui constitue l'omnipotence aveugle et inconsciente, il peut n'être pas difficile de transformer un grand peuple et un grand état, un organisme naguère compliqué, délicat et fort, en quelque chose de très simple, jouet fatal de la force, de l'imbécillité et du hasard — une cohue. A cela, l'égalité peut trouver son compte; d'accord; seulement l'heure est peut-^tre arrivée de choisir entre l'égalité et la FTçnce.

La République et la liberté.

Il est évident que l'égalité n'a pas porté bonheur à la République. Celle-ci a-t-elle été plus heureuse avec la liberté?

Elle a voulu d'abord, et, il faut le reconnaître, dans un sentiment qui l'honore, nous donner un régime de pleine et absolue liberté, et a cru le trouver dans la souveraineté d'un parlement. Eh bien ! l'essai a été décisif et concluant. La France, après quelques années, a pris un tel dégoût de ce parlementarisme républicain, qu'il y a presque lieu de craindre qu'elle n'étende ce dégoût au gouvernement libre lui-même.

Comment cela s'est-il fait? D'une façon bien simple. Toutes les formes de gouvernement, par cela seul qu'elle sont œuvre humaine, ont leurs infirmités et leurs dangers; cela est inévitable, et le gouvernement des assemblées n'en est pas plus exempt que le gouvernement des rois. Mais les gouvernements trouvent le moyen de vivre avec ces maux, inséparables de la condition humaine, quand ils ont la sagesse de les connaître, d'y remédier, de les

atténuer de leur mieux . En revanche, ils en meurent , quand loin de les combattre, ils les traitent avec complaisance, les développent et les cultivent, semblables à des gens qui s'étudieraient à faire éclore tous les germes de maladie déposés en eux par la nature. Or, c'est exactement le cas de la République avec le parlementarisme. Je passe sur les petitesses et les ridicules, non moindres, peut-éire, dans les assemblées que dans les cours, et si propres à mettre en relief le côté puéril, théâtral et vain que peut présenter cette forme de gouvernement. Ge sont là, après tout, choses vénielles, et qui peuvent être très compatibles avec une bonne administration de la chose publique. J'en viens tout de suite à quelque chose de plus grave, je veux dire aux très sérieux dangers que le parlementarisme, pratiqué comme il l'est aujourd'hui, peut faire courir à l'Étal.

Le premier besoin d'une société, c'est d'être et de se sentir gouvernée; c'est de savoir qu'il est

une autorité sur qui elle peut se reposer du soin de la sécurité publique, et à qui chacun doit de pouvoir travailler et vivre en paix. C'est là, qu'on en soit sûr, la suprême exigence des hommes, celle après laquelle passent toutes les autres. Or, le parlementarisme est capable de détruire cette sécurité, et pourquoi? pour cet unique résultat de constituer au profit d'une assemblée la plus capricieuse et la plus incohérente des tyrannies. Est-il bon, par

exemple, que le gouvernement, c'est-à-dire Tordre, la paix publique, la sécurité de chaque foyer, le travail et répargne de tant de millions de braves gens, soient à ce point à la merci du hasard des motions, des harangues et des scrutins, qu'il puisse dépendre d'une assemblée de mettre le gouvernement par terre, même sans le savoir et sans le vouloir^ comme il arrive à un enfant de casser son joujou, quitte à en pleurer, la chose faite ? S'il est dans la nature que des assemblées d'hommes faits soient susceptibles de telles fantaisies, il est très mauvais, que ce soit sur un gouvernement qu'elles puissent les satisfaire. Le gouvernement est chose sérieuse qui ne doit pas plus servir de jouet à six cents hommes réunis qu'on appelle députés ou représentants du peuple, qu'à un maniaque solitaire qui s'appellera César, Grand Mogol ou Fils du Ciel. Est-il supportable que le premier venu, un loustic, un badaud, un prud'homme, que sais-je? n'ait qu'un signe à faire pour mettre le gouvernement sur la sellette, le morigéner, le semondre, lui rappeler qu'il n'est que poussière, et qu'au premier froncement de sourcil des Jupiters du parlement, il re-tournera en poussière? Est-ce une chose sage- que l'omnipotence parlementaire aille jusque-là qu'elle réduise le gouvernement à n'être plus qu'une proie due aux hommes du parlement, à ce point que la distribution des portefeuilles ne soit plus qu'une

curée, et que ce qui importe par-dessus tout, ce n'est pas que TÉtat soit bien servi, mais qu'il soit possible de jeter à chaque fraction ou groupe de la majorité son lambeau de pouvoir et sa « part de royauté » ? Est-il admissible que par cela seul que quelques milliers de suffrages se seront égarés sur le premier ou parfois sur le dernier venu, le personnage soit désormais tenu pour propre à tout, quand ce ne serait qu'à montrer, par son exemple, que les fantaisies d'un potenlat d'Orient, faisant d'un portefaix un vizir, peuvent être dépassées par une assemblée démocratique? Est-il conforme au bon sens que les plus graves intérêts d'un État, le soin de sa défense et de sa sûreté en face de l'étranger, soient exposés à être compromis par ces ridicules parades qu'on appelle des tempêtes parlementaires? L'administration de la guerre et celle de la marine, par exemple, réclament non seulement une compétence particulière chez celui qui les dirige, mais la continuité et la fixité dans les desseins, seule condilion des besognes bien étudiées, bien préparées et bien conduites. Et les affaires étrangères? n'ont-elles pas, autant que la guerre et la marine, besoin d'être tenues en dehors des misères parlementaires? D'abord, elles aussi, ne peuvent être gérées que par quelqu'un qui sait bien son métier; et cette connaissance ne s'improvise pas ; elle est longue à acquérir cl difficile à entretenir, et il y a peu d'ap-

parence que celui qui s'y est voué ait la velléité et le loisir de faire sa cour au suffrage universel. Qu'aurait-il à lui dire qui rinléressât? Qu'y a-t-il de commun entre un parlement quelconque, toujours tourné vers la foule dont il dépend, puisqu'il en sort et qu'il devra y rentrer, et la diplomatie, qui, par nécessité de profession, ne connaît que les gouvernements? Et si la sécurité du lendemain est nécessaire aux ministres chargés spécialement de la défense nationale, en quoi peut-elle l'elre moins aux ministres chargés des relations extérieures, qui sont, elles aussi, une partie si considérable de la défense nationale? Quelle politique est possible à un gouvernement dont le représentant officiel en face de l'étranger est à la merci d'un incident de séance? Quelle puissance entreprendra de Irailer sérieusement avec un ministre qui ne pourra jamais être sûr du lendemain? C'est-àdire que s'il était possible de garder un doute sur le danger de laisser absorber le gouvernement par une assemblée, il suffirait de considérer les affaires étrangères pour que la question fut immédiatement tranchée. Laisser une assemblée tirer à soi le gouvernement au point d'avoir à sa discrétion absolue le ministère des affaires étrangères, ce serait se condamner à n'avoir plus de politique étrangère. 11 ne resterait en ce cas, qu'un parti raisonnable à prendre, ce serait de

"lU LA FRANCK DU CEiNTENAlRE.

faire réconomie d*un ministère incapable de servir à rien de sérieux.

Est-ce donc à dire que j'entende soustraire le gouvernement à toute influence parlementaire, et me faudrait-il me défendre d'une telle absurdité? Est-il nécessaire de reconnaître que le contrôle du parlement est la garantie d'un gouvernement libre, et de démontrer que, ne fût-ce que par le budget, dont le parlement seul tient et doit tenir la clef, ce conlrôle est absolu? Que faut-il de plus? Faut- il aller, pour l'amour du parlement, jusqu'à ruiner les bases mêmes du gouvernement et instaurer une manière d'anarchie légale? Où serait le mal, en vérité, si le droit d'interpellation et d'initiative, par exemple, était soumis à une réglementation raisonnable, et si le parlement était ainsi protégé contre lui-même? Je sais qu'il se trouvera des gens à qui une semblable proposition fera l'effet d'un blasphème. Ce sont les mêmes qui trouvent très naturel qu'un gouvernement monarcliique soit protégé contre lui-même. Comme si le gouvernement d'une assemblée n'avait pas quelque chose de commun avec le gouvernement d'un seul, je veux dire d'être exercé par des hommes, et comme si cela ne suffisait pas ! Y aurait-il un inconvénient si avant de subir l'épreuve définitive de la discussion parlementaire, les lois n'y devaient arriver que mûrement étudiées et préparées par un Conseil

LA RÉPUBLIQUE ET LA LIBERTÉ. âi5

dont ce serait la spécialité, et qui apporterait à ce travail une compétence incontestée? II est vraiment par trop puéril de s'imaginer qu'il suffit au suffrage universel d'aller prendre chez lui un citoyen quelconque pour le rendre capable de faire une bonne loi. Serait-ce un malheur si l'on se décidait à reconnaître dans le gouvernement une distinction, fondée sur la nature môme des choses, entre les ministères principaux et les ministères secondaires? Et si les ministres principaux, ceux qui ont la tâche à la fois la plus délicate et la plus lourde et la garde des intérêts vitaux de la patrie, étaient moins exposés que les autres à être jetés à bas, et quelquefois pour le seul amusement, comme de simples capucins de cartes? Et même les autres, les ministres secondaires, dont la chute ne saurait en aucune façon entraîner les mômes conséquences, n'y a-t-il pas, malgré tout, un sérieux inconvénient à les laisser à la merci des votes d'une seule Chambre? Serait-ce trop exiger, pour le bien des affaires, qu'il fallût au moins l'accord des deux Chambres pour le renversement d'un ministre, fût-ce le moindre en importance? Il y aurait là une garantie sérieuse contre la fréquence des crises ministérielles, qui sont la plaie du régime parlementaire, et lui ôtent, avec toute force, toute dignité. Elles montrent, en effet, trop à plein cette outrecuidance d'une assemblée, s'ima-

ginant, sous prétexte qu'elle sort du suffrage universel, que le gouvernement est sa propriété et qu'elle a sur lui le droit d'user et d'abuser, jus utendi et abutendi, La vérité est que gouvernement et assemblée sont faits tous deux pour le pays, et qu'il n'appartient à l'un non plus qu'à l'autre de se prendre pour le pays.

C'est la liberté que la République a malencontreusement cru servir en outrant tous les défauts et tous les vices du parlementarisme. C'est le même sentiment qui l'a portée à compromettre et à ébranler la justice. Il n'y a pas à le dissimuler, et la chose est grave, la justice est malade dans notre démocratie. Elle est atteinte de débilité et d'anémie, et quand un organe pareil, essentiel et noble entre tous, est touché, le corps social tout entier se sent menacé dans la source même de la vie.

La cause du mal n'a rien de mystérieux. C'est la superstition démocratique qui faisant résider dans la foule le principe même de toute sagesse, frappe de discrédit une magistrature qui ne relève pas du nombre, et qui doit mettre son honneur à n'en pas relever. On dira que l'élection des juges par le suffrage universel n'a pas encore trouvé dans nos Chambres de majorité pour la sanctionner; mais elle n'a pas manqué de minorités pour la recommander, et elle a un immense public de badauds tout prêts à battre des mains à son triomphe. C'est

assez pour que la magistrature actuelle, déjà décimée par les prétendues « épurations » et notablement diminuée en crédit et en valeur par l'intrusion de la politique, se sente atteinte dans son autorité, se juge difficilement conciliable avec ridéal démocratique en faveur, et se demande ce qu'il adviendra d'elle si la société ne cesse de se rapprocher de l'idéal en question. C'est là un étal de choses mauvais et le gouvernement n'a pas de devoir plus urgent que d'y mettre fin. Il n'y a là démocratie qui tienne. La justice n'est ni démocratique, ni aristocratique, ni monarchique. Elle est la justice, el elle vient d'en haut, non d'en bas. Condamnée à avoir des hommes pour interprètes, elle l'est, par cela même, à être imparfaite et faillible : inévitable condition de tout ce qui appartient à l'humanité. Mais s'imaginer qu'on la rendra moins imparfaite et moins faillible en faisant d'elle l'émanation du nombre et l'interprète directe des idées, des sentiments et des volontés de la multitude, c'est là, il faut bien en convenir, un simple défi au sens commun. Il faudrait qu'il fût entendu, une fois pour toutes, qu'un gouvernement ayant le respect de lui-môme et le sentiment de son devoir, n'aura jamais assez de temps à perdre pour discuter ces choses-là.

Il est une autre colonne de l'État que, toujours par amour de la liberté, la République laisse ébran-

218 LA FRANCE DU CENTENAlllÉ.

1er tous les jours : la police. Ni le mot ni la chose, je le sais, ne sont en faveur auprès de beaucoup de bons républicains : tant pis pour eux ! Il en est un peu de la police, en malière de gouvernement, comme de Boileau, en matière de littérature. Il n'en faut pas dire de mal. Cela porte malheur. Il faut laisser les simples s'enflammer au seul nom de police, comme si ce mot ne devait susciter que des images d'argousins, de mouchards, d'agents provocateurs, de pièges tendus aux niais ou de horions distribués aux badauds. (les choses sont, sans doute, un côté de la police, son côté le plus bas, si Pou veut; mais qu'y faire? Il y aura toujours, dans la [)ratique du gouvernement, certaines nécessités qui font ressembler la politique à la cuisine, en ce sens que dans un art comme dans l'autre, elles excluent la propreté. Et après? Sera-ce une raison, pour proscrire la cuisine, comme une damnable invention? Et n'y aurait-il de salut que dans un retour aux glands de nos premiers pères? Il est bien peu sensé de faire étalage d'une bégueulerie ridicule devant certaines nécessités sans lesquelles il n'y a pas de gouvernement possible, aussi bien républicain que monarchique ; mais il est peut-être encore plus déraisonnable de croire que la police consiste tout entière en pratiques inavouables et qu'elle est une chose vile, dont tout bon citoyen doit détourner les yeux avec dégoût. Une telle méprise est aussi

grossière que funeste. La police est une partie très noble de Fart du gouvernement, une magistrature aussi délicate que haute, la digne auxiliaire de la justice. Que fait celle-ci? Elle punit le mal quand il est commis. Que doit faire l'autre? Ne pas le laisser commettre, l'empêcher de naître, le prévenir. Qui osera dire que ce soit là une tâche petite et inutile? Qui croira qu'un gouvernement, quel qu'il soit, s'y puisse soustraire impunément? La vérité, au contraire, c'est qu'un gouvernement assez mal inspire pour méconnaître une telle obligation, ne saurait échapper à la condamnation la plus méritée. 11 a commis contre la société un vrai crime de haule trahison; et c'est à quoi notre République devrait songer un peu plus, quand elle laisse la police essuyer quotidiennement les avanies et les assauts des ennemis de tout gouvernement. 11 y a là, de sa part, non seulement une indigne faiblesse, mais la méconnaissance de son plus manifeste intérêt. Il faut bien qu'elle sache qu'un jour ou l'autre rien ne l'excusera et ne la sauvera, si elle ne s'est pas attachée à assurer à la société le bienfait d'une bonne police. Et qu'est-ce qu'une bonne police? La définition en est très simple : c'est tout ce qui, dans un état, s'oppose au développement des libertés mauvaises. Yeut-on des exemples? En voici.

La presse est libre; cela est entendu; et par presse, je n'entends pas simplement le livre et la

brochure — cela va de soi — j'entends le journal dans son expression la plus démocratique et la plus populaire. Quoi ! libre, absolument, cette industrie qui consiste à faire imprimer sur une feuille de papier tout ce qui peut passer par la tôte du premier venu! libre, ce commerce qui consiste à vendre presque pour rien le produit de cette industrie 1 Mais c'est monstrueux! Comment? le premier venu? Tout ce qu'il voudra? pour un sou? Exactement. Cela s'appelle la liberté de la presse, et il faut qu'elle soit ou ne soit pas ; et, pour le moment, elle est. Comment? S'il se trouvait un jour un homme qui, assez osé pour spéculer sur tous les mauvais instincts de la nature humaine, imprimerait un journal dans l'unique dessein de les exploiter cyniquement, battrait monnaie avec sa feuille scélérate, et deviendrait un potentat capable de terroriser les pouvoirs publics — nous pourrions revoir Hébert? Vous l'avez nommé. Et pourquoi non? J'estime même que le personnage a lieu de regretter d'être venu au monde un siècle trop tôt. 11 lui a fallu vivre dans un temps où on guillotinait un peu tout le monde, et même quelquefois, par hasard, uii grcdin; ce qui explique la malechance de sa fhi. Aujourd'hui, il n'aurait à redouter rien de tel. Son honnête industrie et son honnête commerce n'auraient à affronter que la libre concurrence. Il né se trouverait ni un accusateur public pour le pour-

suivre, ni un juge pour le condamner. Il n'y a plus de délits de presse. Par cela seul qu'une opinion, quelle qu'elle soit, est imprimée dans un journal, quel qu'il soit, elle est plus qu'innocente, elle est sacrée. Les politiques naïfs qui nous ont fait cette législation se sont imaginé qu'ils établissaient la liberté de la presse, et ils n'en sont pas médiocrement fiers. C'est la tyrannie de la presse qu'ils créaient, et ils ne s'en sont peut-être même pas encore aperçus. Le journaliste est aujourd'hui, chez nous, ce qu'était à Rome le tribun de la plèbe. Il est inviolable, sacrosanctus. Seulement, à Rome, ce tribun de la plèbe était choisi par ses pairs, et il y avait ainsi des chances sérieuses pour qu'il fût le meilleur d'entre eux. Aujourd'hui, notre tribun se choisit lui-même; et il peut s'appeler le Père Duchesne, et à l'abri de son inviolabilité, exercer impunément — et avec un très gros profit — un brigandage de plume auprès duquel celui des plus atroces malandrins n'aura été qu'un jeu innocent. Quant à la paix publique, elle deviendra ce qu'elle pourra. Le citoyen en question, après tout, n'en a point la garde. Son affaire, à lui, est très simple, et unique : c'est son tirage.

Autour de celte liberté souveraine, s'épanouit tout un système de libertés secondaires et similaires, qui lui font cortège, comme des satellites gravitant aulour d'un soleil. Il y a, par exemple, la

222 LA V\\m)ï. DU CENTENAIRE.

liberté de la caricature. Pouvoir tout écrire et tout imprimer sur un papier d'un sou ne serait pas assez. II faut aussi pouvoir tout figurer aux yeux par des images où l'esprit et Tart n'ont que faire, et où ils se gardent bien de se montrer, mais où la grossièreté cynique s'étale avec l'orgueil d'une puissance ; et elle Test en effet, car elle réussit à faire ce que le journal à un sou, lui-môme, ne ferait pas. 11 se peut que tout le monde ne lise pas un journal; il y a les gens trop occupés et les gens trop paresseux; il y a les femmes, les enfants, les jeunes filles, les citoyennes de l'avenir. La caricature vient au secours de tout ce monde-là. Le moven d'échapper à un dessin criard et brutal, qui vous crève les yeux? Un coup d'œil en passant, et c'est assez. Il n'en faut pas plus pour que quelque immonde turpitude ait fait son chemin jusqu'à votre esprit. C'est ce qu'on appelle l'enseignement par les yeux, l'une des conquêtes de notre pédagogie. Et, encore un coup, nul moyen de s'y soustraire. Ces chefs-d'œuvie sont partout. La rue leur appartient. L'affichage et l'étalage sont libres, comme il convient chez un peuple libre; et même, dans la crainte qu'ils ne puissent suffire à leur besogne, une industrie nouvelle est venue à leur aide : celle de ces hurleurs, vrais fléaux de nos rues, qui, pour vendre un papier barbouillé d'une ordure quelconque, forcent l'attention des passants

LA RÉPUBLIQUE ET Ik LIBERTÉ. 223

par des boniments dont le moindre défaut est d'être ou une imposture effrontée ou quelque grossier outrage à quelque chose ou à quelqu'un. Que voulez-vous? ces choses-là s'appellent « la pensée », et leur impunité, « la liberté de la pensée » ; si vous n'en sentez pas le prix, vous n'êtes pas digne de vivre au milieu d'hommes libres. Mais le comble, c'est la liberté de la pornographie. Il y a des livres qui sont la honte de la civilisation. C'est une mauvaise action de les avoir écrits. C'est une mauvaise action de les vendre. Jusqu'ici le commerce de cette sorte de produits n'avait pas eu ses coudées franches. 11 était réduit à se cacher et à écouler ses trésors sous le manteau. Cette humiliante sujétion a pris fin. Aujourd'hui, le premier collégien venu peut, en toute liberté, comme un vrai fils d'homme libre, se procurer pour quelques sous, les chefsd'œuvre du genre. Et, pour obvier au cas où ces chefs-d'œuvre du passé finiraient par paraître insuffisants, il y a maintenant une littérature pornographique, publique et périodique, qui fleurit et s'épanouit sous l'œil paterne et attendri du gouvernement, pour l'instruction des générations présentes et futures. Je me plais à croire que les étonnants législateurs auxquels nous devons cet ordre de choses, ne passent pas devant un des témoignages de cette liberté qui pullulent par nos ruesi sans se sentir le cœur gonflé d'un juste

224 LA FRANCE b\} CENTENAIRE.

orgueil. Ils peuvent se vanter d'avoir fait un peuple libre, comme on n'en a pas encore vu.

Et la liberté du cabaret! — Eh! quoi? le cabaret n'esl-il pas le salon du peuple? je le sais. Le peuple, après tout, n'est pas reçu chez ses tribuns, MM. les députés et journalistes démocrates. 11 est donc tout simple et très juste qu'il ait ses salons à lui. Seulement peut-être y aurait-il un sérieux avantage, et pour lui et pour TÉtat, à ce qu'il n'en eût pas trop. Or, en proclamant la liberté du cabaret, comme de tout le reste, le régime actuel a multiplié ces « salons » jusqu'à les faire aussi nombreux que les sables de la mer. Dans toutes nos villes, à chaque coin de rue, s'ouvre un salon du peuple. Et combien dans chaque village? El où cette croissance s'arrèteral-elle? Il y a. là une invitation à boire qui a quelque chose de terrible. Je sais bien que le trésor public y trouve son compte. Rien n'est productif pour l'État comme la consommation des liquides alcooliques de toute couleur, odeur et saveur. Or, les besoins de l'État augmentant tous les jours, depuis que la démocratie a fait entrer dans les esprits cette persuasion que le budget, comme le soleil, doit luire pour tout le monde, comment l'État ne chercherait-il pas à tirer tous les jours quelque chose de plus de ses deux providences terrestres : l'alcool et le tabac? Boire et fumer, voilà la vie idéale, au point de vue du fisc, bien cntenlu, puisque c'est le

modus Vivendi qui lui rapporte le plus. Vive donc une liberté qui fait couler un fleuve d'or dans les coffres de rÉlal ! Malheureusement, on ne prend pas assez garde que cette môme liberté fait couler dans les veines de la France un poison nouveau, inconnu à nos pères, la vraie peste de notre âge, Talcoolisme, ruine du corps et de Tâme. La vieille sagesse d'autrefois donnait la paresse comme la mère de tous les vices. Sans méconnaître ce qu'un tel précepte a d'excellent, et combien il importe de faire sentir aux hommes, trop portés à l'oublier, le prix du travail, j'ai toujours cru que ce précepte calomniait la paresse. Elle n'est pas si noire que cela. Horace était le roi des paresseux, ce qui ne l'a pas empêché d'être Horace. Benoît Labre fut un paresseux d'autre sorte, ce qui ne l'a pas empêché d'être un saint; ce qui l'y a même, au contraire, fortement aidé. Faites-le ami du travail : le voilà devenu un homme comme un autre, et adieu la sainteté! En revanche, quelque chose qui ne trompe pas, les chiffres nous montrent dans l'alcoolisme, le père, sinon de tous les crimes, au moins des (rois quarts des crimes. Fécondité autrement sûre, et autrement tragique, que celle de la paresse! Pour l'apprentissage du crime, le cabaret offre l'instruction du premier et même du second degré; il fait office d'école primaire et secondaire. L'instruction supérieure se donne à la maison centrale. C'est là qu'on

prend ses grands diplômes et qu'on passe docteur. Mais combien sont déjà de très distingués coquins, qui n'ont pas eu besoin de s'élever au-dessus du second degré et auxquels le cabaret a très bien suffi, à lui tout seul, à donner une pratique du mal qui ne laisse rien à désirer! Et, pour peu qu'on y réfléchisse, comment ne suffirait-il pas à apprendre le dégoût du foyer, du travail, de l'épargne, de la famille, avec le goût des excitations malsaines, des jouissances grossières et des sociétés perverses? Avouons que c'est là un beau commencement d'éducation, et, devant un tel bienfait, comprenons combien il importe à une démocratie bien élevée d'assurer tout d'abord au peuple la liberté du cabaret.

Et celle-ci en a engendré une autre. Usant de la liberté que lui assurait la loi, le cabaret a eu l'ingénieuse et lucrative idée de fusionner avec une institution d'autre sorte, et certains salons, embellis ceux-là par la présence des femmes, se sont ouverts, pour l'agrément de tous, bien entendu, mais à l'usage spécial de la jeunesse qui « étudie ». Par respect pour mes lecteurs, je n'insisterai pas, et n'ai, d'ailleurs, nul besoin d'insister. Je sais très bien que le gouvernement se tromperait en prenant le pays pour un pensionnat, surtout un pensionnat de jeunes filles, et qu'il n'a pas à répondre de la moralité de chacun! Évidemment, il aurait trop à

faire, et il n'a pas été créé pour cela. Mais il ne l'a pas été davantage pour ouvrir la carrière à la débauche publique, et s'il croit que celte liberté fasse partie des principes de 89, il se trompe comme il n'est pas permis à un gouvernement de se tromper. Assister d'un œil indulgent à la naissance et à la multiplication indéfinie dans nos villes de véritables foyers de pestilence physique et morale, c'est de la part de n'importe quel gouvernement une sottise sans excuse. Que sera-ce si le gouvernement esl républicain, c'est-à-dire s'il fait modestement profession d'avoir pour principe la vertu? Avouons que voilà un principe bien défendu ! Et qu'on se donne là un beau titre pour clabauder contre la corruption monarchique! La République prétend n'avoir pas de plus cher souci que l'éducalion de la jeunesse. Cette sollicitude est sujette, du moins, on en conviendra, à d'étranges oublis, et s'accommode de bien criantes contradictions. Que penser de cette aberration qui, en multipliant partout les établissements d'instruction, laisse pulluler autour d'eux, de par la liberté, sous le nom de cabarets, toutes ces sentines de débauche que nos enfants peuvent contempler des fenêtres de leurs collèges, et qui les guettent et les happent au passage? Un gouvernement d'opinion aime à procéder par enquêtes. Eh bien, voilà le cas d'en faire une. Demandez aux pères de famille ce qu'ils pensent de la prospérité de toutes

ces écoles de dépravation, qui font à celles de l'Etat une si triomphante concurrence, rendant ainsi le plus outrageant hommage à la liberté qui les protège. Et si vous voulez pousser l'enquête plus. loin, demandez à ces mêmes pères de famille s'ils estiment que, pour ce mal et celle honte, la laïcité soit une suffisanle compensation.

Et maintenant, voici qui est moins bas, mais peut-être non moins triste. De toutes les conquêtes (lu régime démocratique, celle autour de laquelle il a été fait le plus de tapage est assurément le droit de réunion. Quoi donc? direz-vous. Avant Tavènement de la démocratie, les Français étaient empêchés de se réunir? 11 parait que oui, le droit de réunion consistant essentiellement dans la faculté d'ouvrir, dans un local ad hoc, une contrefaçon de parlement, avec l'appareil consacré, bureau, président, motions, ordre du jour, tribune, — tribune surtout ! — en un mot, tout ce qui constitue le jeu du parlementarisme. 11 semble que ce soit comme un dédommagement à tous les citoyens français qui ne sont pas députés, qui voudraient bien l'être, qui se demandent avec infiniment de raison pourquoi ils ne le sont pas, et qui, grâce au droit de réunion, peuvent au moins, de temps en temps, se faire la douce illusion qu'ils le sont. Cette liberté, dont le manque, paraît-il, faisait cruellement souffrir la France, voilà quelque

vingt ans que nous en jouissons. Il ne serait pas hors de propos de faire un peu le compte de ce que

nous lui devons.

Le compte est bien simple, et le voici : Est-il, en politique, une seule idée saine, juste et raisonnable — je dis une seule ! — qui ait dû une part quelconque de succès aux réunions publiques?

Est-il un homme politique sérieux qui les ait

amais prises au sérieux, ou qui, s'il a commis cette erreur, Tait commise impunément? En revanche, est-il une seule des innombrables absurdités, extravagances et insanités susceptibles d'être suggérées par la politique, qui n'ait trouvé dans les réunions publiques son milieu naturel pour s'y produire et s'y développer triomphalement? C'est au point que si quelque amateur prenait la peine de collectionner les comptes rendus de ces parades et de les publier fidèlement, il serait impossible de ne pas se demandei* si l'on n'a pas sous les yeux les archives de quelque immense Charenton. Cela se comprend à merveille. Tout ce qui peut passer pour raisonnable est dit et redit surabondannnent dans les Chambres, les conseils publics et la presse : que peut-il rester aux réunions publiques qui leur soit propre, Sinon ce qui est purement déraisonnable? 11 y a là, pour l'histoire psychologique du siècle, un trésor de documents humains qui se recommande aux Zolas de l'avenir.

C'est un dicton banal que le papier souffre tout. Cela n'est pas vrai, pas même du journal; et dussé-je paraître hasarder une chose invraisemblable, j'oserai avancer qu'il y a telle chose qu'un journal, même faisant profession de n'avoir peur ni honte de rien, n'imprimera jamais. Il n'y a qu'une chose, en réalité, qui souffre tout : c'est la réunion publique. Son privilège exclusif, sa gloire propre, sa raison d'être, est d'offrir des tréteaux à des gens que travaille la maladie du cabotinage politique et, par eux, de prêter une publicité tapageuse à des énormités de telle nature qu'elles seraient incapables de trouver un autre mode de publicité.

Et là est le point grave de la question. De toutes ces énormités, les plus énormes sont celles qui ont un caractère brutalement offensif contre la société et l'État. Ce sont celles-là qui, partout ailleurs, éprouveraient quelque gêne pour se produire dans toute leur crudité et leur audace. Ce sont celles-là qui ont envahi les réunions publiques et en ont fait leur domaine propre. Protégées par le grand mot fétiche « Liberté », qui n'a jamais fait, il faut en convenir, plus sotte figure, toutes les passions que le choléra-morbiîs égalitaire a développées dans les âmes ont choisi ce théâtre pour se donner carrière, et jeter, de là, à la société, leurs anathêmes et leurs menaces. Le droit de réunion ne serait,

après tout, qu'un inoffensif Guignol s'il se bornait à prêter sa publicité au grotesque produit qu'un humoriste a si bien baptisé « la politique des imbéciles ». Il prend un autre caractère quand il sert de porte-voix à celle des fous furieux et des forcenés.

Tout le monde connaît le programme presque invariable des réunions publiques : attaques et outrages à l'armée, au drapeau, à la patrie, à la propriété, à la famille, à la religion ; invitation au vol, au pillage, à l'assassinat; négation de tout ce qui fait que les hommes vivent en société; glorification de tout ce qui les pourrait ramener à l'élat sauvage; pour tout dire d'un mot, le pur nihilisme. Il n'y a plus rien, que le droit de tuer qui l'on veut et de prendre tout ce qu'on peut ! Le beau spectacle, en vérité! Mais je me demande s'il n'y en a pas un qui cause encore plus d'humiliation. J'entends cette collection de soi-disant hommes d'État, ces Pères Conscrits de la démocratie qui, du haut des chaises curules où ils se carrent, promènent un regard placide et souriant sur ce capharnaûm de folies et, hochant la tête d'un air satisfait, rendent un secret hommage à leur sagesse et s'admirent béatement dans leur œuvre. « C'est pourtant nous, disent-ils, qui avons fait cela ! C'est nous, qui avons doté la France de toutes les libertés! C'est à nous, qu'elle devra cette

grande école des mœurs publiques! » Hélas! oui, c'est vous, ô les plus ingénus des législateurs! Jouissez de votre gloire, et de la France que vous avez faite! liberté du cabaret! liberté du mauvais lieu! liberté de l'alcoolisme! liberté de Toutragc à tout et à tous! liberté de la pornographie! liberté du nihilisme î Toute une cour des miracles ! Toute la grande Truanderie des libertés malfaisantes! Dieu juste! Comme elles sont bien protégées! Mais qni donc, maintenant, nous protégera contre elles?

La République et l'armée.

Au lendemain de ses désastres, la France prononça, dans son cœur, la condamnation du système militaire qui Tavait si mal défendue. Quelques prouesses qu'aveoce système elle eût pu accomplir dans le passé, elle sentait qu'il était désormais insuffisant, en face de nations armées, et que la première condition de salut pour elle, surtout avec une grande Allemagne et une grande Italie sur ses flancs, était de devenir à son tour une nation armée. Là-dessus ni doute, ni hésitation possible. Tout Français en âge et en état de servir, doit, non seulement tenir son sang et sa vie à la disposition de la France, mais être exercé de telle sorte que ce sacrifice, s'il doit s'accomplir, ait lieu du moins pour le plus grand bien du pays. Ce principe est désormais au-dessus de toute discussion.

Reste à l'appliquer, et à le plier aux nécessités de la vie civile et de la paix, qui demeurent, en somme, Tétat normal des sociétés. Si nécessaire que l'on estime la guerre, et nous la croyons telle, elle ne sera jamais qu'une crise, qu'il faut traverser

le mieux qu^oii peut, mais qui est passagère, comme toutes les crises. Elle n'est qu'un accident. La paix est la vie môme. Seulement cet accident est tellement dans la nature des choses qu'il faut y ôlre prùl à toute heure.

lia France est, grâce à Dieu, sortie de ses récentes épreuves encore assez forte et assez riche pour n'avoir pas à craindre de se trouver amoindrie sur les deux points qui constituent l'élément matériel d(» l'armée, le nombre et l'armement. Elle est en HKîsure de lever plus de deux millions de combattants. Voilà le nombre. Elle l'a. Elle l'a nécessairiunent moindre que des États plus peuplés qu'elle, comme l'Allemagne et la Russie. Cela est évident; mais si cette infériorité est sans remède, elle est aussi sans inconvénient sérieux, le chiffre de deux millions de combattants ne paraissant guère pouvoir être dépassé avec profit. Ce n'est pas tout d'avoir des armées aussi nombreuses que des p(iuples. Encore faut-il les nourrir et les mouvoir.

L'armement n'est qu'une question d'étude constante et de millions ; deux points sur lesquels il ne dépend que de nous de n'être dépassés par personne, et sur lesquels nous avons lieu de croire que personne en effet ne nous a dépassés. C'est purement affaire de vigilance et d'argent. Mais ces deux forces, nombre et armement, ne sont, tout le monde le voit, que la nuttière de l'armée. Deux

millions d'hommes sous les armes peuvent n'être qu'une multitude sans valeur efficace aussi bien pour se défendre que pour attaquer. Les plus formidables forteresses du monde, garnies des plus merveilleux engins, si elles ne renferment pas de vrais soldats, peuvent n'être guère un plus sérieux rempart qu'un décor de carton. Il y a longtemps qu'on l'a dit. Les meilleurs remparts sont encore des poitrines où battent des cœurs intrépides. Il ne servirait donc de rien d'avoir une armée qui fût un corps gigantesque, si ce corps n'était pourvu des organes les mieux appropriés à son rôle, et surtout s'il n'avait une âme.

Sur le premier organe d'une armée, le commandement, il ne saurait y avoir matière à longues discussions. Nous n'avons aucune raison de croire que l'intelligence des choses de la guerre soit moindre chez nos officiers que chez ceux de n'importe quel peuple, et nous avons la certitude que, depuis 1870, ils sont devenus aussi laborieux et appliqués à leur métier que le patriotisme le plus exigeant peut le souhaiter. Cela suffira-t-il à faire surgir ce vainqueur que définissait si bien Gouvion Saint-Cyr quand il disait : « Le plus grand homme de guerre est celui qui voit le plus clair à travers la fumée de la bataille, et qui, au milieu de la cannonnade, entend le mieux? » Évidemment non. Mais ces choses-là ne se préparent ni ne s'apprennent.

256 LA FRANCE DU CExNTENAlRE.

Ce sont des dons d'en haut, qui rentrent dans ce que Victor Hugo appelle le quid divinum des batailles. Qu'il nous suffise de nous rappeler que ces dons n'ont jamais manqué à notre race. Pourquoi craindrions-nous de les avoir perdus? Reste, il est vrai, en ce qui touche le commandement suprême, un point délicat, les vicissitudes parlementaires. Nous voyons, chez nos voisins d'Allemagne, que nous nous efforçons tant d'imiter, ce commandement absolument à l'abri des influences (le cette sorte. Le ministre de la guerre qui a eu le grand honneur de mettre la dernière main à la redoutable machine commencée, il y a quatre-vingts ans, par Scharnhorst, M. de Roon, est resté quatorze ans immuable à son poste. Quatorze ans! (juand nos ministres de la guerre, à nous, se trouveraient sûrement gâtés, si on leur garantissait une moyenne de quatorze mois! Mais il y a là une icforme qui touche à l'essence môme du gouvernement; et en l'attendant, si elle doit jamais venir, il faut que nos ministres de la guerre, partageant le sort de leurs chétifs collègues, continuent à se tenir prêts, à toute heure, à disparaître dans la boite aux scrutins, comme des fantoches escamotés par un faiseur de tours. C'est la loi. Que l'armée s'y résigne !

Mais si parfait qu'on suppose le commandement, il risquera de rester sans force et sans vertu, s'il

n'a le concours d'un autre organe, à la fois secondaire et capital, les sous-officiers. C'est par ceux-ci que l'esprit du commandement pénètre et circule depuis le cerveau qui est chargé de penser et de vouloir pour tous, jusqu'aux derniers rangs. Les officiers sont à la fois trop peu nombreux et séparés des soldats par une distance trop grande pour suffire à cette tâche. Mais comme cette tâche est peut-être la plus nécessaire pour le bon fonctionnement d'une armée , il en résulte que le rôle des sous-officiers y est d'une importance sans égale ; que si une armée est faible sur ce point, elle risquera d'être en vain forte sur les autres, et que, la valeur des sous-officiers étant trop considérable pour s'improviser, elle ne pourra s'obtenir qu'à deux conditions, un long service et l'amour du métier.

Enfin, les sous-officiers, si bons qu'ils soient, ne suffisent pas encore à constituer, pour une armée, la perfection. Il y faut un troisième organe, les vieux soldats, les soldats de profession, ceux qui servent non pour obéir à la loi, mais par goût et passion pour l'état militaire. Les vieux soldats ont, de tout temps, constitué le plus solide élément des meilleures armées. Depuis les derniers changements introduits dans les conditions de la guerre, ils sont nécessaires plus que jamais. Comment ces multitudes, soudainement appelées aux armes, seront-elles so-

lidcs, si elles ne sont pas solidement encadrées? Et (jiiels cadres meilleurs peuvent-elles trouver que les vieux soldais? Ajoutons que Ténormité même des armées actuelles impose désormais aux guerres la nécessité d'étie courtes. Quand toute la population valide d'un pays est poussée sur le champ de bataille, il est sûr que cela ne peut pas être pour bien longtemps. D'où résulte l'importance décisive des premiers coups, et la nécessité de faire porter ces premiers coups par des soldats éprouvés. C'est à cette (Condition seulement que ces premiers coups pourront être décisifs, s'ils sont heureux, et s'ils sont malheureux, pourront ne pas être décisifs. Avec un fort noyau de vieux soldats, le vainqueui* peut tout gagner d'un coup, comme le vaincu peut ne pas tout perdre d'un coup. Mais si deux millions de jeunes troupes se heurtent à deux millions qui compteront dans leurs rangs quelques centaines de milliers de soldats éprouvés, il ne servira de rien que, sur le papier, les deux quantités soient égales. En campagne et sur le champ de bataille, les deux qualités ne le seront pas.

Maintenant, est-il besoin d'ajouter qu'à travers cette masse énorme et ses organes nécessaires, commandement, sous-officiers, vieux soldats, doit circuler cette âme qui s'appelle l'esprit militaire, et l'esprit militaire a-t-il besoin d'être défini?

Telles étant les conditions nécessaires d'une forte

armée, bonne à la fois pour l'attaque et la défense, il reste à voir dans quelle mesure ces conditions sont compatibles avec l'esprit et le caractère d'une démocratie comme la nôtre.

On ne peut pas ne pas être frappé tout d'abord d'une divergence qui semble mettre en présence deux choses absolument inconciliables. La démocratie repose sur ces deux bases, l'égalité et l'élection. Chez elle, l'autorité vient d'en bas et n'est qu'une simple délégation temporaire, discutable, censurable et révocable à merci. Le suffrage y fait tout. La libre critique, sans limites et sans frein, y domine tout. A l'armée, au contraire, l'autorité vient d'en haut, et ne se discute pas. Elle est absolue, comme l'obéissance qui lui est due. Ce principe est d'une telle rigueur, que le simple bon sens vous avertit tout de suite que si, à l'armée, Tautorité est discutée, elle cesse d'être, et, du coup, il n'y a plus d'armée. Cette divergence entre l'armée et la démocratie est telle que, pour peu qu'on y réfléchisse, on est tenté de se demander tout de suite comment il sera possible de tirer l'une de l'autre et de les faire coexister. C'a été le premier sentiment des Allemands au moment où ils nous ont vus à la fois entrer en pleine démocratie et prétendre nous donner une armée à l'image de la leur. Tout de suite, ils ont dit : Ils ne pourront pa.^ !

Et l'égalité? Peut-on rôver une antinomie plus

complète que celle que constitué ce simple mot placé en face de tout ce que représente cet autre mot, l'armée ? 11 semble que si le service militaire, universel et obligatoire, est organisé de la façon qui garantira le mieux les intérêts du pays, il n'y ait rien à souhaiter de pfus. Pour la France, peut être; mais pour l'égalité? Et qu'est-ce que la France, à côté de l'égalité? Or, l'égalité ne veut pas seulement que tous les Français servent leur pays; elle veut qu'ils le servent également, c'est-à-dire pendant le même temps, et dans les mêmes conditions exactement, sans exception ni différence d'aucune sorte. S'il y avait des inégalités, dirait M. Prudhomme, où serait l'égalité?

Aussitôt les conséquences s'enchaînent avec une rigueur inflexible.

D'un côté, il faut que ce passage de tous les Français sous les drapeaux soit assez long pour (|u'ils puissent y recevoir une éducation militaire sérieuse, ou tout au moins paraissant telle : ce qui atteint, dans sa source même, la force productive du pays, frappe non seulement les carrières libérales, mais toutes les carrières sans exception, du préjudice le plus grave et porte dans la société tout entière un trouble profond.

D'un autre côté, comme sous peine d'arrêter la vie normale du pays et d*imposer au budget, en pleine paix, une charge qui équivaudrait aux plus

dures obligations de la guerre, il est de toute impossibilité d'étendre ce service à la durée indispensable pour avoir de bons sous-officiers et de vieux soldats, il en résulte que l'armée démocratique — j'entends non pas celle que nous avons à l'heure présente, mais celle que la démocratie nous prépare — est condamnée à être privée des deux organes sans lesquels il n'y a pas de vraie et solide armée. L'armée démocratique se trouve être tout à la fois mauvaise pour la guerre et mauvaise pour la paix.

Il y a bien un moyen pour qu'elle devienne bonne à la fois pour toutes les deux, moyen qui a été (.'xposé avec une autorité sans égale dans un opuscule intitulé ï Armée et la Démocratie, Livre admirable! On voudrait, comme madame de Sévigné le disait de Bourdaloue, que tous les Français, nos députés surtout, pussent le prendre en bouillons. Peut-être seulement est-il un peu fort pour l'estomac délicat de ces derniers. Songez-y! l'auteur ne songe qu'à l'armée et à la patrie. Dans un parlement, on a nécessairement d'autres pensées, quand ce ne serait que celle de l'électeur. Ce moyen, très simple, ce serait que le contingent fût divisé en deux portions, l'une destinée à un long service, l'autre à un service court, et qu'il fût loisible à ceux que le sort aurait désignés pour le service long, de permuter, en leur y achetant leur place, avec les hommes du service court auxquels le marché agréerait.

il)

C'est, eu somme, le remplacement, non pas, comme autrefois, pour se faire exempter, mais pour faire un service à sa convenance : ce qui n'est, après tout, que Texercice de la liberté, et devrait être trouvé bon à ce seul titre. La liberlé aussi est un principe de 89. On l'oublie, en vérité, trop souvent. La place que le sort m'a assignée dans le contingent, je suis libre de la vendre, comme vous de Tacheter. Une seule chose pourrait condamner le marclié, ce serait qu'il fût contraire à l'intérêt général. Or, il lui est très favorable, si favorable qu'on chercherait en vain une combinaison qui le fût davantage. Ce ne sont pas seulement les deux contractants qui y gagnent, en suivant tous deux leurs goûls et leurs intérêts. Ce sont, d'une part, les carrières civiles qui ne perdent que pour un temps très court le personnel dont elles ont besoin, et qui, par conséquent, ne recevront du service obligatoire universel aucun préjudice sérieux; c'est, de l'autre, Tarmée qui, sans qu'il en coûte un sou à l'Etat, aura assuré, de la façon la plus naturelle et la plus sûre, son recrutement en vieux soldats et en sousofficiers. Celle combinaison a donc pour elle tous les avantages; malheureusement, elle offense un fétiche ; et, en présence d'un tel scandale, il importe peu qu'elle nous donne une bonne armée. Vous comprenez combien il vaut mieux que tous les Français fassent leurs trois ans de caserne, surtout

les séminaristes! Et qui sait même si l'égalité bien entendue ne voudrait pas que ces derniers en fissent quatre? Naguère, on a dit : Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! Et les colonies ont péri. On est tout prêt à dire aujourd'hui : Périsse l'armée plutôt qu'un principe! Et quand je dis principe, c'est pour me conformer à l'usage, le bon sens nous avertissant qu'en dehors de l'arithmétique, de la géométrie et de l'algèbre, l'égalité est un mot vide de sens, ne répondant à rien de réel ni de possible. En dehors de cette combinaison, on pourra chercher, on ne trouvera rien de sérieux ni de pratique. On essayera de faire des sous-officiers par la méthode abrégée et coûteuse, par des écoles spéciales et à grand renfort de primes : il en sera de cela comme des services hospitaliers. L'État peut les avoir à bon marché et de très bonne qualité, avec les religieuses. 11 aime mieux les avoir de mauvaise qualité et les payer très cher avec des laïques. Il sera tout prêt à faire des « folies » pour avoir de médiocres sous-officiers qu'il dépend de lui d'avoir excellents, et pour rien. Il ne faut pas, en effet, se leurrer. Le sous-officier est surtout le produit d'une sélection naturelle qu'opère la pratique de la vie militaire parmi les soldats qui, aimant passionnément leur métier, ont manqué de la culture nécessaire pour y débuter comme officiers. La meilleure, pour ne pas dire la seule école des soùs-oificiers, c'est le régi-

ment. Là, sou éducation sera naturelle et forte. Partout ailleurs, artificielle et débile. En outre, la condition de sous-officier ne peut avoir toute sa valeur que si elle est enviable pour celui qui peut ôtre appelé à Texercer; et elle ne peut être enviable que si Ton part de plus bas qu'elle. 11 ne faut pas seulement qu'on trouve avantage à en sortir. 11 faut qu'on trouve profit et honneur à y entrer. Ce qui fait que, raisonnablement, le sous-officier ne peut ôtre que le plus intelligent et le meilleur parmi ceux qui seront les vieux soldats. Mais là précisément est le point sur lequel la démocratie ne sera pas facilement traitable. Dans l'étalage d'un zèle théâtral et puéril, elle fera volontiers des caricatures de soldats avec des bambins, et battra des mains quand cette mascarade ridicule passera gravement par nos rues. Mais les vrais soldats, ceux qui sont en môme temps des hommes, elle les raye de son programme. Le métier ne lui paraît pas suffisamment civique. Les vieux soldats ne sont-ils par la

personnification la plus complète de l'esprit militaire? Ils ne vivent que par lui et que pour lui. Et la démocratie a décidément pour l'esprit militaire les mêmes sentiments que pour le cléricalisme. De lui aussi, elle est prête à dire : C'est l'ennemi!

La démocratie se trompe, et il n'est que trop facile de lui montrer qu'elle est dupe de ses rancunes, de ses oublis et de ses illusions. Elle est

U RÉPCBLK«l-E ET L'ARNEK. Si.".

dup5 Je î*s rancun»». Celles-ci l'abusent et I ejrai-eiil. A force de ruminer sans cesse certaines date> de notre histoire récentiî.elltïen arrive à ne voir l'esprit militaire que sous la forme d'un fantâme qui s'»ipelle 18 Brumaire ou •! Di-cembre. Avant de ixiodr^ l'esprit militaire responsable de ces évùneuituii> . qu'elle prenne garde que les coups d'Étal non jamais frappé que les »oiivcrncmenls qui s'etueii déjà frappés eux-mêmes, qu'il n'y a pas i'tiusutpid'un bon gouvernement victime d'un coup d'Lm:. et qu'une République qui, tout simpleuient ttaauTtra et fera son devoir, lout son devoir, ite IriHHwt-jamaisde Saint- Arnaud. Elle estdupedeMsbiniiHi Elle oublie que c'est l'esprit militair»' qui ■ mu^la Révolution. Il l'a sauvée de l'Kurope. Cea'^H i>la tourbe des égoi^eurs et des « '^'"""- drriii line I , ce ne sont pas les articles de HiimtrlJ'JÉii Cf. ne sont pas les discouiis de l'équisitoires de Fouquier-Tîii ville, ixm tout cela qui a sauvé la Hi^TnliilMnira centaines de miiliei's de Kinm frontière, couvrant celli; : prêts à mourir souso sentait pour eux la iiatrie,4 des soldats, c.'cstrâ-dijie 4 obtiir à des liouimcii q

prétende qu'au 13 Vendémiaire et au 18 Fructidor, la Convention et le Directoire se seraient tirés d'af^ faire sans les soldats : deux cas où les plus mal disposés pour l'esprit militaire seront bien forcés de lui reconnaître quelque vertu. Et depuis? Qui donc a eu la force d'arracher la France, en 1848> à la folie socialiste, et en 1871 à l'effroyable expe»rience de la Commune? La démocratie a tort d'oublier ces choses. La France ne les oublie pas. Mais la démocratie, ai-je dit, est dupe aussi de ses illusions. Volontiers, elle s'imaginerait qu'on a tout dit sur l'esprit militaire quand on a prononcé les noms de quelque burlesque héros d'opérette ; que ce qu'il a de mieux en lui, c'est d'offrir une cible aux plaisantins, une matière aux caricaturistes, un thème d'imprécations contre les armées permanentes aux forcenés des réunions publiques; que l'esprit militaire n'est qu'une méthode d'abrutissement, avec garantie des gouvernements; que les peuples n'ont pas besoin de lui pour se défendre; que l'amour de la patrie, l'enthousiasme et la bravoure suffisent; que les vainqueurs de Marathon n'avaient môme pas fait une année de caserne, et que les volontaires de 92 n'étaient guère de plus vieux soldats. Les vainqueurs de Marathon pouvaient ne pas avoir passé par la caserne; mais les vaincus, certainement, y avaient passé encore moins. Et si l'on tient aux exemples antiques, on devrait com-

menccr par ne pas oublier que c'est avec 30 000 vieux soldats qu'Alexandre a conquis l'Asie jusqu'à l'Indus, balayant devant sa phalange les multitudes du Grand Roi comme de pauvres petits bataillons scolaires, et que c'est avec des poignées de vieux soldats, très disciplinés et très exercés, que Rome a soumis l'Orient, l'Occident, lé Nord et le Sud, et créé le monde romain. Quant aux exemples modernes, il y aurait la même légèreté à les invoquer. Qui a été, on peut dire qui sera jamais plus brave que nos chevaliers des quatorzième et quinzième siècles? Quels combattants firent jamais meilleur marché de leur vie? Et le jour où ces hommes trouvèrent devant eux un rudiment d'organisation militaire, ils tombèrent sous les flèches des archers anglais comme des moutons sous le couteau du boucher. C'est avec de toutes petites poignées de vieux soldats que les Espagnols ont failli conquérir l'ancien monde et ont conquis le nouveau, après les avoir terrorisés tous les deux. C'est avec des poignées de vieux soldats que Frédéric a pu disputer son âpre coin de terre du Brandebourg et sa conquête de la Silésie aux trois plus grandes monarchies du continent, et battre outrageusement ces trois puissances, cent fois plus riches que lui, à elles trois, en argent et en hommes. Et si Ton arrive à la Révolution, en laissant de côté Yalmy — la bataille où l'on ne s'est pas battu — et Jemmapes, cas unique où

nous étions juste le double de Tennemi, force est bien de reconnaître qu'entre Jemmapes et Wattignies, il s'est écoulé, à vingt jours près, toute une année (6 novembre 92-18 octobre 93) où nous avons dû faire rexpérience de tous les genres possibles de désastres. Voilà la vérité, et non seulement il est puéril de prétendre la dissimuler, mais c'est une action mauvaise et dangereuse, grosse des plus pernicieuses conséquences. A quoi peut-il être bon de mettre dans la têle des gens que pour vaincre l'ennemi, il suffit aux Français de sortir de chez eux et de chanter la Marseillaise! Le malheur est qu'il s'est fait là-dessus une manière de légende qui n est pas un des fétiches les moins chers à la grande école des fétiches démocratiques. Malheur à qui oserait y porter atteinte! A qui ferait toucher du doigt cette vérité que nos volontaires n'ont commencé à être redoutables à l'ennemi qu'après avoir été, par une forte éducation militaire, un entraînement continu, une solide discipline, transformés en vrais soldais! Une telle démonstration ne serait jugée rien moins qu'un crime de lèse-patrie. Il faut en finir avec ces dangereuses niaiseries, et surtout regarder autour de nous. Qu'y voyons-nous? De grands États s'appliquant sans relâche à se faire de fortes armées, et entretenant avec un soin jaloux la flamme de l'esprit militaire. Gardons-nous de ne pas faire comme eux! Ne les laissons pas prendre

sur nous un avantage que rien ne compenserait. N'oublions pas que ce n'est qu'avec de vraies armées qu'on peut affronter de vraies armées et qu'il faut le diamant pour tailler le diamant. Pour tout dire enfin, ayons sans cesse présente à Tesprit cette vérité, que les peuples qui renoncent aux vertus militaires abdiquent en faveur de ceux qui les gardent. Et puisse ce qui reste en nos veines du vieux sang de France se révolter contre la pensée d'une abdication après laquelle tout serait fini !

La République et rinslruction publique.

Instruction supérieure, secondaire, primaire.

Éducation des filles.

C'est cerlainement l'une des choses qui honorent le plus la démocratie que son zèle extrême pour rinslruction à tous ses degrés. Il ne saurait y avoir là-dessus qu'un sentiment. Mais Thommage qui lui est dû de ce chef et qu'on ne pourrait, de bonne foi, lui contester, ne va pourtant pas sans beaucoup de réserves nécessaires.

D'abord la démocratie croit trop facilement avoir en pareille matière , le mérite de l'initiative et de l'invention. Volontiers, elle s'imagine qu'avant elle rien n'a été fait et qu'il lui est réservé de tout faire. Double erreur ! 11 n'y a pas le moindre doute qu'au moyen âge l'Église n'ait eu pour la diffusion de l'enseignement au moins autant de zèle que la démocratie d'aujourd'hui. Le tout, direz-vous, pour aboutir à la scolastique et à l'alchimie ! Mon Dieu! on fait ce qu'on peut ; on n'enseigne que ce qu^on sait, et on ne sait que ce qu'on a pu apprendre. Il est sûr que l'Église ne pouvait enseigner ni les lois de Newton, ni la chimie, ni les littératures étrangères, ni rien de ce qui n'existait pas encore, ou.

comme l'antiquité, n'avait pas encore été retrouvé. Elle donnait ce qu'elle avait, mais cela du moins elle le donnait 1res libéralement, et ce n'est pas sa faute si elle n'avait pas davantage. Il y a longtemps qu'on a fait un proverbe là-dessus. Ses institutions scolaires, en tout cas, ont bien des côtés admirables et il y aurait, à la fois, justice à en convenir, et, sur bien des points, profit à l'imiter.

Un autre reproche, plus sérieux, à faire à la démocratie, c'est un engouement excessif et irréfléchi pour ses idées, qui la conduit à faire sortir d'efforts énormes et dont elle attend merveille, des résultats condamnes par la force des choses à être ou insignifiants, ou médiocres, ou mauvais.

Le mal date surtout de 1870* C'est à partir de l'année fatale que nous avons commencé à battre quelque peu la campagne en matière d'instruction publique, et qu'avec une fougue vraiment trop naïve, nous nous sommes faits les copistes maladroits de nos vainqueurs, dans des choses qui n'avaient lien à voir avec notre défaite, et où nous nous faisions bien gratuitement l'injure de croire que nous avions tout à apprendre. Il était si simple de reconnaître que, si nous avions été vaincus, c'était tout bonnement parce que nous avions remis l'absolue disposition de nos destinées à un gouvernement incapable, et que nous n'avions pour

nous défendre contre les cruelles fantaisies de ce gouvernement que le suffrage universel, ce qui était exactement comme si nous n'avions rien eu du tout. Au lieu de faire cette confession si simple, nous avons mieux aimé nous en prendre à des gens et à des institutions qui n'en pouvaient mais, et nous lancer, en matière d'instruction publique, dans une voie de réformes à outrance, au bout de laquelle ce qui nous atlend de plus sûr est, après un véritable gaspillage de la fortune publique, une profonde déconvenue.

Par exemple, nous n'avons pas hésité une minute à attribuer une part de responsabilité dans nos désastres à notre enseignement supérieur. Vous avez bien entendu : notre enseignement supérieur. 11 ne nous a pas paru possible que des gens qui nous avaient si complètement battus, n'aient pas dû cette supériorité écrasante à quelque chose de mystérieux, qui nous avait d'abord échappé, et que, rendus perspicaces par le malheur, nous avons fini par découvrir. Les Allemands avaient tout simplement chez eux, dans leurs universités, de véritables fabriques de Pics de la Mirandole, tandis que nous, nous n'avions pas même d'enseignement sur périeur. Voilà ce que la guerre nous a fait trouver. Sur quoi, nous nous sommes juré de fabriquer, « notre tour, des Pics de la Mirandole tout comme nos voisins, et de faire ainsi disparaître une cause

d'infériorité qui pouvait avoir de si funestes conséquences.

Cette prétendue découverte mérite vraiment qu'on s'y arrête, car elle est un curieux témoignage de l'espèce d'affolement qui nous a saisis et dont nous sommes encore loin d'être remis. L'enseignement supérieur a un double objet et se manifeste par une double action. Il est chargé d'assurer le recrutement des carrières libérales et de susciter, dans toute l'étendue du domaine de la science, les hommes éminents qui la font progresser et ajoutent au patrimoine, sans cesse grossissant, de l'humanité. Si donc, dans un pays quelconque, les carrières libérales sont abondamment recrutées et comme il convient, et si d'autre part, les savants ne manquent pas, j'entends les savants qui ont le droit d'être appelés les maîtres et les créateurs de la science, la cause est entendue, et il n'y a plus à chercher, ce pays-là possède non seulement un enseignement supérieur, mais un enseignement supérieur qui fait bien son office et rend exactement à la société les services que celle-ci est en droit d'attendre de lui. Si Ton se fût contenté d'appliquer cette règle à la France, on se serait épargné bien des tracas. On a trouvé plus à propos de considérer en quoi noire enseignement supérieur différait de celui du voisin, et de. s'appliquer à la lâche aussi

"Ibi U FRANCE DU CENTENAIRE.

dispendieuse qu*inulile d'essayer ;}er /as et nefas de s'en rapprocher.

S'il est une chose évidente, c'est que ni la quantité ni la qualité n'ont jamais manqué au recrutement de nos carrières libérales. Imagine-t-on qu'il se soit trouvé des gens sérieux pour découvrir que la France manquait d'avocats, de magistrats, de médecins, d'ingénieurs, d'artistes, de savants, etc., et des moyens de s'en procurer? Elle en manque si peu que la bonne moitié des gens voués aux carrières libérales y trouve depuis longtemps à peine de quoi vivre, signe indubitable qu'il y en a trop. La surabondance est même telle qu'il en résulte pour la société un grave inconvénient. Ce trop-plein suffit à entretenir deux grosses armées de parasites, la bohème et les politiciens. Que voulez-vous que devienne un avocat ou un médecin qui n'auront jamais de clients, sinon des politiciens? Au moins auront-ils ainsi la chance d'être ministres un jour ou l'autre ; et bien que ce ne soit jamais pour longtemps, la chose ne laisse pas que d'en valoir la peine. Une fois là, il faut jouer de malheur pour n'avoir pas, comme on dit vulgairement, le temps de se retourner. Les professions libérales, chez nous, ne souffrent que de pléthore; tout le monde est d'accord là-dessus, et d'accord, par conséquent, pour reconnaître que ce serait un grand bénéfice pour la société si l'État mettait autant de bonne vo-

lonté à délourner une foule de braves jeunes "gens de carrières qui ne les nourriront pas ou les nourriront mal, qu'il en met à les y pousser.

Mais la qualité? Autre dérision! Comment! on oserait soutenir que notre enseignement supérieur ne fournit pas à l'État des sujets égaux en mérite à ceux qui sortent de Tofficinedu voisin?Nos avocats, nos magistrats, nos médecins, nos ingénieurs, nos artistes seraient inférieurs à ceux d'outre-Manche ou d'outre-Rhin ? Ils auraient moins d'acquis? Us sauraient moins leur métier? Jamais, en vérité, on n'aura poussé plus loin la méconnaissance et la calomnie de soi-même. C'est proprement la pousser jusqu'à l'absurde; car nous allons ainsi choisir dans noire société peut-être ce qu'elle a de plus incontestablement relevé, pour en faire sottement, sans rime ni raison, litière à l'orgueil du voisin. Si nous avons eu le malheur d'exciter trop souvent la risée par notre fatuité, ne nous donnons pas un ridicule encore pire, celui de nous ravaler dans ce que nous pouvons avoir de meilleur.

Mais la science? direz-vous. Mais nos savants? — La science? Nos savants? Ah! la réponse est facile! Qu'on établisse le compte exact de ce que la France d'un côlé et l'Allemagne de l'autre, par exemple, ont fait pour l'honneur et l'avancement de la science depuis l'origine du siècle, et Ton verra si la France atant à redouter de la comparaison. A coup sûr il

256 Lk FRANCE DU CENTENAIRE,

y aura, dans ce bilan, de singulières surprises pour nos béats admirateurs d'autrui. Est-ce donc à dire que tout était pour le mieux dans notre enseignement supérieur, et qu'il n'y avait rien à y faire? Il y a toujours à faire, même aux meilleures choses. Il est sûr, par exemple, que les ateliers de travail de certains de nos savants laissaient souvent beaucoup à désirer. Eh bien, est-ce que ce serait là, par hasard, une question d'État, et qui souffre une difficulté? 11 se peut très bien encore qu'en matière d'érudition, tout au moins sur certains points, comme, par exemple, la critique appliquée aux textes et aux monuments anciens, nous ayons à profiter des exemples des Allemands. Soit. Et puis? Faut-il conclure de là qu'il n'y a de salut pour nous qu'à être en tout les plagiaires de leurs procédés et de leurs méthodes? Encore un coup, pourquoi? Notre enseignement supérieur a sa manière d'être, à lui, qui dérive de certaines conditions historiques. En dehors de la médecine et du droit, il est concentré dans un certain nombre de grandes écoles fermées, qui ne s'ouvrent que par le concours. Eh bien, qu'importe, s'il remplit ainsi sa mission et donne à la société ce qu'il lui doit? Que faut-il de plus? Était-ce bien la peine, en vérité, de tracasser, comme on le fait depuis tantôt dix-sept ans, avec une agitation fébrile, pour essayer de donner un corps à des fantômes d'Universités, parce que les Allemands ont des Univer-

LA RÉPUBLIQUE ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. "Ihl

sites? Passe encore, peiit-êlre, si on se fiit limité au choix de trois ou quatre grandes villes éloignées de Paris, pour y risquer la création de centres complets de haut enseignement. L'entreprise eut pu se défendre par quelques bonnes raisons. Mais la politique s'en mêlant, et la nécessité de ménager les influences électorales, et la facilite de puiser à un budget cru longtemps inépuisable, et la ridicule manie de croire que l'on fait grand en dépensant beaucoup d'argent, toutes ces causes, agissant de concerl, ont produit les résultats que nous voyons. Au lieu d'être concentrées, les institutions d'enseignement supérieur ont été disséminées partout avec une prodigalité folle; les chaires multipliées sans mesure ni raison; les professeurs improvisés et les étudiants... achetés. Ce dernier trait est la grande nouveauté. A tout prix, il fallait avoir des Universités à l'allemande. Or, cet appareil enseignant courait le risque de n'avoir personne devant qui fonctionner. Des professeurs, c'est très bien, mais ce n'est pas assez. Il faut aussi des auditeurs, et à des professeurs sérieux, des auditeurs sérieux. Qu'à cela ne tienne. On en a trouvé, grâce à un procédé infaillible. Ailleurs, on se contente de payer les maîtres. Nous avons imaginé de payer aussi les étudiants. Comme cela, nous sommes sûrs de n'en jamais manquer. Jamais? C'est peut-être beaucoup dire, et il ne faudrait pas trop s'y fier. Tout ce monde,

enseignants et enseignés, est en proie à une fièvre, la fièvre du diplôme. On fait grand lapage de la science, et, volontiers, on n'a que ses inlérôls à la bouche: Pure apparence ! La grosse, pour ne pas dire Tunique affaire, c'est le diplôme. Par toute la France, au nord, au sud, à Test, à l'ouest, au centre, fonctionne sans relâche la fabrique des précieux parchemins officiels, lesquels sont autant de billets à ordre, payables par TÉlat. Il faut bien que ces Universités justifient leur existence; et quel plus sûr cl plus facile moyen que celui-là ? El que deni«indent les auditeurs « sérieux » que TÉtat a la gracieuseté de payer pour qu'ils veuillent se bien présenter à la porte des carrières libérales, sinon qu'on la leur ouvre? Avant son perfectionnement, notre enseignement supérieur nous rendait déjà cet inquiétant service d'encombrer les carrières libérales. Que sera-ce aujourd'hui? Aussi le résultat est-il facile à prévoir. Un jour viendra, plus prochain peut-être qu'on ne pense, où l'Étal se verra sur les bras une lelle quantité de gens à diplômes que la fabrication de\ra forcément s'arrêter net. 11 en sera là comme dans toutes les industries où la production dépasse de beaucoup les besoins de la consommai ion. Sans compter que pour les produits de cette nature, il n'y a rien à espérer des « débouchés à l'étranger j» el de l'exportation. A chaque État de s'arranger de ses diplômés. Impossible de les écouler chc2 lé

LA RÉPIBLIQUE ET l/liNSTRUCTlON PUBLIQUE. 259

voisin, qui a les siens, il y a bien la ressource des colonies, que Ton fonde uniquement pour y [danler des fonctionnaires, débouché naturel du trop-plein des diplômés. Ressource usée! N'y comptons plus. Il sera dur alors de s'apercevoir qu'on n'a dépensé tant d'argent que pour se créer une armée de créanciers auxquels il faudra fatalement faire banqueroule. Mais qui pourrait assurer que ce ne sera pas là le résultai le plus net du perfectionnement « à Tallemande » de notre enseignement supérieur?

Dans l'enseignement secondaire, môme absence de mesure, de jugement et de sens pratique Là aussi, le malheur de nos armes devait avoir son contre-coup. Il a fallu tro.uver jusque dans nos études de collège des victimes expiatoires pour les soltises de noire politique. Les vieilles humanités, depuis trois siècles la grande école de notre jeunesse, ont dû répondre de Reiclishoffen et de Sedan et de l'élonnanle diplomatie de Napoléon III. Le discours latin et le vers latin ont été trouvés coupables de notre amoindrissement, condamnés et exécutés. Le Conciones — ce beau et bon livre, le chef-d'œuvre des livres classiques! — a élé brûlé dans la cour de la Sorbonne, en expiation de tous les discours latins sortis de ses flancs, et ses cendres jetées auvent. On a remplacé ces colifichets par des choses solides, comme la métrique, par exemple, nourrilure saine et forte, qui no gàtci*a pas

les esprits. Évidemmerit, il y avait des milliers de forts métriciens dans les rangs de nos vainqueurs de 1870, et c'est pour cela qu'ils nous ont vaincus. Ah! comme on est parfois tenté de trouver que le pauvre Paradol avait raison quand il disait que la bôtise est la reine du monde ! Et comme il lui arrive de faire la loi, là où, en vérité, on s'attendrait le moins à la voir ! Cette question de l'enseignement secondaire est pourtant, en théorie, une des plus simples et des plus claires qui soient au monde. Elle se conil)osed'un certain nombre de vérités manifestes, sur lesquelles tout le monde se prétend d'accord, mais qui, en fait, viennent invariablement faire naufrage sur quelque préjugé grossier ou quelque bas iiilérêt. Il est certain, par exemple, que le fond môme et la substance de l'éducation, ce sont les lettres. Les sciences instruisent : elles n'élèvent pas. Les sciences, ce sont ou les idées pures ou les choses, et ni les idées pures ni les choses n'ont rien à apprendre à l'homme sur lui-môme. Les choses, en particulier, sont des forces qui n'étant ni morales ni immorales, n'ont rien à voir dans Téducatioii. Les lettres, au contraire, c'est l'homme môme, c'est-à-dire la seule force de ce monde qui ait un caractère moral. Elles sont donc, à proprement parler, toute l'éducation. Quand elles ont fait leur office, quand elles ont exercé sur l'esprit leur action éducatrice, alors seulement le tour des

sciences peut arriver; l'esprit est assez fort pour les porter. Oui; mais que faites-vous, en ce cas, du préjugé scientifique, qui est Tundes Évangiles de la démocratie? Le préjugé scientifique exigerait, en réalité, que les sciences prissent dans l'éducation la place des lettres, reléguant celles-ci au second plan, ou môme les supprimant tout à fait, parce que, pour lui, la science c'est la vérité, et les lettres, des mots. Mais, à défaut de celte complète interversion des rôles, pour laquelle nous ne sommes peut-être pas encore mûrs, le préjugé réclame, dès maintenant, pour les sciences, une place énorme, et cela dès le début de l'éducation. Pour lui, il n'y a plus d'enfance, et quand il s'agit de préparer des Pic de laMirandole, on ne peut pas s'y prendre trop tôt. De là, ces programmes encyclopédiques, embrassant toute chose susceptible d'être sue, omnem rem acibilem, et dont la plus tendre enfance commence la laborieuse ingestion, pour ne plus jamais s'arrêter. Il serait pourtant si simple et si raisonnable de se résigner à ignorer quelque chose! Oui, mais vous résignerez-vous à être traité d'obscurantiste, et qui sait? peut-être par ceux-là mêmes qui crieront le plus fort au surmenage ?

Maintenant, si les lettres doivent continuer à faire le fond même de l'éducation, s'ensuit-il qu'on les doive indéfiniment enseigner, comme on faisait au dix-septième siècle? Quelle absurdité! Et quel

homme de sens s'est jamais arrêté à une pareille idée ! Depuis la constitution de l'enseignement classique, une double révolution s'est opérée dans sa matière et dans sa clientèle. Toutes deux se sont transformées en s'augmentant. Les littératures modernes sont nées et ont ajouté au trésor du genre humaindenombreuxetimpérissablcschëfs-d'œuvrc; Thistoire, la géographie, la critique, se sont renouvelées de fond en comble. Voilà pour la matière. D'un aulre côté, depuis 89, cet enseignement qui était naguère le privilège d'une classe peu nombreuse, s'est ouvert à tous : voilà pour la clientèle. De là, la nécessité d'une divis)ion, ou d'un dédoublement. 11 faut maintenant deux enseignements classiques. Pour le plus grand nombre, un enseignement classique de caractère plus moderne et plus pratique, dont le français et les littératures étrangères serontlabase, et où il sera fait à la science une plus grande place. Pour le plus petit nombre, c'est-à-dire pour ceux que leur condition sociale, leurs chances d'avenir, le tour de leur esprit, pousseront vers une voie plus étroite et plus haute, un enseignement classique qui reste plus rapproché de l'ancien. A la base, les lettres anciennes, mais inégalement. La nécessité de faire, là aussi, une place convenable aux lettres modernes et aux sciences, rend difficile d'y trouver pour le grec un bien large domaine. Au moins en enseignera-t-on assez pour que les jeunes gens ne sortent

point du collège absolument étrangers à la plus belle langue et à la plus belle littérature du monde, et qu'il ne tienne qu'à eux, s'ils en ont le goût et le loisir, d'en savoir plus tard davantage. Quant au latin, il sera, avec le fronçais, l'âme môme de cet enseignement, et lui donnera son vrai caractère. Le latin, après tout, c'est nous-mêmes, notre chair et notre sang. Nous n'avons commencé à être quelque chose dans le monde qu'à partir du jour où le latin a fait de nous des civilisés. Et par Rome d'abord, puis par l'Église ensuite, c'est le latin qui a vraiment fait la France. Ainsi, de l'émulation de ces deux enseignements pourront sortir les plus heureux effets pour l'éducation de notre esprit. Chacun d'eux répond à un besoin légitime qu'il y aurait un réel danger à ne pas satisfaire, et leur nom est tout trouvé : classique ancien et classique moderne. A merveille ! Mais vous oubliez le préjugé démocratique égalitaire. Y songez-vous? Un enseignement aristocratique ! Il y a donc, en France, une aristocratie? Ah ! le beau tapage! De plus, l'intérêt des deux enseignements exigerait qu'ils fussent absolument séparés ; que la cohabitation leur fût interdite ; que chacun d'eux eût un chez lui ci fût maître chez lui. A l'enseignement classique ancien, peutêtre la moitié ou même seulement le tiers de nos lycées; à l'enseignement classique moderne, le reste des lycées et la presque totalité de nos collèges, qui

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se prêteraient facilement à la transformation. Mais vous voyez le scandale : collèges d'aristocrates et collèges de démocrates! On aimera bien mieux laisser les deux enseignements confondus sous le môme toit, et cela pour que le moderne profile, dahs sa renommée, du voisinage de l'ancien, et pour que l'ancien pâtisse, dans la sienne, du voisinage du moderne. Au fond, enlre les deux, la démocratie a, depuis longtemps, fait son choix. Elle n'a point affaire d'élever, elle; c'est là son moindre souci. Ehe égalise, et on n'égalise qu'en abaissant. Que lui font ces lettres anciennes, qui ont, pour elle, un double tort, leur ancienneté et leur caractère? Ce qui lui plaît surtout dans l'enseignement moderne, et ce qui le fera traiter par elle en favori, c'est qu'elle compte bien s'en servir pour tuer l'autre. Voilà le fond de sa pensée, et il n'est obscur que pour qui ne veut point voir.

Avec cela, les mêmes procédés de théâtre que dans l'enseignement supérieur, la poudre jetée aux yeux des gens par des créations factices et tapageuses, et l'éternelle manie de croire que les dépenses folles sont de grandes choses. Ce qui a été fait, dans cet ordre, depuis quelque quinze ans, raconté parle menu, risquerait de faire l'effet d'un conte des Mille et une Nuils. 11 est à souhaiter qu'au moins quelques pages de cette histoire soient écrites un jour, ne fût-ce que pour montrer

qu'une République démocratique peut avoir, en matière d'instruction publique, des procédés financiers, dignes d'un Grand Mogol, j'entends d'un Grand Mogol extravagant, car ils pourraient se résumer exactement dans celte formule : Payer toujours et ne compter jamais! Sans doute on dira : Mais la diffusion de l'enseignement, et l'immense progrès qui doit en résulter dans l'éducation du pays, n'esl-ce donc rien, cela? Et un tel résultat ne mérite-til pas d'élre acheté? Voilà de grands mots, et pas autre chose. Avant la folle multiplication de nos lycées-palais, les affaires de notre enseignement secondaire étaient bonnes, et il faisait très suffisamment les affaires du pays. Ce qui lui manquait, en tout cas, était facile à acquérir sans tant de frais. Mais ce que le nouvel ordre de choses est en train de produire de plus certain, le voici : une progression constante dans le nombre des bacheliers (est-ce bien de cela que nous avons besoin?), et la mise à la disposition de nos seigneurs les députés, grands distributeurs de l'argent de TËIat, d'un moyen d'action sur leurs électeurs aussi déshonnôte que préjudiciable à la chose publique. Voilà des résultats qui ne sont pas des mots, mais d'incontestables réalités ; et ce sont ces réalités que nous aurons payées de tant de millions! Le reste n'est qu'apparence et piperie.

Mais l'enseignement supérieur et l'enseignement

secondaire ne sont pas la grande affaire et la grande passion de la démocratie. Elle n'a pour tous deux, à dire le vrai, que des hommages de convenance. Son cœur n'est pas là. C'est à l'enseignement primaire seul qu'elle l'a donné, et le fruit qu'elle attend de cet amour n'est rien moins que la création d'une France nouvelle.

Au onzième siècle, en voyant les églises pousser partout et couvrir le sol de leur végétation luxuriante, un chroniqueur écrivait qu'il semblait que ces églises fissent à la terre une robe blanche: Candida ecclesiarum vestis. Pour le moment, la pousse des églises est arrêtée ; mais les écoles les ont remplacées. Ce sont elles qui sont la nouvelle robe blanche de la terre française ; moins pittoresque que Tautre, sinon moins chère, mais certainement plus miraculeuse. De ces humbles temples élevés à la science et à la vérité va s'épancher sur la France une intarissable source de lumières. C'est là que fonctionnera désormais un clergé laïque, appelé à nourrir les générations du pain des forts, et la France, qui sortira des mains de ce clergé-là, étonnera le monde. Ce serait, ma foi ! bien possible.

Faut-il que je me défende de mal penser de l'École? Je tiendrais un tel sentiment pour une soltiseet presque une impiété. Non seulement dans une démocratie, mais simplement dans un État

civilisé, KÉcole, oiiverle à tous, est de droit pour les citoyens, d'obligation pour TÉtat, et une fois à la disposition du public, d'obligalion aussi, je le veux bien, pour les familles. Il y a un minimum d'instruction sans lequel un homme est exposé à faire figure de barbare au milieu d'un État policé. Il convient, il est nécessaire, que TÉtat mette ce minimum d'instruction à la portée de tous, et l'offre même, gratuit, à ceux pour lesquels il serait une Irop lourde charge. Il est bon qu'un père de famille se sente tenu, non seulement par son devoir de père, mais par la loi, de faire profiter ses enfants de ce minimum nécessaire. En principe, l'obligation et la graluilé de Tinslruction élémentaire ne peuvent donc soulever d'objections sérieuses, pourvu qu'en fait elles s'accommodent aux lempérnmcnts que les circonstances pourront rendre nécessaires et que la politique saura toujours comprendre et accepter.

En outre, l'école est, en certains cas, un merveilleux agent de gouvernement. C'est elle qui, plus que toute autre force politique, excelle à fondre ensemble les peuples que les armes ont rassemblés. Les Prussiens, les premiers, en ont tiré parti, sous ce rapport, avec une décision et un esprit de suite bien digne de servir de modèles. L'école n'a peutêtre pas moins contribué que l'armée à la formalion de cette Prusse qui devait devenir la grande

Allemagne. La leçon est de nature à nous faire faire sur nous-mômes d'amères réflexions. Nous sommes, à bon droit, très fiers de notre littérature et de noire langue, qui ont été certainement, jusqu'ici, Tun des produits les plus exquis en même temps que Tun des instruments les plus efficaces de la civilisation moderne, et nous n'avons môme pas fait leffort nécessaire pour que cette langue, que les étrangers se faisaient honneur de parler, devînt seulement celle de tous les Français. La Bretagne est France depuis le temps de la duchesse Anne, voilà près de quatre siècles. Combien de Bretons, encore aujourd'hui, ignorent le français? Dans les anciens pays de la langue d'oc, môme dans le voisinage des grandes villes, vous ne devez pas vous étonner si vous rencontrez des indigènes auxquels vous parlez français sans être compris. Et, à ce propos, je veux bien que les amusements de MM. les Félibres soient tenus pour jeux innocents et n'aient rien dont le patriotisme puisse s'alarmer. Cela ne fait après tout de mal à personne qu'un certain nombre de beaux esprits prennent plaisir à versifier dans la langue des Albigeois, et ce serait dommage, en vérité, que nous n'eussions pas Miréio. Mais le culte de la vieille langue d'oc prendrait un tout autre caractère si ses pontifes avaient jamais la prétention de le célébrer dans l'école. Bon pour les cours d'amour et les Académies I

'■ -.ii^i^

Mais qu'il n'en sorle pas! Autrement il y aurait trop à craindre que ces fils des troubadours ne réussissent à faire sinon deux Frances — ils se défendent d'une telle pensée, et je ne \oudrais pas faire à leur bon sens et à leur honneur l'injure d'en douter — du moins deux langues dans la France. Ne seraient-ils pas en droit, après tout, de dire que ces deux langues coexistent toujours, et avonsnous, sous ce rapport, fait tant de progrès depuis la croisade de Monlfort? Tandis que si l'école avait fait son œuvre, j'allais dire son devoir, elle eût, depuis longtemps, relégué la langue du midi au rang des langues mortes, celles dont les savanis s'occupent toujours, ce qui est très bien, mais que les peuples ne parlent plus, ce qui est encore mieux. Et il faut se défier, là-dessus, des philologues. J'en ai un jour entendu un, et des plus éminents, exprimer naïvement le regret que l'État ne s'intéressât pas à la conservation de nos patois et ne contribuât pas de ses deniers à soustraire ces antiquailles à l'action du temps. Égoïsme féroce d'un dilettante ! Comme on sent là l'homme convaincu que le plus beau speclacle que puisse se donner la Divinité est celui d'un mortel aux prises avec un radical mystérieux ou une désinence récalcilrante, et leur arrachant leur secret à tous deux! 11 est sûr qu'il y a là un intéressant et instructif exercice de l'esprit, mais ne nous exposons pas à le payer

Allemagne. La leçon est de nature à nous faire faire sur nous-mêmes d'amères réflexions. Nous sommes, à bon droit, très fiers de notre littérature et de notre langue, qui ont élé certainement, jusqu'ici, l'un des produits les plus exquis en même temps que l'un des instruments les plus efficaces de la civilisation moderne, et nous n'avons mêmepas fait leffort nécessaire pour que cette langue, que les étrangers se faisaient honneur de parler, devînt seulement celle de tous les Français. La Bretagne est France depuis le temps de la duchesse Anne, voilà près de quatre siècles. Combien de Bretons, encore aujourd'hui, ignorent le français? Dans les anciens pays de la langue d'oc, môme dans le voisinage des grandes villes, vous ne devez pas vous étonner si vous rencontrez des indigènes auxquels vous parlez français sans être compris. Et, à ce propos, je veux bien que les amusements de MM, les Félibres soient tenus pour jeux innocents et n'aient rien dont le patriotisme puisse s'alarmer. Cela ne fait après tout de mal à personne qu'un certain nombre de beaux esprits prennent plaisir à versifier dans la langue des Albigeois, et ce serait dommage, en vérité, que nous n'eussions pas Miréio. Mais le culte de la vieille langue d'oc prendrait un tout autre caractère si ses pontifes avaient jamais la prétention de le célébrer dans l'école. Bon pour les cours d'amour et les Académies I

Mais qu'il n'en sorle pas! Autrement il y aurait trop à craindre que ces fils des troubadours ne réussissent à faire sinon deux Frances — ils se défendent d'une telle pensée, et je ne voudrais pas faire à leur bon sens et à leur honneur l'injure d'en douter — du moins deux langues dans la France. Ne seraient-ils pas en droit, après tout, de dire que ces deux langues coexistent toujours, et avonsnous, sous ce rapport, fait tant de progrès depuis la croisade de Montfort? Tandis que si l'école avait fait son œuvre, j'allais dire son devoir, elle eût, depuis longtemps, relégué la langue du midi au rang des langues mortes, celles dont les savanls s'occupent toujours, ce qui est très bien, mais que les peuples ne parlent plus, ce qui est encore mieux. Et il faut se défier, là-dessus, des philologues. J'en ai un jour entendu un, et des plus éminents, exprimer naïvement le regret que l'Etat ne s'intéressât pas à la conservation de nos patois Lît ne contribuât pas de ses deniers à soustraire ces antiquailles à l'action du temps. Égoïsme féroce d'un diletlantc ! Commeon sent là l'homme convaincu que le plus beau speclacle que puisse se donner la Divinité est celui d'un mortel aux prises avec un radical mvstérieux ou une désinence récalcitrante, et leur arrachant leur secret à tous deux! 11 est sûr qu'il y a là un intéressant et instructif exercice de l'esprit, mais ne nous exposons pas à le payer

270 LA FlUNCE DU CENTÉNAIfeUÎ.

trop cher. Rien n'est bon, rien ne doit être permis, de ce qui peut affaiblir à un degré quelconque l'unité morale et matérielle de la patrie. Certes, la pauvre Alsace n'avait pas besoin d'oublier son ancien idiome pour devenir française de cœur. Elle ne le prouve que trop tous les jours! Mais qui sait cependant ce qui serait arrivé si elle n'eût, depuis longlemps, parlé que le français? Les Allemands, à coup sûr, n'auraient pu dire : Le pays que nous revendiquons et l'eprenons n'aura pas de peine à retourner à l'ancienne patrie dont il n'a jamais cessé de parler la langue! Or, avec ce puissant instrument de l'école populaire, la France eût dû, depuis bien des générations, faire disparaître de la terre d'Alsace jusqu'au dernier veslige de l'allemand. Cela lui était d'autant plus facile que, de sa par t, ce Iravaii ne risquait d'être pris par personne pour l'auxiliaire de la violence el la consécration de la conquête. Eh bien! ce que la France n'a pas fait jusqu'ici, il faut qu'elle le fasse résolument, et dans la vieille terre française d'Europe, où il y a encore en ce sens tant à faire, et dans cette jeune France d'Afrique, que les armes ont pu nous soumettre, mais que, seule, l'école populaire francisera. Les Français diminuent dans le monde, et il y a là, pour nous, une grosse menace que, dans une certaine mesure, l'école nous donne le moyen de conjurer.

l. RÉPUBLIQUE ET L^iNSTRUCTION Î>IJBLÎQUE. 271

Mais tout en reconnaissant combien le rôle de Técole peut être considérable, il ne faut pourtant pas aller jusqu'à lui attribuer le don des miracles et s'imaginer qu'elle a le secret de faire l'impossible. Or, c'est l'impossible que nous lui demandons. Nous attendons d'elle qu'elle fasse violence à la nature des choses, laquelle est foncièrement arislocrate. Des génrrations instruites par Darwin ne doivent pas ignorer celn. La loi de sélection et la lutte pour la vie sont les deux lois les plus aristocratiques qui se puissent concevoir. Or ce sont elles qui dominent et régissent notre monde. Cela étant, que peut bien valoir le singulier engouement qui nous fait voir dans l'école populaire la grande panacée politique? Nous convenons que le suffrage universel a été émancipé un peu tôt, et que cette émancipation prématurée l'a pris en pleine inexpérience et en pleine ignorance. Mais l'école est là — obligatoire, gratuite et laïque, bien entendu — et, quand elle aura fait son œuvre, la démocratie sera bien réellement alors ce qu'elle doit être, le gouvernement de la sagesse universelle. En vérité? Jusqu'à quand donc serons-nous dupes des mots et victimes de l'emphase? Et comme on a raison de dire : L'emphase nous lue! L'école fera cela? Mais qu'est-ce donc que l'école, et pour qui est-elle faite? Elle est faite, exclusivement, pour les enfants de la grande majorité des travailleurs des champs

et des villes, c'est-à-dire pour une clientèle qui ne peut donner à Tétude, strictement, que le temps de Tenfance, et cela pour deux raisons très fortes. Le travail la réclame, dès qu'avec Tadolescence est venue la vigueur physique; le loisir lui manque donc pour une étude plus prolongée, et le besoin d'une élude plus prolongée ne lui manque pas moins. Pour les nécessités de sa condition et les perspectives probables de son avenir — je ne parle, bien entendu, qu'en général et j'omets les exceptions — que ferait-elle d'un surcroit de savoir? 11 y a donc nécessité absolue que cette instruction soit très élémentaire, et condamnée à être très élémentaire, il y a impossibilité absolue à ce qu'elle ail une vertu éducatrice quelconque. L'éducation comporte quelque chose de plus que la lecture, récriture et les quatre règles. Ces choses peuvent elre un commencemenl, mais ne sont que cela.

Qu'on les rende obligatoires et surtout aussi accessibles à tous que faire se pourra, on fera très bien, mais à la condition de n'en pas conclure que le jour où il n'y aura plus un seul enfant français ignorant la lecture, l'écriture et le calcul, nous aurons, du coup, la vraie démocratie, celle qui ne comprend que des citoyens capables de se gouverner eux-mêmes et dignes de gouverner les autres. Quelle duperie! Certes, donner l'instruction élémentaire à tous les enfants d'un pays est chose humaine

et généreuse. Si ce rudiment d'instruction ne fait pas que les hommes soient meilleurs, il fait au moins qu'ils soient plus hommes. C'est assez pour le justifier; mais c*est tout. Une entreprise de la sorte peut coûter extrêmement cher, et nous le savons. Quand on veut que sur un territoire comme le nôtre, où les petites communes se comptent par myriades, chacune d'elles soit incontinent pourvue de son groupe scolaire et du personnel enseignant qu'il comporte, un tel outillage entraine forcément une dépense effrayante; mais ne soyons pas assez naïfs pour croire qu'il y ait là autre chose de grand que la dépense elle-même.

Je sais qu'on dira : Mais si l'enseignement de l'école était très supérieur à ce que vous croyez? S'il s'élevait au-dessus du niveau, par trop humble, des éléments nécessaires? S'il comprenait une somme d'instruction, modesteencore, mais sérieuse et solide, et qui fût en même temps une éducation, celle du citoyen? La réponse est trop facile. Qu'on enfle tant qu'on voudra les programmes de l'instruction primaire, on ne fera pas qu'elle ne resic pas primaire. La force des choses ne lui permet d'être ni de longue durée, ni complexe, ni variée, ni haute, et l'oblige à s'approprier à l'âge des enfants et aux taches modestes de la vie qui les attend. C'est là sa raison d'être et elle ne saurait y échapper. Si donc, en grossissant ambitieusement ses pro-

274 Ik FRANCK DU CENTENAIRK.

grammes par amour de Tégalité, on se flatte de changer sa nature et ses effets, on échouera forcément dans une tâche impossible, et on ne fera pas plus sortir de Técole une instruction relevée et une éducation vraie qu'on ne fera que le contenu puisse être plus grand que le contenant. Tous les programmes du monde n'y feront rien. Il n'y aura là qu'une apparence et un leurre. En revanche, si l'on n'a pas trouvé ce qu'on cherchait, on pourrait bien, du même coup, avoir trouvé ce qu'on ne cherchait pas.

Deux résultats, en effet, sont inévitables. Le premier, c'est que l'école aux programmes ambitieux risquera de faire croire à ceux qui auront passé sur ses bancs qu'ils savent ce qu'ils n'auront pas pu apprendre. Ils se croiront instruits, et ne le seront pas. Ils se croiront capables, et ne seront que présomptueux. La présomption! J'ai nommé là une maladie constitutionnelle des sociétés démocratiques. Elle fait partie intégrante d'un ordre politique dont le premier principe est que tous peuvent tout, et elle est inséparable de l'égalité- Ccla étant, dira-t-on que l'école fait une œuvre bonne, quand, par l'illusion d'un prétendu savoir, forcément médiocre et tronqué, d'une prétendue culture, forcément médiocre et superficielle, elle aura poussé à l'épanouissement de ce que Musset appelait si joliment : « L'esprit européen de lloâ

LA RÉPllBUQUK KT L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 275

coqs de village? » Faut-il que Tccole, qui ne doit travailler que pour le bien, se joigne à tant de forces mauvaises pour nous pousser précisément du côté où nous penchons? Est-ce là son rôle et son devoir? Convient- il qu'elle travaille expressément à préparer le règne de la médiocrité présomptueuse et arrogante, ce mal moderne, cette peste nouvelle, « la médiocrité qui ne connaît rien qu'elle? » Et parce que, sous le double poids de ses institutions et de ses mœurs, notre pays s'enfonce un peu plus tous les jours et s'enlise dans ce marais, faul-il que l'école travaille à l'y étouffer? Elle doit être, dit-on, en démocratie, l'apprentissage du civisme. Faut-il croire que cette besogne fasse partie de l'apprentissage du civisme?

Voilà un mal. Voici l'autre : L'école ambitieuse ne pourra pas ne pas inspirer à ses clients le dégoût violent de leur condition et le désir d'en sortir à tout prix. Elle sera, par là, dans l'état, un élément de trouble moral profond et un agent de dissolution. Certes, il n'est pas de tendance plus naturelle et plus respectable que le désir de l'homme de s*élever sans cesse; mais si ce désir est irréprochable, encore faut-il qu'il ne soit pas sans frein. Il y a là deux grands intérêts à concilier, celui de l'individu et celui de la société, et l'on ne peut favoriser l'un avec excès sans mettre l'autre en danger. Si toul est subordonné à la stabilité sociale, l'individu est

opprimé. Si tout est subordonné au progrès de rindividu, la société est bouleversée; et le bouleversement social a, pour conséquence dernière, de ramener, par un chemin ou par un autre, à Toppression de l'individu. Or, à Theure présente, c'est bien ce danger-là qui nous menace. Faut-il que l'école l'augmente encore? Il est certain degré, bien vite atteint, de culture, même superficielle et incomplète, qui n'est plus compatible avec la simplicité de telle ou telle condition. Déjà le seul appât du bien-ôtre exerce son action sur les campagnes, en les dépeuplant au profit des villes. Ici, les bras surabondent au point de ne plus trouver à s'employer. Là, ils se font rares au point de laisser la terre en friche. Qu'arrivera-t-il, si l'école agit dans le môme sens que l'appât du bien-être? Et si ce qu'elle apprend de plus clair au jeune rural est le mépris do sa condition? Voici que l'ouvrier ne veut plus rester ouvrier. Et si le paysan ne voulait plus rester paysan? Si le mirage des lumières et des diplômes, si la fascination du mandarinat l'induisait à ne plus considérer l'obligation de vivre sur son champ — ce champ si laborieusement conquis et fécondé par ses pères — que comme un brevet d'infériorité et un certificat de déchéance? Lui aussi, après tout, n'est-il pas fils de 89? Et pourquoi seraitil plus condamné à rester rivé à sa glèbe que l'artisan des villes à être emprisonné dans son atelier?

Fantasmagorie! dira-t-on. Tableau ridicule! Qu'on y prenne garde. La France, sans paysans ni ouvriers, n'est pas la France d'aujourd'hui. Bien hardi qui affirmerait qu'elle ne sera pas celle de demain! N'a-t-on pas dit qu'il y aurait un livre à faire, très sérieux, pas paradoxal du tout, sur la fin du monde par l'instruction universelle? Du monde, c'est peutêtre beaucoup dire; de la France, qui sait?

En même temps qu'elle compte fermement sur l'instruction primaire, pour élever la masse des citoyens à la hauteur de leur nouvelle destinée, la démocratie a entrepris une chose bien plus extraordinaire encore : refaire la femme par la science. J'ai bien dit : refaire la femme. Comment ? La femme est à refaire ? Il paraît.

La première mission de la femme en ce monde, sa fonction à la fois la plus naturelle et la plus nécessaire, c'est — il faut bien le dire ! — de faire des enfants. L'expression n'est pas galante, mais elle est adéquate à la chose même. La femme, en somme, a reçu le dépôt de la perpétuité de l'espèce, et, si faire se peut, de son perfectionnement. Pour cela, le premier.de ses talents — il n'y a pas à chercher — c'est la santé. Or, nous avons déjà la vie du monde qui étiole nos femmes et le grand abus des arts dits d'agrément, qui les énerve. Ainsi le veut la mode, dont les arrêts ne se discutent pas. A ces deux causes d'affaiblissement, l'espèce résiste

lant bien que mai, plutôt mal que bien, car si la femme du monde a gardé la force d'être mère, elle a, depuis longtemps, perdu celle d'être nourrice. Qu'arrivera-t-il, si les hautes études viennent se mettre de la partie? C'est un fait physiologique constant que les espèces les plus distinguées, et, dans ces espèces, les individus les plus distingués, payent de leur fécondité l'honneur d'offrir des types choisis. On peut donc tenir pour certain que plus l'éducation de la femme se raffinera, et plus diminuera sa puissance de reproduction. Déjà, il est constaté que l'excès de travail intellectuel est fatal à la race chez l'homme, qui est fait cependant pour le supporter. Et voici que nous l'offrons comme idéal à la femme, dont la nature le repousse si manifestement, que le premier ennemi qu'elle rencontre, dans cette carrière, c'est elle-même, comme le premier sacrifice qu'elle doit faire est celui de sa fonction la plus naturelle et la plus sacrée. En Amérique, en Russie, en Angleterre, l'attention des physiologistes a été éveillée sur cette première et inévitable conséquence de la haute culture intellectuelle de la femme. Ils ont poussé un cri d'alarme. Eslimcrions-nous que c'est un moindre mal de manquer de mères que de manquer de femmes savantes ?

Une autre fonction de la femme, c'est d'être la première et la meilleure édncalricc de l'homme,

LA RÉPUBLIQUE ET L'iNSTRÛCTION PUBLIQUE. 279

jusqu'à Tàge où il commence à élre homme. Il y a une page du comte de Maistre, dans une lettre à sa lîUe Constance, où celle vérité est exposée avec un charme et une autorité incomparables. Or, pour celte première éducation, doimée par la mère sur ses genoux, faite tout entière de tendresse, de tact, de patience, de dévouement, quel besoin, bonté divine! des hautes études? Elles ne feraient qu'en inspirer le dédain. Il est vrai que le brave homme de père insiste sur ce point que, pour la donner, celle éducation, il faut d'abord élre « docile, modeste et pieuse », ce qui sent terriblement son vieux temps. Qu'est-ce que la modestie peut bien avoir à faire avec les concours? Or, les concours sont forcément l'âme de la nouvelle éducation féminine. Elle n'existe que par eux et que pour eux. La femme est maintenant une concurrente; et les concurrents sont faits pour les coups. Leur rôle est d'en donner et d'en recevoir. Dans une telle mêlée, la modestie serait de peu de secours. Ce n'est pas avec elle qu'on se couvre et qu'on frappe. Naguère, la femme était défendue par la courtoisie. Mainlejnanl, il lui faut se mettre en état de se défendre elle-même. N'est-ce pas là, vraiment, vouloir lui faire une nouvelle nature? Et la démocratie a-t-elle bien conscience de tout ce qu'elle ose?

Mère et éducatrice, ce n'est pas tout. La femme a un autre rôle encore. Elle est en ce monde pour

charmer Thomme ef lui offrir, dans son commerce, la souveraine douceur de la vie. On pouvait croire que, jusqu'ici, elle s'était acquittée de cette lâche à son honneur et à notre satisfaction. Erreur! illusion! chimère! Nous n'avons pas, paraît-il, été charmés tant que cela, et notre idole a grand besoin de perfectionnements. Des docteurs se sont rencontrés pour trouver, du même coup, et ce qui manque à la femme, et le sur moyen de le lui donner. Un peu de patience, et elle va devenir digne de nous. Entendez bien : digne de nous !

Certes, ce siècle aura fait plus d'une découverte prodigieuse, mais pas une plus que celle-là. Comment? La femme est ce qu'elle est, et ce n'est pas assez? Il lui a, jusqu'ici, manqué quelque chose pour charmer l'homme, jusqu'à lui faire tout oublier et lui tenir, à elle seule, lieu de tout; pour le dominer jusqu'à en faire l'humble esclave de sa volonté et le jouet de ses caprices? Et ce sont d'importants citoyens,

. . Qui gravement, avec l'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage,

viennent débiter ces énormes balivernes, et sans soupçonner jusqu'à quel point ils sont comiques, parlent d'élever la femme à leur niveau ! Eh ! braves gens! ne vous mettez pas en peine! Avant que vous l'avez élevée à votre niveau, comme vous le

LA RÉPUBLIQUE ET L'INSTRUCTIOxN PUBLIQUE. 281

dites dans la simplicité de votre cœur et l'effusion de votre adorable fatuité, la plus ignorante d'entre elles, si seulement elle le veut bien, vous aura fait marcher à quatre pattes. Ce sera sa façon, à elle, de vous mettre à son niveau. Et c'est là une opéralion que la femme renouvellera, tant que cela lui fera plaisir, jusqu'à la consommation des siècles, et sans avoir besoin de prendre ses licences.

La femme est si bien armée de tout ce qui peut assurer son empire, c'est-à-dire de tout ce par quoi elle peut plaire, qu'il ne lui reste plus à acquérir que de quoi déplaire. En subissant Tempire de la femme, l'homme est bien aise de pouvoir garder in petto le sentiment d'une supériorité que la femme ne peut lui disputer, celle de l'esprit. S'il n'avait pas celle-là, s'il ne se sentait, pour lui, que le brutal avantage de la force physique, il serait humilié, et il y aurait de quoi. Il n'aurait plus sur la femme que la supériorité que certains animaux ont sur lui. Or, c'est un désagrément de la sorte qu'on lui prépare. La femme savante, qui est sûre de déplaire aux autres femmes par un étalage de supériorité, ne Test pas moins de déplaire aux hommes par une affectation d'égalité. Pour le coup, il y aurait trop de maris de la mne. Passe encore pour être, effectivement, le mari de la reine! Un trône peut rendre accommodant sur bien des choses. Mais, dans le train ordinaire de la vie, il n'en va plus de même,

282 Lk FRANCE DU CENTENAlllÉ.

et ce ne serait peut-être pas, pour beaucoup, jouer un rôle suffisant que d'ôtre « maiis de doctoresses. » Eh! mon Dieu ! tout cela est dans Molière, qui n'était pourtant pas un clérical, il s'en faut, comme le comte de Maistre! Toutes les Armandes du monde ne vaudront jamais une Henriette , et Clilandre a formulé une fois pour toutes, sur ce sujet, en vers immortels, la profession de foi de Thonnête homme qui est en même temps l'arrêt du bon sens. Mais quoi? Si Molière n'était pas clérical, il ne parait pas non plus qu'il ait été démocrate. Nous le somme«, nous, et comme le médecin qui mettait le cœur à droite, nous avons changé tout cela.

Il est enfin une dernière mission de la femme pour laquelle les hautes études ne sont pas moins inutiles que pour les trois autres : mission exceptionnelle, j'en conviens, mais très noble et très haute, si haute que, seul, le cœur de la femme y peut atteindre. C'est la mission de la sœur de charité. N'accepter de la vie que l'obligation du dévouement et du sacrifice, ne vouloir connaître de l'humanité que ses maladies et ses misères, et s'enfermer avec ces maladies et ces misères pour essayer de les soulager, sans êlre attachée par aucun autre lien au monde des vivants, voilà, certes, une vocation qui n'a rien de commun avec les hautes études et qui n'a pas à en attendre le plus petit secours. Mais il s'agit là d'une chose qui ne peut émaner

LA RÉPUBLIQUE ET LlNSTRUCTlON PUBLIQUE. '2SZ

que du sentiment religieux et vivre que par lui. C'est assez dire qu'elle doit être tenue par la sagesse démocratique comme chose d'un dcleslable exemple et indigne de notre siècle : res pessimi exempli nec nostri seculi, disait Trajan de je ne sais quelle vilenie. N'insistons pas.

En résumé, les hautes études sont mauvaises pour tous les rôles qui constituent la destinée de la femme en ce monde. La mère ? Elles la compromettent en lui imposant un labeur au-dessus de ses forces. L'éducatrice de l'enfance? Loin de l'aider dans ses fonctions, elles l'y rendraient plutôt impropre et lui en inspireraient tout au moins le dédain. La compagne de l'homme, la charmeuse qui tient notre cœur dans sa main? Elles la défigurent et la gâtent. A qui donc et à quoi peuvent-elles servir?

A quelques jeunes filles qui leur devront une sûre et honorable carrière? Mais est-ce que cela n'existait pas , dans une très suffisante mesure, avant le tapage des créations nouvelles et cette espèce de Fiat lux, si parfaitement ridicule, prononcé sur l'intelligence enténébrée de nos femmes? Ce qui n'existait pas, en revanche, c'est l'entraînement fiévreux provoqué par l'impatience fiévreuse de l'État ; ce sont les avenues des concours et des écoles encombrées d'un peuple de candidaîes, et en raison du petit nombre des élues, ce peuple de

candidates réduit à recruter un Conservatoire de fruits secs d'une nouvelle espèce, — les fruits secs en jupons! La bizarre conception ! c'est au moment où on s'accorde à trouver qu'il serait très à propos de mettre un terme à la multiplication indéûnie des fruils secs pullulant dans les rangs du sexe fort, qu'on imagine d'en faire produire tout autant par le sexe faible!

Quelle est donc, en fin de compte, l'explication du phénomène? Elle est très simple. Nous cherchons à qui et à quoi doit surtout servir la nouvelle pédagogie féminine. Avant tout et par-dessus tout à l'affligeante monomanie de cette poignée de sectaires qui ont jugé la démocratie inconciliable avec la religion — qui sait? peu t-ô(re avec Tarrière-pensée de nous convertir à la franc-maçonnerie ! — et qui estiment que la démocratie ne sera jamais sure de son triomphe tant qu'elle n'aura pas enlevé les femmes à la religion. L'entreprise sera rude; car s'en prendre aux femmes, est précisément attaquer la place par son point le plus fort. Si Ton a pu dire avec raison que l'homme est un animal religieux, cela est vrai surtout de la moitié féminine de l'espèce, et c'est précisément ce qui donne à cette entreprise de la création de la femme moderne, démocratique, irréligieuse et scientifique, Tair d'une chose tout à fait contre nature. N'imporle ! Elle est commencée et se poursuivra. Avec

quel succès et jbsqu'où? La France le saura un jour, et saura en même temps ce qu'il lui en coûte. Est-ce bien tout? Et n'y a-t-il point quelque autre chose? 11 semble difficile que les inventeurs de la femme moderne ne cachent point quelque grande arrière-pensée dans les replis de leur puissant cerveau. Ils ont, on le sait, la superstition du nombre, en même temps que celle de Tégalité. Qu'arriverat-il le jour où la femme, nourrie du suc de la science, aura haussé son esprit au niveau de celui de l'homme? Ne sera-t-elle pas alors vraiment son égale? Et si elle est son égale, $era-t-il possible de la maintenir plus longtemps dans l'infériorité politique où elle est confinée depuis l'origine du monde? Égale de l'homme devant la science, comment ne serait-elle pas son égale devant le suffrage? Élcclrice et éligible ! Notre démocratie est, à chaque instant, saluée du nom de grande. Ses dévots se feraient un cas de conscience de la nommer autrement qu'en disant : Notre grande démocratie! grande en quoi? grande pourquoi? vous le demandez, quand elle compte dix millions d'électeurs éligiblcs? Or, si elle est grande pour dix millions, que sera-ce quand elle en aura vingt — et des deux sexes ! — se gouvernant eux et ellesmêmes, apparemment, avec un parlement bi-sexuel et un exécutif bi-sexuel? Bi-sexuel sera de rigueur; autrement, il y aurait prédominance d'un sexe sur

l'autre, partant destruction de l'égalité. Et c'est ainsi que Ton voit se dégager petit à petit des brouillards de l'avenir les grandioses linéaments de la France nouvelle. Décidément, nous n'avons plus qu'à redire le mot de Voltaire : Nos enfants seront heureux! Ils verront bien des choses!

YII

La République et la religion.

De tout Tédifice politique de Tancien régime, rinstitulion qui, en 1789, se trouvait, à coup sûr, la plus irrémédiablement condamnée, c'élait la part de théocratie que ce régime renfermait. Le dix-huitième siècle avait décidément fait entrer la France dans une phase historique où il n'y avait plus déplace pour la théocratie. Ceci avait tué cela. Mais comme il n'est pas dans la condition humaine qu'un établissement dix fois séculaire disparaisse sans une crise violente, il fallut, selon la loi de l'histoire, que la force prononçât et, si l'arrêt de la force avait élé pour l'Église à la fin du seizième siècle, il fut contre elle à la fin du dix-huitième. Restée jadis maîtresse de la France par le fer et le sang, elle en fut, à son tour, arrachée par le fer et le sang. Quand Bonaparte mit la main à Torganisation de la société moderne, l'Église de Rome était, en face de la Révolution, dans la situation d'un vaincu qui doit subir la loi de la défaite. Quelles seraient les conditions de la paix?

Il y avait trois dénouements possibles à la crise

qui avait mis aux prises la France démocratique et l'Kglisc : le régime de la liberté pour TÉglise, ou la séparalion de l'Église et de l'Étal; le schisme; et enfin la réconciliation sous conditions, ou le Concordat.

Le régime de la séparation se présentait évidemment avec les apparences de la solution la plus simple, la plus libérale, la plus philosophique et la la plus spécieuse. 11 avait tout d'abord séduit les esprits modérés de la Convention, inspiré les propositions deCambon, Roissy d'Anglas etLanjuinais, et finalement prévalu dans la Constitution de l'an III. Mais il y avait contre le régime de la liberté des argumenis de circonstance et un argument de principe également forts. Les argumenis de circonstance, c'était qu'au lendemain d'une crise qui avait provoqué un tel déchaînement de passions et de violences de toute sorte, il était impossible que, de part et d'autre, les ressentiments fussent assez calmés pour que la disposition constitutionnelle qui établirait pour l'Église le régime de la liberté, ne demeurât pas longlemps encore une lettre morte. Aussi bien, les quatre années du gouvernement directorial en étaient la preuve. De par la Constitution de l'an lit, l'Église élait libre; mais en fait, elle ne cessa pas un moment d'être persécutée. En outre, il s'était fait, depuis dix ans, au nom de la liberté, tant de choses extravagantes et abominables

que ce beau nom avait perdu, dans l'opinion, tout crédit et n'inspirait plus que méfiance et dégoût. Enfin, l'organisateur de la société nouvelle n'avait, personnellement, aucun goût pour la liberté, et il n'était guère possible qu'au moment ( ù il la faisait disparaître de partout pour lui substituer l'autorité, il la conservât, par exception, à TÉglise, c'està-dire à une société antérieure à l'État lui-mê«ne, ayant, avec une prise sans égale sur les âmes, la tradition et le génie du commandement, et relevant d'un gouvernement étranger sur lequel l'État ne pouvait se flatter d'avoir d'action. Et l'on touchait là à l'argument de prinripe, lequel était assfz fort pour faire, à lui seul, pencher la balance contre la liberté. C'est que l'Eglise était, en réalité, trop forte, surtout dans un pays où elle avait régné en maîtresse pendant tant de siècles, et qu'elle pouvait se vanter d'avoir façonné, pour qu'il fût absolument sans danger de lui laisser le champ libre. Cette considération pouvait échapper à des théoriciens naïfs, de l'école de la Gironde et de la grande famille des idéologues. Pour ceux-là, un grand mot comme celui de liberté répondait à tout et répondait de tout; mais Bonaparte avait le sens politique trop éveillé pour s'y tromper. Il voyait très sagement que le régime de la liberté de l'Église ne pouvait être tôt ou tard qu*un danger, sinon pour l'Étal, du moins pour la paix publique. Il était

200 LA FRAiNCE DU CENTENAIRE.

impossible en effet que la libre action d'une pareille puissance ne finit pas par rencontrer et heurter les droits et les intérêts de TEtat; et alors que devenait la paix, c'est-à-dire précisément rintérél qu'il s'agissait de sauvegarder avant tout?

Le régime de la liberté écarté, il y avait le schisme, c'est-à-dire la solution qui avait été poursuivie et manquée au seizième siècle. Un schisme est une chose grave, qu'on no fait pas quand on veut et comme on veut : il y faut le moment. Ce moment s'était présenté pour la France au commencement du seizième siècle. En présence de l'indignité du Pontificat et de son obstination à repousser une réforme que la Chrétienté réclamait depuis plus d'un siècle, il n'est pas impossible de croire que l'Eglise de France cûl pu être entraînée à faire ce que Rome refusait; mais ce signe, il n'y avait que le roi qui pût le donner. Le bon Louis XII en eut la velléilé. Le jeune François P' n'y pensa même pas, et sa mère et son minisire se chargèrent d'arranger les choses selon leur gré et celui de la Cour de Rome, en signarit le Concordat de 1516. Le moment était passé. En 1800, il semblait revenu. Le schisme était même tout fait : il semble qu'il n'y eût plus pour l'État qu'à l'adopter. L'Église dite nationale était établie, et presque dans les conditions qui avaient été débattues, au nom de la France, au concile de Trente : élection par les fidèles, mariagd

Ik REPUBLIQUE ET LA RELIGION. 291

des prêtres, prières en français. Il semblait qu'il y eût là, par certains côtés, la meilleure forme du protestantisme, parce que c'était celle qui, en réformant sur les points essentiels, troublait le moins les habitudes des populations sur les points secondaires : chose capitale, et dont les Réformés du seizième siècle n'avaient pas assez tenu compte, eux qui avaient poussé la passion sectaire jusqu'à se faire iconoclastes chez un peuple sirtiste, et qui s'étaient plu à heurter, avec une dureté méprisante, les habitudes et les sentiments des masses. Eh bien ! que l'Etat mit exclusivement du côté de ce protestantisme nouveau le poids de son autorité, de son influence et de son budget, et c'en était fait : la séparation d'avec Rome était consommée. Sans doute, voilà les apparences ! mais ce n'étaient que des apparences, auxquelles il eût été dangereux de se fier. En dépit du chiffre de ses évêchés et de son appareil hiérarchique, l'Église nationale élait sans racines, sans prestige, sans autorité. En l'adoptant, rÉtat s'engageait à la faire vivre, et, par conséquent, à combattre sans relâche l'ancienne religion, restée en possession de tout ce qui manquait à sa rivale. C'était donc pour l'Etat la guerre certaine, immédiate et incessante, et, par conséquent, de toutes les combinaisons celle qui allait le plus sûrement contre le grand but à atteindre et le grand intérêt à garantir, je veilx dire la paix. On comprend

292 LA FRANCE DU CEMENAffiE.

que si Bonaparte y songea, il ne s'y soit pas arrêté. Restait alors l'arrangement, la réconciliation, la pacification après conditions librement débattues, c'est-à-dire un nouveau Concordat. L'Etat, qui était le vainqueur et le maitre du champ de bataille, n'avait pas à redouter l'accord; rÉglisc. qui était vaincue et dépossédée, avait tout intérêt à l'accepter. Là seulement se trouvaient les condiiions d'une paix sérieuse et d-une solide réconciliation de la famille française. Il serait peulélre lémérairo de croire (|uc, dans cette combinaison, Bon:ipar(e ne songea pas du tout à lui. Il y a fuit à croire au contraire que le rêve de Cbarlemagne commençait déjà à hanter son esprit, et qu'en prévision d'une telle destinée, il ne se sentait qu'un f.tible penchant pour une Église nalionale, avec un métropolitain, primat ou p.ilriarche. Un successeur de Charlemagne ne pouvait vouloir moins qu'un Pape — le Pape! Il devait pouvoir dire : mon Pape! mes Conciles! et caresser le rêve merveilleux d'avoir à sa disposition, dans la personne du successeur de saint Pierre, un fonctionnaire unique, un chapelain exceptionnel, magnifiquement rente et coiffé de la tiare, pour rendre à son César tous les services, petits et grands, qui concerneraient son État, et tout d'abord, comme le lui dit un jour Lafayetle, pour lui « casser la j^etite fiole sur la tête ». Cerles, tout cela est possible.

probable môme, puisque Bonaparle, avant de tomber, voulut obstinément réaliser ce rôve, ne fût-ce que pour une lieure et comme pour n'en avoir pas le démenti; mais il ne faut pas confondre le Napoléon de 1813, qui dicta le prétendu Concordat de Fontainebleau, avec le Bonaparte de 1800, et il serait peu s Tieux de vouloir expliquer par ces seules rdisons le rôle du premier Consul dans la grande affaire du Concordat. 11 n'est pas douteux qu'il n'eût alors un sentiment très fort et très juste des besoins de la France, et la noble ambition d'ôlre vraiment le grand pacificateur. Or, c'est par le Concordat seul qu'il pouvait mériter ce beau nom. Celle transaction rendait à TÉglise, avec sa légitime influence, la grande place que l'histoire lui a donnée dans notre pays, et cela sans compromettre ni amoindrir en rien l'autorité et l'action de l'État. L'Église, en un mot, était accommodée aux conditions d'existence de la société moderne telle que les avait faites le dix-huitième siècle. Ceux qui la redoutaient, avaient contre elle une solide sauvegarde. Ceux qui redoutaient, au contraire, qu'elle ne fût entravée et opprimée, étaient obligés de reconnaître qu'elle ne l'était pas. L'instrument était nécessaire, et il était bon. Seulement, il était abandonné aux mains des hommes, et il ne dispensait pas ceux-ci de sagesse. Il était très possible, même après le Concordat, que l'État voulût

294 LA FRANCE DL CEiNTENAlRE.

persécuter TÉgliso, — on le vit sous Napoléon luimôme, — et TEglisc se subordonner 1 Etat, — on le vit pendant les seize années de la Restauration ; mais le Concordat ne pouvait être rendu responsable de la sottise et des passions des gouvernants, qu'il n'avait ni la mission ni les moyens de prévenir et de réprimer. Celait à ceux-ci à rester sagement fidèles à la lettre et à l'esprit de cette transaction salutaire, qui avait rendu à la France la paix religieuse, et pouvait toujours la lui conserver.

Malheureusement, la France a eu, dans ce siècle, deux gouvernements, d'origine très différente, qui, pour des raisons très différentes, ont été infidèles à l'esprit, sinon à la lettre du Concordat, et ont rendu à l'Église le dangereux service — dangereux pour elle, dangereux pour eux — de la trop bien servir : la Restauration et le second Empire.

La Restauration pouvait difficilement échapper au danger d'être dévote et mystique. Non seulement elle dut faire l'effet d'un miracle aux hommes à qui elle rouvrit la France, mais l'exil avait déjà fait de ceux-ci des dévots. Parti, il y avait quelque vingt-quatre ans, voltairien, frivole et libertin, tout ce monde rentrait converti, et brûlant de convertir la France. Mais celle-ci regimba. Elle voulut encore inoins être cléricalisée que royalisée ; et même, si elle manife.4a une telle répugnance pour la seconde de ces opérations, on peut dire que ce fut surtout

par crainte de la première. Elle n'avait d'ailleurs pas à en redouter sérieusement le succès. Depuis le dix-huilième siècle, elle est vaccinée contre le cléricalisme, et celui-ci pourra renouveler l'épreuve lant qu'il voudra : il trouvera toujours un sujet rôlractaire.

Les Bourbons avaient aimé l'Église jusqu'à lui faire le sacrifice d'eux-mêmes. Que peut-on de plus? Et pourtant il était réservé au second Empire de faire pour elle encore plus que n'avaient fait les deux derniers rois 1res chrétiens. N'étant encore que Président, Louis-Napoléon avait débuté dans ses avances à l'Église par deux actes qui étaient de nature à faire tout espérer à celle-ci : l'expédition de Rome et la loi de 1850. 1850 ! Cette année, qui marque le milieu du siècle, sera l'une des grandes dates de l'histoire de l'Église. C'est à partir de ce moment qu'elle put entreprendre avec méthode et suite l'œuvre où la Restauration avait si vite échoué pour avoir voulu l'exécuter tout d'un coup : la transformation de la France par l'éducation. Mais, après le coup d'État, ce fut bien autre chose. L'Église fut tout de suite avisée qu'il ne tenait qu'à elle de trouver dans le 2 Décembre un jour béni, destiné à lui rendre infiniment plus qu'elle n'avait perdu en 1850, c'est-à-dire la faveur d'un pouvoir démocratique, populaire et absolu. Elle n'aurait plus, celle fois, la mauvaise fortune d'être protégée

par li's revcnanis de l'émigration cl les soldais du drapeau blanc : son prolecleur s'appellerait Napoléon, Tiiomme qui était tout à la fois le neveu du grand Empereur et l'élu du peuple! Et que demandait-il à l'Église pour lui tout accorder en échange? Simplement d'absoudre par ses bénédictions ce que le suffrage populaire avait d'avance absous et allait absoudre derechef par ses votes ! L'Eglise n'hésita pas, et reçut sa récompense. Assurée déjà de la pleine liberté de son action dans le double domaine de renseignement primaire et de l'enseignement secondaire, elle se vit tout à coup comblée par ce fils de 89 de plus de biens qu'elle n'en eût pu attendre d'un Charles X. Ses dignitaires siégèrent au premier rang dans les conseils de l'État. Ses milices de tout ordre pullulèrent, resserrant petit à petit sur la France le réseau de leurs institutions. Le pays de Rabelais et de Voltaire redevint le pays des moines. Les biens d'Église s'endèrent à vue d'œil, comme pour effacer, sous leur marée montante, jusqu'au dernier vestige de la grande spolialion de 89. Et, pendant ce temps-là, les écoles ecclésiastiques regorgeaient d'élèves, el une France nouvelle grandissait, vraiment fille de l'Église, non plus de nom seulement, mais de fait. Dos le lendemain de 1830, Lacordaire avait jeté le gant aux fils de Voltaire au nom de ceux qu'il appelait avec plus de pittoresque que d'exactitude les fiU des Croisés.

Ces prétendus fils des Croisés, alors, on les eût comptés. Ti ente ans après, ils étaient un peuple.

Maintenant, ce peuple est-il un danger pour la France moderne, ses idées, ses sentiments et ses intérêts? Voilà toute la question. Oui, il y a une politique cléricale qui doit être résolument combattue, parce qu'elle peut, à un moment donné, se trouver en opposition absolue avec les intérêts de la France. On le vit bien, par exemple, en 1870. C'est cette politique cléricale qui, obstinément attachée au pouvoir temporel et forte des influences de cour, rendit impossible pour nous l'alliance de ritalie et de FAulriche, et décida ainsi de notre perte. Il n'est donc que trop certain qu'il y a pour nous une obligation impérieuse de la tenir à l'écart de nos affaires. Mais cette politique est une chose, et la condition des catholiques de France en est une autre, et c'est une dangereuse erreur de les confondre.

Les catholiques de France, pris en masse et à un très pelit nombre d'exceptions près, sont tout simplement des gens qui ont conservé le goûl et l'habitude des choses religieuses, mais que l'on ne saurait, sans une grossière injustice, considérer comme des personnages d'humeur militante, empêchas seulement par la crainte des gendarmes de déclarer la guerre à la société moderne. Ils trouvent bon de mêler la religion à leur vie. Ils tiennent

iil)8 LA FRANCE bU CENTENAIRE.

surtout à ce que cette religion préside aux grands actes et aux circonstances capitales de leur court passage sur cette terre, la naissance, la mort, l'inauguration de la vie morale, qui est la première communion, le mariage, qui est la fondation de la famille. 11 leur plait d'entendre parler de Dieu, de penser à lui, de croire qu'il s'occupe d'eux, de le prier de vouloir bien le faire, et tout cela, ils le font conformément à la coutume des ancêtres, mos majorurriy qui veut qu'ils soient catholiques en France, comme ils seraient luthériens en Suéde, orthodoxes en Russie, musulmans en Perse, et, dans l'extrême Orient, bouddhistes. Or, tout cela est non seulement très légitime, mais très compatible avec la]société moderne, et n'anime les catholiques contre cette société d'aucun mauvais sentiment. Ils pourraient, au contraire, lui appliquer le mot de l'apôtre, et dire d'elle : In illa viviniiis, movemur et sumus. Ils vivent en elle, et s'y trouvent même si bien, que celui-là courrait grand risque d'être mal venu, qui leur proposerait d'en échanger les conditions pour celles du bon vieux temps. Et il est hors de propos d'invoquer ici rinfaillibililé papale, le Syllabus et autres choses semblables. Toutes ces choses se passent dans une certaine ré^Jiion, et les catholiques dç France vivent dans une autre, laquelle est la France, ne l'oublions pas. Us ne diront certaine*

ment point de mal du Syllabus. Le respect leur fermera la bouche. Ils n'en penseront peut-être même point de mal; le respect les obligera à n'en penser que du bien. Seulement, ils n'en feront lien, ce qui est le point capital. Je sais très bien qu'il y a la discipline catholique, avec l'autorité absolue en haut et l'obéissance absolue en bas, et tout le monde connaît le mot de ce prince de riîglise : « Mon clergé est un régiment! Il reçoit des ordres et il marche! » Le clergé, peut-être; et encore ! Les fidèles, non pas. Croit-on que Rome se fasse de grandes illusions sur l'obéissance qu'au delà de certaines limites elle pourrait attendre des croyants? Et l'estime- t-on dupe à ce point de la fantasmagorie à grand spectacle par laquelle Pie IX a voulu clore son étonnant pontificat, comme pour mieux braver le siècle impie qui laissait sombrer la barque de Pierre? Hélas! l'Église, aujourd'hui, ne peut même plus excommunier, j'entends excommunier pour tout de bon. Il y a eu, de nos jours, deux grands excommuniés, et qui, cerles, l'avaient bien mérité, Cavourel le roi Victor Emmanuel. Mais tous les deux ont tenu à mourir catholiquement,et tous les deux, ([ue Home l'ait ou non permis, ont trouvé des prêtres pour bénir leurs derniers instants. Quant au peuple des (idèles, les efforts inouïs que Rome a multipliés pendant dix ans pour l'enflammer sur la question du temporel, n'ont pu aboutir ni à l'enflammer, ni

300 Ik FRiNCE DU CENTENAIRE.

à sauver ce temporel. Les évoques ont eu beau donner avec ensemble : ils n'ont rien sauvé de ce qui était si fort menacé, ni persuadé à la masse des croyants que leur conscience et leur foi allaient être en danger le jour où le pape cesserait de régner. Il faut donc bien se garder de juger de ce que pourraient faire les catholiques par ce que Rome pourrait souhaiter et ordonner. Les catholiques de France ne vivent pas impunément dans leur temps et leur pays. Ils sont de vrais et bons Français, meilleurs Finançais même que beaucoup d'autres, car ce n*est pas chez eux que fleurissent ces Ihéoiies nouvelles qui montrent dans la patrie une duperie et dans les patriotes un troupeau de nigauds et d'exploités. Ouand les zouaves du pape n'ont plus eu leur pontife à défendre, ils sont venus offrir leur sang à la France; et Dieu sait s'ils l'ont marchandé! Il y a, nous le savons, une Internationale qui ne reconnaît pas la patrie, et qui s'en fait gloire, mais ce n*est pas précisément chez les catholiques qu'elle se recrute. De tout cela il résulte que la conduite de la République est des plus simples, si elle n'a réellement en vue que de se protéger contre l'Eglise. Il lui suffit de faire ce que les gouvernements les plus catholiques du monde ont fait sans le moindre scrupule ni la moindre peine, toutes les fois qu'ils en ont senti le besoin. La France est armée pour sa défense d'un Concordat qu'il ne dépend que d'elle

lA RÉPUBLIQUE ET LA RELIGION. 301

de rendre très efficace; mais ne Feût-elle point, en eût-elle, au conlraire, un autre qui ferait la part de l'Église très grande et celle de l'État 1res pelite, qu'il lui suffirait d'un acte de volonté pour s'affriinchir. Nous en avons la preuve sous les yeux. L'Autrirhe, très monarchique et très catholique, s'était laissé garrotter dans les liens d'un Concordat qu'elle n'a pas tardé à trouver dangereux. Le jour où elle résolut de se dégager, eJe signifia tout simplement sa volonté. « Avec vous, sans vous ou conlre vous! » Ce furent les propres paroKîS du ministre aux prélats. Et il n'en fallut pas davantage pour que TAutriche fût laïcisée dans lîi mesure où il lui convenait de l'être, sans porter la moindre atteinte à la conscience des catholiques et leur causer la plus légère inquiétude. A ce point que le haut clergé lui-môme n'a pu garder rancune au gouvernement, et que nulle part peut-être plus qu'en Autriche-Hongrie les prélats ne peuvent, à juste titre, se piquer de patriotisme.

La République n'a donc besoin de persécuter personne pour se trouver rassurée. Et elle ne ferait nulle difficulté d'en convenir, si elle bornait son ambition à être tout simplement un gouvernement comme un autre. Par malheur, elle a une autre ambition. Elle entend être elle-même une Eglise, et c'est à la façon d'une Église qu'elle veut gouverner.

50t> . LA FRANCE DU CENTENAIRE.

Or, le dogme fondamental de celle Église, c'est que toute religion est mauvaise et que des esprits éclaires ne peuvent y voir que l'asservissement de Tâme aux chimères et au mensongp, l'exploitation de la crédulilé par l'intrigue et l'ambition sacerdotales, pour tout dire, l'abêtissement de l'homme sous la néfaste influence de la superstition. Qui ne reconnaît là une doctrine aussi étrangère à l'histoire qu'à la philosophie? 11 en est de la religion comme de tout en ce monde, où le bien n'est jamais et ne peut jamais êlre sans mélange de mal. Mais quelque dose de mal qu'elles puissent contenir, les choses ne durent ici-bas que par le bien qu'elles ont et qu'elles font. Le mal n'est, chez elles, que le très pelit côté; s'il en était autrement, elles ne dureraient pas. Or, la religion étant le fait peutêtre le plus universel et le plus constant de l'histoire, il faut de toute nécessité que, chez elle, le bien remporte de beaucoup sur le mal; et ce bien, il est plus éclatant que le soleil. C'est la peur qui la première a fait les dieux! a dit un ancien. Je ne sais; mais si c'est la peur qui les a faits, ce n'est pas elle qui suffirait à les conserver. Il y faut quelque chose de plus fort et de meilleur. Ce qui fait, par-dessus tout, la religion bonne, c'est que seule, clic peut satisfaire au besoin d'espérance et de consolation qui est au fond de toute ame humaine. Toute religion est par essence; et dans nr.e mesure

qui varie avec les temps, les lieux et les civilisations, ce qu'est, par excellence, la religion qui a inspiré et si bien nommé le livre de Tlmitation, à savoir, une « inlernelle consolation », et ce titre suffit à rendre la religion sacrée au politique et au philosophe digne de ce nom. Biens d'imagination! dira-t-on. Qu'importe? En sont-ils moins réels pour cela? Quel bonheur plus intense avez-vous à offrir que celui qu'ils tiennent en réserve pour leurs croyants? Est-ce faire œuvre humaine, qued'essayer de ravir ces biens à ceux dont ils sont la plus grande joie? Est-ce faire œuvre démocratique, que d'essayer de les ravir surtout à ces petits et à ces humbles, les moins bien partagés de la famille humaine? Est-ce faire œuvre de politique enfin, que de fermer les yeux à toutes les vertus dont le sentiment religieux est la source? S'il vit d'illusions et se repaît de chimères, personne, à coup sûr, ne qualifiera de chimères les vertus, les dévouements,

les sacrifices, l'immense somme de bien moral qu'il enfante. La religion, en effet, en même temp^ qu'elle est « rinternelle consolation », est Vimpéralif catégorique le plus puissant sur les âmes en faveur du bien et contre le mal. Ne dirait-on pas, en vérité, que le bien est naturellement si facile à faire et le mal si facile à éviter, qu'il soit indifférent d'ôler aux hommes le plus fort aiguillon qui les puisse pousser vers l'un et la plus solide barrière

qui les puisse séparer de l'autre? De vrais législateurs souhaiteraient une telle discipline, s'ils ne Tavaienl pas. Que penser de ceux qui, l'ayant, i ôvenl de s'en débarrasser comme d'une gène et d'un danger?

Mais ici éclate une autre erreur de l'école politique en question. Ils se trompent en jugeant la religion mauvaise, parce qu'ils n'y veulent voir que du mal, semblables à des hommes qui déclareraient le feu mauvais parce qu'on s'y brûle, et l'eau mauvaise parce qu'on s'y noie. Ils ne se trompent pas moins en estimant que la religion est une manifestation passagère de l'esprit humain, correspondant à une certaine phase du développement de notre espèce, et qne le moment est précisément venu pour la politique d'éliminer ce facteur du passé, qui n'a plus de place dans les combinaisons de l'avenir. La religion a eu son temps avant l'avènement de la science; mais le règne de la science est arrivé et la religion doit disparaîlre. En vérité? Toute religion repose sur l'aflirmation du Dieu personne ou conscient, par opposition au Dieu machine ou inconscient, monde, univers ou nature, le Dieu des athées, en un mot, car les athées eux-mêmes n'échappent pas à la nécessité d'avoir un Dieu, seulement le leur n'a point d'd/n^, pour nous servir de notre langage humain. Eh bien! où donc la démonstration a-t-elle été faite en faveur

do celui ci contre celui-là? Il est assez curieux, en vérité, de juger que, devant la raison pure, la religion est une hypothèse, et de ne pas voir que Tantireligion en est une autre. Le vrai, c'est que toute la science imaginable n'arrivera jamais à connailrc ni le commencement ni la fin de rien. Tout ce qui lui sera permis, ce sera de poursuivre infatigablement ces deux termes, pour s'en rapprocher toujours, sans les atteindre jamais. Et cette science, ainsi fatalement limitée, est-elle le tout de Thorame, par hasard, ou aurait-elle la prétention de le devenir? Et toutes ces facultés qui n'ont rien à démêler avec les procédés et l'objet de la science, la sensibilité, Timagination, le besoin d'un idéal, la soif de croire et d'espérer, ce je ne sais quoi que les hommes appellent l'âme ou le cœur, tout cela s'évanouira-t-il devant le progiès indéfini de la raison scientifique? Toutes ces puissances finiront* elles par abdiquer, laissant Thumanilé réiluite à la portion congrue des vérités démontrées par les mathématiques ou l'expérience? Or, tout cela est le fond môme de la religion. C'est dans ces profondeurs qu'elle a ses racines, qui se confondent avec l'a me môme de l'humanité et n'en pourront être arrachées qu'avec elle. Et loin d'y voir le témoignage de l'infirmité de l'homme, il y faut voir la meilleure preuve de sa noblesse C'est parce qu'il se sent, par sa conscience, supérieur au

qui les puisse séparer de l'autre? De vrais législateurs souhaiteraient une telle discipline, s'ils ne l'avaient pas. Que penser de ceux qui, l'ayant, i ôvenl de s'en débarrasser comme d'une gône et d'un danger?

Mais ici éclate une autre erreur de l'école politique en question. Ils se trompent en jugeant la religion mauvaise, parce qu'ils n'y veulent voir que du mal, semblables à des hommes qui déclareraient le feu mauvais parce qu'on s'y brûle, et l'eau mauvaise parce qu'on s'y noie. Ils ne se trompent pas moins en estimant que la religion est une manifestation passagère de l'esprit humain, correspondant à une certaine phase du développement de notre espèce, et qi'e le moment est précisément venu pour la politique d'éliminer ce facteur du passé, qui n'a plus de place dans les combinaisons de l'avenir. La leligion a eu son temps avant Tavènement de la science; mais le règne de la science est arrivé et la religion doit disparaîlre. En vérité? Toule religion repose sur l'aftirmation du Dieu personne ou conscient, par opposition au Dieu machine ou inconscient, monde, univers ou nature, le Dieu des athées, en un mot, car les athées eux-mêmes n'échappent pas à la nécessité d'avoir un Dieu, seulement le leur n'a point d'a/n^, pour nous servir de notre lang;ige humain. Eh bien! où donc la démonstration a-t-elle été faite en faveur

do celui ci contre celui-là? Il est assez curieux, en vérité, de juger que, devant la raison pure, la religion est une hypothèse, et de ne pas voir que Tanfireligion en est une autre. Le vrai, c'est que toute la science imaginable n'arrivera jamais à connaître ni le commencement ni la fin de rien. Tout ce qui lui sera permis, ce sera de poursuivre infatigablement ces deux termes, pour s'en rapprocher toujours, sans les atteindre jamais. Et cette science, ainsi fatalement limitée, est-elle le tout de Thorame, par hasard, ou aurait-elle la prétention de le devenir? Et toutes ces facultés qui n'ont rien à démêler avec les procédés et l'objet de la science, la sensibilité, Timagination, le besoin d'un idéal, la soif de croire et d'espérer, ce je ne sais quoi que les hommes appellent l'âme ou le cœur, tout cela s'évanouira-t-il devant le progiès indîfini de la raison scientilîque? Toutes ces puissances finirontelles par abdiquer, laissant Thumanilé réiluite à la portion congrue des vérités démontrées par les mathématiques ou l'expérience? Or, tout cela est le fond même de la religion. C'est dans ces profondeurs qu'elle a ses racines, qui se confondent avec l'a me môme de l'humanité et n'en pourront être arrachées qu'avec elle. Et loin d'y voir le témoignage de l'infirmité de l'homme, il y faut voir la meilleure preuve de sa noblesse C'est parce qu'il se sent, par sa conscience, supérieur au

506 U FRANCE DU CËMILNAIRE.

monde, qu'au lieu de faire Dieu semblable à ce monde,

Muet, aveugle et sourd au cri des créutui'cs,

il le fait semblable à lui-môme, doué de conscience et d'ame, non plus seulement très grand, mais très bon : Oplimus Maximus. Telle est, sous mille formes diverses, la foi môme de Thumanité, tandis que Tanli-religion ne sera jamais que l'opinion de quelques-uns. La raison ne la démontrera jamais, et le sentiment universel la repoussera loujours.

Si cela est ainsi, le premier devoir d'un gouvernement lionnôte et sage, quel que soit son nom, n'est-il pas de reconnaître la religion non seulement comme un fait inéluctable, mais comme une force qui émane de ce qu'il y a de plus digne de respect dans l-àme Immaine? et d'en tirer i^arli dans l'intérêt général, comme d'une verlu aussi puissante pour le bien que contre le mal?

Au lieu de cela, qu'a fait, que fait tous les jours la République? Elle procède en vertu de ce principe : La l'eligion, c'est l'ennemi. Sous prétexte (le neutralité, elle a entrepris de la cliasser de l'enseignement public. L'enseignement public n'a charge de répandre que des choses prouvées et utiles. Or, Dieu n'est pas, parait-il, plus utile que. prouvé. Cela n'est pas du tout Tavis de millions. dp

LA RÉPUBLlfjUE ET U RELIGION. 307

Français qui se demandent avec une stupeur indignée ce que peut bien être une République que le nom de Dieu, prononcé dans une école, offenserait et metirait en danger. Mais il y a des agapes maçonniques et autres conciles de môme espèce, où, intei' pocula, la chose a été décidée. Les instituteurs de Tenfance n'auront pas le droit de nommer « le nommé Dieu ». Les millions de Français que cela blesse devront en prendre leur parti : il y aura du moins quelques « citoyens éclairés » qui seront contents. Même proscription dans les établis* sements hospitaliers. On avait cru jusqu'ici que nulle part la religion n'était plus à sa place que dans les asiles de la souffrance. Il semble qu'on eût dû aller la chercher bien loin pour l'y amener, si elle ne s*y fût trouvée comme à son poste naturel. C'était se tromper grossièrement. Il y a là un cas de clérica* lisiue. Assez de polémiques se sont engagcès à ce sujet pour établir, clair comme le jour, que la fameuse laïcisation des hôpitaux a deux effets certains : les malades seront beaucoup moins bien soignés et cela coûtera infiniment plus cher au pu^ blic. La preuve est faite. Mais il s'agit bien de l'intérêt des malades et de l'intérêt public! Ft les « citoyens éclairés » de tout à Fheure, les complezvous pour rien? Et complez-vous pour rien l'heur de leur faire ce nouveau plaisir? Voulez-vous qu'ils aient le chagrin de penser que les malades seront

exposes à entendre parler de Dieu? Môme acharnement contre le recrutement du clergé. L'idée (îxc d'atleindre ce recrutement dans sa source a été l'iris})iration capitale d'un'3 loi militaire qui, reslàtclle une lettre morte, comme il est encore permis de l'espérer, n'en portera pas moins contre nous un témoignage accablant. On pensait jusqu'ici qu'une loi militaire devait être faite en vue de l'arftiée et pour la rendre aussi forte que possible. Cela était bon autrefois. Aujourd'hui une loi militaire est faite pour deux choses : donner satisfaction à Tégalité (qu'est-ce que l'égalité peut bien avoir de coMimun avec une armée?) et rabattre les séminaristes vers la caserne, où, on l'espère bien, s'éteindra leur vocation. Yoilà maintenant l'objet bien délini d'une loi militaire, telle que les « citoyens éclairés » la conçoivent et telle qu'il s'est trouve une Chambre française pour la voter. Il se pourra qu'un jour, dans un besoin suprême, la France s'aperçoive qu'au lieu d'armée, elle n'a plus, hélas ! qu'une garde nationale; elle aura du moins, pour se consoler, la pensée du « bon tour » qui aura été joué aux séminaristes. Mais les vexations et les menaces où se délecte cet esprit de ba>se irréligion qui aurait dontié à Voltaire une furieuse envie de se faire dévot, tout cela, comme on dit, c'est peloter, en attendant partie. Cela n'est que l'annonce et la prépaiation du grand coup, celui dont on

A-ulï

espère bien que l'Église ne réchappera pas, le coup de la séparation.

La séparation de l'Église et de TÉtat, nous l'avons vu, a dû être examinée, quand l'heure fut venue do clore la grande crise de la Révolution. Elle pouvait alors paraître acceptable pour l'Eglise, parce qu'elle lui eût été offerte par des gens qui n'avaient pas fait profession de haine contre elle et n'avaient pas juré sa mort, et elle pouvait paraître acceptable à rÉtat, parce que l'Église était trop affaiblie pour paraître à craindre, au moins sur le moment. Et pourtant, malgré cela, le législateur écarta cette solution, et fit bien. Il jugea qu'elle eût, en réalité, maintenu la guerre entre l'État et l'Église; il comprit que l'Église avait une force de résurrection avec laquelle il est sage de toujours compter, et préoccupé avant tout de son rôle de pacificateur, il ne voulut pas faire courir cette chance à l'État et à la France. Les choses ont bien changé aujourd'hui. D'abord ceux qui, à l'heure présente, réclament la séparation, sont les ennemis acharnés de l'Église et ne s'en cachent pas. Ils demandent la séparation beaucoup moins pour l'État que contre l'Église, et celle-ci sait à merveille ce qu'elle doit attendre d'eux. Donc, le premier effet de la séparation, voulue et imposée par des ennemis, avec des intentions ennemies, sera de constituer l'Église, au sein de la République, en état d'hostilité déclarée. En vertu de Tacle qui

l'aura rendue libre, TÉglise se mettra en devoir d'user de tout ce qu'elle aura de force matérielle et morale pour mettre au moins celle liberté à l'abri. Précaution aussi naturelle que légitime, puisque ce n'est qu'à cette condition qu'elle pourra vivre Mais à ce moment, moment prévu, souhaité et attendu, la République interviendra pour dire à rÉglise : « Vous constituez un État dans l'État, avec colle circonstance aggravanle et intolérable que vous relevez d'un pouvoir étranger, qui est votre vrai chef et voire vrai maître. L'unilé morale et matérielle de la patrie est incompatible avec votre existence. Disparaissez! » Ce sera puremenl et simplement, pour l'appeler de son vrai nom, la politique do la Révocation, Au fond de leur cœur, les sectaires n'aspirent qu'à ce moment. Us nous ramènent tout droit à la situation d'il y a juste deux cents ans, avec leur République à la place de Louis XIV, et les catholiques à la place des huguenots. L'esprit de socle et de haine a changé de nom, comme les victimes. A cela près, il est reslé le même, comme s'il étail écrit qu'il faut toujours qu'une moitié de la famille française ait soil de proscrire l'autre. Mais^ quand je dis qu'il n'y a que les noms de changés, je me trompe. 11 y a une différence, el capitale. Au dix-soptième siècle, les huguenots n'étaient vraiment qu'une petite minorité, et encore qui s'amoindrissait tous les jours. Ajoutons que la grande masse

du pays leur était ou hostile ou indifférente. Volontiers, les catholiques auraient dit : <r Comment peut-on être huguenot? » 11 faut convenir que les catholiques, aujourd'hui, tiennent une autre place et font une autre figure. Contrairement aux huguenots du dix-septième siècle, ils n'ont cessé de croître en nombre et en force. Quel est leur nombre exact, j'entends des catholiques sérieux et effectifs? personne ne le sait au juste; mais il se pourrait bien qu'il y eût quelque risque à l'apprendre. S'ils ne sont pas la majorité, leur minorité est, à coup sûr, assez considérable pour inspirer le respect. Les sectaires feront sagement de ruminer le cas. En face d'une minorité comme celle-là, il n'y a plus à songer aux faciles succès du grand roi sur ses malheureux sujets huguenots. 11 n'y aura pas de puissance en France — cela, il faut y compter — pour réduire les catholiques ou aux assemblées du désert, ou à l'exode. Et alors?

Il y a donc là, en perspective, une grosse calamité publique vers laquelle nous pousse, de gaieté de cœur, l'intraitable fanatisme de quelques sectaires. Est-il donc si difficile de s'en tenir à un statu qiio qui ne compromet aucun des biens les plus chers aux esprits les plus jaloux de leur indépendance? Qui croira sérieusement que la France moderne puisse jamais courir le danger d'être cléricaliséc? Elle est défendue contre tout péril de celte

nature par son esprit d'abord : lui seul et ce serait assez! Elle Test, de plus, par ce môme Concordat dont le fanatisme irréligieux demande à grands cris la dénonciation, et qui est tel, à le bien juger, que s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer; car il est une de ces transactions, modèles de sagesse et d'équité, par lesquelles les parties contractantes se sentent également protégées et garanties. Et ce bienfait nous coûte cinquante millions! Pour cinquante millions par an, nous qui payons trois milliards et demi, nous concilions l'État et rËglîse, sans que l'Église ait h se plaindre et sans que FÉlat ail rien à craindre. Et il se trouve de prétendus politiques, de ceux-là môme, par parenthèse, qui sont les plus disposés à faire litière de la fortune publique, pour juger que c'est là de l'argent mal employé, sans s'apercevoir ou se soucier de ce qu'une pareille économie coûterait sûrement à la France !

YIII

Résume.

La UépiiMique devant l'Europe.

Et maintenant, qu'est-il advenu, pour la République, d'avoir, pendant dix ans, gouverné la France dansTesprit, selon les principes et par les procédés que je viens de dire? Il est advenu tout simplement ceci que, pendant ces dix années, la République n'a fait autre chose que de consommer un lent suicide.

Ce régime est fini, irrévocablement condamné, et par sa propre impuissance, et par la conscience du pays. 11 aura encore moins duré que chacune des monarchies césariennes des deux Napoléons et que chacune des monarchies constitutionnelles des deux dynasties bourboniennes. Ce qui lui succédera, nul ne le sait. Il est très possible que ce soit une République; mais ce sera nécessairement une République toute différente. Quant à Tordre politique fondé par Gambetta, encore un moment et il aura disparu. Son agonie est commencée, et une agonie qui rappelle, par bien des points, celle de feu la première République. Serions nous condamnés à un perpétuel et stérile « recommencement » de notre histoire? Nous étions hier à 92. Puis

51 i I.A FRANCE DU CENTENAIRE.

nous avons dû traverser 95. lit voici que nous venons cVentrer en Tannée 99. Etrange destinée, on vérité, que celle de nos Républicains ! Deux fois, en 1792 et en 1848, ils se sont emparés de la France, pour se voir deux fois ravir leur conquête, la perdant aussi facilement qu'ils l'avaient faite. Une troisième fois, ils ont eu cette fortune inespérée de n'avoir plus de conquête à faire; c'est la France qui, délibérément et librement, est venue se donner à eux; et voici que le dénouement est le môme. Il leur faut perdre le pays qui s était donné à eux, tout comme leurs devanciers ont dû perdre le pays qu'ils avaient conquis. Est-il possible de ne pas voir, dans celte destinée, la démonstration éclatante d'une incapacité héréditaire, constitutionnelle et incurable? Que la première génération républicaine se soit gravement trompée, il n'y a pas lieu, on vérité, de s'en beaucoup étonner. Elle avait une telle inexpérience, et l'entreprise était si étrangement nouvelle et extraordinaire ! Mais la seconde génération est déjà moins excusable, car elle avait, pour s'instruire, l'histoire de la première. Et que penser alors de la troisième, celle d'aujourd'hui, qui avait sous les yeux l'histoire de ses deux devancières? Seulement, il fallait savoir y lire et la comprendre, et la malheureuse République n'y a rien appris ni rien compris. Tout ce qu'elle y a vu, c'est que la France a, par doux fois, commis ce

crime de « manquer » à la République, et que c'est cela qui est impardonnable. Vrais fils de leurs pères, les Républicains d'aujourd'hui, pour toute science, toute expérience et toute raison, n'ont apporté à l'administration de leurs affaires qu'une imperturbable admiration de la République et d'eux-mêmes, et ils ne se sont jamais abaissés à croire qu'ils pussent avoir besoin d'autre chose. C'est surtout leur dernière bonne fortune qui leur a tout à fait tourné l'esprit. Ils ne se sont pas demandé d'où avait pu venir l'extraordinaire engouement du pays. Ils n'ont pas daigné chercher par suite de quelles néccssilés, sous l'impulsion de quels dépits, de quelles déceptions et de quels embarras, la France était venue à eux. Bien moins encore ont-ils été capables de soupçonner à quelles conditions, au prix de quelles concessions et de quels sacrifices de leur part, de quels changements dans leurs idées et leur conduite, ils pourraient trouver de sérieuses chances de faire aboutir cette aventure à une honnête et solide union, légitime et indissoluble. Point; cela était trop au-dessus de leur portée. Ils se sont contentés de croire que leur seul mérite avait tout fait et suffisait à tout. Ils ont, naïvement, donné la comédie du fat qui se croit « aimé pour lui-même », trop irrésistible et trop sur de son empire pour avoir rien à redouter. Et ils ont si bien fait que la brouille irréparable est

arrivée, avant-courrière du divorce. Mais qu'on n'aille pas croire, au moins, que celle épreuve ail quelque prise sur leurs esprits. Ce serait les méconnaître absolumenl. Ils ont une solidité de bonne opinion qui défie ces sortes d'accidents. Ils verront là, sans doute, un malheur, non une leçon. Ils seront profondément étonnés de leur disgrâce, indignés et scandalisés. Ils auront pour la France des paroles sévères et amères, et tout ce qu'ils comprendront à leur mésaventure, c'est qu'ils n'auront absolument rien fait pour la mériter. S'il en était autrement, ne feraient-ils pas, pendant que peut-élre il en est temps encore, tout pour la prévenir? Or, que voyons-nous ? Tous, à l'envi, faisant tout pour la précipiter. Évidemment, il y a là un cas d'atavisme manifeste, et comme nous le disions tout à l'heure, une infirmité constitutionnelle, héréditaire et incurable.

Voilà donc où sont arrivés les Républicains, après le régne le plus hmg et le moins discuté dont ils aient encore joui, dix ans d'ubsolu pouvoir, accepté par l'incontestable majorité du pays. Et voici main-' tenant où en est la France, en l'année, désormais célèbre, du Centenaire.

Notre histoire, de 1789 à 1889, est facile à résu mer.

Nous avons eu, dans cet espace de cent ans, dixsept révolutions qui nous ont donné successivement

dix-sept r(''gimes politiques distincts. Dix-sept régimes politiques successifs en cent ans, cela fait juste, pour chacun d'eux, une durée moyenne d'un peu moins de six ans.

En 1789, première révolution et premier régime : la royaulé constitutionnelle.

En septembre 92, deuxième révolution, deuxième régime : la république girondine.

En mai 93, troisième révolution, troisième régime, la république jacobine.

En juillet 94 (9 thermidor), quatrième révolution, quatrième régime : retour à la république girondine, qui demeure le gouvernement de fait pendant cinq ans.

En 99, cinquième révolution, cinquième régime : dictature militaire, d'abord à temps, puis viagère, sous le nom de Consulat.

En 1804, sixième révolution, sixième régime : rclablisscment de la monarchie héréditaire sous le nom d'Empire.

En 1814, septième révolution, septième régime : restauration de la royauté légitime.

En mars 1815, huitième révolution, huitième régime : restauration de l'Empire.

En juin 1815, neuvième révolution, neuvième régime : seconde restauration de la royauté légitime.

En 1850, dixième révolution, dixième régime : établissement de la royauté d'Orléans.

318 LA FRANCE Dl CENTENAIRE.

En 1848, onzième révolution, onzième régime:

réapparition de la République.

En 1851, douzième révolution, douzième régime : dictature décennale d'un Bonaparte.

En 1852, treizième révolution, treizième régime: rétablissement de l'Empire au profit du neveu de Napoléon.

En 1870, quatorzième révolution, quatorzième l'égimc : rétablissement de la République,

En 187J, quinzième révolution, quinzième régime : principat de M. Thiers.

En 1873, seizième révolution, seizième régime: principat du maréchal de Mac-Mahon, destiné à être la préface d'une restauration monarchique qui avorte.

En 1879, dix-septième révolution, dix-septième régime : établissement de Tordre de choses aciuel, la République des républicains, par réleclion du président Grévy, suivie elle même de féleclion du présidentCarnot.

Le compte est exact. Les dix-sept régimes y sont bien. Pour que la durée moyenne de chacun d'eux fut de six ans, il faudrait aller jusqu'à cent deux nns. Si l'on s'en tient strictement à la durée du siècle, ces dix-sept régimes auront donc chacun^ l'un dans l'autre, joui d'une existence moyenne de cinq ans et quelques mois. Eh bien! il est certain (pic nous n'avons pas suffisamment conscience du

spectacle absoluinent unique que, pendant ce premier siècle de l'ère de 89, nous aurons donné au monde. Le propre des peuples civilisés est d*avoir un gouvernement fixe qui préside à leurs destinées. Telle a été notre condition pendant neuf siècles ; telle est aujourd'hui celle de tous les États bien j'églés du monde, sans exception. En 1 789, nous avons, par le fait, inauguré, à notre usage, un mode d'existence tout nouveau, qui consiste à chercher toujours notre gouvernement, et, naturellement, puisque nous le cherchons toujours, à ne le trouver jamais.

C'est bien la le dernier mot de 89, et la conséquence suprême de notre grande Révolution. Tout cela sort de la date que nous allons célébrer, comme le fruit sort de l'arbre. La grande Constituante a engendré l'anarchie de 91. L'anarchie de 91 a eng(^ndré la guerre de 92. La guerre de 92 a engendré la Terreur et l'effort militaire de 93. La Terreur et Keffort militaire de 95 ont engendré la dictature militaire. La dictature militaire a engendré le premier Empire napoléonien. Le premier Empire napoléonien a engendré la légende napoléonienne. La légende napoléonienne — unie au suffrage universel, autre rejelon de 89 ! — a engendré le second Empire. Le second Empire a engendré la guerre de 1870. La guerre de 1870 a engendré la France mutilée et anarchique que nous sommes. Et celle

France mutilée et anarchique se prépare à engendrer... quoi? Nous le saurons bientôt.

Et alors, par une conséquence rigoureuse, voici la situation que le développement de celte période de notre histoire nous a faite en face de l'Europe, juste pour la date du centenaire, pour l'heure où nous allons adresser de solennelles actions degrûcc à la Révolution de 89, en remerciement de ce qu'elle nous a faits ce que nous sommes.

Nous sommes, au milieu de l'Europe, comme un peuple affolé, déséquilibré, agité et névropathe, au milieu de gens calmes et sains d'esprit. Et comme il a bien fallu en arrivera l'impossibilité absolue de prévoir ce qu'il nous plaira d'être dans la minute qui va venir, notre condition est devenue quelque chose comme une sorte de « quaranlaine » morale, où nous sommes l'objet, pour ceux-ci, d'une surveillance inquiète et malveillante; pour ceux-là, les plus sympathiques, d'une pitié mêlée d'une dose plus ou moins forte de mépris; pour d'autres enfin, la proie désignée à des convoitises qui ne prennent déjà plus la peine de se dissimuler. C'est le sort fatal des peuples qui se consument et se dévorent eux-mêmes d'attirer d'autres dévorants. Entendonsnous bien. Nos rapports avec les puissances sont demeurés jusqu'ici d'une correction absolue dans la forme. Elles ont leurs représentants officiels chez nous, comme nous avons les nôtres chez elles, et tous

LA RÉPUBLIQUE DEVANT yEUROPE. 321

ces personnages s'acquittent de leurs fonctions avec la scrupuleuse politesse qui est le propre des relations diplomatiques. Mais ce sont là de pures apparences qui ne trompent personne, et tout le monde sait ce qu'elles recouvrent.

Notre catastrophe de 1870 nous laissait dans la situation qu'elle devait nécessairement amener, je veux dire avec un Içgilime ressentiment de notre défaite et un ardent désir de la réparer. Cela était inévitable. Mais cette réparation, comment la poursuivre sérieusement, c'est-à-dire en lui préparant des chances favorables? D*une seule façon.

Nous refaire une armée nombreuse et exercée, pourvoir cette armée des meilleurs canons et des meilleurs fusils, cuirasser notre frontière de forteresses pour remplacer celles que nous avions perdues, préparer un système démobilisation qui nous permît de réunir le plus vite possible sur celte frontière un million de soldats, tout cela s'imposait d'abord avec l'autorité des choses évidentes et indiscutables. Nous ne pouvions pas ne pas le faire, et nous l'avons fait. Mais tout cela est simplement, pour nous, la garantie que nous ne serons pas, comme en 1870, écrasés au premier choc. C'est la sécurité contre la surprise, et rien de plus. Nous avons maintenant le droit de croire que nous pourrons trouver le temps et les moyens de nous défendre et de vendre chèrement notre vie. Voilà qui est

7m LA FRANGE DU CENTENAIRE.

probable, certain même, si l'on veut ; mais après ? Ces choses-là, encore un coup, sont des mesures de préservation immédiate pour les cas subits, mais ne sont pas de la politique. Or, c'est par la politique seule que nous nous relèverons; c'est elle seule qui fera de la revanche autre chose qu'un texte à déclamations et un vain mot. Mais comment? Nos vainqueurs nous l'ont moniré.

Us ont mis tout de suite leurs conquêtes sous la protection d'un système d'alliances formidable, et intéressé toute l'Europe centrale à servir l'hégémonie allemande. C'était nous dire assez clairement que seuls nous ne pouvions désormais plus rien contre eux, et nous mettre en quelque sorte au défi de ne pas rester seuls. Eh bien! ce défi, qu*avonsnous fait pour le relever?

Notre premier devoir était d'établir chez nous un ordre politique sérieux et fort, sûr du lendemain et immuablement attaché à ces grands intérêts qui sontTâme des sociétés, et dont le soin est la raison d'être de tous les gouvernements dignes de ce nom. Sans doute, c'est un inconvénient, au milieu de l'Europe monarchique et de ses races souveraines, de n'avoir qu'un chef élu; mais cet inconvénient serait atténué jusqu'à devenir presque nul, si cette différence dans la condition de l'exécutif se réduisait, après tout, à une simple question de forme, et nous laissait, avec tous les autres États, en par-

faite communauté de principes, de traditions, de règles et de procédés de gouvernement. Dans de telles conditions, la France eût trouvé vite à qui parler, tout aussi aisément que Venise traitait jadis d'égal à égal avec les grandes monarchies européennes. Mais nous avions bien, en vérité, de tels soucis ! Notre grosse affaire a été de pousser la République du côté du radicalisme, jusqu'à ce qu'elle ait fini par y tomber. C'a été, pendant ces dernières années, la grande œuvre patriotique qui a, exclusivement, absorbé les forces vives du pays. Eh bien ! félicitons-nous : elle est consommée. C'està-dire qu'en même temps que nous ne cessions de parler de la revanche avec une jactance sans dignité — il ne saurait y avoir de dignité à harceler de paroles ennemies l'adversaire que l'on est très résolu à ne pas attaquer, parce qu'on sait très bien que ce serait folie — nous ne cessions de lui tourner le dos, à celte pauvre revanche, si mal servie, et de nous éloigner d'elle un peu plus tous les jours, en nous laissant entraîner du côté où nous étions condamnés à ne trouver qu'un isolement absolu. Le radicalisme, en effet, est fatalement, pour nous, la fin des grandes ambitions et des grandes espérances. 11 nous emprisonne avec lui-même, fermant la porte sur nous à l'estime et à la confiance d'autrui. Le suffrage universel peut ne pas se douter de ces choses. Hélas! il en est bien d'autres dont il ne se

doute pas. Mais qu'est-ce que cela peut faire aux choses qu'on ne les comprenne pas ou qu'on les ignore? En sont-elles moins ce qu'elles sont?

Le radicalisme affecte un double rôle et tient un double langage. S'adressant à la France, il lui dit : « Je ne suis pas un gouvernement comme les autres, moi ! J'ai reçu de l'esprit de 89 le don des miracles. Par moi, les prolétaires seront un jour, tous, des capitalistes, les ruraux, tous, des diplômés, et le budget, le pain quotidien d'un peuple vraiment souverain, qui n'aura plus d'autre affaire que la politique- Et ce sera le règne de l'égalité. Par moi, le gouvernement sera ramené à ce qu'il doit être, rien, ou presque rien, et ce sera le règne de la liberté. Par moi, l'esprit militaire et l'esprit religieux seront éliminés du corps social, qu'ils enfièvrent et minent, et ce sera le règne de la fraternité. Je ne vous promets tous ces biens, ni pour aujourd'hui, ni pour demain. Si Paris ne s'est pas bâti en un jour, il en faudra plus d'un pour édifier la cite de la République future; mais laissez-moi faire. J'en poserai du moins les premières assises, et je commencerai ce que nos fils achèveront. Souvenez-vous seulement qu'il n'y a au monde qu'un seul champion des « grandes revendications démocratiques et sociales » qui est moi. Et soyez fiers ! car vous avez véritablement un gouvernement unique, tel que 89 seul pouvait l'enfanter — et encore y a-t-il mis

cent ans ! » — Après quoi se tournant vers TEuropc, le radicalisme lui parle en ces termes : « Que suis-jc, moi? Tout simplement le gouvernement de la France ; son gouvernement légitime, puisqu'il lui a plu de se le donner et qu'il lui plaît de le conserver, et un gouvernement comme tous les autres, sans autre prétention que d'être tenu pour ce qu'il est. Prenez-en bonne note : je ne suis et j'entends expressément n'être rien de plus qu'un gouvernement comme tous les autres. — Tel est le double langage du radicalisme. En quoi, il ment deux fois. Il ment à la France en lui promettant l'impossible, aussi impardonnable s'il croit à ce qu'il dit que s'il n'y croit pas, et il ment à l'Europe en prétendant se donner pour ce qu'il affirme à la France n'être pas. Seulement, il y a là deux cas très différents. En France, le radicalisme trouve des gens par milliers, par centaines de milliers, faut-il dire par millions? pour le croire. C'est l'effet de cette prodigieuse vanité démocratique, notre mal national. Nous ne sommes, au fond, pas fâchés de nous croire cette supériorité sur les autres de posséder un gouvernement à miracles, et d'être convaincus que c'est à 89 que nous le devons. Mais l'Europe, elle, n'a pas du tout les mômes raisons de prêter une oreille complaisante au boniment radical. L'Europe est une sérieuse personne, de sens rassis et qu'on n'endoctrine pas aisément. Elle se contente de comparer

froidement ce qu'on lui dit à ce qu'elle voit. On lui dit, et avec toute Tingénuité possible : Voyez ! je suis un gouvernement comme les autres ! Et que lui montre-t-on ? Un gouvernement qui semble avoir pris à tâche de réaliser un programme dont les articles fondamentaux seraient ceux-ci : affaiblir et déconsidérer l'autorité ; désarmer la police ; énerver l'armée ; compromettre et ravaler la justice ; persécuter la religion ; protéger les fauteurs d'anarchie; patronner toutes les chimères; gaspiller la fortune publique; faire, en un mot, exactement le contraire de tout ce qui constitue le rôle d'un gouvernement. Ce que voyant, l'Europe se dit in petto : Non ! Faire de telles choses n'est pas être un gouvernement comme les autres, et oser le prétendre, c'est mentir! Ce n'est pas être un gouvernement comme les autres, que de trahir, de parti pris, par système et principe, les devoirs les plus impérieux, les plus nécessaires, les plus sacrés, de tout gouvernement. Ce n'est pas être un gouvernement comme les autres que de travailler, plus ou moins sciemment, il n'importe, à la ruine matérielle et morale du pays qu'on est censé gouverner. Aviec de tels hommes nous ne nous sentons rien de commun. Quant au malheureux pays qui s'est donné ces chefs ou qui les subit, que penser de lui, hélas! s'il sait ce qu'il fait? Et qu'en penser, s'il ne le sait pas?

Sans doute, encore une fois, ces choses ne se disent pas, et ce n'est pas dans les actes des chancelleries qu'on en trouverait la moindre trace. Il y a une foule de choses qu'entre gouvernements on ne se dit jamais. Mais on les pense; on ne peut pas ne pas les penser; et cela suffit, dans le cas présent, pour fixer notre destinée. Au dix-huitième siècle, presque à la veille de 89, le plus grand politique et le plus grand capitaine de l'Europe, Frédéric, disait ceci : « Si j'étais roi de France, il ne serait pas tiré un coup de canon dans le monde sans ma permission ! » Pour nous rendre compte du chemin fait depuis cent ans par notre influence, nous n'avons qu'à comparer ce bel hommage rendu par Frédéric à la puissance de la France du dixhuitième siècle, de cette France qu'il avait pourtant si outrageusement battue, avec la place et le rôle qui nous restent aujourd'hui. Ce n'est pas assez que l'Allemagne, après nous avoir rançonnés et démembrés, nous tienne, depuis bientôt vingt ans, en état de l)locus. Parmi les alliés qu'elle s'est donnés, il en est un qu'elle entretient en haleine,"liniquement en nous montrant à lui comme une proie assurée pour un nouveau démembrement, et cet allié vit dans Tattonte fiévreuse du signal qui nous livrera à ses convoitises et lui permettra, à son tour, d'édifier sa grandeur sur nos ruines. Tel est notre prestige et telle notre sécurité, au moment où nous

convions le monde à venir admirer les merveilles de notre Exposition universelle. Je m'explique*.

En attachant rAutriclie-Hongrie et rilalie à sa fortune, TAllemagne a cherché avant tout un surcroît de sécurité pour ses récentes conquêtes, et Ta trouvé aussi solide qu'elle le pouvait souhaiter. Ce qui fait qu'en attendant les événements, il lui est loisible de se reposer dans sa force, et de ruminer le fameux Beati possidentes, avec des sentiments pacifiques dont nous n'avons, pour l'heure présente, aucune raison de suspecter la sincérité.

1. En parlant, connno j(^ vais le faire, de ritalic, je n'oublie pas qu'une partie eonsidérahle de cette grande nation n'i^st pas notre ennemie et ne demande qu'à vivre avec nous en paix. Mais le malheur est que ce n'est pas à cette Italielà (jue nous avons affaire. Il en est une autre, la seule qui compte dans le monde politique, et qui comprend toutes les puissances officielles de l'État, le parlement, 11. Crispi, la (]our, la dynastie et presque toute la presse. C'est cette Italielà que travaille et que pousse l'idée fixe d'un agrandissement, dont la première condition doit être un nouvel écrasement de la France. (]'est sur celle-là que nous devrions avoir les yeux innnuabl(*nent attachés, parce qu'elle considère la guerre avec la France comme une nécessité nationale, et qu'elle entretient soigneusement à Tunis un foyer de discordes, d'où elle espère bien faire jaillir la guerre à l'heure qu'elle jugera î^ropice. Cette» Italie officielle et ambitieuse trouvera-t-elle dans l'autre Italie, la pacifique, un obstacle à ses desseins? Dieu le sait et l'événement le montrera. Mais, si nous devons le souhaiter de tout notre cœur, il y aurait de notre part une témérité voisine de la folie à y compter.

Qu'est-ce qu'une guerre, qui ouvre toujours la porte à rinconnu, pourrait ajouter à la puissance matérielle et morale qu'elle possède actuellement? Quels agrandissements de territoire et quelles indemnités pourraient compenser les risques, embarras et dangers dont elle devrait payer de nouveaux succès, dans le présent et dans l'avenir? Une fois tranquillisée du côté de la France, et elle n'a que trop de raisons de l'être, qu'est-ce enfin que l'Allemagne peut souhaiter de mieux que la continuation d'un état de choses qui la fait si grande, sans l'exposer à courir le moindre risque? Voilà donc qui est à merveille pour elle ; mais pour ses alliés?

L'Autriche-lIongrie est une puissance sage et pacifique, à qui la toule-puissante amitié de l'Allemagne a déjà valu de sérieux dédommagements de ses malheurs de 1866, et qui ne demande qu'à les conserver, sans éprouver le besoin d'aventures nouvelles. Elle a bien une moitié d'elle-même, la Hongrie, qui est inquiète et ambitieuse, et que Tamilié de l'Allemagne rendrait volontiers présomptueuse. Mais la Hongrie n'est pal? tout l'Empire, et bien qu'elle s'en flatte peut-élre, n'y fera pas toute seule la loi. Donc, de ce côté aussi, il y a une sérieuse garantie de paix. Reste l'Italie.

L'Italie est, et il semble que cela devrait lui suffire. Ce phénomène prodigieux de la création subite d'une grande nation n'était pas commencé

3r»0 LA FRANCE DU CENTENAIRE.

au milieu de Tannée 1859. Au milieu de l'année 1870, il était consommé. En onze ans la chose s'était faite : onze ans, c'est-à-dire, dans la vie d'un peuple, une minute! En vérité, un peuple qui a été, de la part de la fortune, l'objet d'une faveur pareille, ferait sagement, ce semble, en se contentant d'en savourer les bienfaits, au sein d'une paix que personne ne peut avoir la pensée de troubler. Point. Ce n'est pas assez, pour l'Italie, à^être, tout simplement. Elle veut êh^e grande^ et elle le vent fiévreusement, et elle veut l'être tout de suite, avec cette impatience des enfants gâtés qui croient que tout leur est dû. Qu'on songe, d'ailleurs, à un côlé très particulier de sa situation. L'Italie, non seulement est, mais est grande puissance. Elle l'a été d'emblée. 11 lui a suffi, pour cela, de venir au monde. Mais, de toutes les grandes puissances, elle est la seule qui, naturellement, en raison môme de la fa^on dont elle s'est constituée, n'ait pas fait ses preuves. Sent-on tout ce qu'il y a dans ce mot « n'avoir pas fait ses preuves »? Et elle se dit, avec^juelque apparence de raison, que, tant qu'elle ne les aura pas faites, il lui manquera quelque cliose de très précieux, la vraie et solide considération, celle qui ne va qu'à ceux qui ont fait h^urs preuves, et cela pendant des siècles. Donc, il faut, à tout prix, qu'elle fasse ses preuves pour être vraiment grande; mais comment les faire, si ce

n'est par la guerre? Et à qui faire la guerre, si ce n'est à la France?

L'ennemi naturel, héréditaire, j'allais dire nécessaire, de rilalie, c'est évidemment l'Aulriche. C'est en secouant le joug de l'Autriche qu'elle a, il y a trente ans, commencé d'être. C'est TAutriche, seule, qui détient encore des ItaUens séparés, malgré eux, de leur patrie. Si la chose est douteuse pour Tries te, elle ne l'est pas pour le Trentin. Enfin, toute la côte autrichienne de l'Adriatique a été jadis profondément italianisée par Venise, et on comprendrait que la nouvelle monarchie italienne mît son honneur à revendiquer, de ce côté, l'héritage de la grande république. Aussi bien, le sentiment populaire ne s'y est pas trompé, et c'est bien du côte de l'Autriche qu'il a vu tout de suite et qu'il persiste à voir l'Italie non rachetée^ Ilalia irredenta.

Mais quoi? l'alliance de l'Allemagne ne rend-elle pas l'Autriche sacrée pour l'Italie, et encore plus « intangible » que Rome capitale ? Que dis-je ? les deux puissances ne sont-elles pas alliées l'une de l'autre, puisqu'elles le sont, toutes deux, à titre égal, de leur grande prolectrice? Alliées l'Autriche et ritalie ! Voilà de quoi faire frémir dans leurs tombeaux toutes les victimes du Spielberg. Mais cela est. Que cette alliance soit sincère et cordiale, il s'en faut. Toutes les deux, au contraire, il faut leur rendre cette jusiice, semblent éprouver un

égal embarras de cette intimité forcée. Mais la politique a des nécessités auxquelles les sages se résignent; et alors, du moment qu'il était interdit à l'Italie de regarder du côté de l'Autriche, elle n'avait plus le choix. C'est du côté de la France seule que s'ouvrait pour elle la carrière des grandes aventures. C'est aux dépens de la France seule qu'il lui était permis de faire ses preuves. C'est la France seule qui devenait pour elle l'ennemi « nécessaire ». Non que nous possédions un pouce de terre qu'elle nous puisse réclamer en simple honnêteté et équité. S'il était possible d'admettre que la Savoie et Nice nous eussent été livrées malgré elles, l'Italie a relire de la cession de ces deux provinces un profit tellement miraculeux que la pudeur seule lui devrait interdire tout regret et toute convoitise à leur endroit. Elles sont, en somme, le prix bien minime dont l'Italie a payé son avènement, non seulement au monde, mais au premier rang des puissances, et elle aurait vraiment mauvaise grâce à trouver qu'elle a fait, ce jour-là, un marché désavantageux. Mais cela môme, que la Savoie et Nice nous auraient été livrées malgré elles, l'Italie ne le pourrait avancer sans faire le plus cruel affront à la vérité. Elle sait, mieux que personne, ce qui on est. Elle sait que la Savoie, non seulement s'est donnée, mais est Française jusqu'aux moelles, autant que pays de France le fut jamais. Quant à

Nice, si elle availjamais eu quelque regret du traité de 1859 et du plébiscite par lequel elle le confirma, il lui était certes bien facile, en 1870, de témoigner de ses sentiments italiens et de revenir à son ancienne patrie. Nous voudrions bien savoir, si elle en avait eu l'envie, quelle force matérielle ou morale l'eût empêchée. Elle n'en a rien fait, et Ton peut tenir la cause pour entendue. Reste la Corse, terre jadis italienne et où se parle encore un dialecte italien. Mais la Corse est un des grands exemples de cette vérité que les origines et la langue finissent, dans certaines conditions, par n'avoir aucune influence sur les sentiments d'un peuple. 11 y a longtemps que la Corse est aussi française que la Basse-Bretagne qui persiste à parler son idiome celtique, ou que l'était il y a vingt ans l'Alsace, qui persistait pourtant à parler allemand. Nous avons même lé droit de voir là, pour notre pays, un légitime sujet d'orgueil. Il n'y a guère d'exemple qu'un peuple une fois entré, peu importe par quelle voie, dans l'unité française, en ait éprouvé le moindre regret. Il n'y a guère d'exemple qu'un peuple, arraché à l'unité française, s'en soit jamais aisément consolé. C'est là un intéressant problème historique, bien fait pour exercer la pénétrante critique des Allemands. Faut-il donc croire qu'avec tous nos défauts et toutes nos misères, il y a chez nous un je ne sais quoi qui fait cruellement

défaut à de plus forts que nous? Nous n'avons jamais eu ni Irlande, ni Lombardo-Vénétie, ni Pologne, ni Alsace-Lorraine. Nous ne savons pas ce que c'est que ces choses-là. La Corse a été, par la France, d'abord achetée à beaux deniers comptants, puis conquise par le canon : deux procédés dont l'un est vilain et l'autre odieux. Demandez-lui si elle s'en souvient, et si elle souhaite, pour elle, plus noble destinée que de rester Française?

Donc, l'Italie ne peut songer à s'agrandir aux dépens de la France que par voie de conquête violente et brutale. Dans son maladif et furieux appétit de grandeur, ce n'est pas assez pour ce peuple qui a été, pendant tant de siècles, la victime et le jouet des conquérants étrangers, de se faire le garant des conquêtes d'autrui, et de se tenir prêt à verser son sang — mânes de Pellico et de Maroncelli, qu'en pensez- vous ? — pour que l'Alsace-Lorraine reste à l'Allemagne . Il lui faut, à lui aussi, des Alsaccs-Lorraines, et, puisqu'il n'en peut trouver qu'en France, eh bien! c'est en France qu'il en ira chercher*. Que voulez-vous? on ne fait que les con-

1. En atleiidaut que l'AUema^^io donne sur ce point une satisfaction solide à l'Italie, elle lient à lui montrer qu'elle considère la chose connue si bien conclue qu'on peut la tenir pour faite. I/opinion est évidenunent fixée là-dessus au nord comme au sud des Alpes. Le hasard nous en mettait dernièrement sous les yeux un curieux témoignagne dans le

quêtes qu'on peut. A la fin du dix-huitième siècle, il y avait déjà une « Triple alliance », et une Pologne, et l'on sait ce que l'une a fait de l'autre. A la fin du dix-neuvième siècle, voici une nouvelle triple alliance qui a trouvé une nouvelle Pologne. L'Italie — oui, l'Italie! — a déjà taillé, en pensée, sa part de cette proie. Et elle y compte si bien qu'elle se dépense, dès maintenant, pour être prête, en efforts prodigieux, qui la mèneraient sûrement à la ruine, s'ils ne devaient aboutir au but marqué. Aussi, s'il ne tenait qu'à elle, le signal de cette curée se ferait-il peu attendre. Se croyant assurée de ne pouvoir perdre, puisqu'elle a l'Allemagne dans son jeu, où l'Italie verrait-elle des raisons de ne pas précipiter la partie? Malheureusement, il lui faut, pour le moment, attendre d'une autre volonté que la sienne ce signal, si impatiemment désiré, sans qu'il soit en son pouvoir de l'avancer d'une minute. En dépit de la douce habitude qu'elle s'est faite de voir les autres travailler à sa fortune, comme à une tâche qui lui est due, force lui est, en ce moment, de sentir qu'elle est plus au service

catalogiu; d'une {,a"ande librairie aUeinaiide. Sur le dos de ce catalogue, après la mention France, on lit, entre parenthèses, ceci : à Vcxclusion de la CorsCf de Nice et de la Savoie. Et, après la mention Italie, ceci : avec la Corse, Nice et la Savoie. C'est le cas de dire : Est-ce clair? La librairie en question est la maison Kirchoff et Wigand, de Leipzig.

de l'Allemagne que rAllemagne n'est au sien, et de ruminer ses rêves de grandeur en commençant par pratiquer, en face de sa puissante alliée, la patience et riiumililé. L'Allemagne, présentement, ne veut pas de la guerre et n'a que des raisons de n'en pas vouloir. La haute et ferme intelligence qui la gouverne ne commettra pas la faute grossière non seulement de laisser légèrement mettre en question les conquêtes de 1870, mais de porter un dangereux défi à l'opinion européenne et de fournir à la Russie une magnifique occasion de quitter son altitude de sphinx et de clore la période de son recueillement. Sans compter qu'en ce qui nous concerne, on peut toujours craindre que la guerre ne fasse ce miracle de nous arracher, par une violente secousse, aux misères et aux bassesses de notre état politique, landis que la paix permet au virus radical de continuer sans encombre le travail de notre décomposition. Toute l'Europe a entendu la dure parole de M. de Bismarck : « Il faut laisser la France cuire dans son jus! » Nous seuls n'avons rien entendu, ou rien compris. Le grand homme d'État sait trop bien qu'il a chez nous des alliés inconscients qui travaillent pour lui mieux qu'il ne saurait le faire lui-même, et qui font plus de mal à la France que M. Crispi ne lui en pourrait souhaiter. Voilà pourquoi celui-ci doit commencer par tendre le dos avec résignalion à ces fameuses « douches

glacées » dont le Chancelier tient provision pour ses amis comme pour ses ennemis, et pourquoi ritalie doit jusqu'à nouvel ordre consumer dans Taltenle ses fières ardeurs. L'attente de quoi? Qui sait? D'un coup du hasard. Que la sage direction de M. de Bismarck vienne tout à coup à manquer à l'Allemagne et fasse place à l'esprit d'aventuré ; que les événements offrent à nos ennemis une occasion de détourner, d'occuper, peut-^tre de désintéresser la Russie ; que la fortune cruelle nous inflige un beau jour un gouvernement assez fou pour provoquer la catastrophe.... Tout cela est possible et suffit à donner les raisons de la fiévreuse attente et des immenses efforts et préparatifs de rilalie. Mais en attendant le dénouement, et quel qu'il puisse être, une chose est, dès maintenant, Irop sûre, c'est que nous en sommes venus à ce point — cent ans après 89 ! — que l'Allemagne ayant pris sa part de la France, l'Italie n'éprouve nul embarras à dire, à son tour : Et la mienne? Ceci ouvre vraiment une nouvelle période de notre histoire. Voici la France candidate déclarée — je ne dis rien de plus, estimant que cela est assez pour notre gloire — au rôle et aux destinées de la Pologne.

Y échappera-t-elle ? Ceci est le secret de demain. Mais on comprend que l'heure soit venue de regarder notre situation bien en face, et de sonder nos plaies d'une main ferme. Jusqu'ici, dans l'abîme de nos

538 ]A FRANXE DU CENTENAIRE.

maux, il est un point sur lequel nous pouvons encore al tacher nos regards avec quelque fierté, faul-il dire quelque espoir? C'est notre armée. On sent vaguement que, comme naguère, dans d'autres temps tragiques, tout ce qu'il y a de sain et de fort dans ce pays malade, s'est réfugié là, et qu'il surgira pcut-élre encore une fois une France militaire pour sauver la France civile de sa propre folie. Quelqu'un a appelé cette armée « la grande silencieuse », et le mot était juste. C'est bien en silence, et dans un recueillement profond, que cette armée cultive les fortes vertus d'où pourrait, à l'heure marquée, sortir le salut, je veux dire le culte exclusif et jaloux de la patrie, le respect de la discipline, l'habitude de l'obéissance, la sainte folie de l'honneur et du sacrifice. Oui, il y a là une force toute prête à encadrer solidement la nation entière, le jour où celle-ci serait arrachée à l'odieux cauchemar de la politique, à toutes les misères, sottises et folies qui l'énervent, la paralysent, l'hébètent et l'affolent, en attendant peut-être qu'elles la tuent. Oui, nos ennemis du dehors, qui n'ont hélas ! que trop raison dans l'humilianle pitié qu'ils affichent pour nos parades démagogiques, n'ont pas tort dans le sérieux respect qu'ils accordent à notre armée. Mais hélas ! qu'en ferons-nous nous-mêmes de celle armée, et que deviendra-t-elle entre nos mains? Nous flattons-nous qu'elle sera jusqu'au

bout, comme par miracle, préservée de toute atteinte du virus qui n'a, chez nous, rien épargné? Est-ce que le radicalisme ne Ta pas déjà touchée? Est-ce qu'il ne met pas obtinément son veto, veto devant lequel les pouvoirs publics se sont toujours humblement inclinés, à la nomination du chef de rÉtat-major général, parce que l'éminent officier marqué pour ce poste de salut public n'est pas le favori de nos démagogues? Est-ce qu'en revanche, s'il refuse obstinément à l'armée son chef d'Étatmajor, il n'est pas arrivé à susciter dans ses rangs notre premier « général politicien? » Est-ce qu'il n'est pas le premier artisan de cette menaçante fortune? Est-ce que ce n'est pas pour avoir un général à lui, qui fut sa créature et son instrument, que le radicalisme a créé le héros devant lequel il tremble aujourd'hui? Est-ce qu'enfin nous ne le voyons pas acharné, en ce moment même, à détruire la grande création militaire de 1872 — cette sage loi que nous devons à l'Assemblée de Versailles, aux ruraux, et à M. Tbiers, ne l'oublions pas, non à la République — pour lui substituer l'armée prétendue démocratique, œuvre de basse envie, triomphe du fanatisme égalitaire sur les plus manifestes intérêts de l'armée et de la patrie?

Nous avions une autre grande force, notre richesse. Quand nous eûmes payé notre rançon, nous fûmes, avec toute l'Europe, étonnés de nous

trouver aussi riches, si étonnés que celte révélation fit perdre tout sang-froid à nos gouvernants. Us firent soudain celte découverte que la France avait, comme ils dirent, un « outillage » indigne d elle, et alors, pour rouliller dignement, ils imaginèrent de la ruiner. Ils la ruinèrent par ce fameux programme de travaux publics, gigantesque extravagance, qui faisait peser sur une seule génération des charges que le simple bon sens eût commaifidé de répartir sur dix. Toujours la politique du miracle ! Fils de 89 et riches comme ils Tétaient, ces hommes devaient, avant tout, étonner le monde. Us la ruinèrent par leur idée fixe que l'instruction primaire fait les grands peuples, et que pour être sûrs de son relèvement, la France n'avait qu'à bâtir des écoles à ses bambins sans compter, ce qu'elle a fait et ne cesse de faire avec une persévérance infatigable. Us la ruinèrent enfin, par-dessus tout, en faisant du budget un appât pour grossir la clientèle de la République et la leur propre, et en multipliant les fonctions de toute espèce avec une prodigalité dont le châtiment est de ne plus pouvoir s'arrêter. Us le voudraient ; ils ne peuvent plus. Us crient tout éperdus : Économie ! Économie ! Et chaque année, il faut qu'ils laissent leur budget plus gros, emportés, comme par un torrent, vers une façon de Cocagne démocratique, où le budget sera devenu un assez colossal gâteau pour que tous les fils de 89, sans

LA HKI»U1JLIQUE DEVANT L'EUROPE. 541

en excepter un seul, puissent y mordre. Et pendant ce temps-là, l'Europe est ce que nous voyons. Demain peut éclater une guerre qui décidera de noire sort peut-être pour des siècles, et voilà ce que font les hommes à qui la France s'est abandonnée! Leur premier souci, en prévision de cette crise suprême, à laquelle nous n'échapperons pas, devait être de nous constituer un gros trésor de guerre. Cela était aussi nécessaire que d'avoir de bons fusils et de bons canons, et nous étions, certes, assez riches, il y a dix ans, pour le faire sans qu'il nous en coûtât beaucoup. Mais on était bien en humeur d'y songer, en vérité! Un trésor de guerre? Est-ce une dépense électorale, cela ? Esl-ce que cela donne des places à distribuer? Est-ce que cela vous fait des clients qui voteront pour vous? Des places, encore des places, et toujours des places ! Voilà ce qui, pour notre République, a remplacé le mot fameux de Danton. Voilà la politique à laquelle se cramponneront désespérément, jusqu'au bout, les malheureux et si peu intéressanis esclaves de la réélection. Eh ! pauvres gens ! Est-ce donc pour quelques écoles primaires de moins que la France est en danger de périr? Allez! je ne sais pas ce qu'elle soia, votre France du XX^ siècle, mais en attendant qu'elle éclose, il faudra autre chose que vos écoles pour sauver la France du XIX® ! Et c'est à celle-là (jue vous pensez le moins. Est-il, en effet, pour un

542 LA FRANCE DU CExNTENAIRE.

Français resté en possession de son sang-froid, spectacle plus navrant que le contraste entre les effroyables dangers qui nous assiègent et le rôle de nos politiciens ? A voir ce qui les occupe exclusivement, ce qu'ils étalent à la face du monde dans leurs discussions parlementaires, leurs élections et leurs journaux, comment ne se sentirait-on pas envahir par la honte et le désespoir? Voilà donc, en face de l'Europe nouvelle, la France nouvelle que ces hommes ont façonnée de leurs mains! Voilà ce que nous devons à leur sagesse, à leur prévoyance, à leur patriotisme! Voilà nos institutions! Voilà nos mœurs! Voilà nos hommes!... Il est vrai que ceux-ci vont disparaître; mais qui pourrait répondre que leur action malfaisante ne survivra pas à leur gouvernement, et que ce qu'il y aura de pire dans leur œuvre néfaste, ce ne sera pas Tindignité des successeurs auxquels leur inqualifiable impérilie nous aura livrés?

Conclusion.

Lo parti du Bien public.

Où donc est le salut?

En théorie, la réponse serait bien simple. Le salut, c'est le retour à notre tradition nationale, c'est-à-dire à la royauté, représentée par la famille, encore aujourd'hui très vivante, qui porte le grand nom de Maison de France.

Et de cela les raisons semblent manifestes.

11 y a d'abord une loi de l'histoire qui établit qu'un Etat, comme une conquête, se conserve par les moyens qui ont servi à le fonder. Imperium facile his artibus relinelur quitus initio partum est. Or, c'est la royauté qui a fait la France. Comment un autre gouvernement pourrait-il être, plus que la royauté, capable de la conserver?

En second lieu, les avantages de la monarchie hérédilaire sautent aux yeux. Elle supprime la question capitale du premier rang et des contestations pour le premier rang. Elle résout, par sa seule existence, le plus difficile problème de la politique, je veux dire l'organisation de l'exécutif. S'il est, en effet, une vérité évidente, c'est qu'il est infiniment

plus facile d'organiser le législatif avec la monarchie et d'y donner à la liberté toutes les sûretés, que d'organiser l'exécutif avec une République, et d'y assurer à l'autorité la plénitude de ses droits cl de son action. L'histoire met cette vérité en pleine lumière en nous montrant partout, dans l'ancien monde, dont nous sommes, la monarchie comme la règle et la République comme l'exception.

lilnfin, s'il en était besoin, cette vérité serait singulièrement confirmée par le spectacle de l'Europe tfaujourd'hui, où nous voyons toutes les plus grandes choses de ce siècle — l'affranchissement des serfs de la Russie ; le rétablissement de l'empire d'Allemagne ; la transformation et le rajeunissement de Tompire Austro-Hongrois ; la constitution de l'unité ilalienne — être expressément l'œuvre de la monarchie.

Pour tout esprit non prévenu, sachant voir et comprendre, il est évident qu'il ne saurait y avoir là-dessus le moindre doute.

Mais, par malheur, il ne suffit pas que ces choses soient évidentes pour tout esprit non prévenu. Il faut qu'elles le soient pour la très grande majorité des Français. II faut, pour revenir à la monarchie, pour y revenir hic et nuncy que ce soit la France elle-même qui ait au cœur la foi monarchique. L'a-t-elle?

Tout d'abord, si elle l'avait véritablement, elle

n'aurait qu'un grand parti monarchique, et elle en a deux. Si elle sentait quelle force donne à un pays la possession d'une dynastie confondue avec lui dès les origines de leur commune histoire, et si elle avait le bonheur de posséder une dynastie semblable, elle s'y attacherait exclusivement, avec un soin jaloux, et elle ne permettrait pas qu'une rivalité quelconque s'élevât contre une légitimité inattaquable. Le propre de l'esprit monarchique est le parti pris absolu de supprimer le choix pour la magistrature suprême de l'État, en lui substituant, par le consentement tacite et incontesté de la nation, la succession héréditaire dans une famille créée, désignée, consacrée par l'histoire. L'esprit monarchique n'a que faire d'appel au peuple, de plébiscite el de toute cette fantasmagorie. Là où il y a une famille dont l'histoire est inséparable de celle même de la nation, l'esprit monarchique ne se met pas en quête d'un chef pour l'État. Ce chef existe. 11 est parce qu'il est, et il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour le voir. Or, il est impossible de nier que, chez nous, celte famille existe, et tout aussi impossible de prétendre qu'elle puisse être celle des Napo léons. Sans doute, il y a eu, en ce siècle, un moment, deux môme — l'histoire a de ces accidents — où il a été possible de croire qu'une nouvelle famille souveraine nous était née, destinée à faire rentrer dans l'ombre et l'oubli l'antique race de nos rois.

Napoléon le Grand a tous les droits du monde à être considéré comme un fondateur de dynastie, et la preuve en est qu'il suffit de son nom pour porter au trône son liéritier. Comme il est impossible de croire que c'est pour ses mérites propres et personnels que Louis Napoléon a été acclamé par la France en 1848, force est bien de reconnaître qu'il n'était qu'un sticcesseur; mais quoi? Comme il a eu ce malheur de tuer, sans résurrection possible, la légende qui l'avait couronné, que reste-t-il aujourd'hui à ceux qui se prétendent des droits à lui suc^ cédtT? Des sénatus-consultes d'antan, et des plébiscites administratifs? Voilà bien de quoi, en vérité, éclipser les droits de la maison de France! Les intéressés le sentent très bien, et c'est pour cela qu'ils ont imaginé de renforcer ce qu'ils appellent leur « droit » par une très large application des procédés républicains. Qu'est-ce que le jeu des appels au peuple et des plébiscites, appliqués à une prétendue monarchie, sinon l'involontaire aveu que cette monarchie n'est, au fond, qu'une magistrature républicaine? Que peut-il y avoir de commun entre l'hérédité au profit d'une famille, et la constante intervention de la nation dans le choix de son souverain? Par quel moyen honnête et humain concilier deux choses qui s'excluent nécessairement Tune Taiiiro? El n'osi-il pas évident qu'il n'y a là qu'une machine, destinée à donner le change à la fois aux

monarchistes et aux républicains, en faisant croire à ceux-là qu'ils ont la meilleure des monarchies, et à ceux-ci qu*ils ont la meilleure des républiques? Mais, en réalité, qu'il en ait ou non conscience, l'impérialisme ne travaille que pour la République. 11 lui rend tout ce que celle-ci lui a donné. La seule chose qui lui reste en propre aujourd'hui, c'est d'être une monarchie élective, c'est-à-dire la pire des monarchies et la pire des républiques : regardons la Pologne. Mais, décela, qu'est-ce que sait la foule? Ilélas! Ce qu'elle sait du reste : rien. Elle voit seulement que l'empereur est un souverain qui se Ï^W, plébisciter. Elle n'en demande pas davantage. Elle se dit : C'est donc moi qui suis le vrai souverain ! El cela suffit pour qu'une bonne moitié des forces que la France pourrait mettre au service de la monarchie lui soit irréparablement enlevée par cette sécession.

11 faut donc reconnaître que la première condition pour que le rétablissement de la royauté soit possible, c'est que les impérialistes veuillent bien le permettre. S'ils y consentaient, si tous, princes et parti, — et je conviens volontiers que je fais là une supposition tout à fait dépourvue de vraisemblance et de sérieux — avaient celte vertu d'abdiquer et d'abjurer, il est sûr que, par l'accession de colle grosse force, la monarchie acquerrait, ce jourlà, des chances nouvelles et considérables. Seule-

348 LA FRANCE DU CENTEiSAmE.

ment, on aurait grand torl de croire que, du coup, tout serait fini. Il resterait à avoir raison de l'esprit et du sentiment républicain.

Je dis « l'esprit et le sentiment », choses vagues, mais d'autant plus fortes peut-être qu'elles sont vagues et difficilement saisissables au raisonnement. Les « idées » républicaines n'ont guère été chez nous, jusqu'ici, qu'un pêle-mêle confus de conceptions généralement très faibles, pour ne pas dire puériles; mais cet esprit et ce sentiment dont je parle leur ont servi et leur servent encore de lien, en ont fait un faisceau solide, leur ont donné vie et force. Il importe peu que cet « esprit » provienne d'une grosse erreur de jugement et d'une grosse ignorance de l'histoire, erreur et ignorance consistant à croire que la République est « nécessairement » un progrès sur la monarchie, et que; seule, elle est capable de faire à la dignité de l'homme et du citoyen sa part légitime. Le progrès? Regardons l'Europe, et regardons-nous. La dignité de l'homme et du citoyen ? Voyons un peu quels beaux triomphes nous lui préparons, en contemplant les chefs et maîtres que nous sommes, au nom de la République, prêts à nous donner et à subir. C'est bien la peine, en vérité, de secouer fièrement le joug des rois pour abaisser notre superbe devant les infimes et éphémères tyranneaux auxquels, toujours au nom de la République, nous

LE PARTI DU RIEN PURLIC. U\f

trouvons tout naturel de livrer la France et nousmêmes! Tout cela est Tévidence môme, mais une évidence que Tesprit lépuhlieain ne voit pas. Les insuccès et avorlements de nos trois républiques n'y ont rien fait. Que voyons-nous en ce moment même? Est-ce à la royauté que la grande majorilé des républicains a recours pour remédier à Teffondrement d'un régime qui touche à sa fin? Nullement. C'est au hasard d'une aventure iqui a pour les républicains cette irrésistible séduction de sauver le nom sacré dont ils ont fait leur fétiche. De quel prix payeront-ils cela? Peu leur importe! Le nom est sauf, et c'est tout ce qu'ils demandent. Ils sont convaincus que ce seul nom les fait plus libres et plus grands que les autres hommes. Ils sont convaincus que, par la vertu de ce vocable magique, ils sont tous des souverains, de vrais souverains; que s'ils souffraient un roi, ils abdiqueraient, et ils n'entendent point abdiquer. Renoncer à la République, c'est, pour eux, renoncer à une vraie royauté, qu'ils s'imaginent exercer, et dont ils sont très jaloux. Mais les autres peuples, leur dircz-vous, tous les autres peuples d'Europe? Faut-il donc croire qu'ils ont abdiqué? Qu'ils se sentent incapables? Qu'ils se résignent à être esclaves? Ou qu'ils ne sont pas assez subtils pour avoir conscience de leur abaissement? Apparemment. Le républicain du type français est forcé

d'en venir là, el n'en éprouve aucun embarras, tant cotte affirmation de sa propre supériorité lui paraît aller de soi. Il y a longtemps que La Fontaine a dit :

La sotte vanité nous est parliculière ; C'est proprement le mal français.

Eh bien ! l'esprit républicain est la forme moderne de ce mal-là. Et le moyen, maintenant, que ceux qui en sont atteints, consentent aisément à en guérir? Comme s'il ne leur était pas bien trop cher pour cela ! Comme s'il ne leur donnait pas une très haute opinion et un immense contentement d'eux-mêmes! Aussi, ne parlez pas à œs hommes de l'abaissement (le leur pays. Comment y croiraient-ils, en se sentant, personnellement, si importants? Et comment ne vei raient-ils pas la grandeur de la France elleniôuie dans ce qu'il leur plaît de considérer comme la leur propre? Un mal qui a de telles racines et porte de tels fruils risque bien d'être sacré. Il faut donc se garder de croire que même si nous n'avions qu'un seul parli monarchique, les choses iraient toutes siMiles et qu'un mouvement irrésistible ramènerait sûrement la France à la monarchie. Non, Tesprit républicain n'offrirait pas une facile victoire, et même en cas de victoire, l'esprit monarchique ferait sagement de ne pas compter sur un facile lendemain.

Mais alors, (jne devenir? De quel côté chercher

le salut? A quoi tous les partis répondent en chœur: Dans un appel à la France ! La France saura bien trouver et dire ce qu'elle veut ! — En vérité? Comme s'il était vraisemblable que Tespril d'erreur qui nous a menés où nous sommes ail en lui de quoi nous en tirer! Comme si la France pouvait donner autre chose que ce qu'elle a ! Et comme si procéder de la sorte n'était pas commettre le sophisme qu'en langage d'école on désigne par ces mots : Résoudre la question par la question. En faut-il la preuve? Examinons.

Le moyen de salut en question porte les noms hélas ! trop familiers à nos oreilles, de revision, congrès, constituante, plébiscite.

La Revision! Les deux partis monarchiques la réclament impérieusement, et sont, en cela, tout à fait dans leur rôle qui consiste, naturellement, à n'avoir aucun bon sentiment pour la République. Mais ce qui est plus extraordinaire, c'est que la grande majorité des républicains vient, sur cette question, en aide aux monarchistes. Étrange situalion d'un gouvernement qui voit, sur la question môme de son existence, ceux qui se prétendent ses plus dévoués partisans en parfait accord avec ses plus mortels ennemis ! Ce sont là choses de France^ casas de Francia, Les radicaux tiennent évidemment à surpasser l'attente même de ceux qui sont le plus disposés à les croire capables de toutes les

insanités. Il semble donc qu'il n'y ait rien de plus probable, grâce à cet accord des monarchistes et de la moitié des républicains sur le principe de la revision, que de voir la prochaine Chambre en grande majorité révisionniste. Et alors, on est en droit d'attendre que son premier acte sera de demander le Congrès.

Entrons, ici, plus avant dans la voie des hypothèses. Le Sénat, devant ce qu'il a tout lieu de considérer comme l'expression d'un sentiment national, s'incline. Le Congrès s'assemble. Mais là, quelle sera la proportion probable des partis? Y at-il lieu de croire que les monarchistes seront moins nombreux dans la Chambre prochaine que dans la présente? Loin de là. Tout le monde est assuré qu'ils y reviendront plus nombreux. Les républicains ne se sont pas épargnés à procurer ce résultat. Et cette grosse minorité monarchique de la Chambre — nous voulons toujours la supposer minorité, — renforcée de la petite minorité monarchique du Sénat, pourrait bien arriver à un chiffre voisin du tiers de la totalité du Congrès. A ce tiers opposant (toujours en mettant lés choses au mieux pour la République) le Congrès pourrait donc encore opposer quelque chose comme une majorité de deux tiers républicains; seulement ces deux tiers seraient eux-mêmes profondément divisés en deux parties à peu près égales. On s'accorde

à croire que parmi les nouveaux venus, les radicaux pourraient bien ôtre les plus nombreux ; mais comme les modérés, s'ils sont les moins nombreux dans la nouvelle Chambre, trouveraient au Congrès la grosse majorité républicaine modérée du Sénat, l'équilibre serait rétabli, et Ton aurait alors un Congrès coupé en trois tronçons à peu près égaux, exactement comme la Chambre dont Timpuissance a fini par exaspérer le pays. Et quelle revision sérieuse attendre d'une Assemblée ainsi composée? Tout ce que proposerait l'un des partis échoiferait forcément devant la coalition des deux autres, et cette grosse machine risquerait d'avoirétémise en branle uniquement pour ajouter encore, par la stérilité de ses efforts, à la confusion et à la déconsidéralion du pays.

Peut-être est-ce en prévision de ce résultat que quelques-uns prétendent, dès maintenant, borner le rôle du Congrès à déclarer qu'il y a lieu à revision, et à céder aussitôt la place à une Constituante.

Une Constituante! Bonté divine I Recommencer encore une fois ce jeu énervant, amusement de vieux enfants incorrigibles, qui consiste à dire : 11 n'y a plus rien. Nous allons tout refaire! Comment ? Encore une fois ? Est-ce possible?

Mais d'abord, avant toute chose, est-on bien sûr d'arriver tranquillement, sans ambages ni difficultés d'aucune sorte, à ce prétendu port de la

Constituante? La Constituante étant, après tout, la libre disposition de son sort remise au pays luimôme, que répondre à ceux qui diront : « Avant de faire le gouvernement, il faut savoir ce que sera le gouvernement. Et à cette question le pays seul, directement consulté, peut et doit répondre directement. Si la confection d'une Constitution est chose trop compliquée pour pouvoir se passer de mandataires spéciaux, il est absurde et insultant pour la souveraineté nationale de prétendre que le peuple a besoin de quelqu'un pour savoir s'il lui plaît de vivre en république ou en monarchie. Donc nous demandons d'abord le plébiscite sur la question de la forme du gouvernement. » — Est-on bien sûr quune semblable proposition resterait sans écho? Peut-on soutenir que, dans les idées du jour, elle soit injuste ou déraisonnable? N'est-elle pas, au contraire, un véritable hommage rendu à la souveraineté populaire? Et ceux qui le rendent ne s'assurcnt-iis pas par cela seul un sérieux avantage sur ceux qui seraient portés à le refuser? Qu'on songe à la situation déjà prise par les partis sur ce terrain. Les impéralistes réclament le plébiscite avec une énergie telle qu'ils rendront peut-être bien difficile aux royalistes de ne pas se joindre à eux, sous peine d\Mre accusés, et il faut bien en convenir, avec quelque vraisemblance, de se défier à la fois et du peuple et d'eux-mêmes. Et alors, devant

raccord des monarchistes, se figure-t-on les républicains persistant à repousser l'appel au peuple? Et cela, lorsque étant eux-mêmes le gouvernement de fait, ils présideraient au vote et tiendraient les urnes, les fameuses urnes, dans leurs mains?

Quelle confiance ont-ils donc dans le peuple, eux aussi, s'ils osent se refuser au plébiscite dans de telles conditions? Il n'y a pas à se le dissimuler. Il y a de sérieuses chances pour que cette lamentable aventure de la revision commence par précipiter la France, tout d'un coup, en plein plébiscite.

Et a-t-on réfléchi à ce que pourrait bien être un plél)iscite? Non, certes, les partis. Ce n'est pas l'affaire des partis de réfléchir. Ils ne voient rien qu'eux-mêmes, et c'est là le grand malheur des pays qui leur appartiennent. Dans le cas présent, les partis ne se hasarderaient à courir la chance du plébiscite que parce que chacun d'eux nourrit le ferme espoir de le faire tourner à son profit. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse de sang-froid, peut-on concevoir espoir plus fou? Sans doute il y a eu, dans le cours de notre histoire, un moment qui n'est pas encore bien loin de nous, où une opération de celte nature a pu réussir, c'est-à-dire faire sortir d'une immense acclamation populaire un chef indiscutable. Mais alors, en 1848, la France était en pleine religion napoléonienne, et elle faisait un acte de foi. Les impérialistes d'au-

35t'> LA FRANCE DU CENTENAIRE.

jourd'liui fonl prouve d'une grande ingénuité s'ils s'imaginent retrouver jamais cette majorité des temps héroïques. Aujourd'hui, il n'y a aucune raison sérieuse de croire que d'un plébiscite pourrait sortir un gouvernement mis d'emblée au-dessus de toute contestation. Pourquoi donc, en effet, s'imaginer qu'un plébiscite changerait quelque chose à l'état de nos esprits et à la situation respective des partis? Pourquoi se figurer que nous irions à cette opération autres que nous ne sommes, et qu'il en pourrait sortir une autre France que celle qui est? Avant de dire que le plébiscite referait la France, il faut pourtant bien réfléchir que c'est la France qui commencerait par faire le plébiscite. Et alors?

D'abord, comment procéder? Poserait-on la question tout de suite entre les trois formes de gouvernement, république, empire ou royauté, ou simplement entre république et monarchie, sauf, en cas de majorité monarchique, à recourir à un plébiscite supplémentaire pour déterminer la nature de celte monarchie? Première difficulté, qui pourrait bien être giosso de tempêtes. Mais supposons-la résolue, et tout d'abord dans le premier sens, c'est-à-dire pour un choix entre république, empire ou royauté.

La majorité sera certainement h l'un des trois gouvernements. Mais quelle majorité? Admettons qu'elle soit assez forte pour donner la supériorité

au vainqueur sur ses deux rivaux réunis, et que le vainqueur soit le parti républicain. Ce sera précisément la situation d'aujourd'hui. Et en quoi, alors, sera-t-on plus avancé? On aura constaté une fois de plus, par une opération arithmétique à grand spectacle, combien il y a de millions de Français qui aimeraient mieux autre chose que la République; et cela fait, où sera le bénéfice, ou pour les opposants ou pour le gouvernement, qui seront, à peu de chose près, dans la même situation qu'auparavant? Maintenant, supposons que la République, tout en gardant la majorité sur ses deux rivaux, ait la mortification de voir cette majorité diminuée. Elle gardera sans doute le gouvernement, et aura tous les droits de le garder, mais avec que! amoindrissement de son prestige et de son autorité! Enfin, si au lieu de compter à elle seule plus d'adhésions que ses deux adversaires réunis, elle n'en a plus que juste assez pour être plus forte que chacun d'eux séparément, en demeurant inférieure à tous les deux ensemble, une pareille victoire serait pour elle un arrêt qui donnerait le signal de la guerre civile. 11 n'y a aucune témérité à affirmer que la République n'accepterait pas cet arrêt sans le ferme propos d'en appeler au peuple mieux informé^ et il n'y a pas d'illusion à se faire sur ce que cet appel pourrait bien être. S'agirait-il de procéder autrement et de com-

inencer tout d'abord par poser la question simplement entre république et monarchie? Les chances de Topéralion seraient peu différentes et il n'en faudrait guère attendre un autre dénouement. Si la majorité se prononçait tout de suite pour la République, il y aurait folie à croire que cette majorité serait assez grande pour rendre à la République l'autorité qu'elle a perdue. Les choses resteraient en l'état, et on aurait mis toute la France en branle et en fièvre pour ce mince résultat. Si la majorité se prononçait tout de suite pour la monarchie, elle aurait d'autant plus sûrement décrété la guerre civile (jue, ce premier pas fait, il resterait à en faire un autre, le pas décisif, c'est-à-dire le choix entre les deux monarcliies, et que celte opération finale devant fatalement mettre aux prises les deux corps de l'armée victorieuse, il faudrait être doué d'une facilité d'illusion invraisemblable pour supposer (jue la Répul)li((ue ne tirerait pas parti de la conjoncture. Quelle meilleure occasion pourrait-elle souliailer pour reprendre l'avantage sur des adversaires que leur commune victoire aurait nécessairement brouillés? Encore un coup, ce serait la guerre civile. Mais qui donc en pourrait être surpris? Est-ce donc la règle et l'usage que de tels cliangenionts se décident sans l'intervention de la force? El y a-t-il rien, dans l'histoire et le tempérament du parti républicain, qui autorise a croire

qu'une telle crise le trouverait résigné, pacifique, scrupuleux et débonnaire?

Maintenant on dira peut-être : A quoi bon tous ces raisonnements, s'il n'est pas et ne peut ôlre, en aucun cas, question de plébiscite? Qu'il n'en puisse être question en aucun cas, et que la chose soit facile à éluder, nous croyons avoir établi que rien n'est moins vraisemblableet qu'il impori ait au plus haut point de l'établir. C'est surtout en des cas pareils qu'il faut savoir où l'on va, et ce que cachent des mots auxquels, avec un véritable enfantillage, on prèle des vertus magiques pour dénouer les choses. La vérité est que le plébiscite, loinderien dénouer, embrouillerait tout plus que jamais, et rendrait rinlervenlion de la force, de Vultima ratioy inévitable. Et c'est là un point sur lequel il ne peut être indifférent d'élre fixé.

Mais supposons — même contre la vraisemblance — le plébiscite écarté. Supposons au congrès le bon sens et le courage de préserver le pays d'une telle aventure. Il n'y aura pas de plébiscite, voilà (lui est décidé. C'est une Assemblée souveraine, exprès élue, qui aura mission de donner un gouvernementàla France. Nous auronsune Constituante, la troisième du nom, l'utile besogne faite par les deux premières nous encourageant manifestement à tenter une troisième épreuve. Sur quoi des milliers de Français, à l'espérance robuste, vont pousser un

immense soupir de soulagement. Une Constituante ! Enfin ! Nous sommes sauvés.

llélas! pauvres gens, en etes-vous bien sûrs? Sur quel miracle comptez-vous donc? Ce qui va se passer le voici, et il n'est pas besoin du don de prophétie pour l'annoncer. Sous les souffles déchaînés de la presse, il va y avoir une effroyable mêlée des partis, et Dieu sait, dans cette mêlée, quels coups et quelles blessures s'échangeront. Mais il faudra bien qu'elle prenne lin, et on votera. Et alors? — Alors? 11 se trouvera, tout simplement, que les royalistes auront volé pour des royalistes, les impérialistes pour des impérialistes, les républicains raisonnables pour des républicains raisonnables, et les républicains... non raisonnables pour des républicains non raisonnables. Pourquoi s'imaginer qu'il aura pu se passer autre chose? Vous êtes, vous, républicain, très convaincu que hors de la République il n'y a pas de salut, et vous ne permettriez à personne de croire que vous pourriez ne pas voter pour un républicain. Pourquoi donc supposcricz-vous que voire voisin, royaliste ou impérialiste, ira voter comme vous? Parce qu'il vous semble que là est le salut. Mjiis il lui semble, à lui, tout le contraire. Pourquoi allendriez-vous de lui ce que vous trouveriez absurde qu'il attendit de vous? Vous flattez-vous que, d'ici à l'élection de la Constituante, la preuve sera faite, éclatante comme le

soleil, de rexcellence d'un parti — le vôtre, bien entendu ! — et de la mauvaise qualité de tous les autres? Non, n'est-ce pas? Vous ne voudrez pas que l'on vous prête une telle simplicité. Vous voterez pour la République, parce que vous la croirez meilleure que tout le reste, et ils voteront, qui pour l'Empire, qui pour la Royauté, parce qu'ils croiront Empire ou Royauté préférable à tout le reste. Et alors, la Constituante sera exactement comme la France, reproduira fidèlement les entêtements, les passions, les préjugés, les aveuglements de la France; et qu'aurons-nous gagné à l'opération? Et qu'espérons-nous voir sortir de cette nouvelle outre aux tempêtes? Ce que le jeu du hasard et de la force nous donnera. A la grâce de Dieu!

Eh bien! maintenant, à cette hypolhèse de revision qu'il me soit permis d'en opposer une autre. Si nous gardions nos institutions? Comment? La constitution Wallon ? — Vous l'avez dit : la Constitution Wallon.

II faut convenir que nous procédons, dans cette chose si grave, avec une bien extraordinaire légèreté. Nous en nous prenons à nos institutions, comme si elles étaient la cause de notre mal. Nous nous imaginons que nos affaires sont en triste état, parce que nos institutions sont mauvaises, quand ce qui est trop vrai, c'est que nous trouvons nos institutions mauvaises parce que ce sont nos esprits qui

362 Ik FRANCE DU CENTENAIRE.

vont mal. Commençons par guérir nos esprits, et faisons tout d'abord, comme on nous l'a proposé souvent, et comme nous ne l'avons jamais fait, Téconomie d'une révolution. Jamais peut-être nous n'aurons eu l'occasion d'économiser révolution moins nécessaire et plus périlleuse.

Gardons nos institutions pour deux raisons.

D'abord, pour acquérir un honneur dont nous ne sentons pas assez le prix, celui de nous montrer — pour la première fois depuis cent ans ! — capables de défendre et de garder un gouvernement. On ne sait que trop que, pour l'opération contraire, nous ne redoutons la comparaison avec personne. Làdessus, nos preuves sont faites, si bien faites qu'on peut douter que nous soyons jamais capables de garder un gouvernement quelconque. Eh bien, comme cela n'est ni un mérite ni une vertu, félicitons-nous de pouvoir donner un démenti à une opinion aussi peu flatleuse pour nous que justifiée. Peut-être bien serait-ce encore la meilleure façon de fêter le fameux Centenaire. Cessons d'offrir le pitoyable spectacle, juste risée du monde, de cette course folle et éj)ileptique d'un peuple à la poursuite d un gôuverneuicnt insaisissable : cinq ans et quelques' mois de durée moyenne à nos gouvernements, c'est vraiment trop peu ! Cette fôte a trop duré. Et soyons sûrs que le jour où nous aurons fait cela, nous aurons quelque droit d'ôlre contents de nous, parce qu'après

nous être si lontemps conduits en véritables enfants, nous aurons enfin fait acte dhoniines.

Et gardons nos institutions parce qu'elles sont bonnes. Oui, j'y insiste, et je le répète sans ombre de confusion ni d'hésitation — parce qu'elles sont bonnes. Je sais très bien que tel n'aurait pas été Tavis du jeune Saint-Just, et que lel n'est pas l'avis des disciples de ce Lycurgue, car il en a toujours, — preuve certaine de notre progrès ! — mais il faut prendre son parti de certaines dissidences. La Constilution Wallon a d'abord ceci pour elle. Pour un peuple qui, pendant l'espace de 902 ans, a vécu, sur CCS 902 ans, 27 ans en république (en s'y reprenant à trois fois), et 885 ans en monarchie, il est clair, sans qu'il y ait besoin de démonslration, que la meilleure constitution républicaine sera celle qui s'éloignera le moins d'un passé neuf fois séculaire. II y a là une loi rigoureuse. Ce n'est pas en brisant brusquement la chaîne des temps qu'on assure le mieux le présent et qu'on prépare le mieux l'avenir. L'avenir ne peut sortir que de ce qui est, et ce qui est que de ce qui a été. 11 y a là une évidence qui s'impose à tout esprit capable de réflexion; et vouloir fonder un gouvernement précisément pour qu'il soit le plus opposé possible à celui qu'il remplace, est à peu près aussi sage que si on allait en chercher le type dans la lune. 11 y a de prétendus habiles qui croient accabler la Constitution Wallon sous

cet anathème : Conslitution monarchique! Les plus raffinés disent : orléaniste. En réalité, ils font le l)Iusbcl éloge du bon sens du législateur. De môme (ju après l'ancien régime, la meilleure forme de gouvernemont était pour nous la monarchie conslitutionnelle, de môme après celle-ci, la meilleure forme (le république sera celle qui s'éloignera le moins de la monarchie conslitutionnelle, et nous en gardera la structure et les grands rouages, en y joignant ce qui est Tessence même de la république, je veux dire rélection du chef suprême de TÉtat. Mais notre Constitution actuelle a encore un autre mèrile. Telle qu'elle est, sans la moindre révision, elle nous met entre les mains lous les moyens de défendre ce qui est bon et de combattre ce qui estmauvais. Si nous ne le faisons pas, ce n*est pas sa faute, mais la nôtre. Aucun des maux dont nous souffrons ne vient d'elle, et elle n'est un obstacle entre nous et aucun des biens qui nous manquent. Le jour où nous le voudrons seulement, nous sentirons qu'elle peut suffire à l'œuvre complète de tout bon gouvernement. Mais il faut le vouloir.

Et, pour le vouloir, il faut commencer par opérer dans nos esprits la révolution qu'avec' aussi peu d'à-propos que d'utilité, nous voulons opérer dans nos inslitulions. Là est le point capital et le nœud de la question de notre salut.

Nous sommes arrivés à une de ces périodes déci-

sivcs, qui marquent une grande date dans Thistoire d*un peuple. Or, nous avons beau appeler notre siècle « le siècle de Thisloire », et nous targuer de Tcclatant progrès des sciences historiques, c'est chose curieuse comme nous savons peu tirer parti de ce progrès pour la conduite de nos affaires, et comme nous nous éclairons mal à cette lumière qu'un ancien appelait si excellemment « la lumière de la vérité ». Les crises comme celle où nous sommes arrivés ont un caractère frappant et invariable : elles ne se dénouent que par un profond changement dans l'esprit public, par une de ces révolutions morales qui, de leur nom vulgaire, s'appellent des (c conversions ». Il semble qu'il y ait là comme une leçon infligée d'en haut à la superbe humaine. 11 lui faut, comme au Roi barbare, adorer ce qu'elle a brûlé, et brûler ce qu'hier encore elle adorait. Sans sortir de notre propre histoire, que voyons-nous? A la suite de la grande crise nationale du quinzième siècle, la conversion de la Royauté. De féodale et chevaleresque qu'elle avait été jusque-là, elle dut se faire administrative et quasi bourgeoise. Elle le fit sans hésiter avec Charles VII et Louis XI, et trouva dans cette conversion de nouveaux éléments de force et de grandeur. Au seizième siècle, nouvelle crise provoquée par la Réforme, et qui ne se termine que par une « triple conversion ». Il n'y eut pas seulement celle

du Roi qui, tout victorieux qu'il était, senlit très bien qu'il ne scrail vraiment le Roi de la majorité que lorsqu'il aurait cessé d'appartenir à la foi de la minorité. 11 y eut aussi celle et des catholiques vainqueurs et des huguenots vaincus. Les catholiques avaient voulu exterminer les ennemis de leur religion : ils durent se résigner à les laisser yivrc dans leur commune patrie. Les huguenots avaient eu Tambitieux dessein de conquérir celte patrie à leur Évangile : ils durent se contenter de vivre tolérés, là oîi ils avaient rôvé d'être les maîtres. Et de cette universelle « conversion » sortit le plus grand siècle de notre histoire. Même chose, à deux reprises, au début du siècle actuel, après la crise de notre Révolulion. Ce fut en provoquant un retour universel de la France aux idées et aux sentiments monarchiques, que Bonaparte eut la gloire de reconstituer la société et TÉtat sur les bases et le plan qui subsistent encore aujourd'hui, et quand sa catastrophe eut fait place nette pour les Bourbons, il y eut aussi conversion de la part de ceux-ci," ])our s'accommoder au nouveau régime en y prenant place. Ce fut cet esprit de sagesse qui leur permit de repjcndre racine sur le sol où était née leur race, et la Charte fut pour le frère de" Louis XVI ce qu'avait été la Messe pour Henri IV. Eh bien ! la situation actuelle impose à nos partis des nécessités toutes semblables et

ne trouvera son dénouement que dans quelque grande conversion.

Mais qui donc doit se convertir?

D'abord les Républicains — j'entends les Républicains susceptibles de conversion, car il y en a d'autres, malheureusement. Attendre de la République, par exemple, qu'elle réalise l'égalité, supprime le paupérisme et le prolétariat, efface les frontières entre les peuples, balaye de la surface de la terre les religions avec les Monarchies, crée, en un mot, de toutes pièces une espèce humaine nouvelle, cela n'est évidemment plus du domaine de la politique raisonnable, et révèle un état d'esprit sur lequel il faut renoncer à avoir prise par le sens commun. Mais, à côté de ces républicains, il y a ceux qui ne sont pas brouillés avec la raison, ceux qui se prétendent modérés, les Girondins d'autrefois, les Opportunistes d'aujourd'hui. Voilà ceux qui peuvent et doivent se convertir. Comment? En étant enfm ce qu'ils ont l'ambition et la prétention d'être, ce qu'ils ont toujours senti la nécessité d'être, et ce qu'ils n'ont jamais eu le courage d'être : des hommes de gouvernement. Jusqu'ici, sous nos trois Républiques, invariablement, ces modérés et ces raisonnables n'ont obéi qu'à un sentiment et qu'à une idée fixe : la peur et l'idée fixe de ne pas paraîlre assez républicains, aussi républicains que ceux qui s'appelaient naguère Jacobins et s'ap-

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pellent aujourd'hui radicaux. A cette peur et à cette idée fixe ils ont tout sacrifié. Pour y obéir, ils ont tout endossé. D'autant plus coupables, qu'ils ont toujours eu pleine conscience du niai causé par leur faiblesse à eux-mêmes et à leur pays, et qu'en dépit de cette conscience, ils s'y sont toujours résignés, se bornant à dire, pour toute excuse, qu'ils s'y résignaient « la mort dans l'âme ». Et voilà comment ils ont laissé, en 93, leur bien-aimée République rouler « dans l'imbécillité et dans le sang » (le leur même, mêlé à celui de tant d'autres!), et comment aujourd'hui ils la laissent finir ainsi que nous voyons. Grande vertu de la dévotion à un mot fétiche! Les malheureux n'y ont même pas trouvé la bien petite satisfaction d'être épargnés par ceux auxquels ils sacrifiaient tout. Rien que pour avoir, en cédant toujours, laissé paraître quelque regret de céder, rien quqr pour leur fameux « la mort dans l'âme », ils n'ont' recueilli de leurs tyrans que mépris, injures et avanies. Leur nom, dans cet étrange monde politique, est devenu risée et flétrissure. Au fond, méritaient-ils meilleur traitement? Que penser de ces républicains qui, convaincus, comme un de leurs chefs eut un jour le courage de le dire tout haut, que le péril est à gauche, concluent invariablement par ces mots : « Donc, rallions-nous à gauche! Faisons l'union des Républicains au profit

de la gauche ! Et puisque aussi bien c'est notre rôle traditionnel, continuons, comme nos pères, à abdiquer entre les mains de ceux qui, nous le savons et nous le disons, perdront la République. Nous en serons quittes pour dire que nous l'avions prédit. » Est-ce qu'il n'est pas temps que cette pitoyable comédie prenne fin? Il y a des hommes qui sentent que la République doit être un gouvernement, et à quelles conditions elle peut l'être, pour ravir l'assentiment de la France et le respect de l'Europe. Est-il donc dans la destinée de ces hommes d'être jusqu'au bout les instruments, les dupes et les victimes de ceux qui ne permettront jamais que la République soit un gouvernement? Donc, assez de rêves d'union, de concentration et autres billevesées. Si vous voulez que la République vive, la première chose à faire est de la retirer des mains de i ceux qui la tuent. Faites cela, et elle vivra. Faites cela, et vous vivrez. Votre conversion, la voilà! Et le jour où vous l'aurez accomplie, vous serez peutêtre étonnés de votre force et de l'étendue de votre victoire.

Mais il est une autre conversion nécessaire pour que la première ne demeure pas stérile, c'est celle des conservateurs monarchistes. De môme que les Républicains modérés doivent se rallier aux principes conservateurs, de même les conservateurs monarchistes doivent se rallier sans arrière-pensée

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ni réserve, à la forme républicaine du gouvernement. Je laisse naturellement de côté ceux qui ont fait de cette question une question d'honneur. Je m'incline devant leurs scrupules, non sans un profond regret de voir des hommes éminents et honnêtes hors d'état de mettre leur honneur d'accord avec l'intérêt de leur pays. Mais combien sont-ils? C'est aux autres que je m'adresse, et ceux-là sont légion. Eh bien ! l'heure est venue pour ces gros bataillons conservateurs de se rallier résolument et sans arrièrepensée à la République, puisque les monarchistes eux-mêmes ont rendu la monarchie impossible, en ayant deux princes, deux dynasties, deux partis, et en ne se montrant pas môme capables de s'entendre sur le moyen de salut qu'ils offrent au pays. Singuliers guérisseurs! Ce ne sont pas les panacées qui leur manquent; seulement ils ne savent pas laquelle prendre. A quoi ils répondent, il est vrai : « Mais le pays le saura ! Nous ne demandons qu'une chose : qu'il choisisse et prononce ! Ce qu'il fera ne pourra manquer d'être bien fait. » Il le saura ! Mais comment donc le saurait-il demain, s'il ne le sait pas aujourd'hui? Et il n'est que trop sûr qu'il ne le sait pas aujourd'hui. Sur quelle illumination soudaine et sur quel miracle comptez-vous donc d'ici demain ? Suffira-t-il, pour que le peuple y Voie plus clair, qu'il soit convoqué en ses comices? Eh quoi! Même à deux, vous n'avez pas la majorité sur les Repu-

blicains, et vous vous flattez que par cela seul qu'on aura, d'une façon ou d'une autre, fait appel au peuple, cette majorité, qui manque aux deux partis monarchiques réunis, se trouvera, soudain et comme par enchantement, porlée sur un seul des deux? Une grande et merveilleuse révélation se sera faite tout à coup, et le suffrage universel s'écriera, comme Polyeucte : Je vois! je sais ! je crois ! Et il acclamera son roi ou son empereur! Quelle dérision ! Non ; ce que réclament, en réalité, les tenants de la consultation nationale, c'est l'ouverture d'une partie sinistre dont la France sera l'enjeu. Et comme il faut que toute partie finisse par avoir un gagnant, chacun compte bien s'y prendre de façon à être ce gagnant-là. Voilà tout le mystère, et pourquoi tous n'attendent fiévreusement que le commencement de la partie. Que ce soit la guerre civile et la dictature qui en sortent d'abord, qu'importe ! diront-ils, s'il faut passer par là pour arriver au salut! Comme si hélas ! c'était un bon moyen de salut pour un peuple que de commencer par se laisser aller au mal qu'il peut empêcher ! Comme si c'était un calcul sage et honnête, de passer par des calamités certaines pour courir à un bien qui ne l'est pas ! Comme si c'était une école de saine politique, que les horreurs de la guerre civile ou l'humiliation d'une dictature de hasard! Comme si c'était en commençant par rouler dans le sang et par s'aplatir sous un maître, qu'un peuple

se prépare à de meilleures destinées ! Et comme s'il donnait, par là, le témoignage qu'il en est digne et la preuve qu'il en est capable! Et d'ailleurs, en admettant contre toute vraisemblance la possibilité d'un dénouement heureux, encore faut-il reconnaître que ce dénouement devra bien se faire attendre quelque peu. Et en attendant? Qui peut répondre qu'on ne verra pas surgir là, tout à coup, l'occasion impatiemment épiée par l'Europe ennemie, pour en finir avec la France et exécuter sur elle le jugement prononcé contre les peuples qui se déchirent eux-mêmes?

Et en face de cette perspective, en face d'une crise dont la seule pensée devrait faire reculer tout patriote, parce qu'avant que la monarchie en sorte, la France peut y rester — une République se montre, la plus sage, la plus raisonnable, la plus solide des Républiques, et à ce point possible et facile qu'il suffit aux conservateurs de la vouloir pour qu'elle soit. Il n'est pas sérieux de dire : Mais la République est inacceptable! Voyez-la plutôt! La République est exactement comme la monarchie. Elle est ce qu'on la fait. Quand c'est Marc-Aurèle ou saint Louis qui font la monarchie, elle est parfaite. Quand c'est Caligula ou Iléliogabale, elle est atroce. Que la République soit faite par des fous, des énergumèncs et des coquins, ou simplement par des charlatans et des badauds, elle sera odieuse ou

ridicule. Qu'elle soit faite par des gens honnêtes et sensés, ayant le juste sentiment de ce qu'ils doivent h leur pays, et elle risquera d'être aussi bonne qu'un gouverncmenl peut l'être. Elle a déjà, deux fois, chez nous, glissé sur la pente des mauvais gouvernements, et voici qu'elle a pris, une troisième fois, le môme chemin. Mais pourquoi? sinon parce qu'elle n'a jamais été conduite que par des gens incapables de ne pas la perdre? Il ne sert de rien de dire : Voyez comme elle est mauvaise! quand il suffit de vous répondre : Prenez-la et elle cessera de l'être aussitôt.

La République est tout simplement l'un des deux noms que peut prendre le gouvernement des sociétés, et il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'il puisse se présenter, dans la vie d'un peuple, telles circonstances qui amènent, pour ainsi dire, la République forcée. Si la monarchie est devenue impossible, il faut bien que la République soit nécessaire. Mais, de ce qu'elle est nécessaire, pourquoi donc s'ensuivraitil qu'elle doive être mauvaise? Elle sera, encore un coup, ce qu'on voudra qu'elle soit, par la raison qu'une république est aussi susceptible d'être bonne qu'une monarchie d'être détestable. Cela dépend uniquement de ceux qui la prendront en mains. Èh bien! vous, qui avez le sentiment des nécessités, des droits et des devoirs d'un bon gouvernement, pourquoi ne faites- vous pas cela? Qui vous arrête?

Parce que vous voyez la République tombée dans le radicalisme, vous imaginez-vous que ce soit là sa destinée nécessaire, et qu'il n'y ait place, au moins en France, que pour une République radicale? Le prestige du radicalisme vous en impose? Mais voyez donc d'abord de quoi il est fait. Quelle autre république a-t-on fini par montrer aux populations que la république radicale? Quelle autre ont-elles été insensiblement amenées à prendre au sérieux ? C'est la pusillanimité des modérés qui a tout fait. Ont-ils jamais eu un autre rôle que celui de s'effacer devant leurs rivaux? Comment veut-on que les populations puissent faire une comparaison et un choix entre deux républiques, là où, en réalité, elles n'en voient qu'une? Et qu'on ne dise pas qu'elles ont déjà eu l'occasion de faire cette comparaison et ce choix, par exemple au 16 mai : rien ne serait plus faux. Au 16 mai, la France a eu à choisir entre une forme de gouvernement déterminée et dénommée, la République, et une forme de gouvernement indéterminée et innommée, destinée, selon les apparences, à masquer et à préparer une monarchie inconnue. Le pays est allé à ce qui était déterminé, comme toute masse d'hommes fera toujours en pareil cas. C'est une loi de nature, que des hommes politiques sont inexcusables d'avoir ignorée ou méconnue. Eh bien! le radicalisme bénéficie aujourd'hui de cette loi-là. En présence de l'incu-

rable division des monarchistes et de Tincurable pusillanimité des républicains modérés, comment veut-on que le radicalisme ne finisse pas par apparaître aux masses comme la seule forme déterminée de la République? Et quoi d'étonnant qu'il soit arrivé tout naturellement à la possession du gouvernement? Mais comment croire une minute que sa fortune serait la même et ses succès aussi faciles, le jour où il aurait à supporter la comparaison avec une vraie république, faite de bon sens, de modération et d'autorité? Ce jour-là, ou la France est condamnée à faire la leçon au monde par ses fautes et ses meilleurs, ou elle saluerait ce gouvernement sauveur par une immense acclamation. Mais qu'il se montre!

El pour qu'il se montre, il n'est nul besoin que nous courions ce dangereux hasard de bouleverser nos institutions. Il ne s'agit que d'appliquer la Constitution que nous avons — ce qui n'a jamais été fait. Chose curieuse et dont on ne s'avise guère! Le grand tort de la Constitution Wallon est de n'avoir jamais été appliquée sincèrement et dans son esprit, et d'avoir été, non violée, mais faussée, presque aussitôt que promulguée. Est-ce la faute de cette Constitution si la première magistrature de l'État est sans autorité? La Constitution a si bien entendu armer le Président de la République d'une autorité qui lui fût propre, qu'elle lui a donné non seule-

ment le droit de demander au Sénat la dissolution de l'autre Chambre, mais aussi le veto suspensif, comme la Constitution de 91 à Louis XVI. A qui la faute, si ce pouvoir de la présidence est si bien tombé en désuétude, que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des Français ne savent même pas qu'il existe? N'est-il pas écrit de môme, dans la Consli" tution, que le Président est inamovible pendant la durée légale de son mandat? A qui la faute, s'il s'est trouvé un Président pour se mettre dans le cas d'être trailé par le Parlement, comme les Directeurs d'autrefois par les Conseils? De môme, la Constitution n'a nullement entendu faire du Sénat une simple Chambre d'enregistrement. Il n'est ni dans la lettre ni dans l'esprit de notre loi fondamentale que le Sénat n'ait le droit d'avoir, sur aucune question, un avis à lui, sous peine d'être déclaré coupable d'obstruction, et de s'entendre dire, à tout propos et à toute heure, qu'il doit disparaître. La Constitution a si peu entendu cela qu'elle a voulu expressément que le Président ne pût dissoudre la Chambre sans le consentement du Sénat. A qui la faule si ce droit a été compromis au point qu'on se demande si, môme en face d'une nécessité évidente et urgente, on oserait y recourir? La Constitution n'a nullement entendu faire de la Chambre des députés une manière de Convention, tirant à elle et accaparant gouvernement et administration, inter-

venant partout et brouillant tout. A qui la faute si cette Chambre a fini par devenir le seul pouvoir de rÉtat? Qui osera dire que la Constitution y est pour quelque chose? La Constitution a, de môme, expressément entendu nous donner le gouvernement parlementaire, c'est-à-dire le gouvernement des majorités. A qui la faute si nous en sommes venus à ôlre gouvernés, non seulement par une minorité, mais par la plus incapable et la plus dangereuse des minorités? Il faut, en vérité, être hors du bon sens pour faire retomber sur cette honnête et infortunée Constitution la responsabilité de fautes qui sont les nôtres, à tous tant que nous sommes, et nous imaginer que c'est elle, et non pas nous, qu'il importe de réformer.

Eh ! sans doute, si la monarchie était possible, , la question serait facile à régler! Mais qui ne voit que si la monarchie était possible, elle serait? Je ne parle, bien entendu, que de l'heure présente et n'ai pas la moindre prétention à prophétiser. Je ne me hasarde pas, par exemple, à dire que la monarchie n'est plus possible. Je me contente de dire que je n'en sais rien du tout, et que l'affaire regarde nos petits-fils. S'ils ont envie de refaire la monarchie, ce n'est pas ce que nous aurons pu penser, dire et faire qui les gênera. Mais, en attendant, refaisons-nous une demeure, et ne restons pas à la belle étoile. En politique comme en médecine,

il n'y a pas de remèdes bons en soi. Il y a les remèdes ([ui conviennent ou ne conviennent pas au malade, ceux qu'il peut et ceux qu'il ne peut pas supporter. Eh bien! notre état est tel qu'une restauration immédiate de la monarchie, si quelque événement la rendait possible, courrait, grand risque, au lieu de le guérir, de l'exaspérer. Nous ne réfléchissons pas assez que nous sommes malades depuis tantôt cent ans, et qu'une maladie de cent ans ne se guérit pas en vingt-quatre heures. Elle a forcément amené dans l'organisme des désordres devenus invétérés, et dont le temps seul peut avoir raison. Le lemps ! Nous l'oublions toujours. Nous devrions pourtant bien savoir qu*il ne respecte rien de ce qu'on a la prétention de faire sans lui. Or, il n'y a que lui qui nous puisse guérir, et si la durée du recouvrement de la santé doit être proportionnée à la durée du mal, ne comptons pas sur un prompt rétablissement et une courte convalescence. Il se peut que cette convalescence ramène la France un jour, dans l'avenir, à la monarchie. 11 se peut tout aussi bien qu'elle nous fasse un tempérament nouveau, qui ne puisse plus s'accommoder que de la République. Ceci est le secret de l'avenir. Mais, de quelque façon que doive finir la convalescence, il faut qu'elle commence par une République sage et bien ordonnée : là-dessus, nous n'avons pas le choix. Conservateurs mo-

narchistes, la chose est entre vos mains. La voulezvous?

Et ne dites pas que ce n'est pas à vous à vous convertir, mais aux foules, et que, puisque cellesci sont dans Terreur, c'est à elles d'en sortir. C'est vous qui êtes dans l'erreur, si vous attendez d'elles ce qu'elles ne sont pas capables de donner. Ce ne sont pas les simples qui se convertissent, mais les sages, et il est telles circonstances où les sages ne peuvent mieux prouver leur supériorité qu'en cédant aux foules, mais en cédant sur la forme, pour sauver le fond. Les conservateurs monarchistes doivent céder sur la question de la forme républicaine, pour sauver le fond, c'est-à-dire, avec les principes et l'essence même du gouvernement, la sécurité, la dignité, l'autorité et la grandeur de la patrie. Dans ces conditions, ils entraînent avec eux la grande masse des Républicains, tranquilles désormais sur la forme de gouvernement à laquelle ils sont passionnément attachés, et la démocratie a enfin, comme on l'a justement dit, son Édit de Nantes, Et pour cela que faut-il ? Préparer simplement ravèncment d'une Chambre pénétrée de ces sentiments, et commencer par constituer, en dehors des vieux cadres usés et des vieilles dénominations vaines ou menteuses, un grand parti national, un parti du Bien public, qui adopte ce programme, le formule en termes clairs, et le propose, aux élec-

lions prochaines, à l'acceptation du pays. Voilà qui est plus simple et plus efficace que la préparation de la Constituante et du Plél)iscile. Et voici ce qu'il s'agit de dire à la France :

Vous, républicains, vous voulez la République. Nous aussi. Nous la voulons, d'abord parce qu'elle est, et qu'en la gardant, nous nous épargnons une Révolution. Nous la voulons, de plus, parce qu'il n'est aucun des intérêts et des biens chers aux peuples civilisés, qu'elle ne soit en état de garantir aussi bien que la monarchie. C'est à nous tous d'y pourvoir. Et nous entendons prouver que nous la voulons sincèrement et fermcmeni, en refusant

tout d'abord de la mettre en question et de la jeter dans les hasards, et la France avec elle. Elle est solidement assurée parla Constitution actuelle, qui l'a fondée. Nous nous en tenons à coite Constitution et offrons de la défendre avec vous. Nous ne voulons ni revision, ni Coiisliluanto, ni Plébiscite. Nous voulons la Constitution et la République; et nous vous proposons, en ce qui les concerne toutes les deux, de nous présenter aux électeurs avec cette devise, qui a porté bonheur à d'autres qu'à nous : Je mainticn(h*ai !

Vous, conservateurs, vous voulez non seulement qu'on laisse en paix l'Eglise, mais qu'on la respecte, comme il convient, et que le Concordat soit maintenu pour être loyalement appliqué, non

seulement dans sa lettre, mais dans son esprit. Nous aussi. Vous ne croyez pas que Tarmée soit faite pour ménager un triomphe à Tégalité, mais pour sauvegarder l'indépendance et la dignité du pays, et vous entendez bien ne sacrifier aucune des conditions qui peuvent seules faire la force d'une armée aux chimères et aux bassesses de Tesprit démagogique. Nous aussi. Vous voulez ramener à une juste mesure et les dépenses de l'instruction publique el le rôle de Técole primaire, et vous êtes décidés à respecter, dans Técole, la liberté des pères de famille. Nous aussi. Vous voulez une administration qui ne relève que du gouvernement et qui, pour faire son devoir, n'ait à se préoccuper ni de Tagrément ni de la réélection des députés. Nous aussi. Vous voulez que le budget soit établi pour le plus grand bien de l'Etat, et non pour fournir le plus de places possible aux individus. Nous aussi. Vous voulez que Paris n'ait pas son gouvernement à lui, en face — ou au-dessus — du gouvernement de la France. Nous aussi. Vous voulez une autorité assurée, une magistrature respectée, une police redoutée, un gouvernement enfin qui sache, puisse et veuille gouverner. Nous aussi. Tout cela, nous le voulons comme vous, autant que vous.

Eh bien! qu'un parti se forme sur ce programme, et voici ce qu'on peut tenir pour certain. Ralliant les deux grandes forces actuelles, l'esprit conserva-

leur et l'esprit républicain, ce parti entraînera nécessairement avec lui la grande masse du pays. Seul, il sera en élat de former une armée énorme et irrésistible, qui n'aura plus en face d'elle que des étals-majors sans armées ou suivis d'armées minuscules. Mettons que le royalisme subsiste. De combien de soldats les chefs royalistes seront-ils suivis quand les intérêts conservateurs auront reçu satisfaction? Mettons querimpérialismesubsiste.Aquelle armée les chefs impérialistes commanderont-ils, quand le pouvoir sera fort. Tordre établi, rautoritc assurée? Mettons que le « boulangisme » subsiste. Quelles réparations aura-t-il à poursuivre? Quels grands principes à invoquer? Quels grands intérêts à sauvegarder? Et où sera son armée, le jour où il n'y aura plus pour lui de campagne possible? Mettons enfin que le radicalisme subsiste. Que devient son prestige, le jour où il lui faut se produire tout seul, et où il ne lui est plus possible de se couvrir de Tintérét de la République? Il faut bien en convenir, parce qu'il n'est pas d'évidence plus grande. De toutes les victoires, une seule n'a pas à craindre le lendemain : c'est celle qui ferait triompher, sous le môme drapeau, les sentiments conservateurs et l'esprit républicain. Et c'est la seule aussi qui n'ait pas besoin de changer un iota à notre loi constitutionnelle et de nous refaire un gouvernement. Ce gouvernement serait tout fait.

Avec un Sénat où la République est acquise à l'esprit conservateur et une Chambre où Tesprit conservateur serait acquis à la République, la France se trouverait entrée tout d'un coup, sans secousse, sans lutte, sans danger d'aucune sorte, en possession du gouvernement le plus solide qu'il lui soit on ce moment permis d'espérer. Et ce gouvernement pourrait tout naturellement, petit à petit, par une simple succession de mesures législatives, procéder mûrement à celte grande et nécessaire opération que tous les partis attendent aujourd'hui d'un bouleversement fondamental — la reconstitution du pays.

Celte campagne aurait les plus grandes chances de réussir, si elle était simplement menée, avec franchise et décision, par une coalition de gens de bien. iMais le succès en serait assuré, si elle pouvait compter sur un allié puissant — le gouvernement.

Et j'entends par ce mot non la partie mobile et instable, mais la partie fixe et immuable de notre gouvernement actuel; j'entends non tel ou tel cabinet de ministres, qui peut sortir des hasards d'un scrutin, mais le magistral suprême qui ne dépend d'aucun scrutin, et qui, le jour où il a été nommé Président de la République, a reçu, de par la Constitiilion, avec l'inamovibilité pour sept ans, et la rééligibilité s'il a bien rempli sa tache, la responsabilité et les devoirs d'un chef d'État. Or, s'il est

impossible de concevoir, pour un président de République, un devoir supérieur à celui de sauver rÉtat dont il est le chef; si, de son côté, le parti du bien public n'a précisément pas d'autre objet; et si, d'un autre, la République est indubitablement mise en danger par la coalition des factions ennemies, il est difficile de voir comment le Président de la République pourrait se soustraire à la nécessité d'une alliance hors de laquelle on chercherait en vain le salut.

Il est sûr que ce serait là une « action personnelle )) du chef de l'État; mais nous voudrions bien savoir s'il serait possible d'imaginer un ensemble de circonstances où cette action serait plus légitime et plus nécessaire. 11 n'y a pas à invoquer ici la loi des majorités et à prétendre qu'en agissant ainsi , le Président entrerait en lutte contre une majorité. Le propre de notre situation est précisément qu'il n'y a de majorité nulle part. En fait, depuis la nomination de la Chambre actuelle, nous en sommes arrivés à n'avoir jamais que des cabinets de minorité, ce qui est la négation même, nonseulement du régime parlementaire, mais de tout gouvernement tolérable. Nous avons si peu un gouvernement de majorité que c'est précisément pour arriver à en créer un, que se prépare, contre la République, cet assaut général des factions, chacune nourrissant l'espoir de tirer à soi la ma-

joiité et de devenir ce gouvernement définitif et sûr du lendemain sans lequel un État ne peut mener qu'une existence misérable. Eh bien! pourquoi donc le gouvernement, dans la personne de son chef suprême et immuable — il Test pour sept ans! — n'aurait-il pas le droit d'avoir la même ambition que les partis, celle de réunir, lui aussi, une majorité autour de lui? Les factions veulent en appeler au pays : pourquoi donc le Président de la République n'aurait-il pas le droit d'en faire autant? Elles ont chacune leur programme : pourquoi donc n'aurait-il pas le sien? Elles se flattent " de conquérir le suffrage universel : pourquoi n'aurait-il pas le même espoir? Et à qui donc fera-t-on croire qu'ayant des devoirs infiniment supérieurs à ceux d'un simple député ou du premier journaliste venu, il n'ait pas au moins les mômes droits qu'eux?

Quoi qu'il en soit, et quelque interprétation qu'il convienne au chef de l'État de faire de ses devoirs, la France a son salut dans les mains. D'un côté, par le simple choix, aux élections prochaines, d'une majorité à la fois républicaine et conservatrice, toute révolution écartée; la paix, au dedans et au dehors, maintenue; la France, sans effort ni sacrifice d'aucune sorte, retrouvant, avec un gouvernement digne de respect, Teslime du monde; la convalescence de la grande malade

38e LA FRANCE DU CESTENAIRE.

enfin commencée; le relmir à la santé, De l'autre, par !a victoire de la coalition tions ennemies, le saut le plus dangere jamais pays ait fait en pleines ténèbres, trouver, avec la guerre civile, la dictatui guerre étrangère, peut-être la lin de ce q à notre pays de sécurité, de dignité et d (leur. Français, l'année du (lenlenaire nous quelque cliosc d'infiniment plus sérieux fête, l'ensons-y bien!

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