CHAPITRE II
l'effort commercial
Affermir notre crédit politique n'est pas le moindre moyen de rétablir notre situation commerciale. Les amis deviennent des clients pour peu qu'on soit habile. Non que le cœur gouverne, et surtout aujourd'hui, les affaires de gain. Le comm.erce participe aux caractères du temps où il s'exerce. Quand on vivait attaché à une nature de gouvernement, à une famille de rois, à des coutumes séculaires, on était presque aussi fidèle aux formes et à la matière des choses utiles à la vie. Il suffisait aux marchands de rester fidèles euxmêmes à la qualité et à l'aspect de leurs produits pour garder, une fois préférés, leur clientèle. Le large foyer autour duquel parents, familiers, serviteurs, tenaient à l'aise et chacun à son rang, avait une place pour les amis voyageurs qui, réguliers comme les saisons, venaient acheter ou vendre. Aujourd'hui nous sommes d'un temps qui met
sa gloire à n'avoir pas d'habitudes et à chercher en tout et toujours le mieux. Politique, science, situations sociales, rien n'est stable, et le mouvement perpétuel, s'il n'est pas accordé à la matière, emporte les esprits. Le commerce s'efforce d'agréer à cette mobilité qui est le goût universel. Le producteur travaille à surprendre le premier le secret de quelque perfection, tout au moins à présenter sous une apparence nouvelle les choses anciennes. "Le client satisfait au jour le jour ses fantaisies inconstantes et sa constante volonté d'obtenir au moindre prix ce qui lui plaît. Et comme le succès est dû aux découvertes d'une attention toujours en recherches, et aux combinaisons non encore essayées de formes, de matières ou de couleurs, on sait d'avance que les mêmes travailleurs ne sauraient être favorisés de ces heureuses rencontres, et l'acheteur se dispose à abandonner demain ceux avec qui il traite aujourd hui. L'amitié des races orientales ne saurait donc garantir aux marchands français rien, sinon un accès facile, un désir d'entente et une préférence à égalité de conditions.
Ce n'est que cela, et cela est beaucoup. Et la fragilité des liens qui unissent aujourd'hui ache- -teurs et vendeurs se trouve à notre avantage. Evincés de la place qui fut la nôtre dans les transac-
tions du Levant, nous aurions, si les mœurs étaient encore celles d'autrefois, un difficile et long stage à poursuivre, avant de regagner les positions passées. Le bénéfice des mœurs nouvelles nous assure contre l'inertie des habitudes prises et de la confiance accordée à d'autres. La victoire peut être ressaisie aux premiers efforts, toujours instable d'ailleurs, et il nous faudra chaque jour la mériter pour ne pas la perdre.
Un second avantage a été préparé à notre commerce, celui-là par notre propagande religieuse. Il n'y avait pas eu Orient de plus anciennes et de plus constantes influences que celles de Byzance, de Venise et de Gènes, et sur tout le littoral, c'est-àdire où l'on commerçait, l'on parlait surtout le grec et l'italien. Les missions françaises ont, en moins d'un siècle, aboli ce souvenir des siècles. C'est en 1840 que les grands ordres éducateurs de l'Orient, les Frères des Écoles Chrétiennes et les Filles de la Charité commencèrent à instruire ces populations. Grâce à eux et aux congrégations françaises qui ont collaboré à l'œuvre d'enseignement, notre langue a réduit le grec et l'itahen à la désuétude ; notre peuple, l'un de ceux qui a le moins de nationaux en Orient, est celui qui a le plus d'écoles, et le français est devenu la langue la plus familière
aux indigènes. Si, au lieu de déblatérer stupidement contre les missionaires, on savait utiliser leurs services, le commerce français tirerait d'eux d'autres aides non moins précieuses. Leur patriotisme sera toujours prêt à dire à leur pays ce qu'ils savent des contrées où ils vivent, des productions, des besoins, des chances offertes à nos marchandises. Grâce à eux, la France a en tout temps à sa disposition les plus expérimentés, les plus impartiaux, les moins coûteux des informateurs.
Enfin notre commerce doit à lui-même, à sa tradition obstinée de vendre bon et cher, un certain bénéfice, tout moral il est vrai. Le chiffre des affaires va décroissant, mais la renommée reste intacte. La contrefaçon de nos marques est la preuve de l'estime où la clientèle tient toujours nos produits. Le jour où nous les vendrions au même prix que nos concurrents, nous serions préférés à ceux-ci, parce que nous passons pour offrir une garantie plus sûre de probité et de perfection.
Voilà nos chances dans la lutte, si nous voulons reprendre notre prépondérance sur les marchés orientaux. Mais nos négociants, pour retrouver leurs anciens succès, devront changer de méthode et déployer des qualités nouvelles. Pour tout dire d'un mot, ils ont gardé l'esprit du temps où les
transformations de la matière par l'homme étaient difficiles faute d'outillage, lentes faute de crédit, où par suite le maître du marché était le vendeur. Il n'y a pas pour eux de succès à espérer, s'ils n'établissent comme règle de leurs actes que le maître du marché est aujourd'hui l'acheteur. Ils doivent abandonner d'abord leur prétention de servir l'étranger selon leur propre goût. Ce goût fût-il en soi le meilleur, qu'importe? s'il ne paraît pas tel à celui qui paie les objets et s'en sert. S'obstiner en une fierté dédaigneuse des étrangers, sous prétexte que la France, gardienne de l'art, le doit défendre, est un sophisme. En quoi l'art sera-t-il servi et son domaine accru si les produits français ne trouvent pas de chalands? D'ailleurs il ne faut pas transformer les métiers en sacerdoces : combien peu de travaux intéressent vraiment la religion de l'art et propagent le culte du beau ! Les variétés de formes, de dimensions, de couleurs, quand il s'agit de marchandises, ne sont-elles pas pour la plupart indifférentes à l'esthétique, et par suite chaque nation, sans sacrilège contre des règles intangibles, n'a-t-elle pas droit à ce qu'elle préfère? Le rôle du commerce est de servir les goûts et non de les juger. Son initiative et sa persistance doivent se proposer la découverte de
produits ou de méthodes grâce auxquels les prix s'abaisseront au niveau des prix atteints par les nations rivales. Et nos négociants doivent pour cela se mettre à Fécole de ceux qu'ils veulent supplanter, ces rivaux devenus des maîtres.
Nous devenons nous-mêmes plus aptes à comprendre ces leçons, car les professions commerciales commencent à sortir de 1 étrange discrédit qui éloignait d'elles l'élite intellectuelle de notre nation. Jusqu'à ces dernières années, rien de plus inégal que la considération obtenue, dans leur pays, par les industriels ou les négociants de France et ceux des autres nations. Partout ailleurs on mettait au rang des serviteurs les plus utiles à l'Etat ceux qui accroissent sa richesse en travaillant à la leur. L'Angleterre ouvrait son aristocratie aux premiers dans les grandes affaires de finance, d'industrie, de commerce, de colonisation. La Hollande, la Belgique, la Suisse, l'Allemagne avant sa fortune mihtaire, cherchaient dans le développement de leur trafic l'importance qu'elles n'attendaient pas des succès politiques. En ItaUe, Venise, Gênes, Milan, Florence, pour ne nommer que les plus riches républiques, avaient dû leur prospérité, leur luxe, leur force, au commerce, gouverné l'Etat par une noblesse de marchands, et ces souvenirs
assurent aux traficants d'aujourd'hui un rang élevé dans l'estime publique. La France, dès son origine, eut la destinée d'une nation qui, dans le monde, accomplissait son œuvre parles idées et les armes. L'éclat durable en rejaillit sur les collaborateurs de la royauté, le clergé et la noblesse, et cette aristocratie étrangère aux travaux qui produisaient la richesse, les tenait pour inférieurs aux siens. Quand le pouvoir royal retira à la noblesse toute collaboration au gouvernement, elle ne chercha pas dans les affaires privées emploi de son énergie. Elle crut que l'oisiveté était la marque de son rang, elle déclara que le travail était une marque de roture, que par suite le commerce était une profession subalterne, et il fallut, en faveur de quelques industries nouvelles, une exception explicite pour 'que les gentilhommes s'y livrassent sans déroger. La bourgeoisie seule avait fourni au commerce de terre et de mer des capitaux et des hommes ; il lui appartenait d'opposer aux fiertés de la fainéantise l'orgueil du travail. Mais elle fut trahie par elle-même, par les premiers de sa caste qui rougissaient d'elle et voulaient se confondre avec les nobles. Cette haute bourgeoisie leur faisait sa cour en outrant leurs préjugés, elle dit plus fort qu'eux que le commerce
était besogne de petites gens, elle pervertit le bon sens de sa propre classe, et les laborieux eux-mêmes crurent qu'en effet l'honneur était pour qui vivait sur la fortune publique et Thumiliation pour qui augmentait cette richesse. Quand la Révolution détruisit les privilèges féodaux, on vit bien qu'il ne suffit pas d'abolir une caste pour supprimer une vanité, et la vanité de la noblesse, survécut dans la bourgeoisie. Cette élite, qui possédait l'éducation, la richesse et rintelligence se consacra aux fonctions de l'Etat ou à ce qu'on nommait les carrières libérales. L'on eut dit que, pour acquérir droit à la considération, il fallait enseigner, plaider, guérir, ou surtout détenir une part de l'autorité politique. Sauf en quelques grands ports de commerce, et dans quelques entreprises qui devenaient l'honneur d'une famille, le négoce continua de se recruter parmi la petite bourgeoisie ou le peuple. Ces hommes étaient moins armés de connaissances générales, moins amoureux de leur profession, moins aptes à la lutte que leurs concurrents étrangers.
Mais le régime qui, sous le nom de République, s'est établi depuis vingt années en France, les atteintes portées à la considération du gouvernement et, par contre-coup, de ceux qui le représen-
tent, les dénonciations, l'espionnage, l'insécurité dont les fonctionnaires sont victimes, l'obligation de servir des idées mauvaises, et parfois des hommes méprisables, la répugnance du gouvernement luimême à employer les Français que le passé de leur famille, l'indépendance de leur fortune, les ressources de leur éducation, désignaient à son choix, et sa préférence pour les « nouvelles couches », concourent à écarter des charges publiques l'élite intellectuelle et morale du pays . Les carrières libérales, vers lesquelles elle a reflué d'abord, sont si encombrées qu'il n'y a plus assez de malades pour les médecins, de procès pour les avocats, d élèves pour les maîtres ; et 1 homme sans fortune, s'il opte pour une de ces carrières, ignore s'il choisit un moyen de vivre ou de mourir. Cette évidence a fini par avoir raison de l'erreur traditionnelle où la jeunesse se laissait entraîner. C'est sur les situations indépendantes, où l'homme attend de lui seul son avenir, où le travail, la volonté, la constance, le coup d'œil, l'énergie déterminent le succès, qu'un attrait grandissant attire les hommes vraiment hommes, conscients de leur valeur et de leur dignité. Ce changement s'est manifesté par l'un des plus magnifiques témoignages que l'intelligence, l'initiative etlafermeté aient jamais donnés :
ces découvertes , vaillantes comme une chanson de geste, et calculées comme un problème de science, qui, en peu d'années, ont percé tous les mystères de la vaste Afrique. Ce renouveau de vie, cet élan d'initiative, cette vocation d'indépendance, ce besoin de responsabilité, ont pénétré même les carrières officielles. Les plus intrépides de ces « Africains » ne sont-ils pas de jeunes officiers et de jeunes fonctionnaires coloniaux? Les uns appartenaient à une profession où toutes les vertus se résument, dit-on, à obéir; les autres à une administration où ils pouvaient, sans péril pour leurs droits à la retraite, borner leur activité au balancement du rocking-chair et à la manœuvre du panka/i. Ce sont eux qui ont importuné leurs ministères, sollicité la faveur d'affronter l'inconnu, de grandes et obscures souffrances, et toutes les formes du danger et de la mort. Ce sont eux qui déploient avec le plus d'étendue et de constance, outre les vertus traditionnelles et pour ainsi dire obligées de leur rang, la solHcitude, imprévue et dédaignée naguère, de découvrir à la France des marchés nouveaux. Ils comprennent que ces régions ne peuvent être définitivement acquises, sinon par le bénéfice régulier et pacificateur des échanges, que les explorateurs ne sont que les
enfants perdus de la géographie s'ils ne sont pas lavant-garde du commerce, et ils se préoccupent de lui préparer la place. Si cette réhabilitation du négoce se poursuit dans le continent noir sous la forme héroïque, grâce aux représentants des professions les plus brillantes et les plus réfractaires atout trafic, elle s'opère par un travail plus obscur mais plus général dans la France même. Nombre d'hommes pourvus de tous les titres qui leur permettraient d'asseoir leur paresse et leur docilité dans le fauteuil d'une fonction officielle, préfèrent maintenant une existence tout opposée, veulent se donner à eux-mêmes la mesure de leur mérite, et, plus beaux joueurs que leurs aînés, courir hardiment les chances de la vie. L'industrie, le commerce, leur offrent, avec l'indépendance, l'emploi de toutes leurs facultés, l'émotion des risques, l'espoir des grands résultats. Et désormais la France peut opposer aux hommes d'affaires étrangers, une élite de Français qui ne le cèdent à personne par la culture générale et la portée de l'intelligence.
Ce changement dans la valeur des hommes a eu déjà pour conséquence l'adoption de mesures utiles à la défense de notre marché extérieur.
Les plus urgentes à établir étaient les Écoles des divers degrés où patrons, commis et ouvriers, trouveraient le savoir plus méthodique et plus complet dont tous ont besoin. Si tardives, si peu nombreuses, si peu fréquentées que soient, par comparaison avec les établissements étrangers, ces écoles en France, elles ont commencé, elles ont coïncidé avec la vocation d'hommes plus cultivés et plus riches vers le négoce, avec l'intérêt plus attentif qu'inspirait une profession choisie par une élite capable de comprendre et de réclamer ce qui lui manquait. Des municipalités, des centres industriels, des chambres de commerce, de grandes usines ont fondé cet enseignement par leur initiative. L'État a favorisé ces tentatives et les a voulu compléter. L'année 1883 précipite le zèle de cette coopération qui se hâte pour rega-
gner le temps perdu. Le ministère du Commerce ouvre un Bureau de renseignements commerciaux et de la presse ; il crée un Moniteur officiel du commerce^ bulletin hebdomadaire où doivent être publiés tous les documents de nature à intéresser les acheteurs et les vendeurs ; pour obtenir sur les principales contrées d'échange les renseignements nécessaires, il fait appel à nos nationaux que leurs affaires fixent dans les divers pays, et crée trente-deux Chambres de commerce françaises à l'étranger.
A ces moyens d'action généraux se sont joints des efforts particuliers pour accroître notre richesse dans telles ou telles parties du monde. Les premières désignées à notre attention sont les nouvelles colonies que la fortune nous a apportées comme une compensation à nos pertes. Ij' Union coloniale^ a pourvu : fondée par l'initiative privée, soutenue par des souscriptions volontaires, elle recueille et publie des informations sur les emplacements et la valeur des territoires à occuper, sur la nature des entreprises à tenter, sur l'importance des capitaux nécessaires à chaque genre de travail; elle offre aux émigrants ses bons offices pour leurs voyages, leurs concessions ; elle leur épargne à leur arrivée en pays inconnu les périls des mauvaises
rencontres et de Fisolement. Tandis qu'elle porte son utile activité sur toutes nos possessions, d'autres groupements se proposent la mise en valeur d'une seule contrée. La Société de C Afrique française s'occupe d'envoyer en ce pays des explorateurs, et de compléter leur œuvre en attirant à leur suite des capitaux, des agriculteurs et des commerçants. Il vient de se fonder, il y a quelques mois, une Société de Madagascar et une Société du Dahomey. Et ce ne sont pas seulement les territoires dévolus à la France, qui sont l'objet d'études attentives et poursuivies sur place. En 1895 la Chambre de commerce de Paris envoyait au Transvaal un de ses membres : il devait constater les ressources du Witwatersrand et reconnaître quels genres d'industrie s'y offraient à l'intelligence et aux capitaux français. Vers la même époque, la Chambre de commerce de Lyon a organisé la Mission Lyonnaise d exploration commerciale en Chine., pour étudier «les ressources économiques et commerciales des provinces chinoises avoisinant le Tonkin et celles de la province Se-tchouan » . Huit hommes jeunes, énergiques, chacun choisi pour une compétence spéciale, ont, durant les années 1895, 1896 et 1897 parcouru dans l'intérieur de la Chine plus de 20,000 kilo-
mètres. T>a vaste et superbe publication que la Chambre de commerce a faite de ce voyage \ ne contient qu'une partie des renseignements rapportés par les voyageurs. Dans une lettre particulière, le président de la Chambre de commerce de Lyon, M. Auguste Isaac, appréciait les résultats obtenus : « D'abord on a ouvert les yeux au pays sur l'importance de la transformation et de l'évolution réelle quoique lente de la Chine. En second lieu nos études ont provoqué d'autres industries pour l'entreprise des travaux publics en Chine et particulièrement au Yun-nan, chemins de fer, exploitations minières. Sur huit jeunes gens que nous avions envoyés là bas, six y sont retournés, y ont fondé des affaires ou occupent des situations importantes comme ingénieurs . Nous avons dans une certaine mesure, secoué l'apathie de la jeunesse. Nous lui avons montré qu'il y a intérêtet plaisir à voyager et que, si l'on veut, on peut faire autre cliose que de végéter dans les cafés de sous-préfecture en attendant l'héritage paternel. »
L'initiative privée n'a pas reculé devant des tâches plus vastes et complexes encore. En 1891
' La Mission Lyonnaise d'exploration commerciale en Chine 1895-1897.— Lyon, Rey et G'% 1898.
la Chambre de Commerce de Paris décidait de créer, pour la région et le genre d'affaires qu'elle représente, un musée commercial et un bureau de renseignements ; et elle élevait pour ces services, rue Feydeau, un immeuble de 11 millions. Est-ce parce que Paris est la capitale du travail comme du gouvernement; que ses affaires, les plus importantes de France, réunissent tous les genres de négoce et ont un intérêt national ; est-ce parce que l'État en France a pour principe de ne laisser hors de sa main rien d'important? L'œuvre des négociants parisiens à peine entreprise, il voulut la réglementer. Et comme les Chambres de commerce dépendent de lui, il avait moyen d'imposer son concours. Il demanda et obtint qu'au lieu d un établissement particulier au commerce parisien, on créâtun Office national du commerce extérieur; que la Chambre de commerce mît son immeuble, sa bibliothèque, sa compétence et des agents choisis par elle au service de l'Office ; qu'elle se chargeât de rédiger, sous le contrôle du gouvernement, le Moniteur officiel du commerce. En échange il offrit à la Chambre une subvention annuelle de 70,000 francs pour l'Office, de 12,000 francs pour le Moniteur, l'autorisa à accepter des dons et legs et à percevoir sur le prin-
cipal des patentes 1/4 de centime additionnel, qui produit 54,000 francs. Ces accords ont été consacrés par une loi du 4 mars 1898. C'était un sage compromis où la puissance publique a su utilement prêter son concours et intelligemment borner son action. L'Office, grâce à quelques autres libéralités, fonctionne avec un budget de 150,000 francs. Pour accroître la valeur et la régularité des informations, le ministère du commerce a choisi, parmi les négociants français qui vivent aux colonies ou à l'étranger, des correspondants, sous le titre de Conseillers du commerce extérieur. Le ministère des affaires étrangères a prescrit à ses agents de fournir périodiquement des rapports commerciaux, de répondre aux questions qui leur seraient adressées par l'Office, et d'envoyer, soit de leur propre initiative, soit sur les demandes venues de France, les échantillons des produits naturels qu' ou trouve, des objets qu'on fabrique, des marchan dises qu'on emploie dans les contrées où ils sont accrédités. Et il n'en a pas été ici, comme il est souvent, des beaux projets qui restent projets. Les rapports se succèdent; ceux que publie le Moniteur officiel du commerce sont sérieux, parfois remarquables ; souvent l'Office annonce que tels ou tels consuls, de passage à Paris, se tiendront,
à tels jours et heures, à la disposition de quiconque les voudra consulter. Enfin, pour l'examen des échantillons, la méthode la meilleure semble avoir été trouvée. Quand tous demeurent accumulés dans un seul monument, leur visite est difficile sauf aux négociants de la ville où il s'élève, et comme, pour être complète, la nomenclature des objets doit être immense, elle est fort coûteuse à réunir et à renouveler. Un musée général des produits étrangers devient vite un musée des antiques, et bientôt montre aux visiteurs Tensemble des objets hors de mode et d'usage. Le ministère du commerce en France, au lieu de disperser son effort dans une tâche trop étendue, choisit les industries étrangères sur lesquelles les renseignements peuvent être le plus immédiatement utiles, il demande sur elles seules des échantillons, et quand ils sont complets, il fait d eux ce que les librairies circulantes font de leurs livres. Il les envoie aux Chambres de commerce ou aux musées des régions qui s'occupent de production analogue, et il les leur confie pour un temps limité. Les journaux locaux annoncent l'arrivée des échantillons : le délai écoulé, ils sont repris et adressés de la même façon par le ministère à d'autres centres de travail.
Il y a donc eu un réveil de notre énergie. Et cet effort pour répandre au dehors les produits français a donné des résultats. Ils ont été sensibles dans le Levant. En 1897 la décroissance continue de nos échanges s'est arrêtée. Le chiffre de nos importations dans 1 empire turc a monté de 20 0/0. Ce progrès s'est maintenu en 1898, et ce qu'on sait de 1899 permet de dire qu'il se soutient encore.
Ce serait pourtant se faire illusion que de croire passé le péril. Comme ces restaurations de vieilles demeures où les moindres travaux mettent au jour l'usure générale et montrent l'urgence d'étendre l'œuvre réparatrice, nos premières défenses contre le déclin de notre commerce ont surtout dévoilé la profondeur du mal et la nécessité d'une plus grande cure.
La décadence de notre travail national a pour origine la révolution française et pour cause principale l'anéantissement systématique, subit, absolu de toutes les habitudes favorables à la qualité des produits et au sort des producteurs. Partout les siècles et la nature des choses avaient créé entre les maîtres des mêmes professions, entre les ouvriers des mêmes métiers, une vie sociale. Les patrons s'entendaient pour proportionner leurs fabrications au nombre des ouvriers, les ouvriers pour attribuer un prix équitable à leur main-d'œuvre, les patrons et les ouvriers pour assurer au travail la
perfection qui assure la vente, et régler les intérêts communs de leur état. Tous les peuples, nous exceptés, ont tenu à maintenir ce concert des volontés, cette force collective. Quelques nations ont rétabli, après l'avoir détruite, l'obligation d'un lien corporatif entre les hommes du même métier ' ; toutes laissent aux patrons et aux ouvriers la liberté de se grouper quand et comme ils le jugent utile aux intérêts professionnels.
La révolution française au contraire ne s'est pas contentée de supprimer les contraintes arbitraires qui, dans le régime corporatif, gênaient, sans utilité pour le travail, la liberté des personnes, elle a interdit aux coopérateurs des mêmes industries, des mêmes négoces, toute entente, même temporaire, même spontanée. L'association, sous quelque forme qu'elle se formât, était l'ennemie pour les hommes de 1789. Les uns, réformateurs aveugles, croyaient délivrer l'industrie en l'isolant; les autres, despotes clairvoyants, voulaient un individu faible en face d'un Etat seul armé. Le système trouva sa formule impérieuse e1 funeste dans la loi du 17 mai 1791 qui aux « citoyens d'un même état ou profession, » faisait défense de délibérer jamais
• Loi autrichienne du 13 mars 1883.
sur « leurs prétendus intérêts communs » . La force des choses finit toujours par l'emporter sur la force des lois. Napoléon trouva lui-même excessif ce silence, et, pour obtenir réponse s'il lui plaisait de consulter, il créa les Chambres de commerce. Comme leurs membres étaient choisis dans des professions diverses, ces assemblées ne donnaient pas aux patrons de chaque profession le moyen de se concerter. Ceux de quelques industries se rapprochèrent en dépit des défenses. Napoléon comprit que ces ententes étaient essentielles au succès des affaires et toléra. Mais sous le nom de Chambres syndicales, il ne concéda aux chefs d'entreprises semblables que le privilège de converser ensemble, sans crainte de la police ; il ne donna ni à leurs décisions aucune force légale, ni à leurs groupes aucun droit d'acquérir ou de fonder. L'argent était suspect comme les personnes, et les sociétés par actions n'étaient autorisées qu'après examen du gouvernement. Et surtout contre les ouvriers, qui semblaient les plus dangereux, la défense de soutenir par des résolutions concertées leur seule richesse, le prix de leur travail, fut maintenue avec une extrême rigueur. C'est seulement en 1864 que leurs « coalitions » cessèrent d'être un délit j en 1867, que les sociétés
par actions purent se former librement ; en 1884 que les syndicats professionnels de patrons et d'ouvriers ont été autorisés parla loi, et encore ne peuvent-ils posséder que le local des assemblées et les cotisations de leurs membres. La puissance publique a commencé à comprendre que l'association est la mère des initiatives puissantes et des activités durables, et elle a continué à craindre et à entraver cette liberté qu'elle sentait nécessaire. Cet insuffisant retour de sagesse s'est produit quand les travailleurs de toute catégorie, avaient perdu, avec l'habitude, l'intelligence delà force corporative, et, condamnés par l'État lui-même, depuis plusieurs générations, à vivre seuls, chacun dans son intérêt comme dans une cellule, n'avaient plus que des âmes de prisonniers. Les lois ont fait pénétrer Tégoïsme dans les mœurs, il faut du temps pour que ces mœurs soient à leur tour changées par de meilleures lois. En attendant, la seule association vraiment forte en France est l'Etat. Voilà pourquoi un changement d'habitudes dans l'industrie privée a pris l'aspect d'une œuvre gouvernementale. L'ouverture d'un bureau de plus au ministère du travail, la publication d'un organe officiel, l'offre d'un titre aux nouveaux conseillers du commerce extérieur, une collaboration requise
des agents diplomatiques et consulaires, des subsides accordés par le budget : telles sont les manifestations les plus apparentes de notre effort. Nos réformes, une fois déplus, ont abouti à accroître le nombre des fonctionnaires.
Tout cela est plus officiel que national, plus en façade qu'en solidité. Et selon l'ordinaire des entreprises où l'État fait la besogne des particuliers, tout semble disposé pour produire, avec le plus d'efforts, le moins de résultats. Chambres de commerce et conseillers du commerce extérieur forment une petite élite de négociants. Ils ne se trouvent compétents que pour l'espèce de commerce qui est le leur; de plus, à dire tout ce qu'ils savent, ils offriraient gratuitement au public le fruit de leur expérience, et travailleraient contre euxmêmes. Pour se former une opinion sur les genres d'affaires auxquels ils sont étrangers, il leur faudrait des efforts et du temps, les efforts et le temps dont ils ont besoin pour faire leur fortune. L'État peut exiger davantage des agents diplomatiques et coloniaux, leur temps est à lui. Mais l'État n'a pas mis d'accord les preuves d'aptitudes qu'il leur impose etles services qu'il leur demande. En les chargeant de rapports commerciaux il leur a assigné une tâche toute nouvelle, et il continue à exiger d'eux
l'éducation d'autrefois, celle qui les prépare le moins à se faire les collaborateurs du commerce. Les programmes dressés à l'entrée de ces carrières demeurent fidèles à l'esprit classique, évaluent les supériorités intellectuelles à proportion qu'elles ont moins de contact avec les faits ordinaires de la vie, et n'estiment guère que les savoirs de magnificence. Dans tous les aspirants diplomates le gouvernement semble attendre et préparer des Talleyrand et des Metternich, il veut que les violences et les ruses du passé n'aient pas de secrets pour eux : mais il tient moins qu'ils connaissent la puissance économique et le génie industriel des peuples contemporains. S'il considère comme subalternes ces notions sur la force moderne des nations, au moins aurait-il pu les demander à la classe de diplomates réputée encore pour inférieure, précisément parce qu'elle est vouée à la protection des intérêts commerciaux. Mais au contraire, pour relever la carrière consulaire, l'Etat veut qu'elle ressemble, jusqu'à se confondre, à la carrière diplomatique, il fait passer les agents de l'une à l'autre et les juge sur les mêmes sortes d'aptitudes. Il semblerait du moins que les fonctionnaires des colonies dussent échapper à cet enseignement mégalomane : ils ont à administrer, parfois à civiliser, à mettre en
valeur des terres et des hommes, et nulle part ne serait plus indispensable aux agents de l'État, la connaissance des mœurs, des richesses, du travail indigènes. Les examens de l'École coloniale sont à peu près identiques à ceux des affaires étrangères, l'obsession classique sévit partout, semblable à ellemême : on demande le droit administratif et le droit romain aux fonctionnaires qui devront gouverner des noirs ou commencer l'éducation des cannibales. Les civilisés comme les sauvages ont leurs verroteries, qui sont leurs préjugés. Or, le préjugé qui n a pas cessé de dominer l'État en France est une antipathie instinctive pour les intérêts du commerce : les dédains de la noblesse pour les marchands revivent, depuis la Révolution dans les fonctionnaires. Nulle part on n'a vu ceux qui vivent de F État tenir si à l'écart et regarder de si haut ceux qui lenrichissent. Quand l'État a tout à coup enjoint à cette nouvelle aristocratie de se familiariser avec ces connaissances vulgaires et la mise au service de la roture laborieuse, il a fait œuvre contradictoire. Et c'est merveille que nombre d agents ainsi formés aient trouvé dans l'atmosphère des réalités un remède à l'anémie lettrée de leur éducation, qu'ils aient dépouillé la morgue traditionnelle pour s'in
téresser aux problèmes des échanges et de la richesse, qu'ils aient fait preuve d'une initiation si prompte à ces difficiles études^
Si complète qu'elle devienne, il manquera toujours à des enquêteurs officiels l'œil du maître. Le fonctionnaire quand il étudie, regarde pour autrui, n'a rien à redouter ou à attendre des résultats qu'il constate, et n'est sollicité de mettre à son œuvre tousses soins que parle devoir. Le premier négociant venu, s il se livre aux. mêmes investigations, sait que l'enjeu de son enquête est son argent, son avenir, son honneur. Le devoir mêle à son impartialité quelque indifférence et parfois des sommeils; l'intérêt ne s' endort jamais. Rien ne lui échappe et de tout il fait son profit. Et comme, dans les jours d'àpre concurrence où nous sommes, il suffit de rien pour changer des bénéfices en pertes et des pertes en bénéfices, l'homme qui met un peu de sa vie dans son attention est le seul qui soit suffisamment garanti contre les erreurs.
Est-ce intuition que les documents recueillis par ordre ne sauraient être assez complets ni assez sûrs? est-ce négligence routinière et vide d'excuses ? les négociants français ne consultent guère ni les échantillons ni les enquêtes remis par le gouver-
nement. Ils n'admettent pas que l'Etat, soit, faute de compétence, apte à les remplacer dans leur travail d'informations, et faute d'entente, ils sont incapables d'entreprendre ce travail eux-mêmes
L'isolement qui est devenu pour tous les Français une seconde nature ne leur rend pas seulement difficile la connaissance des marchés étrangers, il est le principal obstacle à la perfection des produits nationaux.
Le premier élément de cette perfection est l'habileté de la main-d'œuvre. Elle se perpétuait tant que les corps de métier demeuraient organisés, que, par eux, les apprentis recevaient 1 instruction complète d'une profession, et que les preuves de cette aptitude devaient être fournies par quiconque prétendait devenir compagnon, c'est-à-dire ouvrier. La ruine des corporations a permis à tout homme d'exercer tout métier avant d'avoir prouvé qu'il le connaît. En même temps 1 emploi des machines et la production industrielle ont divisé le travail et laissé à chaque ouvrier une portion sans cesse plus restreinte de la tâche qu'il devait jadis accomplir tout entière.
L'ouvrier d'autrefois savait travailler les métaux.
le bois, le cuir ou les étoffes; celui d'aujourd'hui sait accomplir sur une de ces matières une des multiples et successives opérations qui la transforment en marciiandise, et répéter un geste simple et toujours le même. Par suite, le premier venu peut apprendre A'ite,etsans plus d'études, trouver du travail. Habitués dans leur solitude à mesurer leur intérêt au gain immédiat, les ouvriers ont considéré comme un avantage d'obtenir ces emplois faciles et aussitôt rémunérateurs. ,En réalité, ce régime compromet à la fois leur sort et celui de leurs compagnons : le leur parce qu'en renonçant, pour obtenir plutôt un travail rudimentaire, à apprendre les parties supérieures du métier, ils s'enlèvent la chance d'obtenir jamais les hauts gains ; celui de leurs compagnons, parce que labondance des bras en concurrence pour les besognes faciles écrase les salaires. Quand l'ouvrier connaissait toute sa profession, il trouvait à gagner sa vie partout où se trouvait à exécuter un travail quelconque de cette profession. Aujourd'hui, comme il n'a plus dans les doigts l'ensemble de son métier, il lui faut trouver emploi dans la spécialité à laquelle est borné son talent. Un cordonnier qui savait faire un soulier avait de l'ouvrage tant que toutes les parties du soulier n'étaient pas
achevées. Un cordonnier qui monte le talon est sans travail lorsqu'il ne trouve plus de talons à clouer, lors même qu'il manquerait d'ouvriers pour tailler la semelle ou coudre l'empeigne. De là une dernière conséquence non moins funeste à la réputation de nos produits. Malgré la simplicité des actes auxquels la plupart des ouvriers sont employés et l'habitude qu'ils en prennent, il y a en eux la maladresse générale d une main insuffisamment formée au métier.
Pour les rendre habiles, il fallait restaurer l'apprentissage : on a essayé de le rétablir par trois moyens. La grande industrie a fondé dans ses usines un enseignement technique et destiné à former des ouvriers d'élite et des contre-maîtres; les petits patrons cherchent à instruire pratiquement dans leurs ateliers leurs jeunes auxiliaires; enfin, les villes, les chambres de commerce ont ouvert des écoles et des cours professionnels où les aspirants ouvriers reçoivent un cours théorique et sont exercés à quelques applications. Mais là encore l'égoïsme individuel s'élève et prévaut contre ces remèdes. Dans les petits ateliers, l'apprenti est trop souvent employé à faire tout ce qui ne concerne pas son état, le patron songe à s'épargner dans le présent les frais d'un domestique plus qu'à se pré*
parer dans l'avenir un collaborateur habile. Ces abus étendent leur discrédit sur les patrons consciencieux qui accomplissent tout leur devoir d'enseignement et d'exemple. Dans la grande industrie et les écoles professionnelles où l'enseignement est bien donné, l'obstacle est l'égoisme inintelligent des apprentis et de leurs familles. La durée ordinaire de l'apprentissage est de trois ans. Mais il faut beaucoup moins pour connaître les rudiments du métier qui permettent de rendre des services dans les chantiers ou les ateliers. Au bout d'une année, l'apprenti est le plus souvent capable de gagner 1 fr. 25 à 1 fr. 50 par jour. C'est à ce moment que la plupart abandonnent leur éducation commencée et se font embaucher. A un Congrès de l'enseignement technique en 1895, le directeur d'une école professionnelle déclarait que pas un enfant n'y avait accompli ses trois années d'études (1). Ce sont les pères et les mères qui, le plus souvent, les excitent à la désertion : on a hâte que l'enfant « rapporte quelque chose », et en lui faisant gagner de suite 1 franc ou 1 fr. 50, on l'empêche d'en gagner 4 ou 5 deux ans après.
(1) IIP Congrès international de l'enseignement technique commercial et indu-itriel tenu à Bordeaux. 16-22 septembre 1895. Compte-rendu des travaux, p. 341.
Ainsi la qualité de la main-d'œuvre demeure amoindrie par un égoïsme qui, faute de trouver son remède dans la recherche collective des intérêts professionnels, finit par perdre l'intelligence de son propre intérêt.
Le même égoïsme porte une égale atteinte à un autre élément non moins essentiel de succès. Pour acheter les matières premières, dont la maind'œuvre a besoin, vendre les produits qu'elle a fabriqués, régler cette production même d'après les débouchés qu'on lui assure, enfin, coordonner tous les éléments de l'exploitation commerciale, il faut aussi une compétence, et des écoles aussi existent qui enseignent cette aptitude soit aux chefs de maison, soit à leurs auxiliaires. Mais ce n'est pas une médiocre affaire que de former à l'heure présente même les sous-ordres, et Beaumarchais pourrait dire : « Aux qualités qu'on demande d'un bon auxiliaire, connaissez-vous beaucoup de patrons qui fussent dignes d'être commis? » Pour s'assurer des chances suffisantes d emploi, pour se rendre apte aux situations élevées de son métier, pour représenter sa maison à l'étranger, ce commis doit connaître, outre la comptabilité, les détails de l'achat ou de la vente, la fabrication des produits qu'il vend ou qu'il achète, les ressources
et la langue de la contrée où il opère, et plus il possède de ces connaissances, plus il est sûr de l'avenir. Mais ce savoir ne s'acquiert pas sans peine, ni temps. La plupart des candidats-commis tombent dans la même erreur que les apprentisouvriers. A peine ont-ils appris à peu près l'une des connaissances qu'ils devraient assembler pour posséder leur métier, ils cherchent à tirer d'elle un parti immédiat. Ceux-ci savent aligner des chiffres, ceux-là plier et déplier les marchandises derrière les comptoirs, ceux-là acheter, ceux-là vendre. Des maisons abondent où on ne leur demande que cela; ils y entrent et les voilà comme l'ouvrier hàtif, destinés toute leur vie au geste unique; même sans stagnation des affaires, exposés au chômage par l'insuffisance de leurs aptitudes ; fort incertains d'améliorer leur condition. Est-il besoin d'ajouter que des gens si pressés apprennent peu les langues étrangères, et que, par suite, le commerce français n'est pas représenté au dehors par des Français? Tout au contraire, ce sont les commis allemands, belges, suisses qui, en France même, dominent les commis français. Plus pauvres et non moins impatients de gagner leur vie, mais plus réfléchis dans leurs ambitions, mieux éclairés par la sagesse collective de leurs groupes cor-
poratifs, ces jeunes étrangers font mentir le proverbe, et, le ventre affamé, mais les oreilles ouvertes, apprennent tout ce qui leur peut être utile. Ils se mettent en route plus tard et plus chargés, et ils marchent plus vite et vont plus loin que nos commis sous leur menu bagage.
La même inintelligence n'est pas à craindre des jeunes Français qui songent à diriger pour leur compte une entreprise commerciale. Ceux-là savent que tout accroissement de leur compétence est un placement de leurs capitaux. Les onze écoles supérieures de commerce que nos grandes cités du travail ont fondées et que l'Etat a reconnues, si elles n'attirent pas des élèves nombreux, les gardent fidèles, et elles suffisent à préparer des chefs aux négoces d'importance et de difficulté moyennes. Mais elles ne forment pas aux grandes affaires l'élite qu'il est le plus nécessaire d'instruire : car, où elle existe, toutes les mesures utiles ontleursjuges éclairés et leurs propagateurs énergiques. Combler cette lacune appartenait à Paris. Le 4 décembre 1881, la Chambre de Commerce inaugurait, rue de Tocqueville, une Ecole des Hautes Etudes Commerciales, et le président de la Chambre, M. G. Roy, disait : « Il nous a semblé que Fenseigne-
ment commercial devait être poussé plus haut, en même temps que la science s'élève, pour faire face aux besoins de l'industrie qui grandit et au marché qui prend des proportions jusqu'ici inconnues. » Plus explicite encore, le Président de 1886, M. Dietz-Monin déterminait quel couronnement l'Ecole de la rue de Tocqueville avait apporté à l'œuvre commencée par les deux autres Écoles de la Chambre, l'Ecole de l'avenue Trudaine et de la rue Amelot : « Pour la Chambre de Commerce et son Président, l'avenue Trudaine a toujours représenté l'instruction primaire supérieure, la rue Amelot, l'enseignement secondaire et la rue de Tocqueville, l'enseignement supérieur. »
Mais ce beau plan, à peine formulé, fut détruit, détruit lui aussi par l'égoïsme individuel qu'on trouve comme un ver à la racine de toutes nos décadences. A ce moment, il exigeait le changement de notre loi militaire. Si elle eut été examinée avec quelque sollicitude de l'utilité générale, il aurait apparu qu'il importe de ne sacrifier ni la guerre à la paix, ni la paix à la guerre; que la science, l'agricultm^e, l'industrie, le commerce sont, comme l'armée, nécessaires à la vie nationale; que, par suite, tout se résume à étabhr une juste équivalence des services rendus, sous des formes di-
verses, à la patrie; et qu'il faut, en abrégeant pour les serviteurs d'un intérêt général les jours de caserne, restituer les professeurs àleurs chaires, les médecins à la santé publique, les industriels à leurs ouvriers, les commerçants aux marchés, c'est-à-dire à tout le monde. C'est ce que la loi de 1872 avait fait, grâce au volontariat d'un an; c'est ce que la jalousie niveleuse ne voulait plus consentir, et le service fut fixé pour tous à trois ans. C'était désorganiser la vie de la France : il fallut, dans la loi même qui faisait resplendir le principe égalitaire pour l'éblouissement des niais, rétablir les exceptions, et elles furent plus nombreuses que sous la loi de 1872.
Quand le commerce réclama pour ses étudiants la même dispense qu'obtenaient les étudiants en médecine, en droit, en lettres, en sciences, en langues orientales, elle fut accordée « aux quatre cinquièmes des élèves diplômés par les Ecoles supérieures de Commerce » . C'était changer pour les élèves commerciaux un examen en concours. Or, il ne saurait y avoir comparaison et ordre de mérite qu'entre des candidats soumis au même enseignement. En effet, deux décrets des 4 mai et 4 juillet 1890 fixèrent un programme identique sur lequel seraient interrogés et classés tous les Élèves
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du commerce, candidats à la dispense du service militaire. Comment se serait maintenue 1 Académie projetée du savoir commercial, le centre d enseignement supérieur à tous les autres, dès lors que l'Etat n'accordait aucune faveur à ses élèves, et offrait aux élèves d un enseignement inférieur le plus précieux des avantages, la réduction du service militaire? Qui, par amour du savoir entreprendrait l'étude la plus difficile avec la perspective de garder trois ans son diplôme dans son sac de soldat, quand il peut, par un savoir moindre, éviter deux ans de caserne.
Dupe de l'habitude qu'ont les commerçants de vanter leur marchandise, l'Etat ne s'était pas avisé que ces « Écoles supérieures », où s'instruisent les sous-ordres des grandes entreprises et les chefs des petites, sont en réalité des établissements secondaires et forment les bacheliers du commerce. Tout au plus, devait-il traiter ces diplômés comme les licenciés des facultés diverses : il accorde provisoirement à ceux-ci la dispense, mais sous la condition qu'avant leur vingt-cinquième année, ils auront obtenu le titre de docteur, et, faute du titre, ils doivent à l'Etat leurs deux ans. Si, de même, les diplômés des « Ecoles supérieures » n'avaient obtenu remise
définitive de ces deux années que sur le vu d'un nouveau diplôme, décerné par V « Ecole des hautes Etudes » , le désir d'échapper au service eut poussé nombre déjeunes négociants à acquérir la science la plus complète de leur métier. La crainte de la caserne eut été du moins le commencement de la science, et nous aurait valu, à la tête des multitudes industrielles et commerciales, une aristocratie dirigeante.
Mais soutenir cette solution, la seule juste et la seule utile, c'était s'exposer à la résistance de l'État et à celle des candidats. Par cela même que le diplôme des hautes Études eût été plus difficile à obtenir, le nombre des dispenses eût été réduit, et la mesure aurait eu pour adversaires passionnés tous les étudiants qui, avant de songer à la puissance du commerce national songent à la commodité de leur propre vie. L'ancien proverbe disait : « On en sait toujours assez pour être soldat, j? Eux estiment qu'on en sait toujours assez pour n'être pas soldat, et ils se félicitent qu'une instruction secondaire suffise à leur exemption. La Chambre de Commerce, suivant le commun exemple, a songé à son propre avantage (1). Elle trouvait une chance
(1) « Elle a réfléchi que, somme toute, le décret du quatre-cinquième lui amènerait des clients, qu'elle aurait une porte ouverte
de remplir ses écoles, leur caisse, de devenir populaire. Le gouvernement était satisfait d'avoir, par la facilité des dispenses, apaisé l'opposition contre la loi militaire. 11 est le plus coupable, car son œuvre propre est d'avoir employé l'une des plus grandes faveurs par lesquelles il eut action sur les hommes, non à élever, mais à abaisser le niveau de l'enseignement.
pour les éclopés du concours des grandes écoles du gouvernement, et que la quantité des bacheliers qu'elle pourrait recueillir ne ferait pas mal dans le prospectus. Le résultat de cette réflexion est qu'on s'est décidé à laisser faire et à attendre des temps meilleurs pour faire revivre les projets du début. » Rapport sur l'Enseignement commercial supérieur, au Congrès international de l'Enseignement techni(jue de Bordeaux, 1895. Compte rendu, p. 715.
En effet, rincapacité de voir les ensembles, la tendance à juger toutes choses par appréciations fragmentaires, n'est pas seulement le mal des particuliers. Le dernier terme de cet individualisme etsaplus étrange contagion est d'avoir gagné ceux même qui représentent la nation.
Si la sûreté dans les informations, l'art dans la main-d'œuvre, Ihabileté dans la conduite des entreprises sont indispensables pour assurer an commerce d'un pays un marché hors de ses frontières, et sont la part des particuliers dans l'œuvre de la prospérité générale, ces éléments de succès ne suffisent pas et la puissance publique a aussi son rôle. Aux frontières de chaque pays, sous le nom de douanes, elle veille et intervient. Tantôt elle laisse libre l'accès aux produits étrangers, tantôt elle l'interdit, tantôt elle soumet leur entrée à des taxes qui s'ajoutent au prix de la marchandise frappée et rendent plus difficile la concurrence contre les mar-
chandises indigènes. L'intérêt d'encourager sur le sol les cultures nécessaires à la vie des habitants, le besoin d'attirer les marchandises étrangères que le pays ne produit pas, le désir de protéger des industries naissantes contre la concurrence de rivaux en pleine vigueur, les considérations les plus graves pour le présent ou l'avenir des peuples sollicitent en sens contraires les gouvernements. C'est toujours pour eux un difficile arbitrage de décider ce qui convient; il n'y a point là une question de principe à résoudre, mais des conflits de gains à régler, un compte de profits et pertes à établir. L'on a pu voir des hommes d'Etat, tels que le Prince de Bismarck, passer du libre-échange à la protection et faire du régime économique l'amorce mobile avec laquelle ils attiraient des partisans aux grands desseins de la politique extérieure ou intérieure. Mais dans un gouvernement régulier, le caractère constant de ces mesures commerciales est qu'elles sont prises pour servir des intérêts nationaux.
La France, où tous les groupes permanents ont été proscrits par peur qu'une aristocratie naturelle s'élevât d'eux, et donnât des directions stables à la société, n'offre pas au pouvoir les moyens d'informations mis au service de l'Etat dans les
autres contrées. Pas de corps de métier, pas d'associations professionnelles pour dégager de l'intérêt personnel un premier instinct collectif et le soutenir auprès du gouvernement. Le gouvernement lui-même, par la nature du régime et le mode de suffrage, n'est que le mandataire révocable des volontés individuelles. Sa souveraineté s'exerce et délibère par un Parlement dont chaque membre a pour souci principal de se maintenir, et, pour ce, satisfaire ses électeurs. Dans cette démocratie où l'on compte les suffrages sans les peser, les citoyens les plus nombreux et par suite les plus obéis ne sont pas ceux qui représentent davantage l'énergie productrice et comprennent le mieuxles conditions économiques du présent, moins encore ceux qui regardent au loin l'avenir. Sous la 'dépendance de tels maîtres la politique commerciale de 1 Etat, n'a plus pour but le bien général, mais l'avantage particulier de ceux qui la décident, et le délicat instrument des taxes douanières n'est plus qu'une machine à popularité.
Par cela même, cette politique commerciale ne peut avoir de constance. Quelle qu'elle soit, en satisfaisant les uns, elle mécontente les autres, et les griefs font toujours plus de bruit que la reconnaissance : un pouvoir esclave de l'opinion démocra-
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tique est ainsi exposé à changer périodiquement sa politique commerciale. Le second Empire avait établi un régime favorable aux échanges internationaux et que des traités avec les autres peuples rendaient stable : depuis 1892 a succédé un système de protection contre la concurrence étrangère et la France s'est réservé le droit de modifier à toute heure l'économie de ses taxes douanières. Les agriculteurs craignent avant tout la concurrence des agriculteurs étrangers, les négociants et les artisans ne tiennent pas moins à garder pour eux la clientèle française : or ils sont la maiorité des citoyens. Sans doute l'intérêt des acheteurs est contraire. Il leur faut des marchandises au meilleur marché qui se puisse, et comme paysans, ouvriers et marchands eux-mêmes sont acheteurs, il semble que, joints à « ceux qui ne tissent ni ne filent )' , les fonctionnaires et les oisifs, ils devraient former une majorité plus grande en faveur du libre-échange. Mais quelle différence dans l'intensité de ces passions contraires! Pour le consommateur, le gain qu'il tire du libre échange se disperse sur une multitude d'achats successifs et, ainsi divisé par les objets et par le temps, est réduit chaque fois à une importance infinitésimale. Au contraire, pour le vendeur, gagner ou
perdre la clientèle, c'est tout gagner ou tout perdre : si elle s'éloigne, peu importe le bon marché de ce qu'il ne peut acquérir faute d'argent, et quand elle abonde, peu importe s'il dépense dans ses achats un peu plus de son gain. Voilà pourquoi, dans une démocratie où la majorité produit et gouverne à la fois, elle est tentée d'assurer par sa souveraineté, son marché. La protection en effet, mais avec une mobilité dans les personnes protégées et dans les droits protecteurs, semble bien le régime économique le plus conforme au régime gouvernemental de la France.
Or un tel régime est de tous le moins favorable au développement du commerce extérieur. D'ordinaire la protection provoque des représailles chez les étrangers qui, voyant se fermer devant eux le marché d'un peuple, défendent à leur tour contre ce peuple leur marché national. Toujours la protection par elle-même dissout les énergies. Les fortifications passagères dont une armée en campagne couvre son front, rendent sa position plus sûre, mais on sait que, si elles la défendent, elles la fixent, et, quand elle s'est terrée, il lui devient plus difficile de renoncer à son abri et de s'avancer à découvert. Les droits protecteurs
agissent de même sur ceux dont ils défendent le travail : la certitude d'exploiter en monopole le marché national dispose mal les industriels et les commerçants à améliorer leurs marchandises, à abaisser leurs prix, tous efforts nécessaires à qui veut se faire place au loin. Et moins ils sont euxmêmes menacés par la concurrence, plus ils s'assoupissent dans la maison close sur un oreiller de routine, et, amis de la fortune qui vient en dormant, compensent la faible quantité des ventes parla cherté des produits.
Sans doute dans l'Empire ottoman nous n'avons pas à craindre les représailles. La Turquie a un système douanier fort simple. Elle frappe toutes les marchandises, de toutes provenances, par un droit d'entrée de 8 0/0 ad valorem. Nous demeurons donc en face d'elle dans la même situation que tous les étrangers. Ce n'est pas elle qui a empiré notre condition, c'est nous, qui avons fermé nos marchés à certains produits du Ijcvant. Ses raisins secs, faute de pouvoir entrer en France, se vendent en Allemagne et en Angleterre ; ses orges à brasserie sont achetés par l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique. Surtout ses vins, de bonne qua lit.é, de bas prix, uniques au monde pour le coupage, vont chez nos anciens clients, aidentla Suisse
et l'Autriche à se passer de nos crus, sout importés par ritalie qui se substitue à nous comme fournisseur de vins à l'univers : nous travaillons ainsi nous-mêmes à nous enlever celui de tous les commerces qui nous appartenait le plus par droit de nature. Et dune façon générale, tout obstacle apporté par nos tarifs à l'entrée d'un produit turc en PVance, apporte un obstacle à l'entrée des produits français en Turquie. Car le commerce est l'échange, les marchandises s'attirent en raison de leurs masses, les affaires ont toute leur activité et tout leur profit quand le vendeur peut acheter où il a vendu, etl'acheteur vendre où il va acheter. L'Oriental dont nous ne prenons plus les marchandises a moins d'intérêt à prendre les nôtres, et les Allemands, les cinglais, les Italiens qui lui achètent, ont plus de force pour lui persuader qu'il doit leur acheter en retour et que leurs produits sont les meilleurs.
Le régime économique dont la France a fait choix est surtout funeste pour le commerce qui ouvre ou ferme les voies à tous les autres, pour la marine marchande. Les transports par eau ne sont pas seulement le moyen nécessaire d'échange entre certaines contrées ; même quand les communications par terre sont possibles, eux seuls ne grèvent pas de frais excessifs les marchandises encombrantes et lourdes. Mais la marine marchande n'accomplit plus les transports par les petits navires d'autrefois qui, orientant leurs voiles à la bonne fortune, faisaient la cueillette dans les ports et variant leurs itinéraires selon les frets obtenus ou prévus, attendaient pour revenir au port d'attache la chance heureuse d'une cargaison à ramener. Aujourd'hui les affaires ont besoin de transports rapides et réguliers : ils se font par grands vapeurs qui arrivent et partent à dates fixes, et les itinéraires ne s'établissent qu'entre des ports où il y a probabilité permanente de porter et de pren-
dre des marchandises. Or les droits protecteurs qui ferment un pays aux marchandises étrangères enlèvent à la marine marchande de ce pays son fret de retour, par suite l'obligent à faire payer plus cher le fret de sortie. Et quand le gouvernement se réserve d'élever à son gré les taxes à l'entrée de toutes les marchandises, ces menaces d'instabilité découragent l'industrie des transports : incertaine si elle conservera demain les frets de retour que les taxes d'aujourd'hui lui laissent encore, elles s'abstient de hasarder pour un gain trop aléatoire les dépenses énormes de ses lignes régulières.
Ces conditions défavorables sont réunies en France contre la marine marchande. Elle disparaîtrait si l'État qui soutient, par les douanes, l'ensemble des industries, ne la soutenait à son tour par des subventions. Il a plus de raisons pour aider celle-là que nulle autre : car la marine de commerce prépare et tient à la disposition de l'État les matelots et même certains navires, dont il a besoin pour la marine de guerre. Sous forme de primes à la construction, à la pèche et d'annuités pour le service postal, des sommes considérables sont accordées à la flotte marchande. Le principal de ces secours est disputé et partagé par
deux OU trois compagnies, qui formées en vue de ces subventions, sont seules en état de construire des navires assez rapides pour le service postal et assez solides pour coopérer à des actions militaires. Par suite, les lignes de navigation les plus importantes, au lieu de s'établir par l'initiative d'une industrie libre, dépendent d'une entente entre le gouvernement et quelques sociétés. Le gouvernement fixe les conditions des contrats qu'il leur propose : les itinéraires sont donc tracés par un pouvoir moins apte et moins intéressé que les hommes d affaires à ne pas se tromper. Les compagnies, en traitant avec lui, s'enlèvent le moyen de réparer ses erreurs : mais comme la subvention qu'elles reçoivent garantit à leurs capitaux une rémunération, elles sont moins incitées à tirer tout le parti de leurs voyages.
Cette double infériorité compromet le sort de nos communications maritimes avec le Levant. Elles se bornent à deux itinéraires réguliers. L'un joint à Marseille l'Egypte, la côte de Syrie, l'Asie Mineure, Constantinople et la Grèce par une ligue de paquebots qui partent chaque semaine et commencent leur tour tantôt par la Grèce et tantôt par l'Egypte. Cette ligne subventionnée estdesservieparles Messageries maritimes. L'autre itinéraire
joint à Marseille la Grèce, Saloniqne, Smyriie, Gonstantinople, et les ports de la mer Noire. Celuilà, qui n'est pas subventionné, est desservi par trois compagnies, les Messageries maritimes, Fraissinet et Paquet : la première a un départ par huitaine, les deux autres par quinzaine. Cette concurrence met bien en lumière les allures différentes de l'industrie libre et de l'industrie subventionnée. La compagnie des Messageries maritimes n'a à redouter la comparaison avec aucune autre pour la capacité des officiers, l'intelligence des agents, la ponctualité des services, les soins donnés aux passagers, la beauté des navires. Il semblait que, payée en partie de ses frais généraux par sa subvention, elle dût offrir au commerce les frets les plus avantageux, et, grâce à ses voyages plus fréquents, accaparer les transports. Ce sont au contraire les compagnies Fraissinet et Paquet qui sont préférées par le client, et trouvent des frets où les Messageries maritimes n'en récoltent pas. La permanence des ressources que cette grande Compagnie trouve dans le budget, la solidité de ses titres que recherche l'épargne, et qui n'attirent pas la spéculation, la fixité du concours prêté à l'État, le souci d'une réputation à conserver donnent à l'entreprise quelque chose d'officiel. Admi-
nistrée comme mi service public, elle n'est pas exploitée comme une industrie. Elle ignore l'ingéniosité, les complaisances, les sollicitations, les abaissements de prix en usage cbez les négociants que la préoccupation du gain quotidien poursuit. Et elle reste sur lest où ils chargent (1).
C'est l'inconvénient ordinaire à tout concours fourni par l'Etat de ne laisser ni toute leur liberté, ni toute leur énergie aux entreprises subventionnées, mais son intervention ne produit même pas ici ses avantages naturels. Assurer des rapports commerciaux avec des contrées vers lesquelles la marine marchande ne serait pas attirée par un gain suffisant, voilà l'objet légitime d'une subvention. Elle ne doit pas être donnée aux parcours que le commerce des transports accomplit de lui-même; non seulement elle est alors superflue, mais elle accorde à ses bénéficiaires un avantage illégitime sur leurs concurrents. Or, 1 Etat a tracé ses
(1) M. E. Giraud, président de la Chambre du Commerce français de Constantinople écrivait dans une lettre du 19 Avril 1899 :
« La C'* Paquet nous envoie ses paquebots tout les quinze jours, ils arrivent pleins et souvent ils refusent des marchandises à Marseille, ils vont dans la Mer Noire d'où ils retournent bondés, avant refusé des marchandises. La Géorgie^ partie hier, avait des marchandises jusque dans les cabines et dans les salons.
Les Messageries, (lif;ne de Mer Noire, non subventionnée), arrivent avec des vapeurs vides, vont en Mer Noire, desservent les mêmes échelles que la C'° Paquetet rentrent sur lest. Le Bagdad est parti hier absolument vide. »
itinéraires de façon à payer des parcours où la navigation trouve assez de fret, et il laisse sans communications avec la France des régions qu'il faudrait relier à elle. Sa ligne subventionnée, Marseille Alexandrie, Constantinople, Marseille, comprend un parcours, Smyrne-Constantinople, et Constantinople-Smyrne, que les lignes non subventionnées de Marseille à la Mer Noire accomplissent déjà. Il y a là un double emploi.
Raccourci du détour par Smyrne et Constantinople, l'itinéraire que nous subventionnons abaisserait pour notre commerce le prix des frets, coûterait moins au trésor, et l'économie ainsi réalisée trouverait un autre et plus utile emploi. Notre ligne subventionnée n'entretient de relations qu'entre la France et quelques grands ports. Elle netoucbe qu'au Pirée, à Smyrne, Samos, Rhodes, Beyrouth, Jaffa, Port-Saïd et Alexandrie, et passe sans s'arrêter devant les autres échelles de Syrie, celles d'Asie Mineure, celles de Roumélie et de Macédoine. Or la grande utilité des subsides offerts par l'État doit être d'encourager la visite régulière des ports où le fret ne suffirait pas à attirer les navires, mais où il y a des relations commerciales à créer ou à étendre. Tel est le service que l'Autriche, peu prodigue des deniers
publics, a demandé à la compagnie du Lloyd autrichien. Cette compagnie subventionnée met Trieste et Vienne en rapport avec presque tous les ports de la Méditerranée : nombre d'entre eux ne voient pas d'autre pavillon que le sien, ils demeurent des clients forcés, et si petit que soit le chiffre des affaires conclues dans chaque échelle, le total est considérable, et considérable la situation prise ainsi par l'Autriche dans tout le Levant. Faute de ces relations directes avec la France, nombre de ports ne demandent presque plus rien à notre pays. Etablir des escales au moins dans quelques-uns de ces ports serait une sage mesure. Sans parler de File de Crète où, depuis la guerre Turco-Grecque, les Messageries apportent la poste, mais n'opèrent aucun chargement ni déchargement de marchandises, nous aurions un intérêt d'avenir à nous relier avec Gavalla et Port- Lagos, débouchés de la Macédoine, Dedeagh, débouché de la Roumélie orientale et tête de deux chemins de fer. Ces pays s'ouvrent à l'industrie; quand ils auront échappé à la domination turque ils travailleront à regagner les siècles perdus, et il ne faut pas abandonner d'avance leur clientèle à l'Allemagne. Dans la Mer Noire, depuis que la C* Fraissinet a restreint ses voyages du Levant
pour étendre ceux d'Afrique, nos paquebots desservent d'une façon fort incomplète les ports turcs. L'une des Compagnies françaises qui font aujourd'hui, sans subvention, un service régulier de Marseille à Odessa, à Batoum, ou à Trébizonde, demanderait-elle beaucoup à l'État pour toucher, sur leur passage, aux échelles aujourd'hui négligées? Enfin le Levant n'est en communication directe avec la France que par Marseille : est-ce assez? N'est-il pas évident que nos marchandises du Nord, du Centre et de l'Ouest, s'il leur faut supporter un long trajet en chemin de fer avant d'atteindre cette ville, seront grevés de frais trop considérables? C'est àDunkerque, au Havre, à Saint- Nazaire, à Bordeaux qu'elles devraient gagner la mer. Une ligne de paquebots qui desservirait ces escales et réunirait tous les grands centres maritimes de la France au Levant serait pour notre commerce un bienfait. Et s'il fallait un secours de l'Etat pour décider cette entreprise, on a droit de penser quela charge ne serait ni forte, ni durable. La Compagnie Paquet a, sans subvention, établi une ligne régulière d'Anvers à Constantinople, bien quelle eût à lutter contre la compagnie allemande et déjà ancienne, la Deutsch Levant Linie; mais elle ne touche pas les ports français. Une
autre compagnie française, la Compagnie des bateaux à vapeur du Nord, a organisé de Dunkerqne, son point d'attache, jusqu'à Marseille une ligne qui suit notre littoral et touche à nos principaux ports, mais elle s'arrête à Marseille. Il y a là les éléments disjoints |d'une entreprise à asssembler et comme une double preuve que le trafic ne manquerait pas à ce service.
Enfin pour perpétuer dans un peuple la vocation du commerce extérieur, plier ses nationaux à la discipline d'études multiples, tendre les énergies de son travail vers les conquêtes lointaines, inspirer à son gouvernement les mesures utiles à cette expansion, il faut qu'une sollicitude impérieuse, un instinct permanent et comme une loi de nature porte la pensée de ce peuple par delà les frontières delà patrie. Cette énergie, cette attraction, cette contrainte, est la fécondité de la race.
La loi de nature est que l'espèce, non seulement se perpétue, mais se multiplie. Dans les nations respectueuses de cette loi et assez sages pour ne pas tarir, par l'amoindrissement des naissances, la plus précieuse de leurs richesses, aucune génération ne trouve tout entière place au foyer de la génération précédente, chacune, semblable à une source, après avoir rempli tout l'espace où elle naît, déborde et se répand toujours plus loin, donne des habitants aux colonies de la nation, s'amasse dans des contrées étrangères et moins
peuplées, et partout porte les habitudes de la mère patrie. Ainsi se forme et grandit un courant de trafic entre le pays d'où ces multitudes sont originaires et les pays où elles se fixent. La population est donc la matière première de la puissance commerciale comme de la puissance militaire.
Cet accroissement normal des races ne crée pas seulement en faveur du travail national une clientèle extérieure ; il développe dans le caractère national les habitudes d'initiative, d'audace, celles qui rendent les hommes plus aptes à entreprendre les affaires lointaines. Dans les peuples prolifiques, on comprend que le foyer, berceau de la famille, doit offrir à la faiblesse des enfants un abri temporaire, et non à leur paresse im droit d'asile perpétuel. Le patrimoine familial apparaît comme la ressource préparée pour donner à tous les enfants l'éducation qui les instruira à se suffire, mais, plus les enfants sont nombreux, moins ce patrimoine suffirait à leur assurer la vie sans efforts. Résignés, comme à la condition même de l'humanité, à ne pas trouver sur la terre maternelle place pour tous, et satisfaits pourvu qu'ils trouvent, en quelque autre lieu du monde l'emploi de leurs énergies, les jeunes gens n hésitent pas à prendre leur vol vers les horizons lointains que l'affection coura-
geuse des parents leur a montrés. Ces parents, incapables de subvenir aux dépenses de tous les leurs, considèrent que le devoir le plus impérieux et la preuve la plus certaine de l'affection envers chacun de ces enfants est non de le retenir où il sera le plus près d'eux, mais de lui chercher la contrée où se présentent pour lui les chances les plus sûres ou les plus belles de travail et de fortune. Et comme ils préparent eux-mêmes ce départ successif et voient d'avance le nid abandonné par les petits à mesure que les plumes remplacent le duvet, le père et la mère, pour consoler leur cœur, veulent la couvée nombreuse ; ils ont besoin que de plus jeunes demeurent quand les plus grands sont loin; ils bénissent la fécondité qui, renouvelant pour eux les joies de la famille, défend leur vieillesse contre la solitude et, en récompense des aînés donnés sans compter et perdus pour les joies domestiques, fait croître à côté de leur vieillesse un dernier-né pour leur fermer les yeux.
La France n'est plus au nombre de ces races. Il y a un siècle, nul Etat n'avait plus de sujets et des familles plus fécondes; aujourd'hui aucun n'augmente moins vite. N'était l'afflux des étrangers qui compense la diminution des naissances, la nation, au lieu de croître, décroîtrait. Hors de nos
frontières, les Français ne forment, même dans nos colonies, que des minorités infimes. Faute d'une énergie créatrice qui ait commencé et étendu de nouvelles Frances hors de France, aucune attraction puissante, aucune clientèle toute faite n'appellent au dehors notre commerce. Et cette stérilité ne nous enlève pas seulement des marchés au dehors, elle nous enlève les qualités qui aident à l'expansion de l'influence. L'égoisme individuel qui a remplacé dans notre pays le sens social, a envahi la famille elle-même, et nulle part il ne s'est montré plus impérieux et plus aveugle. L'homme et la femme ont songé au bonheur et non au devoir de la paternité. Ils ont voulu que l'enfant vint compléter leur joie de vivre, sans diminuer les commodités de leur condition. Il faut qu'à l'être né d'eux, rien ne manque des avantages possédés par eux. Ils considèrent qu'être réduit à une fortune inférieure à la leur serait, pour lui, déchoir. Ils ne se fient pas, pour la lui assurer, sur les leçons qu'ils lui donnent et les aptitudes qu'ils lui reconnaissent. L'instruction devient un certificat de fortune acquise plutôt qu'un instrument de fortune à acquérir, et, pour tout dire, le premier des arts d'agrément. Ils ne désirent pas que, selon l'expression populaire dont nous ne
remarquons plus la force et la justesse, il « gagne sa vie» mais qu'il jouisse de la vie. Par suite, le patrimoine, au lieu de leur paraître une ressource établie pour pourvoir à la perpétuité de la famille et à l'éducation de ses membres, leur paraît un bien dont chaque dépositaire successif peut usera son gré, et jusqu'à sacrifier à l'intérêt des vivants la famille elle-même.
Beaucoup la sacrifient, en effet, car pour épargner à l'enfant une diminution des aises, des loisirs , des dépenses auxquels on l'accoutume, le plus sûr moyen est que l'enfant reste unique, ou qu'il ait à partager avec un ou deux autres tout au plus, la fortune, si elle est grosse. Moins sont nombreux les enfants de ces lits avares, moins la tendresse, avare aussi, des pères et des mères consent à se séparer de son trésor. Au lieu de le faire fructifier, elle le garde près délie; mêmepour l'œuvre la plus utile, la plus avantageuse, laplushonorable, elle ne saurait admettre qu'il ne restâtpas sous ses yeux, comme si se séparer de lui était le perdre. C'est cette lâche tendresse qui, songeant à elle seule, déforme la nature des enfants euxmêmes ; par peur qu'ils lui échappent, elle désapprouve, raille, atrophie les ardeurs qui portent les jeunes imaginations vers l'inconnu,
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comme vers les régions les plus aimées de leurs espérances. C'est elle qui fait aux enfants les contes de nourrice les plus dangereux, elle qui accuse toutes terres lointaines de périls, de fléaux, de perpétuelles embûches. Elle épouvante la crédulité sans défense, accoutume les Français, à l'âge des songes hardis et des témérités qui sont la jeunesse du courage, à rêver d'une existence bien close, sédentaire et sans hasards. Elle les aime comme une hirondelle aimerait ses petits, si elle leur arrachait leurs ailes pour les garder plus sûrement dans leur nid. Comment ces Français pour lesquels on a rétréci la terre habitable à l'étendue de leur patrie, de leur province, de leur quartier, de leur maison, auxquels on a fait des goûts de vieillards et une imagination cul-de-jatte, auraient-ils de la jeunesse dans Fâme, de l'espace dans les desseins? Leur vie est fixée où ils sont nés ; la stérilité de la race leur assure l'existence facile dans la patrie bientôt trop vaste pour ses habitants. 'Le fils de famille aisée ou riche, celui qui sous l'ancien régime employait l'éducation reçue des siens à se faire, près ou loin, un avenir et contribuait le plus à l'expansion ^extérieure de la France, est devenu le plus inutile à son pays. Il a été habitué à compter non sur ce qu'il serait
capable d'acquérir par son travail, mais sur ce qu'il est appelé à recevoir par ses héritages. Il attend près de ses futurs biens, successeur-né dont la personne ne sera complète que le jour où il aura pris la place de ses parents. Ceux-ci n'ont pas voulu qu'il fut gêné par des frères, ce sont ses parents qui le gênent et dont il attend, parfois avec impatience, la mort pour avoir sa part et son rang dans la vie.
Tout se paie. L'ordre divin qui commande aux familles de croître et de multiplier a été transgressé. A une fécondité d'hommes a succédé une fécondité de maux. Les pères et les mères ont, pour leur bonheur personnel, porté atteinte à la constitution de la famille ; en voulant assurer à leurs rares enfants un sort meilleur et à eux-mêmes la présence de tous les leurs, ils ont appauvri la nation d'hommes et d'énergies, et ils n'ont même pas assuré le triste bonheur auquel ils sacrifiaient de si grands intérêts, car parmi ces hommes qui n'ont pas les vertus du citoyen, beaucoup n'ont pas les vertus de fils.
Tant qu'une réaction saine n'aura pas changé ces mœurs de décadence, il serait vain d'espérer l'expansion commerciale. Elle viendra par surcroît, le jour où, dans la nation de nouveau surabondante
en hommes, les jeunes gens compteront sur euxmêmes, et par leur exode volontaire vers des régions moins peuplées, prépareront au commerce de la France ses pionniers et ses plus sûrs clients. Nous ne reverrons nos succès que lorsque nous aurons réappris nos devoirs. C'est ainsi que les lois morales gouvernent jusqu'aux intérêts matériels. Il est facile à chacun de violer durant sa courte vie, ces lois, il n'est donné à personne de changer les conséquences durables de ces transgressions. Un individu peut réussir par ses vices, un peuple ne peut prospérer que par ses vertus.