‹ La France du LevantChapitre 2 sur 11 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LA LUTTE DE LA CHRÉTIENTÉ CONTRE l'islam

Nulle conquête ne fut plus imprévue, plus rapide, plus vaste et plus durable que l'invasion de l'Islam. Quatre-vingts ans après le jour où Mahomet, novateur et fugitif, n'avait trouvé pour sa doctrine que le refuge du désert, elle dominait tout l'ouest de l'Asie, tout le nord de l'Afrique ; par l'Afrique et par l'Asie, elle s'avançait vers l'Europe; parvenue aux deux rivages où la Méditerranée n'est plus qu'un grand fleuve entre les continents, elle menaçait Constantinople et avait déjà conquis l'Espagne. Il ne lui fallut pour prendi-e cet immense domaine que le temps de le parcourir. Les peuples voient s'avancer un tourbillon de poussière dans lequel scintillent des armes, il passe sur eux, et les voilà captifs pour des siècles.

Du iv^ au viir, la marche des multitudes migratrices est le grand acte de l'histoire. L'Asie, mère des races inconnues et innombrables, les répand sur le vieux monde. Mais l'invasion arabe,

qui vint la dernière, ne ressemble à aucune. Les autres races s'étaient précipitées sur F Empire comme les sauterelles sur la moisson. Leur instinct rudimentaire et vorace ne cherchait que des terres. Mais quand leurs masses vagabondes se firent obstacle, quand leur élan s\isa à s enfoncer dans des peuples qu'elles-mêmes rendaient plus denses, quand prisonnières enfin dans cette inertie du nombre, elles nouèrent des rapports stables avec les populations envahies, elles obtinrent le bien véritable, celai qu'elles n'avaient pas cherché. Une force désarmée donna des ordres à leur victoire. Elle osa signifier à leur orgueil de nobles, de rois, de conquérants, que les hommes de toute race et de toute condition étaient de même espèce et obligés à aimer et à honorer les uns dans les autres leur dignité commune ; à leur paresse que la loi de la réhabilitation du monde était le travail; à leur chair voluptueuse et inconstante, que la famille avait pour fondement nécessaire le relèvement de la femme par la dignité de la mère, et le respect du lien conjugal; à tous leurs désirs que le commencement de la sagesse était la tempérance, et la perfection de la vertu le renoncement; que pour la récompense enfin, un autre monde était préparé, resplendissant et

impérissable. Alors ces êtres puissants et féroces furent domptés. Leur âme s'ouvrit à cette foi qui mettait de la j^randeur dans la vie et de l'espérance dans la mort. Par surcroît, les sciences, les arts, les moeurs qu'ils auraient méprisés comme la parure vaine de l'Empire abattu, leur devinrent respectables quand ils les apprireutde leuréducatrice. La civilisation humaine, dont Rome avait eu le dépôt, se trouva réhabilitée par la caution de l'Église. Ainsi survécut ce qui méritait de durer.

Les tribus errantes et comme perdues dans les plaines de la péninsule arabique n'étaient pas chassées hors de chez elles par la surabondance de la population, ni la misère. Elles s'ébranlèrent pour répandre une foi, qui elle aussi, gouvernait tout l'homme, la conduite des individus et celle des Etats. Et la société préparée par llslam était contraire à la société préparée par le catholicisme .

Toute religion enseigne aux hommes ce qu'ils doivent croire, ce qu'ils doivent faire, et le plus grand obstacle à ses progrès n'est pas dans les dogmes qu'elle impose à la raison, mais dans les vertus qu'elle impose aux instincts. L'Islam, ce fut l'habileté profonde de son prophète, ne demandait de sacrifices ni à la raison ni aux instincts.

La Bible et l'Évangile avaient fourni au Coran ses affirmations sur l'unité de Dieu, la dignité de l'homme, la vie future. Par cette philosophie dégagée de mystères, il n'humiliait ni ne rebutait la nature; il lui obéissait par sa morale. Une observance matérielle de culte, déjeunes et d'aumônes était tout le joug des fidèles : pour le reste, l'Islam leur faisait des devoirs avec leurs passions. Il annonçait à leur orgueil qu'ils étaient la race choisie entre toutes pour recevoir la vérité et la répandre en dominant par elle. Il affirmait à leur violence que cette vérité n'a pas pour ambassadeurs favoris la douceur et le temps, mais la contrainte et que le fer ouvre les plus sûrs chemins à la persuasion. Il enseignait à leur cupidité et à leur paresse que la personne, le travail et les biens des idolâtres, des juifs et des chrétiens appartiennent aux croyants. Il laissait à leur lubricité tous les droits de maître sur ces esclaves de tout sexe, et il offrait après lavie, pour récompense aux élus, les joies d'une débauche immortelle.

C'était bien là ce qu'il fallait pour séduire ces Arabes, religieux par l'imagination, superbes, pillards, et tourmentés de cette volupté que le feu du soleil allume dans leurs veines, et qui semble la plus insatiable soif de leurs déserts. Mais cette

religion, malgré la beauté de quelques maximes empruntées et de quelques vertus naturelles, coupait à la racine toutes les forces par lesquelles la société humaine progresse et se conserve. Par la haine et le mépris ordonnés au mahométan envers les fidèles, l'Islam bannit à jamais l'égalité et la fraternité entre les hommes. Par Fabjection, l'arbitraire et la rapine, il étend sur les races vaincues et sur les territoires les plus fertiles la stérilité. Par le mépris du travail, il fait le croyant aussi stérile que ses conquêtes. Par la promiscuité du harem il avilit irrémédiablement la femme ; parmi tant de femelles qu'il livre au mâle il ne donne pas à l'homme une compagne, à l'enfant une mère, il supprime la famille, et, avec elle, la vie sociale. Il ne sauvegarde même pas 1 élément le plus matériel de la puissance, la fécondité de la race : en sacrifiant à la volupté sans frein non seulement la beauté des femmes et la virginité des jeunes filles, mais l'innocence des impubères, mais la grâce des éphèbes, mais la virilité d'innombrables hommes réduits à n'être plus hommes pour veiller, sans en rien dérober, sur les plaisirs de leurs maîtres, il outrage tous les sexes, épuise ou supprime partout les énergies créatrices, et prépare la destruction de l'espèce. Enfin il n'y a pas à espérer qu'il se

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réforme jamais. L'Islam, en se déclarant immuable et parfait inspire à ses sectateurs, comme une vertu conservatrice de tous leurs vices, l'horreur du changement. Sa foi au fatalisme, tenant tout ce qui arrive pour inévitable, anéantit l'effort, la prévoyance, la responsabilité. Elle produit cette certitude fjue la force en ce monde n'est pas seulement la sanction, mais la preuve, mais 1 origine, mais la vie du droit. Le dépositaire suprême de la force, le kalife, est par cela seul le chef de la religion, et la confusion de ces deux pouvoirs met entre ses mains la plénitude de la tyrannie. Cette idolâtrie qui supprime la résistance de la volonté à l'injustice des hommes et aux contraintes du sort est de toutes les immoralités musulmanes la plus immorale. Le maître tout-puissant n'apprend pas de sa conscience à se plaire à ce qui est bien : devient bien ce qui lui plaît. Le maître n'est pas guidé par l'opinion : il la crée et elle naît esclave. Mais, parmi ces esclaves, quiconque est las de souffrir ou ambitieux de commander, a, même contre le kalife, la ressource de la violence. Il suffit qu'il la tente pour qu'elle lui semble inévitable comme le destin, il suffit qu'il réussisse pour acquérir le droit de faire à tous le mal qu'il ne voulait plus supporter.

La victoire de l'Islam sur le christianisme n'eût donc pas été le triomphe d'une civihsation sur une autre, mais de la barbarie sur la civihsation. Cette victoire fut presque remportée. Des raisons secondaires la préparaient. Les Arabes, partout sur leur chemin, avaient trouvé des nations originaires soumises à des nations conquérantes, et la race devenue une cause indélébile de prééminence pour les unes, d'humiliation pour les autres. Ils dirent à celles-ci : « Pour devenir égales à nous et supérieures à vos maîtres, la foi en Mahomet vous suffit » ; ils gagnèrent les ambitieux de biens, de pouvoir ou de vengeance. La nature des lieux leur fut complice comme celle des hommes : qu'ils suivissent leur marche en Asie ou en Afrique, la Palestine, la Syrie, l'Asie-Mineure, comme l'Egypte, la Lydie, la Tripohtaine et la Mauritanie formaient une bande étroite de territoire entre des côtes et des déserts. Ils s'avançaient, couverts sur leurs flancs par les eaux et les sables, et n'ayant de front qu'un seul peuple à la fois. Mais la raison essentielle de leur succès fut que la chrétienté envahie n'avait pour la défendre ni unité politique, ni unité religieuse. Le monde romain n'était plus cette forteresse qui opposait de toutes parts à ses ennemis sa masse une et impénétrable. Après

Constautin l'Empire trop vaste pour un seul homme fut partagé entre deux Césars. Comme ils devaient appartenir à la même famille, et que l'Orient et l'Occident appartenaient à la même religion, l'unité de 1 empire parut maintenue dans les hauteurs du pouvoir et de la foi. Il ressembla alors à ces arcs de triomphe élevés de toutes parts à sa gloire au moment où elle déclinait. Constantinople et Rome étaient la double et superbe base de l'édifice, mais ses deux piliers s'élevaient isolés et lointains l'un de l'autre et ne se rejoignaient pour former un tout qu'à son sommet. La clef de voûte tomba presque aussitôt : en occident la race des Césars perdit le pouvoir. Cet empire écroulé laissa répandues sur le sol, pierres éparses de sa ruine, les dynasties barbares, et ainsi avait disparu entre les deux moitiés du monde le lien politique. L'Empire d'Orient demeurait debout, mais comme une moitié d'arceau qui surplombe le vide et que tient encore en place la solidité précaire de son vieux ciment. Il avait survécu parce que, menacé aussi parles barbares,ilavait préféré les transactions aux guerres, acheté au besoin la paix et cantonné ses envahisseurs, de façon à se couvrir par eux contre des invasions nouvelles. Comme il avait fait avec eux plus de diplomatie que de gouvernement, il

n'avait pas même tenté de leur disputer leur prérogative la plus chère, l'autonomie de leurs forces militaires, et par suite, quand le surprit l'invasion arabe, il n'était capable ni de les conduire, ni même de les rassembler.

Contre 1 Islam il est vrai, le sentiment chrétien eût suffit à porter d'un élan spontané tous ces peuples à la défense de la foi. Mais l'Empire d'Orient, mauvais gardien de l'unité politique, avait ébranlé lui-même jusque dans l'Occident l'unité rehgieuse: Bysance, qui dédaignait les soldats, aimait à la passion les guerres de la pensée. Elle respirait un air qui tour à tour avait passé sur la subtilité de la Grèce et sur les ardeurs de l'Asie, et dans cette atmosphère se mêlait la magie des sophismes aux mirages des déserts. C'est dans une âme inquiète, raisonneuse et vaine que l'Orient reçut la religion des simples et des humbles. Dès que les persécutions finirent, les hérésies commencèrent, s'engendrant et se dévorant l'une l'autre. L'humiliante fécondité de ces erreurs paraissait puissance intellectuelle, et ce qui restait de prestige à l'Empire par delà ses frontières lui servit à accréditer des doctrines fausses.

La plus répandue fut l'arianisme, que tous les barbares, Gotlis, Wisigoths, Vandales, Burgondes,

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adoptèrent. Au moment où elle pénétrait en Occident, l'Orient Tavait abandonnée. Il n'aimait du faux que la fraîcheur première et se passionnait déjà pour d'autres hypothèses. Mais les barbares, trop lourds pour être inconstants, se tinrent à l'arianisme. La Papauté s'éleva contre leur obstination. Elle vit s'élever contre elle-même une partie des clergés nationaux qui croyaient assurer leur indépendance en résistant à Rome, et la plupart des princes qui, en séparant leur clergé de Rome, savaient le mettre à leur merci. Quand les sévères doctrines de l'Eglise sur le respect dû aux vaincus, aux faibles, à la femme, ne furent plus rappelées aux princes que par des prêtres, leurs sujets, ces princes, après avoir changé le dogme trouvèrent naturel de changer la morale, de chasser les censeurs, d'élever aux dignités ecclésiastiques les complaisants, puis les scandaleux. Dès lors, certains qu'un clergé asservi à la chair serait commode au pouvoir, ils étaient retournés au désordre des moeurs, par lui à tous les autres, et la contagion des mauvais exemples travaillait à corrompre ou à tarir de proche en proche la sève du christianisme.

Séparer les peuples de l'autorité commune qui les eût préservés contre les périls communs, et

affaiblir en chacun de ces peuples la discipline des vertus qui maintiennent l'indépendance nationale, tel avait été le double mal des hérésies. Elles avaient jalonné les routes de l'invasion. La Mésopotamie, la Palestine, la Syrie avaient dans toutes leurs cités des capitales de systèmes et de sectes ; Alexandrie avait enseigné la discorde à toute l'I^gypte; de Carthage aux colonnes d Hercule les disputes des Grecs et les cruautés des Vandales avaient ruiné la concorde des intelligences et des cœurs; Farianisme avait laissé oublier aux Wisigoths leurs devoirs envers les vieilles populations de l'Espagne, xlinsi les Arabes s'avancèrent en France. Vainqueurs là, qui les eût arrêtés en Europe? Les Bourguignons et les Lombards n'étaient iii plus forts que les Vandales, ni plus civilisés que les V\ isigoths. Dans le centre de l'Europe vivaient des peuples païens encore : leurs ténèbres auraient reçu les lueurs de l'Islam comme le grand jour de la vérité. Et par delà le Pont-Euxin, les envahisseurs retrouvaient l'Asie et leurs premières cou- <|uêtcs : le cercle était fermé, le lacet noué autour du B as-Empire . Eût-il opposé à la conque te presque achevée la résistance efficace de sa foi, de sa civilisation et de son courage, lui qui n'avait pas même ralenti les premières marches de l'invasion?

lui qui avait déjà laissé les mœurs et les vices de l'Asie passer le Bosphore avec les eunuques, les débauches orientales, les supplices cruels, la pompe du despotisme et les révolutions de palais? lui qui, par ses attaques incessantes contre la divinité du Christ, avait préparé la parole de Mahomet : « Dieu seul est Dieu » ? lui qui, au moment où Mahomet commença sa marche, avait livré à trois hérétiques les trois patriarcats de l'Orient, Antioche, Alexandrie et Constautinople? lui qui, à l'heure où les Arabes parvenaient à Poitiers, ne se contentait plus de souverains hérétiques, mais portait au trône un hérésiarque, et, par la sanglante persécution contre les images, faisait déjà régner une doctrine de l'Islam dans les contrées où les armes de l'Islam ne dominaient pas encore ?

La civilisation fut sauvée à Poitiers. La race française commence ce jour-là son office public, et travaille pour tous en se défendant elle-même. Et la défaite des Arabes fut aussi naturelle qu'avaient été jusque-là leurs succès. Les Francs étaient parmi les envabisseurs de la Gaule, les plus récents, les moins nombreux, les derniers venus au cbristianisme, mais les plus guerriers, et comme ils le proclamaient dans leur loi salique les plus « purs d'hérésie ». Un goût instinctif d'unité, un respect profond pour la Papauté, la joie d'être plus orthodoxes que les peuples plus anciens dans la foi, l'espoir de trouver dans cette différence prétexte à querelles et à conquêtes, un mélange de mobiles grands et petits, désintéressés et égoïstes, qu'on trouve à l'origine des grandes choses quand la Providence se sert des hommes, avaient maintenu cette étroite union des Francs avec le Saint-Siège. Depuis Clovis, ils n'avaient pas cessé d'étendre en Gaule et hors de la Gaule leur religion avec leur

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suprématie. La Frise, la Saxe, la Souabe, la Bavière étaient entrées dans leur système. Comme la domination franque attachait les peuples au Saint- Siège et que le Saint-Siège favorisait les conquêtes du soldat qui travaillait pour le catholicisme, dans l'Europe désagrégée une unité politique se reformait par la communion religieuse. Et la morale du catholicisme, enseignée dans sa pureté par le zèle d'évèques saints et populaires, pratiquée, malgré la violence des temps, par 1 effort sincère des peuples, aimée toujours, même quand elle était désobéie, avait formé de ces peuples la société la plus hostile à l'Islam et la plus capable de lui résister. La Gaule enfin, où les Arabes parvenaient, était le pays le plus éloigné de leurs régions natales, celui où il leur devenait le plus malaisé de recevoir des renforts, celui où les défenseurs pouvaient, d'Austrasie, d'Allemagne, de Bourgogne, d'Aquitaine, concentrer le plus vite leurs forces. Le marteau était forgé qui devait briser 1 Islam.

Le choc des deux civilisations ouvrit une soudaine issue aux conséquences qu'elles préparaient.

On vit combien l'idolâtrie de la force, qui est tout le droit de l'Islam, rend précaire cette force même. Dès la mort de Mahomet, elle avait décidé du pouvoir entre les familles rivales, et le poi-

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gnard, le lacet et le poison, grands électeurs des kalifes, avaient supprimé sans cesse les despotes en perpétuant le despotisme. Du moins, tant que l'Islam triompha, le chef entraînait à sa suite tout rislam. Les Arabes semblaient unis parce que la vitesse acquise du succès emportait leur multitude du même mouvement : l'ordre qui n'était pas dans leurs institutions, était dans leur élan. Dès que l'élan fut brisé à Poitiers, l'unité fut partout détruite. Les familles qui se sont succédé à l'Empire le dépècent. Les Ommiades gardent le pouvoir en Espagne, les Fatimites le reprennent en Egypte, les Abbassides dominent en Asie ; Flslam est coupé en trois kalifats, Cordoue, Le Caire et Bagdad, le premier désormais étranger aux deux autres, les deux derniers ennemis. Chacun d'eux voit en même temps se détacher de lui des principautés qui par la vassalité préparent leur indépendance : tout général qui cesse de craindre son souverain cesse de lui obéir. C'est ainsi que le kaUfat de Cordoue se morcelle au profit des royautés musulmanes de Séville, de Murcie, de Valence, de Grenade, de Tolède ; que le kalifat du Caire est démembré par les beys de Tunis, d'Alger, d'Egypte même ; que le kalifat de Bagdad, heureux de trouver le secours des Turcs, hordes guerrières qui de l'Asie

centrale ont passé en Asie Mineure, laisse leurs chefs, sous le nom de sultans, se tailler des domaines et garde seulement une primauté d'honneurs .

Tandis que la puissance musulmane se détruit comme elle s'est fondée, par la violence, l'Europe non seulement est sauvée, mais se constitue. Elle se constitue sur l'idée que la force n'est pas la maîtresse du monde, mais la servante d'une puissance supérieure à elle, et qu'elle doit obéir à une loi morale. La force matérielle est partagée entre les princes, la loi morale trouve son unité dans l'Église. Au-dessus des rois est un roi de justice, un témoin du devoir, un représentant de l'immuable et de l'immortel. Le Pape, indépendant des pouvoirs humains par son origine, étranger par son ministère à leurs ambitions, a la charge d'empêcher que ces princes et leurs peuples s'isolent dansl'égoïsme, s' affaiblissent dans leurs discordes, se corrompent dans leurs vices, et compromettent ainsi la civilisation dont ils sont les défenseurs solidaires. Et pour que cette voix des intérêts universels ne soit pas méconnue par les passions passagères et égoïstes d'un peuple ou d'un prince, la souveraineté des rois s'ordonne en une hiérarchie. Le premier des rois est l'Empereur. xA.ccepté par

eux et par le Pape, il est l'intermédiaire entre leâ deux puissances, la sanction vivante du droit, le pacificateur armé des querelles domestiques entre les peuples frères, et tandis qu ils vaquent à leurs intérêts particuliers, le gardien vigilant des intérêts chrétiens. Telle s'établit la société dont le Pape est la conscience et dont l'Empereur est le bras.

Cet ordre fut voulu et réalisé par la France. Dès qu'elle eut acquis sur l'Europe sauvée à Poitiers l'hégémonie, elle employa sa force à limiter les droits de la force. La papauté élevant ceux qui reconnaissaient aux princes un maître, le devoir, couronna Pépin roi de France et Gharlemagne empereur d'Occident. Et Gharlemagne ne fut pas seulement ambitieux du titre, mais de la fonction. Il en remplit tous les devoirs : par ses donations et ses respects, il assura l'indépendance de la papauté ; par ses lois il prêta dans toute sa monarchie main-forte à la civilisation chrétienne ; par ses armes, il voulut soit soumettre aux croyances religieuses, qui formaient le droit commun de la société politique, les païens enclavés dans l'Empire comme les Saxons, soit écarter de ses frontières les infidèles nomades comme les Normands : des cinquante-huit guerres qu'il entreprit, les plus nombreuses furent pour refouler en Espagne, en

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Sicile, dans le sud de l'Italie les principaux ennemis de l'Europe, les Musulmans. Il rassembla dans cet effort commun, dans cette unité puissante, tous les peuples jusqu'aux frontières de l'Empire d'Orient. Si celui-ci eût associé sa force au même dessein, et soumis sa souveraineté politique à la même loi morale, l'unité du monde était rétablie, ce monde devenait assez puissant pour rendre à leur ancienne foi, à la civilisation, à l'activité des échanges toutes les contrées surprises par l'Islam ; les anciens jours de la paix romaine auraient reparu, plus nobles et bienfaisants dans la paix chrétienne.

Mais le caractère essentiel de cet ordre nouveau, l'indépendance de l'autorité arbitre du devoir en face les autorités maîtresses des faits, était le scandale de l'Orient. Les Empereurs byzantins avaient emporté de Rome païenne la tradition d'un temps où César était grand pontife, et où les dieux servaient d'instruments à la puissance humaine. Ils voyaient dans l'Asie placée sous leurs regards cet exercice du pouvoir religieux par le pouvoir politique rendre facile et sacré le despotisme. Leur orgueiletleurs craintes tenaient pour seul efficace, seul sûr, seul complet, un gouvernement où eux seuls donneraient des ordres à leur Église, Cette Église

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était la moins prête à défendre sa liberté contre eux : c'est contre la papauté que veillaient ses défiances. Dans la lutte contre les hérésies, toutes les erreurs où rimagination orientale entraînait d'accord les théologiens et les Empereurs avaient été combattues par le Saint-Siège, il avait fait sentir le mors à ces esprits emportés, il avait ramené à la discipline inflexible du bon sens ces subtilités qui se dérobaient sans cesse. Même domptées, elles lui en voulaient obscurément de leurs défaites, et une répulsion avait grandi entre Tintellect de Rome et celui de Byzance. A Byzance enfin, l'ambition des évêques était devenue contre Rome le lien permanent entre la superbe des Empereurs et les préjugés de l'Église. Cette ville, avant Constantin, était un évêché obscur et suffragant d'Antioche : Antioche, x\lexandrie et Jérusalem étaient, depuis les apôtres, les sièges principaux, les patriarcats de l'Orient. Lorsque Constantinople fut devenue la capitale, ses évêques demandèrent le titre de patriarches : c'était rompre avec la tradition, qui mesurait la dignité des sièges épiscopaux à la sainteté des souvenirs religieux, et attacher la splendeur d'une église, comme un éclat de reflet, à la proximité du pouvoir. Dès qu'ils l'eurent obtenu, les nouveaux patriar-

ches prétendirent à la prééminence sur les trois autres, et se la donnèrent eux-mêmes, la soutenant par leur docilité envers les Empereurs. Cette docilité laissa usurper tant de droits religieux par le pouvoir civil, qu'en 857 un des Empereurs, Bardas, ayant trouvé un censeur de ses vices dans un de ces patriarches, tint cette indépendance pour rébellion, déposa l'indiscret et nomma luimême patriarche un laïque, son premier écuyer, Photius. Gardienne des formes qui font la solidité de la hiérarchie, la papauté déclara que le choix d'un adultère ne suffisait pas pour faire patriarche un ambitieux. Photius condamné à descendre de son siège n'eut plus qu'un moyen de ne pas perdre la seconde place dans FÉglise, c était de prendre la première. Il récusa l'autorité du pape. C'était se livrer sans conditions à celle de l'Empereur, et en effet, son acte de révolte fut un acte de servilité : « Si Rome, dit-il, a reçu la primauté, c'est qu'elle était le séjour des Césars, la primauté a été transférée à Constantinople avec le siège de l'Empire.» Ce sophisme tout pohtique suffisait à convaincre l'orgueil du palais, mais non à égarer la conscience des fidèles. Pour eux, Photius ajouta que la papauté avait mérité de perdre ses privilèges en laissant corrompre le dépôt de la foi. Réveillant,

comme une tentation pour les raisonneurs, une querelle assoupie depuis des siècles, il affirma que, selon la croyance traditionnelle de 1 Orient, le Saint-Esprit procède du Père seul, et accusa Rome d'avoir imposé l'erreur que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Enfin, voulant offrir aux yeux des simples un symbole permanent de scandale, il prit le mystère le plus auguste, le plus fréquent et le plus public de la vie chrétienne, constata que, dans la messe orientale, l'hostie était de pain fermenté, de pain sans levain dans la messe occidentale, et prépara l'argument développé plus tard par Michel Cérulaire, que, par cette différence de rite, l'Occident altérait la matière du sacrement et profanait l'Eucharistie. Un débat de mysticité inintelligible sur le plus insondable des mystères, un conflit tout matériel sur le détail sans importance d'un usage, voilà tout le grief pour commencer la ruine de l'unité chrétienne, voilà tout le prétexte sous lequel la séparation s'est faite et dure encore. Moins il était sérieux, plus apparut que des intérêts d'ambition et des antipathies de race étaient décidés à se satisfaire à tout prix. Si la rupture ne fut pas proclamée dès Photius, c'est que, victime de son œuvre, il mourut déposé à son tour par l'Empereur. Mais la vie

commune des deux églises était finie. De plus en plus le patriarche devient un dignitaire du palais, instable comme les intrigues. Né de la corruption, il n'ose renier sa mère, il ne pourrait sauver les mœurs publiques sans attaquer la cour et FEmpereur. L'Eglise orientale entre dans le silence immobile qui convient à la servante devant le maître. Une seule issue reste ouverte à son activité, la fureur d'une théologie où l'esprit règne et non la conscience. Des sophistes sacrés semblent mettre leur gloire, comme des bateleurs, à l'étroitesse de la base sur laquelle ils édifient l'équilibre de leurs systèmes, et l'inutiHté du travail pour lequel ils dépensent leur effort. Une telle église n'a plus de parenté morale avec l'Eijlise catholique. Les patriarches de Constantinople prennent le titre de « sainteté » et appellent les Papes « évêques de Rome. » Le respect s'évade des formules comme des cœurs, la désuétude succède, et, sur ini dernier appel du Pape, le patriarche Michel Cérulaire, en 1054, consomme le schisme.

Ainsi disparaît 1 union qui eût assuré à l'Europe l'empire du monde. Ainsi furent remplies et perdues les années où l'Islam, éperdu et brisé par sa défaite, pouvait être, par les efforts de tous, rejeté dans son désert natal, puis les années où les

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Arabes, heureux d'échapper à la poursuite, découragés de nouvelles \'ictoh*es, établis à leur tour à demeure sur leurs conquêtes, pénétrés par la philosophie, les sciences, certaines coutumes des peuples chrétiens, affinant à ce contact les qualités délicates et la grâce élégante de leur propre nature, s'affablissaieut à se civiliser à demi, et pouvaient, sous l'épée libératrice et sous la domination bienveillante de l'Europe, être amenés eux-mêmes à une civilisation plus complète. Au xf siècle, lorsque la séparation entre l'Orient et l'Occident s aggravait de la séparation religieuse, dans l'Islam les Arabes cédaient la suprématie à une autre race, sans arts, sans culture, uniquement guerrière : les Turcs dans leur barbarie rigoureuse étaient une incarnation nouvelle et plus adéquate du génie musulman. Ils avaient commencé par dominer le kalifat de Bagdad. Ils s'emparèrent de l'Egypte, puis reprenant la politique d invasion, parurent sur le Bosphore. L'Europe était menacée de nouveau ; au lieu de la défendre, les Grecs n'interrompirent leurs luttes religieuses que pour appeler à l'aide l'Occident.

L'Empire cV Occident eût suffi à la tâche s'il avait conservé comme à son origine l'intelligence de sa fonction, ^lais le génie n'a pas de descendance et les races qui commencent par des Charlesle-Grand, finissent par des Cbarles-le-Gros. La déposition de celui-ci écarta de TEmpire la seule race qui pût paraitre nationale aux divers peuples. Français, Italiens, Allemands se donnèrent des chefs de leur sang. Choisir parmi ces rois un Empereur, c'était mettre en sa personne une race en dessus des autres, au moment on les nations prennent conscience d'elles-mêmes. Il eût fallu pour sauver l'institution, tous les ménagements de la prudence politique, et toute la force internationale de la Papauté. Or les plus puissants des candidats à l'Empire se trouvèrent les princes d'Allemagne. Dès qu'il passa dans des mains germaniques, l'Empire changea de caractère. Les plus mauvais parmi les princes de race franque, s'ils avaient négligé d'en remplir les devoirs, n'en avaient pas

faussé le sens. Les meilleurs parmi les princes de race allemande, Franconiens, Saxons ou Hohenstauffen, ne voient dans l'Empire qu'un moyen d'assurer leur suprématie personnelle sur l'Europe et sur l'Eglise. L'Empire reprend sa signification païenne. Lorsque le premier roi allemand, Othon, passe les x\lpes, ce n'est pas, comme Pépin ou Charlemagne, pour pacifier l'Italie, mais pour la prendre. Vainqueur, il prétend à l'Empire pour avoir asservi l'Italie, édicté que cet Empire appartiendra toujours à l'Allemagne, et méconnaît également l'indépendance et l'égalité des peuples. Il s'attribue le droit de désigner son successeur, et il annule ainsi la prérogative électorale des autres princes. Il ne veut pas tenir de la Papauté la couronne impériale, mais comme empereur désigner les Papes, et il attente par là à la liberté de l'Eglise. Et comme ni les princes d'Allemagne, ni les villes d'Italie, ni la Papauté n'entendent renoncer à leurs droits, l'Empire, au lieu de demeurer un instrument de concorde et de force pour la société chrétienne, devient une cause de guerre, de faiblesse et de servitude. En vain, au milieu de ces luttes, parvient en Europe la plainte des chrétiens persécutés dans le Levant, en vain le Pape Sylvestre II, dès l'an 1001, sollicite la chrétienté de « lever

l'étendard contre les Sarrazins » . Les chefs de cette chrétienté, les empereurs, sont occupés plus près. Dès 1033, Conrad II a réuni sous son sceptre presque tout l'Empire de Charlemag^ne, et on le compare à ce grand souverain : mais ses bienfaits sont réservés à l'Allemagne et ses soldats à la garde de ses domaines. Le péril musulman s'aggrave ; Grégoire VU, en 1075, fait un appel à l'Europe et constate qu à sa voix les Italiens et les Français sont prêts à marcher, mais l'empereur d'Allemagne Henri IV choisit pour adversaire la Papauté elle-même, arrête la croisade par la querelle du Sacerdoce et de 1 Empire, commence une lutte sans merci entre les deux autorités dont l'accord est l'ordre et la vie pour l'Europe, épuise dans cette lutte Fltahe, l'Allemagne, l'Empire même, et laisse la chrétienté inerte devant l'invasion musulmane.

C'est alors que la France, de nouveau, se lève pour continuer 1 œuvre commencée à Poitiers. Tandis que les empereurs d Allemagne rêvaient de s'étendre suj- les autres peuples, les rois de France ont travaillé à réunir en un faisceau solide les provinces françaises. Les souverains n'ont rien désiré hors de leurs frontières naturelles, ce sont les particuliers qui, devenant des conquérants, ont

porté en Angleterre, dans le nord de l'Espagne, l'Italie méridionale, la Sicile, l'influence de notre race. Cette race ne possède plus, avec l'Empire,

I autorité d'un mandat public, mais elle a la puissance de son génie spontané. Et ce génie décide et soutient les Croisades, qui sont la première intervention de la volonté générale dans la politique européenne. Il n'est pas contesté que les Croisades, par leur origine, le Pape qui le premier les voulut, les lieux où les principales furent décidées, le nombre des combattants, la gloire, la persévérance, les succès et les charges, furent Françaises.

II n'est pas contestable que, malgré leur échec, elles protégèrent l'Europe. La victoire de Poitiers avait empêché pour trois siècles et demi le retour offensif de llslam ; entre la première croisade et la prise de Constantinople par les Turcs, il y a aussi trois siècles et demi. Que l'invasion de lEurope n'eut pas été retardée par ces attaques portées contre les musulmans en Asie et en Afrique, llslam pénétrait dans l'empire grec comme la flèche dans le bois pourri. La Hongrie était sauvage, la Pologne anarchique, la Prusse païenne, l'Autriche assez faible pour être tenue en échec parles montagnards de quelques cantons suisses. Qu'eût été alors la chance des armes, elle qui, au

xvir siècle, semblait encore incertaine quand Sobieski vint délivrer Vienne ? Et que fût devenu l'avenir de la civilisation si le centre de l'Europe eût été réduit à l'état où sont aujourd'hui les contrées soumises au joug ottoman? En retardant la marche des Turcs, la France donnait à la Pologne, à la Hongrie, à 1 Autriche, le temps d'atteindre l'âge viril. Et si la France ne fit pas davantage, la faute en fut à deux coupables, toujours les mêmes, l'Empire grec et l'Empire germanique.

L'Empire grec avait appelé les Latins à son secours. Plus il les vit de près, plus il se sentit séparé d'eux. A l'aspect des multitudes que la foi catholique armait contre les Turcs, il n'eut pas de gratitude, mais du mépris et de la crainte. Ses défenseurs accourus à la voix des Pontifes ne lui semblèrent que des esclaves de la Papauté et, au moment où elle le protégeait, il sentit s accroître ses préjugés contre elle. Qnand les Croisés, ne voulant pas rendre aux schismatiques les contrées conquises sur les infidèles, fondèrent en Asie les établissements latins, il se tint pour spolié et pour menacé par ces Etats établis sur ses anciennes terres, et qui ramenaient à ses portes la contagion de l'erreur romaine. Entre les Latins et les Turcs,.

il en vint à hésiter, les plus dangereux lui parurent les plus proches. Il aspira à être sauvé à la fois de ses ennemis et de ses libérateurs, résolut de se débarrasser des uns par les autres, et, tandis qu'ils émousseraient à se frapper leurs lourdes armes, d employer la sienne et de les vaincre tous par la trahison. C'est ainsi que, dès la première Croisade, refusant le concours de ses soldats, il donna celui de ses conseils, égara les armées qu'il avait appelées, avertit de leur marche les Turcs. La seule part qu'il prit à la guerre sainte fut d'égorger les traînards et de massacrer en 1202 les Latins à Constantinople. Les trois premières Croisades lui durent leurs souffrances et leurs échecs. La quatrième détourna ses coups de llslam pour en finir avec cet Empire qui, sans jamais combattre, changeait sans cesse de camp. Ce ne fut pas seulement la vengeance et la cupidité qui portèrent les Croisés à prendre Constantinople, ce fut l'intelligence de l'obstacle opposé à tous leurs efforts par l'incurable perfidie des Grecs. Mais en dépossédant les Grecs, on coupa court aux derniers ménagemens que gardait encore leur inimitié : contre les Latins ils firent dès lors alliance ouverte avec les Turcs.

Cette alliance n'apportait pas aux Turcs une

36 LA FRANCE DU l.EVA>'T

force comparable aux forces unies de FEurope. Qui empêcha cette uuiou ? Les souverains d'Allemagne.

La première Croisade avait conquis la Syrie et la Palestine. Conduite par des guerriers dont plusieurs étaient des saints, elle avait joint au désintéressement du zèle religieux, à l'héroïsme du courage mihtaire, l'art de la politique, s'était montrée supérieure à la civilisation de l'époque dans le gouvernement des pays occupés. Les fondations sont solides qui associent la gloire avec la sagesse; pourtant, après cet effort, les passions humaines reprirent leurs droits. La plupart des Croisés songèrent au repos et regagnèrent la patrie; les peuples commerçants, Vénitiens et Génois, retournèrent au gain, sans trop s inquiéter si dans leur négoce ils sacrifiaient 1 intérêt catholique aux Grecs et même aux Turcs ; les chefs qui représentaient cet intérêt sur le sol de l'Asie auraient cru humilier leurs couronnes toutes neuves en acceptant le joug d une discipline commune et d'expéditions concertées. Voilà comment, dès le milieu du XIP siècle, ces principautés, commençant à fléchir dans leurs résistances isolées contre les retours offensifs de 1 Islam, eurent besoin d'être secourues. La France, qui avait supporté presque tout le fardeau de. la

conquête, et presque seule entretenu depuis, par une émigration presque régulière de chevaliers et de soldats, l'armée chrétienne, était trop épuisée par ce don continuel d'elle-même pour suffire au nouvel effort.

Mais l'Empire germanique est une immense réserve d'hommes , le maître de cet Empire est un prince guerrier, le plus puissant des princes, Frédéric Barberousse : il lui est facile de remplir sa fonction essentielle, d'appeler aux armes la chrétienté pour la défense des ouvrages avancés qui couvrent l'Europe. Tandis que l'Orient l'invoque, et chaque jour d'une voix plus pressante et plus faible, Barberousse trouve plus urgent de conquérir l'Italie et de dominer la Papauté. Une expédition délivrerait la Terre-Sainte, il en fait sept en Italie, elles durent dix-sept ans. En vain les défaites se succèdent là-bas, en vain, à Jérusalem, le prestige chrétien est près de succomber devant l'Islam. L'Empereur ne se décide que lorsque l'âme de la chrétienté se soulève contre l'indifférence de son défenseur couronné, quand Jérusalem est perdue, l'occasion passée. Dans sa Croisade, il ne trouve qu'une mort inutile, et la chrétienté ne garde plus de l'Asie que Tripoli, Tyr et Antioche.

La quatrième Croisade, par les soins de ia France, répare sur une autre région ce désastre, remet en fondant 1 Empire latin de Constantinople, toute la péninsule des Balkans, sous la garde de bons soldats, et, en attendant l'heure de reprendre pied en Asie, ferme du moins l'Europe à rislam. Mais, comme après la première Croisade, l'épuisement suit le grand effort. Il faudrait nourrir la conquête, envoyer de l'argent et des hommes. La récompense immédiate paierait la générosité. Sur ces terres trop vastes que gardent des Français trop peu nombreux, il y a place pour tous et des domaines à la taille des grands princes comme des petits chevaliers. Et si la France, retenue par la guerre des Albigeois, ne peut fournir seule des armées assez nombreuses, les autres nations, par une entente, y pourvoieraient sans fatigue pour aucune d elles. Le Saint-Empire est mis de nouveau en demeure d'accomplir sa fonction et de veiller aux frontières de la chrétienté. Il appartient, en ces jours décisifs, à un souverain, le premier de son temps par le prestige de la force et les ressources de lesprit. Mais il semble que Tégoïsme du génie germani(jue, comme la générosité du génie français aient atteint leur perfection dans les deux hommes qui conduisent les

dernières croisades, Frédéric II et Louis IX. Pour Frédéric le vœu de prendre la croix est un prétexte de lever des taxes et des soldats. Mais il ne part que pour suivre la route impériale des ambitions allemandes et descendre en Italie, Là il trouve, comme ses prédécesseurs, la résistance de l'Italie et des Papes, de premiers succès, et bientôt 1 impuissance de la puissance, quand après avoir chassé de Rome le Pape, il est dénoncé à l'Europe comme parjure par ce fugitif. L'opinion générale qui s'indigne le contraint à tenir sa parole, mais il ne songe ni à secourir les chrétiens, ni à vaincre rislam; il songe, comme il le ditlui-même, à « ne pas perdre son crédit en Occident. " Il s'est fait céderparson beau-père, dernier roi de Jérusalem, «ette couronne nominale, il se fait promettre par les Musulmans une souveraineté non moins dérisoire sur la Ville Sainte, où il s'engage à n'établir ni garnison, ni défense. La négociation faite, il part non avec une armée, mais avec une escorte, n'apporte dans Jérusalem que le scandale de cette amitié avec les infidèles, sort de la ville sans y laisser un soldat, et, se tenant ainsi quitte envers Dieu et envers les hommes qu'il a joués également, il se hâte vers la seule terre aimée, l'Italie qu'il violente. Quand Innocent IV, pour pourvoir aux

périls de la chrétienté réunit en 1245, à Lyon, un Concile général, ce concile, en même temps qu'il décrète, comme limpérieuse nécessité du temps, une Croisade, dépose l'Empereur devenu l'obstacle à cette mesure de salut. Frédéric tourne toute sa force contre la chrétienté qui se délivre de lui, ébranle la Papauté par ses écrits, la combat par ses armes, fait connaître aux musulmans les expéditions préparées, emploie lui-même les Sarrazins, les introduit en Italie, et meurt sous leur garde, après avoir empêché toute sa vie l'Occident de secourir l'Empire latin qui périt faute de soldats. Les Grecs, en 1261, reprennent sans combat Constantinople, qu'ils sont incapables de défendre contre les Turcs.

Un prince, du moins, ne s'associa pas à cet abandon. Louis IX sait que son royaume a besoin de sa présence, tous ses conseillers le dissuadent de partir. Aux raisons d'État le cœur joint ses raisons, quand ses sujets, ses humbles préférés du petit peuple, sa mère « qu'il aimait plus qu'aucune créature mortelle « le supplient de rester. Mais il entend « la voix des pauvres chrétiens », son intelligence discerne que 1 Islam est une menace pour la civilisation, il part, après avoir préparé toutes les chances de succès. Toutes les infortunes 1 acca-

LA LUTTE CONTRE L'ISLAM Al

blent, aucune ne lasse sa patience. Captif en Ég^^pte il efface dans le souvenir des ■Musulmans le toit fait aux princes chrétiens par le scepticisme et les vices de Frédéric II, et, à un peuple instruit à respecter seulement la force, rend vénérable l'adversité. Libre, il passe trois ans en Terre- Sainte à combattre, à relever les fortifications et les courages ; il ne rentre en France qu'avec la tristesse de n'avoir pas fait assez et le secret dessein d'un nouvel effort. Il essaie de ménager la paix entre tous les rois de l'Europe pour les entraîner à une nouvelle lutte contre les Musulmans. Au rendez-vous il se trouve seul, ne s'en dévoue que davantage à cette cause de tous, abandonnée par tous, et lui donne sa vie sur cette terre de Tunis qu'il voulait rendre à la foi.

Or, Saint Louis n'était pas, comme on Ta prétendu, le dernier serviteur d une cause devenue étrangère à son temps. La lutte contre l'Islam demeurait la passion persévérante, profonde, générale de l'Europe ; l'instinct populaire comprenait que la défaite des Musulmans était nécessaire à la civilisation. Quand l'ardeur semblait tiédir chez les hommes, l'Allemagne et la France avaient vu, en 1202, se lever les Croisades des Enfants, et comme le dit Innocent III « les fils donner l'exemple aux pères » . Quand on apprend en France la captivité de saint Louis, la Croisade des Pastoureaux, élan malhabile mais spontané des ignorants et des simples pour la délivrance du roi, atteste que le roi a avec lui 1 âme des foules. En 1320, ce sont encore les paysans qui réclameront la guerre sainte ; comme la multitude a l'intuition de ce qu'il faudrait faire, sans la science de le faire, leur zèle se tournera en révolte contre l'inertie de leurs seigneurs, et ceux-ci, pour ne pas

se mettre en route à la tête de leur vassaux, seront contraints de massacrer « cette ribeaudaille. » Car si l'ardeur libératrice et chrétienne anime toujours les multitudes, elle se lasse chez les grands : ce sont les princes et les rois qui délaissent le vieux devoir pour des passions nouvelles. Il semble que la perfection de toutes les vertus humaines et royales réunies en saint Louis ait épuisé la race des Capétiens. La conscience qui avait élevé et guidé leur raison se tait, et, à leur tour, ils se laissent prendre aux exemples donnés par les souverains germaniques. Au moment même où la politique égoïste de ces Empereurs, l'excès de leurs ambitions et leur lutte contre l'indépendance religieuse de la Papauté brisent entre leurs mains la puissance impériale, les rois de France songent, non à fuir l'exemple, mais à hériter de lEmpire, en imitant les fautes des Empereurs. Le petit-fils de saint Louis, Phihppe le Bel, est un Hohenstauffen français.

Lui non plus ne veut plus subir le magistère moral de la Papauté : il commence par braver la puissance pontificale, il finit par l'asservir. Non seulement ces démêlés suspendent leffort contre les infidèles, mais, en arrachant à la complaisance d'un Pape la condamnation des Templiers, la cupi-

dite du roi anéantit la milice chrétienne et française qui, de ses richesses immenses et de son courage resté intact, défendait encore, en attendant le réveil de l'Europe, notre situation en Orient. Le dernier des Capétiens, Charles le Bel, aspire à la dignité impériale. Mais au moment où il songe à une autre couronne, il lui faut défendre la sienne. L'exemple des princes allemands qui, par 1 extension indéfinie des suzerainetés féodales^ travaillaient à accroître leur domaine sans souci de violenter la nature des choses et des hommes, a corrompu le droit de l'Europe. Les rois d Angleterre prétendent, au nom de vieux titres, prendre aux rois de France la France. Celle-ci, au droit féodal doit opposer le droit national, et durant cent années elle a hesoin de tout son sang pour elle-même. Personne, elle absente, ne répond plus aux appels des Papes et ne songe à l'Orient. Les Sultans turcs, assez forts pour remplacer les Kalifes arabes dans la direction de l'Islam, ont fondé la dynastie des Ottomans, pénètrent en Europe, y prennent à l'Empire grec d'abord ses provinces, puis sa capitale et s'emparent de Constantinople en cette année 1453 où la France livre aux Anglais les derniers combats.

Dès que la France fut sauve de T étranger, la

chrétienté crut avoir retrouvé un défenseur. Les Papes, les rois, les peuples se tournèrent vers notre pays : il eut le magnifique et redoutable pouvoir d'engager l'avenir.

Soutenir au dehors le droit qu'elle venait de consacrer chez elle, n ambitionner de conquête sur aucun des peuples voisins, décourager en protégeant l'autonomie des Etats italiens les convoitises de l'Allemagne, apaiser ainsi la cause la plus permanente des guerres qui avaient depuis des siècles troublé l'Europe, rendre la Papauté, en la rassurant sur lindépendance de son siège et de sa parole, à la liberté de son ministère moral, montrer, d'accord avec elle, aux énergies et aux cupidités, 1 immense butin des contrées conquises par les musulmans, et restituer, par une lutte générale et décisive de l'Europe contre l'Islam, à la chrétienté son bien : voilà la politique, à la fois de principes et de résultats, qui s'offrait à la France. En raffermissant la concorde des peuples par le dévouement à une cause commune elle avait chance de prévenir les dissidences religieuses qui se préparaient et dont les premières tentatives avaient déjà troublé l'Allemagne Les religions n'ont pas à craindre la révolte des esprits au moment où elles inspirent de grands actes, et une

Croisade de plus, c'était peut-être la Réforme de moins. Le domaine à conquérir était assez vaste pour laisser large place à l'ambition de tous les peuples : l'Allemagne avait à suivre le cours du Danube; les républiques marchandes de l'Italie à s'établir sur les côtes orientales de l'Adriatique; non seulement Venise et Gênes, mais les Provinces- Unies, l'Angleterre et l'Espagne à prendre pied dans les îles de l'Archipel et sur les côtes de l'Afrique. L'occasion sollicitait presque tous les peuples de réaliser dès lors les conquêtes qu'ils poursuivent encore aujourd'hui. Et aucun d'eux n'avait, sur la dépouille de 1 Islam, des droits comparables à ceux de la France. Les établissements et les royaumes fondés durant les croisades en Palestine, en Syrie, en i\.sie Mineure, à Chypre étaient français ; tous les empereurs latins de Constantinople avaient été français ; le souvenir de cette possession, des services rendus, des vertus déployées était tout vivant, la France gardait encore en Morée, en Albanie, en Grèce et dans l'archipel les débris de sa domination, et sa langue y était restée souveraine. Jamais notre race n'eut à faire une conquête plus légitime, plus étendue, plus sûre, plus acceptée par l'opinion du monde, plus utile à la civilisation. Jamais non plus avan-

tages plus certains ne furent méconnus par une plus prodigieuse erreur de jugement.

Elle n'apparut pas durant ces premières années de repos où la France, après s'être reconquise, ne songeait qu'à la joie de se retrouver, enfin seule, chez elle. Charles VU, qui fut le témoin et non l'artisan de sa propre vie, échappa aux fautes d'action par la mollesse. Louis XI ne fit de son règne qu'une ronde d'avare vigilant et soupçonneux autour de sa maison. Mais quand leurs successeurs donnèrent l'essor à de plus vastes desseins, ces desseins continuaient les rêves interrompus par la guerre de Cent ans ; la corruption du génie français par lexemple des cupidités germaniques durait toujours et s'était accrue. Aulieu de reprendre l'Orient à l'Islam, Charles VII, Louis XI, François I" veulent prendre l'Italie à elle-même et l'Empire à l'Allemagne. x\ux titres que nous gardent, sur un immense domaine, nos combats, notre gloire et le vœu des populations chrétiennes, nos rois préfèrent des prétentions fondées, pour le Milanais et Naples sur les titres contestables des généalogies et des dévolutions, pour l'Empire sur l'espoir d'intrigues heureuses. Ils invoquent en Itahe le même droit féodal que l'Anglais invoquait en France, et ne songent pas que le droit national

va soulever contre eux Tltalie comme il a soulevé la France contre l'Anglais. Ils rompent par cette politique, l'accord avec la Papauté, où la France avait trouvé tant de force. La Papauté obligée, pour défendre l'indépendance pontificale, de défendre la Péninsule contre des peuple chrétiens, devient de plus en plus italienne ; le souci de nation pénètre le pouvoir qui, par son origine comme par ses œuvres, doit être le plus universel, et les nécessités de la politique font tort au zèle de l'apostolat. Aux papes impérieux comme la vérité, mais intrépides et désintéressés comme elle, succèdent les papes guerriers, diplomates, financiers qui, princes temporels, ont dans leurs luttes contre des princes temporels, besoin de moyens humains. La puissance qui unissait les temps et les races dans l'amplitude de son regard, plane d'un ciel plus bas sur des intérêts moins vastes, moins durables et moins purs. Cette transformation qui, par la faute des autres, amoindrit son prestige, donne naissance aux abus, prétexte aux critiques; elle prépare dans l'âme des peuples un irrespect favorable aux révoltes de Luther, de Calvin et de Henri Vin.

Toutes ces conséquences se précipitent sur la la pente où les Valois entraînent lEurope.

Charles VIII, enfaat romanesque, espère satisfaire à la fois la politique traditionnelle et les aspirations nouvelles, veut commencer par la conquête de ritalie celle de l'Orient, et il se fait couronner à Naples roi de Jérusalem. Non seulement il rêve la Croisade, il laprépare avec tout le sérieux qu'un souverain fait pour les fêtes pouvait porter aux affaires. Mais Venise, disposée à combattre le Turc, veut d'abord délivrer l'Italie, dont elle est la première puissance. Elle avertit de nos projets le Sultan, soulève la péninsule. Charles VIII qui a enfoncé son pied jusqu'au bout dans la botte perfide, pris comme dans un piège, n'a pas trop de forces pour se dégager et laisse tomber durant sa retraite vers la France ses couronnes de Naples et de Jérusalem. Louis XII comprend qu'il faut opter entre elles, et choisit la mauvaise. LaCroisade, que prêche toujours l'Eglise, devient pour lui, comme elle a été pour les empereurs d'Allemagne, un prétexte à lever des subsides et des troupes qui fondent dans la conquête toujours trompeuse de l'Italie. A François l" cette déception ne suffit pas, il rêve l'Empire. Evincé par Charles-Quint, au lieu de disputer le premier rang à l'empereur en défendant contre lui l'Italie, il veut la lui prendre, et c'est l'Italie qui le prend lui-même et à Pavie le

livre à son rival. Captif, et réduit à payer de provinces françaises sa rançon, François I", dans cette ruine de safortune, garde intact son orgueil. IlTappelle l'honneur, et cet honneur nepeut plus que crier à laide, mais la défaite est l'abandon. Toute l'Europe est pour l'Empereur ou à TEmpereur. Contre lui un seul ennemi reste debout : le Turc, dont les escadrons innombrables tournoient aux confins de la Hongrie, et dont les flottes redoutées insidtent 1 Empire sur toutes les frontières maritimes.

Or, tout malheureux que soit le roi de France, il sait avec quel empressement son alliance serait acceptée par le Grand Seigneur, car Soliman non plus n'avait pas le choix des amitiés. LTslam vivait depuis l'origine sous la menace perpétuelle que la chrétienté s'unît et le rejetât en Asie. Détacher de cette coalition mortelle à l'Islam le roi très chrétien et la nation inspiratrice des Croisades, c était pour Soliman assurer la durée de ses conquêtes et préparer lextension de son empire. François I" invoqua le Turc, un peu comme dans les légendes, le vaincu du sort se donne au diable, avec la même inquiétude du sacrilège commis, avec la même volonté d'obtenir, en échange de l'âme livrée, les biens de ce monde. Il signa, lui aussi, le pacte du désespoir.

Sa cervelle légère n'était pas faite pour comprendre l'importance de cet acte. Le principe consacré par la tradition française, que tous les peuples de l'Europe formaient une même famille, et que l'accord des croyances religieuses, source et garantie de cette civilisation fraternelle, était le premier intérêt de cette société, succombe, ruiné par la France même.

Accroître entre les peuples la solidarité avait été l'idéal du moyen âge. Ses plus hautes puissances étaient internationales : et le catholicisme qui effaçait les divergences de race dans la similitude de la loi morale ; et les Conciles où non seulement le Pape et les évêques, mais les princes et leurs ambassadeurs résolvaient les affaires de l'Eglise et les difficultés des Etats ; et la science qui, autour des plus éclatants foyers, attirait les maîtres, et les disciples de toutes les contrées ; et le commerce qui, dès les premières Croisades, vivait dans le Levant sous une législation commune aux divers

peuples, et qui, au xvf siècle, avait uni dans la ligue hauséatique toutes les [grandes places de l'Europe, et réglait par des assemblées régulières où les marchands de tous pays avaient séance, les intérêts collectifs du négoce dans le monde connu ; et la force des armes enfin qui dans son grand effort, la guerre Sainte, avait associé les peuples chrétiens, et qui, aux mains des ordres religieux et militaires, continuait de défendre contre la piraterie la liberté des mers.

Une autre Europe succède où chaque peuple prétend être son maître et devenir le maître des autres, sans autre conseil que sa volonté, sans autre juge que le résultat. La diversité de religion semble un exercice de la souveraineté, comme une garantie de l'autonomie nationale. Le lien de la société commune étant ainsi brisé, Tinstinct de la nation et de l'individu s'échappent : à la force toute morale des croyances semblables succède la force toute matérielle des races différentes, à la loi de concorde une loi de séparation. Toutes les frontières deviennent plus hautes entre les hommes; les souverainetés politiques mettent leur honneur à régler seules les affaires de chaque état ; le commerce de chaque nation cherche à se défendre par des prohibitions et des privilèges ; la science même

s'enferme jalousement, comme un monopole gardé par ceux de la nation et pour ceux delà nation. Chacun se dispute en tout la primauté, sans s'inquiéter si cette lutte sans pacificateur^ et sans arbitre ne prépare pas la domination de la force sur le droit, si ces victoires fondées sur la force ne vouent pas le monde et chaque peuple à un état toujours précaire, si la lutte de tous pour se disputer chaque avantage ne réduit pas à une rivalité stérile la plus grande partie de ces énergies faites pour s'aider.

Mais cette désuétude n est pas encore, aux premiers jours delà Renaissance, labjuration éclatante de l'ancien ordre : pour qu'il se rajeunît, il suffirait peut-être qu'il eût pour défenseur un grand prince ami de la justice. L'acte de François I" fut ce reniement solennel.

Établie au lendemain du jour où la Réforme enlevait au catholicisme une partie de l'Europe, l'alliance d un chef catholique avec le chef de l'Islam consommait la ruine du passé, abrogeait le droit de la société chrétienne. Elle mettait fin àlapohtique de principe qui, jusque-là, sauvegardait par la force collective de l'Europe une foi unique, source d'une civilisation commune. Elle cessait de considérer les Turcs en usurpateurs

violents, elle oubliait l'illégitimité particulière de leur conquête, l'offense imprescriptible faite au chritianisme par leur présence. Elle sacrifiait la délivrance des peuples conquis par l'Islam et la concorde du monde civilisé à 1 espoir de dominer l'Europe. Elle inaugurait par un grand acte d'égoïsme la politique d intérêt.

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