CHAPITRE PREMIER
l'évolution politique
Notre puissance dans le Levant ressemiDle à une place investie par un siège long et habile : les remparts sont partout menacés ; en maints endroits les brèches s'ouvrent. Rien néanmoins n'est perdu, si nous n'abandonnons pas nos défenses et nousmêmes. Il nous appartient encore de transformer notre influence politique, de reconquérir notre marché commercial, d'étendre notre protectorat religieux.
L'accord politique de la France et de la Turquie a été, de François P"" à la Révolution, une alliance de couronnes et non une amitié dépeuples. Mahométane et catholique, les deux civilisations étaient trop contraires pour se mêler ni se comprendre, et
les Français ne se sentaient guère moins étrangers aux races chrétiennes qui, sous le joug ottoman, semblaient n'avoir même pas gardé le souvenir de l'indépendance.
Cette mémoire se réveille en elles à la voix de la Révolution française. Dès lors, nos bons offices en faveur de la Turquie nous permettent d'obtenir pour ses sujets chrétiens un sort meilleur et une autonomie progressive. Cette transaction réussit et dure tant que 1 Islam se plaît à emprunter de l'Occident les réformes, tant que nos conseils tirent autorité de notre prestige, tant que les vaincus se contentent de peu.
Mais le sentiment de leur droit grandissait aux dépens de leur docilité. Le Turc, récompensé de la sienne par la perte successive de ses États, pénétrait la duperie d'une douceur qui lui liait les mains et déliait celles de ses captifs. Notre œuvre conciliatrice prit fin en 1870 avec notre prépondérance. Depuis, se sont heurtées la volonté des races à obtenir l'autonomie et la volonté du vainqueur à garder ses conquêtes. Le Sultan a rendu toute sa foi à la force, et l'odeur du sang l'a rendu lui-même à la férocité atavique. Au lieu de détruire les abus, il détruit ceux qui se plaignent, il tue pour vivre. Et les nations menacées de mort gar-
dent un espoir plus fort que la crainte. Même après les guerres heureuses, le domaine du Turc s'amoindrit ; elles le jugent condamné, puisque la victoire lui est funeste comme la défaite : elles n'attendent plus sa justice, mais sa fin. Entre ces adversaires, il y a de l'irréparable, et, jusqu'à l'anéantissement des nationalités ou à leur victoire, le conflit ne s'apaisera plus.
Ces changements imposent une évolution nouvelle à notre politique. Le temps est passé de rajeunir les compromis qui assoupissaient l'incompatibilité de nature entre le Turc et les races sujettes. Rester étranger à leur querelle serait la plus malhabile des conduites, car ceux-là seuls qui n'ont besoin de personne sont excusables de ne servir personne. Entre le Turc et les races chrétiennes, l'heure est venue d'opter.
Opter pour le Turc serait démentir les principes qui ont fait notre honneur, éteindre dans le sang des peuples le flambeau dont nous éclairions leurs ténèbres. Pour payer une si mauvaise action il faudrait de bien grands avantages; nous n'avons pas aies espérer du Sultan. Sans^ doute il sait le prix d'une amitié qui lui permette d'être cruel avec sécurité. Mais il a trouvé cette amitié. Il ne reste à prendre dans les futures exécutions que des rôles
et des profits subalternes : ce ne serait pas assez pour la France que de devenir valet de bourreau. Tout la pousse donc vers les peuples et la sollicite à chercber comment elle leur sera utile sans se nuire.
Le premier obstacle à la délivrance vient des races mêmes qui la demandent. Elles sont multiples et trois d'entre elles aspirent non seulement à 1 émancipation, mais à riiégémonie. Les Grecs, maîtres de l'Etat et de l'Eglise aux jours de Byzance, sont encore présents parleurs colonies dans toutes les grandes villes, dominent dans les échelles du Levant, et leur ambition s'étend sur tout l'empire. Par le privilège de l'ancienneté, de l'argent et de lintelligence, ils se croient maintenus dans une supériorité sur les autres races. Mais parmi ces races qui, sous le Turc ou sous le Grec, devraient toujours obéir, sont les Serbes et les Bulgares. Or les Serbes, opposant traditions à traditions, rappellent que, dès le xiv siècle, leur empereur Dusan le Grand avait enlevé aux souverains de Byzance presque toutes leurs provinces d'Europe : les descendants du héros serbe ont recueilli dans son héritage sa domination des Balkans. Et les Bulgares se sont découvert, au gouvernement de la péninsule, des titres plus anciens que ceux des Ser-
bes. Les mêmes régions, conquises au Xiv' siècle par Dusan, avaient été réunies, dès le ix", sous le sceptre bulgare de l'empereur Siméon. Cet empereur, le premier, avait conçu le dessein de détruire l'oligarchie grecque, de remettre l'empire à la race qui était le nombre et le courage : et les Bulgares prétendent n'avoir perdu ni le courage ni le nombre.
Comme chacune de ces trois races est déjà indépendante sur des territoires que, sans conteste, elle a peuplés, le conflit se trouve là suspendu par les faits accomplis. Mais la compétition se concentre avec toute son ardeur sur les territoires qui sont demeurés turcs et que chacune s'adjuge d'avance. Or ces contrées, — la Thessalie, l'^llbanie, la Vieille-Serbie, la Macédoine, la Thrace, — sont les « marches » où les races ont leurs frontières, donc se touchent. C'est d'ailleurs une question de savoir si la vaste contrée qui s'étend entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie appartient par parties à ses voisins, ou tout entière à elle-même : peut-être, Alexandre et ses Macédoniens ont-ils fait assez de chemin et de bruit dans le monde pour que leurs descendants aient le droit de se croire un peuple. A ces races principales, d'autres se sont jointes. Essaims envolés loin de la ruche mère.
elles sont venues s'abattre là : des tribus albanaises ont quitté leurs montagnes pour celles de la Vieille-Serbie ; des bergers valaques paissent leurs troupeaux sur les pentes du Pinde. Enfin dans certains de ces pays, les races ne sont pas juxtaposées, mais mélangées et confondues, si bien que toute attribution de souveraineté à Tune d'elles usurperait sur 1 autonomie de plusieurs.
La crainte d'être adjugées à une race autre que la leur paralyse les mouvements d indépendance dans les populations encore soumises au Turc, Les États déjà délivrés laissent à l'Homme malade ces provinces convoitées, par peur qu'elles ne tombent dans Je lot de cohéritiers vigoureux, et aiment mieux attendre que perdre. Le Sultan favorise ces jalousies. Non seulement elles servent sa cause, mais elles ont permis à deux puissances étrangères, la Russie et l'Autriche, de subordonner à leurs propres intérêts les destinées des peuples balkaniques.
La Russie poursuit un dessein autrement vaste que les ambitions aux prises dans les Balkans. Elle regarde tout l'héritage de l'empire byzantin comme une partie de l'empire moscovite, et elle veut qu'en se délivrant du Turc, toutes les races chrétiennes aient travaillé pour elle. Unie aux orthodoxes par la communauté de foi, aux Slaves par la communauté de sang, elle exerçait sur la masse de ces populations, au moment de leur réveil, un incomparable ascendant et elle les enveloppa, malgré leurs querelles, dans l'embrassement du panslavisme. Avouer du haut de sa prospérité ces parents pauvres, c'était s'assurer leur gratitude et se ménager accès dans leurs affaires ; se donner vis-à-vis de leur jeunesse un air de mère, c était s'autoriser à l'indiscrétion dans la sollicitude et les préparer aux docilités ; enfin, sous le nom de panslavisme, leur ouvrir l'horizon d'un avenir commun avec elle, c'était les accabler de leur petitesse par le contraste de sa grandeur, absorber les diver-
gences de leurs ambitions dans l'unité de sa masse, leur rendre sans valeur F autonomie de leurs groupes minuscules, leur offrir la force et la gloire dans la solidarité avec une nation faite pour l'empire. Pourmûrir ces conséquences, il ne fallait que du temps. Lorsque les peuples des Balkans auraient jeté le premier feu de leur fierté, usé leur ardeur les uns contre les autres, souffert de leurs rêves et des réalités, la sagesse leur viendrait avec la lassitude, et, renonçant à la faiblesse de leurs petites patries, ils seraient heureux de trouver dans la grande, la puissance avec l'union et le repos. Jusque-là la Russie agirait juste assez en leur faveur pour garder l'apparence d'une protectrice ; eUe attendrait que les populations, convaincues de leur impuissance à s'émanciper et à se régir, lui demandassent, comme un service, de substituer au joug ottoman l'hégémonie russe.
Elle crut l'heure venue en 1877. Les atrocités commises contre les chrétiens la mettaient en demeure d'abandonner ses clients ou de les défendre par les armes. Elle fit la guerre et dicta à San Stephano les conditions de la paix. Sous le nom de Bulgarie, un État nouveau était constitué. Plus vaste qu'aucun de ceux déjà formés au détriment de la Turquie, aussi populeux que tous ensemble,
s'étendant du Danube à la mer Noire et à la mer Egée, il avait un sol fertile, des habitans laborieux, et de bonnes frontières. Par sa position, il fermait à la Turquie l'accès aux provinces qui, en Europe, demeuraient encore ottomanes, il barrait à la Grèce le chemin de Constantinople, et touchait lui-même aux faubourgs de cette capitale. Par sa prépondérance militaire et économique, il échappait à la rivalité avec les autres pays slaves des Balkans. Entre lui et le Monténégro, sentinelle avancée de l'influence russe à l'autre extrémité de la péninsule, 1 es Slaves du sud allaient être rassemblés, contenus, organisés. La Bosnie, 1 Herzégovine, la Vieille-Serbie, détachées de tout contact avec les Turcs, leurs maîtres nominaux, et entourées par des peuples frères, étaient destinées à complé ter la nationalité serbe. Et une succession ininterrompue d'Etats satellites étendrait jusqu'à l'Adriatique la souveraineté de la Russie,
Ces plans ruinaient les ambitions nouvelles de l'Autriche, Séculairementocciipéeà dominerl'Itahe et l'Allemagne, elle avait été, en 1866, chassée de l'un et l'autre pays. Elle s'avisa alors que la variété de races réunies sous son sceptre lui permettait de changer sa politique nationale ; que si, jadis, elle avait autour de son petit duché allemand groupé
tout l'empire germanique, il lui serait plus facile, dans Favenir, de rattacher à ses masses slaves les peuples de même origine épars dans la péninsule Balkanique, et victimes de la barbarie turque. Aussitôt elle tourna le dos à ses regrets et fit face à ses espoirs. Avant le premier pas, la route lui était fermée si la Save et le Danube demeuraient les limites dans lesquelles était emprisonnée son activité, et par-delà lesquelles commençait l'influence russe. La déception de Vienne pouvait devenir le danger de Berlin. Si le cours de cette ambition ne trouvait pas d'issue, il était à craindre que, refluant vers son lit historique, il vînt menacer l'ordre nouveau de l'Allemagne. Le péril créé par le traité de San Stephano fut écarté par le Congrès de Berlin, qui revisa l'œuvre de la Russie : à la vigueur des retouches on reconnut la main de la Prusse. Réduire la Bulgarie à une petite principauté et lui enlever sa primauté de puissance sur les autres peuples de la péninsule ; à une masse ininterrompue d'États indépendants, qui séparaient Gonstantinople de ses derniers domaines en Europe, substituer une déhmitation qui fît de ces États des enclaves dans l'étendue du domaine turc ; rendre à la Porte la plus grande part de ce que la Russie lui avait arraché, et en compensation
attribuer à rAutriche la Bosnie et l'Herzégovine ; faire de ces provinces serbes qui unissaient le Monténégro à la Serbie, une séparation entre les deux peuples et un débouché pour l'Autriche, avant-garde de l'Allemagne; pénétrer en Macédoine, grâce à un chemin de fer autrichien qui, atteignant la mer, établît la communication la plus courte entre l'Europe centrale et l'Egypte; joindre ainsi par une ligne droite Hambourg, Berlin, Vienne et Salonique à Suez; opposer à travers toute la péninsule cet obstacle allemand à l'achèvement des nationalités et à l'entente des Etats : telle fut la riposte du pangermanisme au panslavisme.
Deux « poussées » commençaient ensemble, l'une partantde la mer Noire pour porterl'influence russe jusqu'à l'Adriatique, l'autre partant du Danube pour étendre l'hégémonie allemande jusqu'à la mer Egée. Ces deux lignes d'ambition allaient se rencontrer à angle droit. T^aquelle couperait l'autre ?
Tj' Autriche n'avait pas à compter sur l'amour des peuples : elle compta sur leurs intérêts et sur leurs rivalités. Le Monténégro ne pouvait être gagné, il fut investi : des routes stratégiques, des forts et une police de terre et de mer surveillèrent
sa force et la contrebande des idées. En Bosnie et en Herzégovine, le mécontentement de 600.000 orthodoxes fnttenu en échec par les favenrs accordées à 300.000 cathohques et à 500.000 musulmans. Le royaume serbe, entouré par des Etats jeunes et pauvres ou par lAutriche, n'avait issue que par elle vers la richesse : l'aide ou l'obstacle apportés par Vienne et par Pesth à la sortie de ses produits agricoles, sa seule ressource, lui mesuraient la prospérité ou la faim. Il était impatient de ces travaux publics et démesurés qui sont pour les peuples les folies de jeunesse : l'Autriche lui fournit des ingénieurs, des industriels et des financiers, pour se rendre indispensable en l'exploitant. Enfin, la meilleure chance de l'Autriche fut le caractère du souverain serbe. Délié d'esprit, sceptique de cœur, sans ordre ni scrupule dans le gouvernement de sa vie privée et de sa fortune, il était un aventurier égaré dans un personnage de roi. Il crut servir peut-être les intérêts de son pays, certainement les siens, en se liant à l'Autriche. EUe lui représenta que, dans les bonnes grâces de la Russie, il serait toujours primé par le prince de Monténégro^ qu'à s'unir à cet ambitieux voisin il risquait de travailler contre lui-même, et le découragea ainsi de délivrer la Bosnie et l'Herzégovine,
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les terres pourtant où la race serbe est la plus pure. Elle détourna les ambitions de Milan vers la Macédoine, la contrée où les races sont les plus diverses, où la Serbie provoquait les prétentions bulgares, mais suivait les jalons posés par l'Autriche dans la direction de Salonique. L'état de siège et les corruptions électorales gagnèrent les Chambres serbes à cette politique : mais la Serbie sentait que rompre l'amitié avec le Monténégro, la paix avec la Bulgarie, abandonner la Bosnie et l'Herzégovine à l'Autriche était trahir la cause slave et son propre avenir. En 1889, l'habileté de Milan se trouva si usée que, pour sauver la couronne des Obrenowitch, il abdiquait et quittait le pays. Et le changement de règne amena, par une réaction vraiment populaire, le triomphe du parti qui voulait un rapprochement avec la Russie et passait pour appuyé par elle.
Pendant ce temps, la Russie s'était installée en Bulgarie à son gré, et d'accord avec les Bulgares reconnaissants. Alexandre de Battemberg était neveu du Tsar, ce fut assez pour qu'ils l'élussent leur prince ; ils confièrent à des Russes le gouvernement. Les Russes avaient tout demandé et tout obtenu : l'usage qu'ils firent de cette omnipotence créa toutes les difficultés. Ils organisaient bien
l'armée, gaspillaient les finances, et semblaient dédaigner la nation. Celle-ci finit par s'avouer que ses sauveurs traitaient un peu trop un pays délivré en pays conquis : en échappant au Turc elle n'avait fait que changer de dépendance, et le nouveau joug, parce qu'il était plus savant, paraissait plus continu et plus lourd. Après sept années il devint excessif, et jamais le prince Alexandre ne fut l'interprète d'une volonté plus nationale que le jour de 1885 où il congédia ses conseillers russes. Presque aussitôt après, la Roumélie orientale, s'unissant à la Bulgarie, rétablissait, par un mouvement révolutionnaire, l'œuvre de San Stephano, et la Serbie, attaquant la principauté sous prétexte qu'elle devenait trop puissante, menaçait même l'œuvre de Berlin. Cette heure critique permit à la Russie de prouver si elle préférait, dans la Bulgarie, les Bulgares ou sa propre domination. Son choix fut net et cruel. Tous les officiers supérieurs de l'armée bulgare étaient Russes : à la déclaration de guerre, la Russie les rappela tous. Les Bulgares eurent le sentiment qu'abandonner ainsi un peuple était le livrer. Et si leur victoire de Slivnitza, où leurs bataillons étaient commandés par des lieutenants, et leurs régiments par des capitaines, satisfit leur fierté nationale, elle n'effaça pas
le souvenir d'une trahison. La Russie acheva de montrer son ressentiment et d exciter le leur, en rendant l'exercice du pouvoir impossible au prince que la victoire avait fait plus cher à ses sujets. C'est malgré la Russie et contre elle que, sur les conseils de l'Autriche, ils choisirent, pour successeur d'Alexandre, Ferdinand de Cobourg.
Bulgares et Serbes avaient donc suivi une marche contraire. L'expérience de l'amitié russe rapprochait les uns de l'Autriche, le résultat de la collaboration autrichienne réveillait dans les autres la tendresse pour la Russie. Mais ce serait se tromper que de voir là une inconstance de subalternes occupés seulement à troquer leurs maîtres. Tandis que les deux grands joueurs poussaient ces petits peuples comme des pions sur un échiquier, ces pions vivants jugeaient la partie où se débattait leur sort, et comme ils se virent sacrifiés, ils échappèrent aux mains qui les croyaient inertes, et résolurent de se mouvoir eux-mêmes. S'ils s'étaient considérés comme réduits à subir la domination de la Russie ou de l'Autriche, c'est la Russie qu'ils eussent choisie. Si la Russie ne veut pas la liberté, elle veut du moins l'union des races slaves : l'Autriche ne veut ni leur liberté, ni leur union. Mais toute l'énergie des Bulgares comme des Serbes
prépare un autre avenir. Exposés aux caresses asservissantes des deux empires, ils ont employé la force des faibles, appelé le plus éloigné à leur aide contre celui qui les serrait de trop près, et opposé Fune à l'autre ces cupidités, pour se maintenir libres. C'est l'indépendance qu'ils veulent.
Comment Fassurer ? La sagesse populaire dans ses paroles simples cache plus d'un oracle. Depuis des siècles, elle a, sur toute l'étendue de la péninsule balkanique, célébré par ses légendes et ses chants, au-dessus de la gloire particulière à chaque race, la fraternité de toutes celles qu'unit la communauté du sol, des maux, du sang transmis par les mêmes pères ou versé par le même oppresseur. Cette tendresse entre égaux prépare l'entente que l'orgueil de primauté rendrait impossible. Depuis la Révolution française, les vastes et continuels changemens des Etats ont donné aux nations le courage d'avouer leurs rêves. Celles des Balkans ne songeaient pas à se conquérir, mais à s'associer : telle fut, à travers l'inconstance des combinaisons où se reflétaient les couleurs changeantes du ciel politique, la constance de la volonté générale. Elle salua sans jalousie, du Danube à la Thrace, la fugitive espérance que Napoléon donnait aux Slaves par le royaume d'iUyrie. Elle tint,
en 1848, malgré les séparations des frontières et des cultes, les Serbes et les Monténégrins prêts à secourir les Croates contre les Hongrois. Elle compta en 1866, quand l'Autriche semblait une autre Turquie prête à se dissoudre, que, dans la ruine de ces deux États, plusieurs nations reprendraient leur bien : elle inspira les pactes qui furent conclus alors entre les patriotes croates, le prince de Monténégro et celui de Serbie. La Croatie et la Dalmatie détachées de l'Autriche, la Serbie accrue ■de la Bosnie, et le Monténégro de l'Herzégovine devaient former une confédération sous la présidence du souverain serbe. L'assassinat de celui-ci et la guérison de l'Autriche par l'empirisme du comte Beust, effacèrent ces projets.
Ils ont reparu dès que les influences étrangères cessèrent de dominer à Sofia et à Belgrade. Les peuples reconquis sur l'Islam gardaient conscience qu'ils avaient besoin les uns des autres pour reprendre à la Turquie les portions d'eux-mêmes encore captives; que leurs groupes déjà constitués et mandataires de races diverses ne pouvaient se dissoudre en un seul État ; que la nécessité de devenir pour la guerre une force suffisante, pour la paix un marché étendu, de représenter en tout temps dans le monde une influence, leur commande
de n'être ni ennemis ni étrangers. L'idée de fédération s'éleva comme l'idée même de la concorde et la sauvegarde unique des nationalités diverses. La Grèce, la Roumanie se sentirent attirées vers elle ; des échanges de vues prouvèrent aux hommes d'État sa difficulté et sa nécessité ; des échanges de visites et de paroles entre les souverains serbe, bulgare et monténégrin annoncèrent aux peuples ce que préparaient leurs chefs. Ils opposaient à la politique russe la volonté d'être autonomes. Ils opposaient à la politique autrichienne la volonté d'être unis.
Cette union semblait faite en avril 1897. Les excès du Sultan l'avaient précipitée. A la veille de la guerre, les Bulgares, les Serbes et les Monténégrins mobilisaient pour secourir la Grèce. Entre Constantinople et iVthènes, quatre cent mille soldats étaient prêts à se lever contre la Turquie : c'était pour elle l'insécurité des communications, la révolte mêlée à la guerre, l'impossibilité d'être forte partout, la chance d'être jetée hors d'Europe.
Le dommage n'était guère moindre pour l'Autriche. Que les races autochtones ne gagnent pas de force et que l'Islam perde la sienne, voilà l'espoir à long terme de la patience autrichienne. Si
les races autochtones, fortes de leur entente, se partageaient tout à coup le domaine sur lequel elle avait pris hypothèque, c'en était fait. Leur laisser leurs conquêtes, c'était perdre sa destinée, les seules terres sur lesquelles luise encore pour elle le soleil levant dune espérance. Disputer aux vainqueurs leur bien, c'était affronter elle-même une guerre, et où plusieurs de ses peuples seraient de vœux avec les Slaves combattus par elle. Ses intérêts exigeaient qu'entre les États des Balkans ne se formât point d'entente ; que la victoire certaine de la Turquie sur la Grèce isolée coupât court aux ambitions de toutes les races chrétiennes et laissât vacante pour l'Autriche la place de futurs agrandissemens ; que la finance et le commerce autrichiens, déjà forts à Sophia comme à Belgrade, continuassent leur lente infiltration, grâce à la paix. Mais comment imposer la paix à ces peuples que l'instinct de conservation portait à la guerre? Il fallait un veto de l'Europe. L'Autriche parlait au nom de la triple alliance : restaient la Russie, la France et l'Angleterre. La France était résolue à suivre son alliée ; l'Angleterre, si elle demeurait seule, devenait impuissante ; tout dépendait donc de la Russie.
La Russie, depuis son échec en Bulgarie, sem-
blait désenchantée de protéger personne, et se désintéressait des affaires balkaniques. C'était, parmi tant d'avantages, son infériorité en face de l'Autriche, qu'elle eût le choix entre les grands desseins et ne fût pas contrainte de s'obstiner où elle trouvait des obstacles. Elle avait porté son activité vers rExtréme-Orient, et le sud de l'Europe devient une petite provmce à qui domine l'Asie. L'entrée en campagne de ses clients slaves ne lui apportait que des embarras sans avantages. S'ils combattaient seuls, vainqueurs ils seraient émancipés d'elle par leur succès, vaincus ils ne lui pardonneraient pas son abandon. Si elle était entraînée à les défendre contre 1 intervention d'une grande puissance, elle souscrirait ainsi à leur agrandissement, qui rendrait plus difficile l'exercice de son hégémonie. Enfin, cette guerre, outre qu'elle ne lui donnerait rien dans les Balkans, risquait de compromettre, si elle devenait générale, les travaux d'approche de la Russie autour de la Chine. Sans doute le maintien du statu quo dans les États balkaniques était tout en faveur de l'Autriche et précipitait l'invasion allemande vers Salonique et Constantinople. Mais qu'importerait cette vaine avance le jour où l'achèvement des lignes transsibériennes détournerait les anciennes routes de la
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€hine et des Indes? Quand la Russie aurait soumis a. son influence les immensités de l'Asie, capté les grandes sources du commerce, et acquis à la race slave une puissance inconnue dans l'histoire, toute compétition serait impossible, et les Slaves des Balkans prendraient d'eux-mêmes la place de satellites dans son système. Pour elle, l'essentiel était de n'être relardée par rien ni personne dans la marche lointaine qui préparerait un triomphal retour. De l'Extrême-Orient, elle ne désirait envoyer à ses clients d'Europe que de l'opium pour endormir leurs aspirations et leurs maux. L Autriche en eut la preuve lorsque, pour annuler, par l'accord des deux empereurs, les conciliabules des princes balkaniques, François-Joseph rendit visite à Nicolas II. A la suite de cette entrevue, deux dépêches identiques de Saint-Pétersbourg et de Vienne signifièrent aux petits peuples que l'Europe leur ordonnait de respecter son repos. . On leur offrit, d'ailleurs, en échange des grands avantages, la consolation des petits gains. La Russie et l'Autriche obtinrent du Sultan un traité de commerce pour la Roumanie, des évêchés et des écoles pour les Serbes et les Bulgares dans les régions que ces deux peuples se disputent. La Russie comme l'Autriclie répandait les faveurs qui divi-
sent. Il fallut, pour ces plats de lentilles, céder le droit d'aînesse. Et nul n'a pu se dissimuler le retour offensif de cette politique, faite pour les protecteurs et non les protégés, depuis le jour où le roi Milan a repris le pouvoir à Belgrade et ramené la discorde entre la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro.
Aujourdluii les peuples de la Péninsule gardent l'amertume d'avoir malgré eux manqué l'occasion dans le passé, la crainte d'être déçus encore dans l'avenir, le doute qu'ils aient quelque chose à attendre de l'Autriche ni même de la Russie, langoisse de cette solitude, et une volonté obstinée d'indépendance. Rien ne leur a autant manqué, ils le sentent, et rien ne leur est plus nécessaire que l'amitié d'un peuple généreux. Ils le cherchent, ils le nomment : c'est la France.
La première, elle les a appelés. Quand leur conscience obscure doutait si leur volonté de revivre n'était pas une révolte insensée contre le droit de conquête, loi universelle du monde, la France, abolissant cette loi, a proclamé le droit des races. C'est à sa voix, Lazares ensevelis depuis des siècles, qu'ils se sont dressés de leurs tombeaux, et elle seule a travaillé avec désintéressement à leur liberté. Ils n'attendent pas l'aide armée qu'elle accorda souvent : son bras n'est plus libre, ils le savent. Mais la diplomatie a les secrets de mille secours qui, sans compromettre le médecin, améliorent l'état des malades : ces peuples souflrans nous sauraient grand gré de cette assistance. Ils n'y comptent guère non plus, parce qu'ils nous savent sous le joug de factions sans compétence ni durée ; mais, malgré notre infortune et nos fautes, nous gardons intact pour eux l'essentiel de notre prestige. Victimes préférées de la force, ils ne la vénèrent pas du respect idolâtre qu'elle inspire à d'autres ; leurs épreuves leur ont
appris le culte et les revanches du droit. Ils ont besoin que retentisse dans le monde, en faveur des faibles, le verbe de la foi et de l'espérance. Or, pour notre honneur, nos gouvernements ne sont ni la seule ni la plus fidèle expression de la France. Les véritables ministres et ambassadeurs de notre patrie dans le monde sont nos penseurs, nos jurisconsultes, nos historiens, nos publicistes, nos lettrés. Sous les formes les plus diverses, les uns et les autres peuvent apporter un témoi^onage respecté, concordant et sonore, à l'autonomie des races. Et voilà l'aide que les races balkaniques attendent surtout de nous. Leurs espérances nationales troublent les calculs expectants des grandes puissances, les grandes puissances ont leurs financiers; et la finance gouverne la presse. De là une coalition de chancelleries, de cabinets et de journaux pour ignorer des prétentions importunes, et ces petits peuples éprouvent quels terribles instruments de silence sont la tribune, la presse et le télégraphe. Rien ne leur est plus dangereux, rien n'a davantage amoindri leurs énergies à des heures décisives, rien n'étouffe plus cruellement leurs chances d'avenir que ce mutisme obstiné sur leurs griefs, sur leurs droits, sur leur vie. Ils sentent que la France peut rompre ce maléfice. Elle a gardé le
privilège de répandre les idées dans le monde ; elle y crée les courants d'opinion. Des rayons de lumière sur des faits si soigneusement tenus dans l'ombre, des témoignages impartiaux sur le sort, les progrès, la constance de ces peuples, tout pénétrés par l'étranger et résolus de rester autonomes, donneraient à ces faibles qui nous aiment la certitude qu ils comptent et sont aimés. Nos journaux, partout attendus comme les échos de la pensée française, ue sont pas tous prêts à La dénaturer, grâce aux raisons trop solides de Pesth, de Vienne ou de Gonstautinople. Ils travailleraient puissamment à notre profit et au profit des peuples balkaniques par cela seul que cette pensée française paraîtrait occupée de ces peuples. Les hommes publics de ces pays ont été pour la plupart élevés en France, leurs enfans viennent encore y recevoir la haute culture de l'esprit : l'occasion s'offre ainsi aux maîtres français de témoigner leur intérêt non seulement à chaque homme qu'ils forment, mais aux races que ces hommes représentent; elle s'offre à notre jeunesse de connaître les quaUtés de ces étrangers, de faire avec eux la communion des espérances légitimes. Il n'en faudrait pas davantage pour donner à la France sur les nationalités des Balkans une influence di-
rectrice. Et si nous nous servions de ce crédit pour montrer à toutes un intérêt égal, leur prouver qu'elles ont besoin les unes des autres et les détourner de compétitions où elles trouveraient une ruine commune, nous rendrions de plus en plus fort l'instinct qui les pousse à assurer leur avenir par leur concorde.
Ce que nous pouvons faire, faisons le. Les principes dont les races balkaniques se réclament sont les nôtres. Désavouer leur cause serait nous contredire. Gardons une originalité que nul gouvernement ne nons dispute, mais qui nous a conquis notre influence sur le monde. Partout où le droit d' autrui se lève, ne songeons pas qu'étant à autrui il nous est étranger, songeons qu'étant le droit il nous oblige. Pour avoir soutenu en d'autres pays le droit qui lutte dans la péninsule balkanique, nous sommes devenus les victimes des nationalités rétablies par nos soins, mais ce serait mal cboisir l'heure que de le renier aujourd'hui. Les nationalités ont épuisé contre nous tout le mal qu'elles nous pouvaient faire, et dans leurs évolutions prochaines, elles commenceront à le réparer, parce que le développement logique des nationalités tend à diviser les masses unitaires des grands Etats nos ennemis. -
Eussions-nous à espérer seulement les sympathies des quinze millions d hommes qui occupent un des territoires les plus importants d'Europe pour la guerre et pour la paix, l'avantage vaudrait de n'être pas dédaigné. Mais notre entente avec les peuples balkaniques nous vaudra davantage, et servira de la façon la plus efficace notre politique générale.
Notre premier intérêt est de trouver des contrepoids à la Triple- Alliance. En nous attachant les nationalités des Balkans, non seulement nous nous ménageons la chance de contenir et d'occuper par elles l'Autriche, mais nous travaillons à changer l'orientation extérieure et la vie intérieure de cette puissance. Dans les aspirations slaves est un principe de ruine pour la Triple-Alliance et de renouvellement ou de mort pour l'Autriche. Depuis 1867, 8 millions d'Allemands et 7 millions de Hongrois se partagent l'empire sur 24 millions de Slaves autrichiens. Depuis quelques années, Tchèques, Slovènes, Croates et Dalmates de la monarchie commencent à se demander pourquoi deux races seules, et les moins nombreuses, sont maîtresses dans l'État, et par quelle infériorité de nature les Slaves seraient les serviteurs-nés des Allemands et des Hongrois. L'ordre qui garde ce
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désordre, la patience de la majorité, la paix de la rue sont à la merci d'un incident. Les sympathies accordées par la France aux Serbes et aux Bulgares ne sauraient accroître la confiance de ceuxci dans leur avenir sans que les Slaves d'Autriche sentent plus douloureusement le joug, et, le jour où les sujets de l'Autriche se jugeront moins libres que les anciens sujets du Turc, la fin du « dualisme » illogique sera proche. Si les Allemands et les Hongrois s'obstinent à le maintenir, c'est la rupture du lien fragile qui unit des couronnes bien nombreuses pour une seule tête : la Hongrie connaîtra l'isolement et la déchéance ; les Allemands subiront l'attraction de l'Allemagne, diminuée malgré cet accroissement, parce qu'elle aura cessé de dominer par les Allemands les Slaves de l'Autriche ; et ceux-ci cédant à la communauté de race et d'intérêts qui les mêlent aux peuples de la péninsule balkanique, formeront avec eux une puissance nouvelle et naturellement hostile à rxlllemagne. Si, menacée de n'être même plus « une expression géographique, » l'Autriche suit la logique de la pente où elle s'est engagée le jour où elle a émancipé la Hongrie, et passe du duahsme à la fédéra^ lion, les Slaves, dans cette fédération, seront le nombre, auront par le nombre, la primauté, pren-r
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dront une revanche sur les influences germanohongroises par lesquelles ils sont dominés aujourd'hui. L'Autriche alors, au lieu de se dissoudre au profit d'autres Etats Slaves, deviendrait elle-même l'avant-garde des Slaves contre l'ambition allemande. Dans toutes les hypothèses, l'axe de la politique serait changé, la Triple- Alliance dissoute, et nous aurions pour auxiliaires une partie des forces qui nous menacent aujourd hui.
Pourquoi hésiterions-nous à préparer ces résultats? Par crainte de désobliger la Piussie? Certes il ne faut pas traiter légèrement l'alliance d'une nation puissante : mais qui rend une alliance précieuse? Les profits que chacun des alliés s'assure. Quels sont les nôtres? Sur le Rhin, ou plutôt sur les Vosges, la Russie nous garantit contre une attaque de rx\llemagne. C'est beaucoup de n'avoir pas à craindre pour la Franche-Comté ou la Champagne, mais cela ne nous restitue ni l'x^lsace ni la Lorraine, et comme d'ordinaire l'agresseur n'est pas celui qui a pris et garde, mais celui qui se croit dépouillé, nous demeurons seuls s'il s'agit de revendiquer nos provinces perdues. Dans les Lieux Saints et en Syrie, notre ancienne prédominance n'est combattue par personne avec autant d'ardeur que par notre alhée. En Chine elle songe à nous pour
soutenir ses prétentions et moins pour partager les bénéfices. Ceci n'est pas un reproche contre la Russie, mais contre nous. Elle a joué son rôle, nous n'avons pas joué le nôtre. Chacun, dans les amitiés politiques, travaille pour soi et laisse à l'autre le soin de réclamer l'aide qu'il désire : nous n'avons rien demandé. Le temps est venu de renoncer à cette attitude où il semble que nous suffise l'honneur de suivre la Russie où il lui plaît. Voulons-nous prévenir des malentendus et de fâcheuses habitudes, voulons-nous que la Russie estime à sa valeur notre concours, sachons dire avec bonne grâce et netteté que notre amitié est toujours prête aux avances, mais qu'elle compte en être remboursée. Indiquons les points du monde où nos intérêts nous semblent essentiels et où nous espérons, au lieu de concurrence, un appui. Et ne dissimulons pas que nos principes et notre sécurité nous commandent de favoriser dans les Baliians, contre la poussée du germanisme, l'indépendance et la fédération des petits peuples. Il n'y a pas à le dissimuler, nous troublons ainsi la politique d'assoupissement que la Russie préférerait. Mais comme elle est, vis-à-vis des Slaves, prisonnière de la mission qu'elle s'est donnée, elle ne peut permettre qu'un autre peuple les favorise et
les serve, sans elle-même les favoriser et les servir, et de bon ou de mauvais gré elle nous suivra. Si nous négligeons les nationalités slaves, comme personne ne s'occupera d'elles, la Russie a prétexte pour les oublier sans paraître les trabir ; que nous soyons entraînés dans une guerre, les Slaves, ignorés par nous, resteront indiffcrrents à notre sort; et la Russie, ne voyant pas ses intérêts d'Europe engagés dans la querelle, sera tentée de mettre à profit l'inattention des peuples aux prises pour régler à sa volonté le sort de l'Asie. Si nous fortifions dans les Balkans les peuples slaves, ils seront, et surtout contre l'Allemagne, nos alliés : où ils s'engageront la Russie est moralement forcée d'intervenir. Si bien que notre bienveillance active pour ces petits peuples est notre meilleur moyen de rattacher la Russie à notre politique, d'empêcber qu'elle se dérobe en Asie quand nous aurons besoin d'elle en Europe, et de donner par suite à notre alliance son efficacité.