AYANT-PROPOS
Il est une contrée où l'Europe, l'Asie et l'Afrique se touchent et vivent sur les mêmes rivages. Terrestre et maritime à la fois, elle semble un marché aux cent villes, un port aux cent bassins, où aboutissent et se croisent les routes commerciales du vieil univers. L'homme y retrouve les phis anciens vestiges de ses pas, elle a vu commencer les principales des religions qui devaient unir et ont divisé les sociétés : nulle part sur un plus petit espace ne se mêlent et ne se heurtent autant de races, de cultes, de souvenirs, d'intérêts et d'ambitions. L'Europe en sait la place par la place où apparaît chaque matin le soleil, et, comme s'il laissait sur cette terre, touchée la première par ses rayons, quelque chose de leur éclat, l'Europe a nommé la terre elle-même le Levant. Et la France plus que toutes les nations, peut y retrouver de
sa gloire, de ses souffrances, de sa richesse, de ses vertus et de sa vie.
De nouveau, depuis quelques années le Levant nous intéresse, et la mémoire uous revient que nous avons là des œuvres et des droits. Les influences sont comme les femmes, on en parle surtout quand elles sont compromises. C'est du moins ce que nos rivaux prétendent, et, pour savoir s'ils disent vrai, il faut examiner sur place. Voilà pourquoi l'envie m'a pris de retourner vers cette terre privilégiée, de mesurer aux changements survenus depuis mes derniers séjours, l'intensité et la direction des forces qui préparent des changements nouveaux.
Mais, où je vais, la vue du présent ne suffit pas à donner l'intelligence de l'avenir. L'heure actuelle n'est qu'une scène d'un drame commencé depuis des siècles ; le génie de races et de religions puissantes, traditionnelles et contraires, se combat, se combine et dure dans la mobilité successive des faits, et les nouveautés mêmes sont des conséquences. Pour comprendre les rivalités contemporaines, il faut d'abord interroger les origines, mesurer la crise de civilisation que fut la rencontr e de la chrétienté et de l'Islam, constater le rôle joué dans l'histoire par les peuples aujourd'hui en pré-
AVANT-PROPOS lll
sence, comparer les services qui légitiment leurs ambitions actuelles, découvrir les vertus ou les vices de nature ou de conduite qui ont fait et préparé la suite ou l'inconstance, la force ou la vanité de leurs desseins. Là, jnger c'est se souvenir ; là, voir c'est savoir.
Avant de partir, le voyageur se fait un bagage. Les plus belles routes commencent par cette corvée. Mais fut-il le plus ennuyeux des arts, c'est un art de composer sa valise, de choisir les choses familières qui perpétuent les habitudes et portent le chez-soi même au loin, de prendre assez pour ne pas se trouver dépourvu et assez peu pour n'être point embarrassé dans sa marche. Voilà le bagage que je voudrais former de quelques faits principaux et de quelques idées générales. Puisse ma valise ne sembler aux lecteurs ni trop vide ni trop lourde .