CHAPITRE PREMIER
Au moment où elle lut conclue, lentente avec r Islam pouvait assurer à la France la domination de l'Europe. Les forces réunies des deux peuples formaient le plus puissant moyen de contrainte qui fût dans le monde. Mais il fallait que la France attachât ouvertement à son côté l'alliance ottomane comme le sabre au flanc du soldat ; qu'elle lui fût fidèle comme la main à la poignée de l'épée ; qu elle partageât avec son compagnon de lutte les bonnes ou les mauvaises fortunes, et, triomphant par lui, lui permît de grandir par elle. Après avoir préféré les chances de 1 hégémonie par la force à l'ancienne tradition chrétienne qui faisait la force servante d'un droit supérieur à elle, il restait à nos rois à oser leur pensée. Assez ambitieux pour affronter le scandale de 1 amitié turque, ils n avaient, ce semble, pas plus à redouter les atteintes portées à la vie d'autres peuples
parles succès de l'Islam, qu'un général résolu à vaincre ne se laisse émouvoir par la vision des morts et par les cris des blessés.
Mais c'est l'honneur et la faiblesse de la France qu'elle ne connaisse pas les ambitions sans scrupules. Jamais elle n'a su tout à fait préférer ses avantages à ses principes. Jamais cette inaptitude n'a été plus éclatante que dans les réconciliations de la France et de l'Islam. L'alliance turque appelait notre pays à servir sa grandeur particulière au détriment de la civilisation générale, le sollicitait de séparer deux causes qu il tend toujours à unir : en cela elle était contraire à la vocation de notre race. Aussi, depuis le jour où fut inaugurée cette amitié, la France, tantôt plus sensible aux intérêts que son égoïsme voulait satisfaire, et tantôt aux principes que sa conscience lui commandait de défendre, n a pas su se fixer à un parti définitif et, par son hésitation entre les conduites, n a recueilh le bénéfice d'aucune.
La conception de François I" se heurta d'abord à la foi chrétienne de la France. L on vit combien différaient l'esprit de la cour et le cœur de la nation. Le roi n'avait pas reculé devant l'alliance, il recula devant l'aveu qu'il en fallait faire. C est l'Empereur qui la dénonça pour perdre Fran-
çois I" dans l'opinion de l'Europe, et François I" déclare que Charles-Quint « en a menti par la (^orge «. En vain Soliman, accouru en Albanie à la tête de ses forces, était prêt à signer le pacte avec le sang de victoires communes et réclamait l'action concertée de nos armes et des siennes. Sur mer seulement cette action fut tentée en 1541 ; mais la France n'en tire que la honte d'avoir associé les fleurs de lys au croissant, et reçu en amies à Toulon les galères sur lesquelles rament par milliers des esclaves enlevés à l'Europe, à la France elle-même. Dix ans se passent avant que les flottes tentent de nouveau une opération commune. Ils'agit, en 1553, de prendre la Corse et d'en faire une place d'armes contre l'Espagne. Mais la façon dont les Turcs mènent la guerre indigne la générosité française, et l'entreprise est abandonnée. Soliman continue seul ses conquêtes et ses cruautés. Elles finissent par réunir contre lui Venise, l'Espagne et le Pape : si la France ne veut pas reprendre sa place à la tête delà chrétienté et chasser le Turc, il est temps qu elle s'unisse à lui pour le défendre et affaiblir l'Espagne. Partagée entre ses ambitions et ses scrupules, elle reste neutre et la bataille de Lépante commence le déclin de la marine ottomane. Contre la maison d'Autriche, les Valois n'osè-
rent pas concerter avec le Turc leur action : la France et l'Islam, opérant isolément, alternèrent leurs attaques au lieu de les associer, et comme l'étau ne serrait qu'une de ses branches à la fois, l'Autriclie échappa meurtrie, mais non écrasée. Vers la même époque, le peuple, dans lequel on disait si épuisé l'élan des Croisades, faisait la Lijjue, et contre la politique sans principes des Valois, élevait jusqu'à la révolte une revanche de catholicisme. Un tel peuple répugnait à toute solidarité avec l'Islam. Héritiers d'ambitions qu'ils ne songeaient pas à répudier, mais à accroître, et par elles rivées à l'alUance turque, les Bourbons la portèrent comme une chaîne : tous aspiraient comme à la délivrance au retour vers la tradition chrétienme. Henri IV mûrissait son « grand dessein V , qui était de rendre à l'Europe l'équilibre par des compensations prises sur le Turc. La mort de ce grand homme ne mit pas fin à un projet conforme au génie même de la nation. Tandis que Pdchelieu couvrait de sa robe rouge ses vastes pensées, le père Joseph couvrait de sa robe grise une pensée plus vaste encore : son âme ardente avait hâte de revenir à la politique des Croisades. Louis XIII, en qui toutes les passions semblaient se taire, pour ne pas troubler l'inteLligence froide
de l'intérêt public, répétait le souhait de « ne plus tirer l'épée que contre trois sortes de gens : les Turcs, les hérétiques et les oppresseurs des plus faibles. « Avec Louis XIV, l'éclat du règne rend illustres les contradictions de notre conduite. Le roi qui soutint le catholicisme en Angleterre, combattit le protestantisme en Hollande, et révoqua en France l'édit de Nantes, ne pouvait croire légitime une alliance avec l'Islam. Il commence à gouverner quand les Turcs, à l'apogée de leur puissance, dominent la Méditerranée, débarquent en Crète et envahissent la Hongrie ; en joignant ses armes aux leurs, il aurait l'Europe à sa merci. L'instinct catholique l'emporte sur l'ambition princière, ou plutôt cette ambition comprend que la défense de la chrétienté peut seule donner à un roi de France la plénitude de la gloire. Avec son aveu, une expédition française tente de débloquer Candie ; par ses conseils, les Protestants d'Allemagne secourent l'Empire ; par ses flottes, la piraterie musulmane est châtiée ; grâce aux renforts envoyés de France, les Turcs perdent, à la bataille de Saint-Gothard, la Hongrie. La rupture avec l'Islam semble imminente. L'opinion de la France dit à Louis, avec Boileau :
Je t'attends dans sis mois aux bords de rHellespont.
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L'Europe protestante ne désire pas moins détourner sur le Turc le zèle du roi pour l'unité religieuse. Leibniz, appliquant son génie universel et partout ami de l'ordre à mettre cet ordre dans les faits comme dans les idées, publie en 1670 son « plan pour la pacification de l'Allemagne, de l'Europe et de la cbrétienté. " Avec 1 assentiment de l'Allemagne, il déclare d'intérêt universel l'expulsion des Turcs, il presse Louis XIV de reprendre sur eux notre part : 1 Egypte, « qui revient de droit à la France « ; la Syrie « pour consolider la domination de l'Egypte » ; Malte « dont les chevaliers et les maîtres sont en majorité Français » ; enfin « la protection de lEglise dans tout l'Orient» . Mais Louis XIV mettait au-dessus de ses intérêts ses principes, et au-dessus de ses priacipes son orgueil : l'orgueil le détourne des ambitions vraiment utiles. Pourtant, lorsqu en 1683 les Turcs arrivent sous les murs de Vienne, le grand roi reconnaît le devoir de défendre, fût-ce en faveur de l'Autriche ennemie, la chrétienté. Toutefois il veut pour sou fils le titre de roi des Romains, la succession de lEmpire : tandis qu'il marchande son concours, Sobieski le donne et sauve l'Autriche. La terreur de l'Europe survit en une coalition contre l'Islam , l'appui de la France assurerait le
LES KÉSULTATS POLITIQUES 69
succès : mais, contre rAutriclie, notre politique a toujours besoin du Turc. Il faudrait donc le secourir : mais, tandis que les scrupules et les ambitions se combattent en Louis XIV, il ne s'arme ni pour les unes ni pour les autres. Et les quatorze ans de guerre qui précèdent le traité de Carlowitz, puis les dix-neuf qui aboutissent à la paix de Passarowitz, commencent, sans une aide de nous à la Turquie, la décadence de notre alliée. Les généraux devant qui elle recule sont Charles de Lorraine et Eugène de Savoie, les armées de ces princes comptent un grand nombre de volontaires français. Même quand la Turquie a pour elle les vœux de la Cour, elle a contre elles la résistance persistante de notre foi, et l'élan spontané de notre vaillance. Sous Louis XV, notre amitié se borne à ralentir cette décadence par nos conseils, jamais par nos armes. De menaçant, le Turc devient menacé; le partage de l'Empire ottoman est remis en question par les écrivains, par les chancelleries. Sous Louis XVI, la Russie, impatiente de posséder Byzance, nous offre une compensation : soit les Pays-Bas, soit l'Egypte et les Iles de l'Archipel. Notre gouvernement refuse : il répugne à son honneur de hâter la mort où il a promis T amitié. Mais déjà il ne compte plus ni sur la force ni sur la vie
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de Tallié, et, après plus de deux siècles où il n'a su ni le servir ni s en servir, il se demande si, depuis François I", il ne se serait pas trompé.
Des politiques aussi observateurs que sont les Orientaux ne pouvaient se méprendre sur ces sentimens. Dès le début, 1 alliance leur fut une déception. Un gouvernement qui avait cherché leur aide, mais en rougissait, et ne voulait pas se laisser prendre en flagrant délit d'amitié avec eux, mêlait à son bon vouloir trop d'bumiUations et d'indifférence pour mériter la confiance et la gratitude des Musulmans. Forcés de reconnaître dans ces procédés à leur égard les ménagements de nos rois pour les traditions chrétiennes et toujours vivantes de la nation, ils ne pouvaient se dissimuler la fragilité d'une trêve qui avait suspendu, mais non détruit la vieille haine. Cette trêve ne leur avait pas donné le compagnon généreux et sur dont ils avaient besoin et qu'ils eussent payé de retour. Us se sentaient toujours seuls, n'avaient pour allié que les discordes de 1 Europe, et voyaient simplement en la France la nation qui leur voulait le moins de mal. Ils rendirent ce qu'on leur offrait, ils se prêtèrent, sans se donner, à un rapprochement qui laissait le cœur libre et l'avenir précaire, ils ne songèrent qu à eux comme la France songeait à
elle. Et, les nations étant égales devant l'indifférence musulmane, ils se mirent à les ménager dans la mesure où ils y avaient intérêt, et appuyèrent sur plusieurs, sans l'attacher à aucune, l'équilibre instable de leur destin.
Or, nos luttes pour la domination, qui nous rendaient nécessaire la paix avec l'Islam, avaient précisément donné l'essor à des puissances nouvelles, et capables de balancer notre crédit auprès des Musulmans. Les conflits entre les grandes puissances maritimes du xvf siècle, la France, l'Italie et l'Espagne, avaient affaibli leurs flottes, leur commerce, attiré leur énergie vers la guerre terrestre ; et l'Angleterre avait occupé sans obstacle les mers comme une demeure vide. Les guerres contre l'Autriche, au xvu" et au xviif siècle, nous forçaient à soulever contre son hégémonie le nord de l'Allemagne, à favoriser les accroissemens delà Prusse, taudis que l'Autriche appelait à son aide et introduisait dans les affaires de l'Europe, la Russie encore asiatique. INIéme après Frédéric, la Prusse, sans marine et trop éloignée des Turcs, n'existe pas encore pour eux : mais l'Angleterre, par ses navires, est présente sur toutes les côtes de l'Islam, et la Russie pèse sur les frontières terrestres de l'Empire ottoman. Ces deux nations peuvent perpétuel-
lement ruiner son commerce, envahir son sol. Il les ménage donc, d'autant plus qu'elles deviennentplus fortes, et le crédit d'abord acquis à la France diminue de ce qui est accordé à ces deux puissances. Au moment où finit l'ancien régime, la politique inaugurée avec la Renaissance n'a pas mieux établi notre primauté sur les peuples chrétiens que sur les Musulmans. Nous n'avons plus rien à craindre de l'Italie, de l'Espagne, ni de l'Autriche : mais la Russie, la Prusse et l'Angleterre sont-elles moins avides et redoutables.^ Notre politique a abaissé les nations catholiques, elle a fait ou permis l'élévation des nations orthodoxes ou protestantes. Elle a été assez musulmane pour que l'Autriche ait dû appeler contre l'Islam le secours delà Russie orthodoxe. Elle a été assez catholique pour que l'Angleterre et la Prusse, favorisées d'abord par nous contre l'Autriche, se soient déclarées contre nous les champions de la Réforme. Ainsi, la politique d'intérêts substituée à la politique de principes, loin de créer une Europe soumise à la France et indifférente aux questions religieuses, a fait succéder à une Europe unie où la France était sans conteste la première, une Europe divisée où le catholicisme et la France sont mis en échec par l'esprit orthodoxe et par l'esprit protestant.
La Révolution, il est vrai, a détruit le vieil obstacle à Talliauce turque. Notre vie chrétienne n avait pas traversé impunément l'atmosphère du xviir siècle, et la France du Contrat social ne pouvait garder contre l'entente avec l'Islam le même scrupule que la France de saint Louis. Mais aussitôt s'est élevé contre cette alliance un obstacle nouveau. Si la Révolution française a oublié l'ancienne foi, elle a reçu et prêché une foi nouvelle : c'est que les peuples s'appartiennent, et que tout gouvernement, s'il ne représente pas la race de la nation, s'il n'obéit pas à la volonté générale, s'il ne respecte pas les droits personnels de chaque homme, est illégitime. Cette foi fut tout ensemble abjurée et répandue dans le monde par Napoléon. x\u début et à l'apogée de sa course, Napoléon faillit détruire la Turquie. Elle se sauva par sa ténacité à Saiut-Jean-d Acre ; elle fut sauvée à Tilsitt par l'importance de Constantinople que Napoléon ne voulait pas abandonner à la Russie.
Mais, quand la brutalité du conquérant cessa de troubler lœuvre des idées, une ruine tout ensemble moins proche et plus inévitable commença. Les principes rappelés en 1789 condamnaient la domination des Turcs sur presque tous leurs sujets : Grecs, Valaques, Bidgares, Arméniens, tous reprirent conscience de leur nationalité. Et depuis, 1 indomptable constance de leurs aspirations et leurs révoltes accrurent pour l'Empire ottoman la difficulté de durer.
Aussitôt, les deux puissances qui étaient parvenues à partager avec nous 1 hégémonie sur les affaires orientales ont fixé leur conduite, et adopté chacune ce qui, des principes nouveaux, servait son intérêt. Le gouvernement russe, le plus autocratique de l'Europe, et qu'on a vu envers ses sujets avare non seulement de liberté, mais parfois d'humanité, se fût contredit, à réclamer ces biens pour les sujets d' autrui. En revanche, les peuples possédés en Europe par le Turc appartenaient presque tous aux races slaves, dont la Russie est la principale. Sous prétexte qu'elle est la maîtresse branche, elle prétend être le tronc, et que les autres branches lui appartiennent. Elle a donc invoqué le droit de la race pour se réserver l'héritage du Turc en Europe. L'Angleterre ne pouvait tenir
pour légitime un principe qui donnerait à une rivale un refuge inaccessible dans les Dardanelles, l'accès de la Méditerranée, et le commandement des routes commerciales entre l'Europe et l'Asie. Conquérante des Indes, de l'Irlande, de Gibraltar et de Malte, elle eût, à reconnaître le droit des races, ébranlé ses propres droits ; ils étaient fondés, comme ceux de la Turquie, sur la supériorité de force qui destine certains peuples à régir les autres. Ces raisons la rendaient favorable à la durée de l'Empire ottoman. Mais, comme elle mettait son honneur dans ses libertés publiques et privées ; comme elle tenait la sécurité de la vie, du travail, des biens, pour plus importante aux peuples que la nationalité de leurs gouvernements; comme elle reconnaissait que nulle de ces garanties n'était offerte par le régime turc ; comme enfin elle croyait que leur octroi était pour ce gouvernement la seule chance de survie, elle soutenait, contre la politique des races, la politique des réformes. L'Angleterre d'ailleurs et la Russie servaient sous ces mots l'égoisme national ; 1 une entendait exproprier l'Empire turc, lùt-il le meilleur des gouvernements, l'autre le conserver, fût-il le pire.
Notre conduite ne fut pas si simple parce que, là
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encore, la France hésita sur ses intérêts et voulut les concilier avec ses principes. De Falliance russe que les Bourbons négociaient la veille de leur chute, et qui, par l'abandon à la Russie de frontières sur la Méditerranée, nous eût permis de recouvrer les nôtres sur la Meuse et le Rhin, la France est passée à lalliance anglaise, pour défendre en Crimée, par la guerre de 1855, et à Berlin, par le Congrès de 1878, l'empire turc. A mesure que la Russie s'étendait plus dominatrice sur l'Asie, la France a craint davantage que le colosse, s'il ajoutait à la puissance de sa masse la force de sa position sur le Bosphore, ne devînt maître aussi de l'Europe. Songeant à elle-même, à l'étendue de ses privilèges en Turquie, à l'incertitude de leur durée où s'établiraient d'autres maîtres, elle a conclu que tout amoindrissement du territoire turc serait une diminution de l'influence française. Elle n'entendait pas d ailleurs sacrifier à son égoïsme les populations placées sous le joug, et elle essayait, sans s'oublier, de les servir. Et comme, partout où le Turc exerçait le pouvoir, un arbitraire permanent et des massacres chroniques prouvaient la vanité des promesses et l'inaptitude de l'Islam à changer, la France travaillait à doter le Levant d'un régime qui, sans détruire la souve-
raineté ottomane, épargnât aux populations chrétiennes le contact avec la barbarie turque. Par là nous nous séparions de l'Angleterre, sans nous unir à la Russie. Sa prétention de devenir, au nom du panslavisme, l'héritier nécessaire et universel de l'Islam offensait la sincérité de notre respect pour les autonomies nationales. Son droit sur les races slaves de la Turquie était le même qu'elle avait exercé sur la Pologne, qu'elle pouvait prétendre sur la Bohême ou la Dalmatie, le même qu'au nom delà race latine, une France sans scrupules pourrait revendiquer sur l'Italie et l'Espagne. Servir la cause des nationalités, ce n'était pas, selon nous, étouffer tous les peuples d'une race sous le peuple le plus puissant de cette race, c'était rendre à chacun de ces peuples, divers par l'histoire, le langage, le caractère, les ressources, et confondus seulement parla communauté de leur défaite et de leur abjection, la conscience de leur autonomie.
S'il y eut en ce siècle une politique particulière à la France en face du problème oriental, cette politique fut la transformation de la servitude en vassalité pour les peuples chrétiens soumis à la Turquie. Notre diplomatie comptait, par des émancipations distinctes et successives, ranimer dans chacun de ces foyers la chaleur d'une vie propre, le culte
d'une petite patrie ; par la persistance d'un lien politique entre leurs jeunes indépendances et leur vieux maître, conserver sur elles les droits qui nous avaient été reconnus par lui ; enfin combattre l'attraction qui solliciterait peut-être, si elles étaient tout à fait libres, leurs masses minuscules vers l'immense Russie. Mais, quand l'un ou l'autre de ces peuples, au nom des souffrances subies, ou de la sagesse acquise dans sa demi-indépendance, se refusait à toute vassalité envers un maître de civilisation inférieure, se levait, demandant ou la mort à son bourreau séculaire, ou à l'Europe le droit de vivre libre, la France oubliait son propre intérêt pour consacrer ce droit. Ainsi, dès 1828, elle assurait par les armes l'indépendance de la Grèce, et au cours du siècle favorisait celle du Monténégro, de la Roumanie, de la Serbie, de la Bulgarie, malgré l'amoindrissement ainsi apporté à l'Empire qu'elle eût voulu maintenir intact. Bien plus, elle le démembrait elle-même, en même temps qu'elle leprotégeait. Enl830, Alger, repaire d'incorrigibles pirates, bravait à la fois l'Europe sa victime, et son suzerain nominal le Sultan : la France avait abattu la puissance des deys, et conservé leur domaine. Un peu plus tard, elle reconnaissait qu'en Egypte le régime turc étaitl'obstacle
à la civilisation du pays, et pour affermir l'influence française elle avait poussé Méhémet-Ali à se rendre indépendant. Enfin, en 1878, comme lasse de porter ces contradictions, elle est allée s'asseoir à ce Congrès de Berlin où siégeaient tant d'appétits et pas un principe. Là l'Europe réunie sous prétexte de sauver l'Empire ottoman désespérait publiquement de lui. La Paissie, empêchée de s'étendre en Europe sur les Bulgares obtenait en Arménie licence de tourner la mer Noire et s'adjugeait des peuples dont les veines ne contiennent pas une goutte de sang slave. Les nations arbitres elles-mêmes prenaient en gage, pour défendre l'intégrité de l'Empire turc, des provinces turques : l'Autriche, la Bosnie et l'Herzégovine; l'Angleterre, Chypre. La France fit comme les autres et obtint la Tunisie.
A être ainsi défendu, le Turc s'est demandé ce qu'il aurait de plus à perdre s'il eût été condamné. Dans le passé, tous lui avaient été funestes : non seulement la Russie, qui travaillait ouvertement à le chasser; mais l'Angleterre, qui, par sa politique de réformes, avait transporté d'Europe en Turquie des principes contraires au génie musulman, établi une lutte entre deux civilisations, et affaibli l'Islam ; mais la France, qui, sous prétexte
de rendre le pouvoir ottoman plus solide en relâchant la dépendance entre lui et ses sujets, avait préparé et précipité le démembrement de l'Empire. Dans le présent, les volontés jadis contraires de tous ces peuples, s'accordaient à arracher une part de curée. Comme la bête poursuivie et traquée, le Turc essaie de mettre, entre lui et le péril, un peu de durée et d'espace ; il abandonne ici la forêt, là les plaines, là les rivages ; il les cède à celui qu'il croit capable de lui vendre le plus de sûreté au moindre prix. En même temps il se prépare à faire tête, si, serré de trop près, il lui faut défendre sa vie, et pour la défendre il se dégage des entraves étrangères et revient à ses instincts primitifs. L'Islam inaugure une période où il ne prend plus conseil que de lui-même. Il a clos, par la constitution de Midhat, ses essais de réformes européennes, tué dans le ridicule les formes du régime parlementaire, et rétabli dans sa simplicité terrible le pouvoir du Padischah. Aux demandes d'autonomie faites par les nations chrétiennes de son Empire, il a répondu par les massacres d'Arménie, de Crète, de Constantinople et il a signifié au monde qu'il garderait par le sabre les conquêtes du sabre.
Au moment où il inaugurait cette politique de défi à la civilisation chrétienne, il trouvait dans un peuple chrétien un approbateur imprévu, décidé, et fort.
C'est en 1876 que la légation de Prusse à Constantinople devint l'ambassade d'Allemagne ; c'est en 1878 que le nouvel Empire prit parti dans les affaires orientales, déchira, d'accord avec l'Angleterre, le traité de San Stefano, au Congrès de Berlin, et, moitié intérêt pour l'Autriche, moitié crainte de la puissance russe, se trouva favorable à la Turquie. Il tira aussitôt de cette attitude un premier avantage. La France avait, depuis la guerre de Crimée et jusqu'en 1870, entretenu auprès du sultan une mission militaire de sept officiers : ils furent rappelés au moment de nos défaites pour prendre part à la défense du sol. Après la paix, la Turquie, sachant par trop d'expériences que les plus braves troupes peuvent être malheureuses, avait solhcité le retour de la mis-
sion ; par im sentiment exagéré de la réserve qu impose le maliieur, la France avait refusé, semblant oublier que les influences extérieures sont les ouvrages avancés de la défense nationale, et que le vide de toute place abandonnée attire l'adversaire. Quand le Turc eut, au Congrès de Berlin, vu la déférence de l'Europe pour lEmpire allemand, il confia à cet Empire l'office abandonné par la France et encore vacant. Les officiers désignés le furent avec soin ; ils comptaient parmi eux des hommes tels que von der Goltz, ils avaient dans le peuple turc une matière première et brute d'admirables soldats, ils surent la façonner. Le gouvernement allemand ne cessait de répéter qu'à ces soldats, pour être tout à fait bons, il fallait, outre 1 éducation allemande, les armes allemandes : ainsi, dès 1889, fut obtenue une fourniture de fusils Mauser et de cartouches pour une somme de trente millions. Les industries de la guerre ouvrirent l'accès aux industries de la paix : de 1890 à 1893, les compagnies allemandes obtinrent, avec garanties d'intérêts, deux concessions de voies ferrées, celle d Anatolie et celle de Monastir. Ce n'était encore qu'une bonne place prise près de l'Angleterre et de la France, bénéficiaires à peu près exclusifs jusque-là des travaux publics ; mais,
bientôt après, les difficultés politiques offrirent à l'Allemagne l'occasion de conquérir un crédit sans partage sur le sultan. Elle sut tourner à son propre avantage les désordres d'Arménie, de Crète et de Grèce.
La race arménienne est, on le sait, distincte de ses voisines par le sang et la foi. Dans cette race, à peu près deux millions d'hommes, à 1 exception de cent vingt mille catholiques et protégés de la France, n'ont pas de défenseurs attitrés contre les excès du joug musulman. Mais, intelligents, riches, souples et habiles, ils ont su longtemps se protéger eux-mêmes, sans porter ombrage à la Porte qui les appela longtemps « la nation fidèle ». Leur intelligence leur donnait un goût très vif pour l'instruction ; leur fortune permettait à un certain nombre de recevoir cette instruction en Angleterre et en Grèce. Enfin des missions et des écoles établies en Arménie par des protestants anglais et américains répandaient sur le sol même des idées de dignité humaine et d'indépendance. Quelques indigènes, surtout parmi ceux qui avaient vécu à Paris et à Londres, sentaient l'humiliation du joug, rêvaient de le rompre, de reconstituer la nation arménienne : ceux-là, qui ne pouvaient réussir sans une révolution, durent cacher leurs
desseins dans des sociétés secrètes. Mais ils étaient peu nombreux et peu influents. La raison montrait aux Arméniens que l'indépendance accordée tour à tour aux autres races chrétiennes n'était pas proche pour eux. Les Monténégrins, les Serbes, les Roumains, les Bulgares, placés en Europe à l'extrémité de l'Islam, pouvaient être retranchés de la Turquie sans la tuer, mais elle ne pouvait sans s'arracher le cœur même renoncer à l'Arménie, au centre de l'Asie Mineure; et, de plus, la race arménienne, répandue dans toute la Turquie, n'était nulle part, pas même dans la contrée qui porte son nom, en majorité. Le sentiment général se contentait de souhaiter, sous la souveraineté ottomane, la sécurité des personnes, la paisible possession des biens, la liberté du culte, de l'école, et, par un octroi du Turc à la race soumise, une certaine représentation nationale de ces intérêts. Au moment où des hommes d'Etat comme Fuad et Ali-Pacha s'efforçaient d'habiller la Turquie à l'européenne, de telles idées n'effrayaient pas le pouvoir. En 1863, un jeune Arménien revint de Paris ; architecte, chargé par Abdul- Aziz de construire Dolma-Bagdché, il tira de ses cartons, outre le plan d'un palais pour le sultan, celui d'une constitution pour l'Arménie. Les deux
édifices se ressemblaient par le placage du style européen sur la pauvreté de la bâtisse turque. L'un fit valoir T autre. Auprès des Sultans, l'important est d'avoir l'accès ; la familiarité a plus de droits que la compétence, et les plus grandes affaires y sont gouvernées par les conseillers les plus imprévus. Iciles intentionsétaient loyales, les Arméniens furent patients. Le traité de Berlin leur promit, en récompense, des réformes plus complètes et plaça le sort de cette race sous la garantie collective de 1 Europe. La paix dura jusqu'à l'avènement d'Abdul-Hamid. Il semblait qu'elle dût être consolidée par lui : ses liens avec la Jeune Turquie le désignaient comme un réformateur généreux. Mais il avait emprunté à l'Europe l'babitude des princes héritiers qui , le trône obtenu, oublient les engagements pris. Sa politique personnelle apparut dès le début du règne.
Il voulut comprimer à la fois les mouvements nationaux qui préparaient le démembrement de l'Empire, et les réformes libérales qui, en encourageant l'esprit révolutionnaire même chez les musulmans, pouvaient ébranler le trône et menacer la vie du Sultan. Contre ces dangers, il résolut de se défendre, par le retour à l'esprit islamique,
par la simplicité de Tancieu despotisme, par la suprématie rendue aux races musulmanes sur les races chrétiennes. Tout ce qui était garanties constitutionnelles tomba comme une couche de plâtre, et r Islam se reconnut. Il était à prévoir que ce changement n'irait pas sans exciter les résistances des chefs des diverses races encore sous le joug; mais à côté de ces races, vivaient, comme le geôlier près du captif, des races musulmanes pillardes et sanguinaires. C'est sur ces auxiliaires qu Abdul- Hamid compta pour changer la nature des revendications chrétiennes, donner à larésistance que les opprimés feraient à la violence un air de violence, et transformer en rebelles contre l'autorité légitime ceux qui défendaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfants, leur vie. Une politique profonde et silencieuse assigna ainsi certaines régions, comme des territoires de chasse, aux excès des musulmans les plus redoutés ; et, de même qu'à l'autre extrémité de l'Empire les Slaves serbes étaient abandonnés aux beys Albanais, les Cretois orthodoxes mis sous la garde des Cretois circoncis, les Maronites sous celle des Druses, l'Arménie fut soumise aux caprices sauvages des Kurdes. Mais les populations arméniennes étaient dans tout l'Empire la plus riche proie que le Kalife pût offrir aux
croyants. Partout, en effet, cette race avait porté ses aptitudes, et dans toutes les professions établi sa supériorité. Depuis les plus hauts emplois de l'intelligence, jusqu'aux plus délicates habiletés de la main, jusqu'aux travaux les plus rudes, elle réussissait à tout : elle fournissait à souhait des portefaix, des brodeurs, des orfèvres, des agriculteurs, des commerçants, des fonctionnaires, des prêteurs et parfois des usuriers. En eux, les pauvres avaient des concurrents, les riches des créanciers, et pi:ès dleiixie4iiiJf Qe. trouvait plus à vivre. C'est pourquoi, le jour où l'on sentit qu'ils n'étaient plus protégés, beaucoup d'intérêts lésés par eux cherchèrent leur revanche. De 1890 à 1895, le sort des Arméniens devint donc tout à coup et de plus en plus misérable. Et, si dans les grandes villes et à Gonstantinople, ils furent défendus contre les pires excès par la présence de l'Europe et la proximité du gouvernement, dans les contrées lointaines, muettes et sourdes, sur les confins de la Perse^ les contreforts du Caucase, ils étaient à la merci du musulman, et, sur les pentes de FArarat où s'arrêta l'arche, leurs yeux cherchaient en vain la colombe qui revînt à eux portant un rameau vert. Dès 1894, les massacres commencèrent à Sassoun. Les ambassadeurs
anglais, français et russe réclamèrent lexécution des réformes. Les Arméniens de Constantinople voulurent appuyer cette demande. Un jour de septembre 1895, une députation d'entre eux se rassemble à Kapou, résidence de leur patriarche à Stamboul, et se rend sans armes à la Sublime Porte pour y remettre un placet. Elle en trouve laccès interdit par des soldats. Une discussion s'élève entre elle et le colonel qui commande la troupe. Un enfant arménien, disent les Turcs, un Turc provocateur, disent les Arméniens, tue d'un coup de pistolet F officier : aussitôt la députation est dépêchée à coups de baïonnettes, et deux mille cinq cents Arméniens sont massacrés dans la viUe.
A cette nouvelle, les Anglais se montrent prêts à forcer l'entrée des Dardanelles avec leur flotte et demandent le concours de la Russie et de la France, pour obtenir, grâce à elles, l'exécution des promesses souscrites à Berlin, et, par l'octroi de réformes immédiates et sérieuses, assurer aux Arméniens la sécurité, à l'Europe la paix. La Russie poursuivait d'autres desseins, et je les exposerai tels qu'ils m'apparaissent. Quand deux nations sont amies, le meilleur service à rendre à leur alliance est de constater exactement où leurs
projets diffèrent, et doivent être ménagés par des transactions équitables. La Russie a fondé dans l'Empire ottoman son prestige moral sur la défense des populations chrétiennes : cette attitude est à la fois selon l'honneur et selon l'intérêt, car, le jour où la Russie paraîtrait indifférente à leurs maux, ces populations deviendraient indifférentes à sa grandeur. D'autre part, si la Russie consultait seulement l'ambition de s'étendre, elle serait peu favorable aux tentatives faites pour améliorer le sort des raias. Le succès de ces tentatives, en effet, s'il tempère l'arbitraire turc, diminue dans les populations résignées leur impatience d'un libérateur, et, s'il crée une autonomie en faveur d'une race, accoutume cette race à vivre d une vie nationale, et la rend hostile à son absorption dans le panslavisme. L'intérêt égoïste de la Russie serait donc de donner aux infortunes des races chrétiennes en Turquie une sympatiiie apparente et stérile, de les maintenir dans l'insécurité de leurs conditions, afin que, désespérant des garanties les plus indispensables sous la domination turque, elles soient, par chacun de leurs maux, ramenées vers le remède unique, la réunion à la Russie.
Les réformes en Arménie offraient à la Russie
une incommodité particulière. La guerre de 1878 a donné déjà aux Russes une partie des régions arméniennes : il ne saurait leur plaire d'avoir dans leur Ilintertand une race qui jouisse de réformes et de garanties étrangères aux principes du gouvernement russe, et entretienne, dans la portion déjà russe de l'Arménie, des espoirs chimériques ou des comparaisons dangereuses. Ces calculs l'emportèrent dans le gouvernement russe, quand il fut appelé par l'Angleterre, dont il se défie, à une action commune. Ils inspirèrent l'habileté qui substituait à l'entrée immédiate des flottes une négociation avec le sultan pour obtenir l'entrée d'un seul bâtiment par nation, et remplaçait un acte de force efficace par une manifestation stérile. A ce moment la France n'avait qu'un parti à prendre : accepter la proposition de l'Angleterre, et employer la persuasion de l'amitié auprès de la Piussie pour entraîner le consentement de celle-ci. Il n'était pas alors difficile de montrer à la Russie que son désir même de ne pas disperser sur trop de théâtres son activité occupée en Extrême- Orient, et de maintenir assoupies les questions turques, lui conseillait ici l'énergie ; que désarmer les Arméniens de leurs griefs était le meilleur moyen pour désarmer la question arménienne de
ses périls ; que cet acte de vigueur était sans péril lui-même, et que personne en Europe n'oserait soutenir par les armes la cruauté musulmane contre les trois puissances décidées à imposer l'humanité au nom de l'Europe. Enfin, le plus grand honneur de cette politique, due à notre amicale pression sur la Russie, aurait été pour la France, et nous aurait rendu dans la confiance des peuples chrétiens la première place. Les Français qui vivaient en Orient étaient unanimes à espérer cette sagesse ; notre ambassadeur à Constantinople la conseillait. Une inquiétude exagérée des risques, une crainte impolitique d'indisposer notre alliée, comme si tout conseil était une indiscrétion, nous décidèrent à accepter sans un effort la proposition russe. Restée seule, l'Angleterre n'osa pas poursuivre son projet.
Le sultan, dès qu'il constata la division de l'Europe, se sentit libre d'en finir avec l'Arménie. C'est aujourd'hui de l'histoire qu'il voulut les grands massacres d'Asie Mineure. Des officiers partirent d'Yldiz-Kiosk pour les ordonner. Les exécutions marquent sur cette carte de la mort les étapes des messagers impériaux. Aux ports de la mer Noire où ils débarquèrent, la tuerie commença pour se propager, à leur suite, jusque dans le fond
du pays. 150,000 hommes, femmes et enfants tués, brûlés, ou enterrés vifs, 80,000 morts de misère, telles furent les victimes de l'inertie européenne. Elles tombèrent durant tout l'automne de 1895, sans que l'Europe même s'en doutât ; c'est seulement au printemps de 1896 que la nouvelle se répandit sans exciter autre chose que des représentations vaines. Cet abandon ne laissait plus aux victimes que le désespoir et ses conseils. L'idée de réforme était noyée dans tout ce sang, l'idée de révolution subsistait seule, parce qu'elle était la vengeance. Les sociétés secrètes prirent une force extraordinaire et l'attaque de la Banque ottomane à Constantinople par une douzaine de conjurés éclata, le 26 août 1896, comme un accès de folie furieuse. Nul ne doute plus que le Sultan ne connût le complot, et qu'il n'ait permis la tentative pour donner un prétexte à un troisième massacre. La Banque fut attaquée à une heure de l'aprèsmidi : un quart d'heure après, commençait dans les rues de la capitale la chasse aux Arméniens qui devait coûter la vie à 8,000 hommes encore ; les massacreurs, pour la plupart portefaix, bateliers et rôdeurs de ports, avaient reçu des bâtons dans les postes de police ; ils assommèrent avec ordre et méthode, comme on recense. Sans doute le fana-
tisme les poussait et l'on a vu de ces égorgeurs armer et conduire le bras de leurs enfants en bas âge afin que ceux-ci obtinssent la félicité promise à tout fidèle pour la mort d'un chrétien. L'intérêt passionnait aussi beaucoup d'exécuteurs, Turcs, Albanais, Lazes, qui occupés dans la ville même, comme les iirméniens, à ces rudes métiers où l'homme devient un animal de bât, diminuaient une concurrence trop nombreuse, réglaient une question de salaire, et par la mort, assuraient leur vie. Mais aucun sentiment ne fut aussi fort sur eux que 1 obéissance. Pour commencer l'œuvre qui leur plaisait ils attendirent l'ordre; ils la terminèrent dès que l'ordre vint de cesser. Et le fanatisme religieux de la haine céda si visiblement au fanatisme religieux de l'obéissance, que l'acte appartint tout entier à un seul. C'est le Sultan qui, pour sa gloire devant l'Islam, avait promené le massacre sous le canon de ces vaisseaux envoyés par l'Europe, il semblait avoir autorisé leur présence pour faire jaillir le sang jusqu'à leurs sabords, et dans l'universelle humiliation notre part n'était pas la moindre, car la France n'a pas l'habitude de se taire quand l'humanité souffre et que le droit pleure.
Non seulement cette prudence inerte compro-
94 LA fra::^ce du LEVA>"T
mettait notre prestige moral auprès des peuples, elle nous empêchait même d'accomplir les devoirs particuliers qui sont la charge de notre protectorat religieux. Une occasion s'offrit qui semblait nous contraindre à garder au moins intacte cette part de notre passé. Au cours des massacres en Arménie, les catholiqnes de cette nation n avaient pas été inquiétés : le sultan n'avait pas à craindre leur minorité infime et ne voulait pas des interventions qu'il crovait inévitables de notre part si l'un d'eux était victime. Pourtant à Marasch, des Franciscains étaient établis et les religieux de ce couvent italien dirigeaient, dans la région, des écoles: l'une d'elles, à Mudjuk Déressi, avait à sa tête le Père Salvatore. Là, dans les derniers jours de 1895, une troupe de soldats procéda au massacre ; le Père Salvatore protesta en homme de cœur auprès de leur colonel, Mahzar Bey ; celui-ci riposta par un coup de sabre qui fendit ï épaule du religieux, et il emmena le blessé et huit élèves de l'école. En route, il réfléchit que sa violence lui coûterait peut-être cher, que la prise était embarrassante, que le moine se plaindrait, que dans regorgement d'un peuple un homme de plus ou de moins ne compte pas, que les enfants sont bavards et qu'il faut à eux aussi fermer la bouche. Il arrête la
marche, fait fusiller le Père et ses huit élèves. Les cadavres à leur tour le gênent : un bûcher est dressé qui consume les victimes. La troupe s'éloigne ; puis vient la neige ; elle couvre d'un grand suaire tout ce pays de morts : dans cette fosse commune d'un peuple, qui pourrait retrouver les traces du crime auquel Mahzar-Bey ne pense plus ? Les religieux ont la mémoire plus longue, l'absence de toute nouvelle leur crie l'assassinat. Ils cherchent et écoutent. Un jour ils apprennent qu'on vient de vendre au bazar de Marashles sandales et la robe d'un capucin. Ils avertissent l'ambassadeur de France qui a charge de les protéger, et celui-ci réclame du sultan une enquête. Le sultan envoie des commissaires dans 1 été de 1896, l'ambassadeur donne instruction à notre attaché militaire de les suivre. Tandis que les commissaires promènent leur enquête, le colonel de Vialar poursuit la sienne, et, le jour où ils concluent que toute présomption de crime fait défaut, il leur déclare que le crime a eu un témoin et a laissé des preuves. D'une maison près de laquelle les soldats s'étaient arrêtés, une petite fille avait vu tomber les victimes et fumer le bûcher : à la place indiquée par elle des ossements ont été découverts. Les habitants qui survivent à Mudjuk Déressi étaient
d'accord pour affirmer qu'au moment où il fut emmeué, le Père Salvatore tenait un cierge : à r endroit de l'exécution on a trouvé un débris de corde, semblable à la ceinture des capucins, et un reste de cierge. La justice, qui se plaît à faire trébucber contre les plus faibles obstacles l'audace des criminels, a conservé intact près d un bûcher ce petit morceau de cire. Les commissaires sont contraints d'enregistrer ces dires et ces constatations, notre ambassadeur réclame le jugement du colonel. Le Sultan concède, le conseil de guerre acquitte. L'ambassadeur exige un second jugement, la condamnation à mort du colonel, déclare que, faute de cette justice, il enverra mouiller devant Alexandrette un navire dont les canons sont à lon-
gue portée. Le sultan, sur cette menace, réunit un
second conseil de guerre, mais le navire réclamé par lambassadeur n'arrive pas, le gouvernement a peur des affaires. Le sultan rassuré fait condamner pour la forme le coupable à la déportation près de la ^lecque, à Taif. Quelque temps après, Mahzar-Bey, passager sur un des paquebots Khédivié, bon vivant et beau parleur, contait à ses compagnons de voyage qu'il gagnait sa prison, avec le maintien de son grade, l'augmentation de son traitement, et la certitude d'une faveur prochaine,
car l'Europe oublie vite et le sultan se souvient. Tandis que nous sacrifiions notre influence à la crainte d'entamer quelque part une action isolée, l'Autriche, pourtant si prudente, n'hésitait pas à engager seule, et pour une bien moindre cause, son pavillon. A Mersin, le Lloyd entretient un agent maritime : les Turcs ne l'avaient ni tué, ni brûlé, mais expulsé de Mersin. Un navire de guerre autrichien vint aussitôt à Mersin, exigea, sous peine de bombardement, la réintégration de l'agent, la destitution d'un fonctionnaire turc et des excuses. Comme elle négociait en coups de canon à vue, elle obtint tout ce qu'elle voulait. Le contraste entre sa vigueur et la nôtre acheva de nous faire tort ; notre inertie donna prétexte à l'Italie pour déclarer que nous lui avions refusé le concours dû par nous à tous les catholiques ; elle fournit à l'Allemagne une preuve pour conchire que nous ne pouvions conserver le privilège, après nous être soustraits au devoir ; et notre protectorat religieux fut atteint comme notre situation politique.
Nous touchâmes au fond de ce déclin et TAllemagne atteignit le sommet de son habileté et de son influence, quand éclata la guerre entre les Grecs et les Turcs. La Crète avait les mêmes raisons que l'Arménie de se soulever : là aussi la politique islamique d'Abdul-Hamid avait fait aux chrétiens une existence de mépris et d'insécurité. Mais comme, en Crète, les musulmans sont quatrevingt mille et les chrétiens trois cent mille, après quelques agressions, les musulmans, cernés dans les villes par les orthodoxes, appelèrent des renforts à leurs secours, et le Sultan envoya des troupes dans File. Leur arrivée fut le signal d'une insurrection générale.
La situation se trouva aussitôt compliquée par l'ingérence de la Grèce qui fit passer aux insurgés des munitions et, opposant à la souveraineté du Turc l'identité de race entre les Cretois et les Grecs, réclama l'ile comme une portion du royaume hellénique. La Grèce, comme l'Italie, est un pays
aux qualités multiples et qui se ferait une belle place à les utiliser : mais la grandeur de son histoire la condamne à la politique d'imagination, elle mesure ses ambitions contemporaines à ses forcés antiques. Les « sociétés nationales, » sorte d'organisations moitié secrètes, moitié populaires, sont l'expression spontanée et constante de cette mégalomanie, et, comme elles sont la force électorale dans^un pays tout démocratique, elles y rendent fort difficile un gouvernement de raison. Dans ce conflit, une issue restait pourtant ouverte à la paix honorable ; elle avait été à plusieurs reprises, après des insurrections Cretoises, indiquée par l'Europe et acceptée parles sultans. Il fallait obtenir que, selon des promesses déjà anciennes, la Crète reçût un gouverneur chrétien, avec une force militaire composée à la fois de chrétiens et de musulmans, et que la souveraineté turque fût réduite à une suzeraineté et à la perception d'un tribut. Les solutions que personne ne veut d'abord sont souvent celles auxquelles tout le monde finit par se résigner. Soustraire les Cretois à l'arbitraire turc était calmer la révolte; c'était enlever le prétexte à l'annexion hellénique, imposer silence à la Grèce, permettre à l'honneur turc une retraite. Il était certain que, selonrusage,la vassalité imposée à la Crète setransr
formerait en indépendance à la prochaine crise tle l'empire ottoman. Pour toutes ces raisons il fallait interdire tout espoir de succès immédiat à la Grèce, en lui montrant toutes les chances de succès à venir : mais il fallait obtenir de la Turquie un gouvernement autonome pour la Crète. L Angleterre encore était prête à cette politique. En nous y associant, nous avions chance d'entraîner la Russie qui, orthodoxe, ne pouvait rester indifférente au sort de la Crète, et qui, en ce moment, pour des querelles de famille, ne voulait pas accorder à la Grèce une extension de puissance. L'Italie, malgré la Triple Alliance, suit, dans la Méditerranée, l'Angleterre, comme une barque suit le sillage d'un grand vaisseau qui la remorque. Si ces puissances avaient manifesté leur volonté d'enlever la Crète au joug turc, les autres, l'Allemagne et l'Autriche, auraient-elles déclaré la guerre pour soutenir contre des chiétiens le fanatisme musulman en Crète? Pas phis qu'à l'heure présente, où cet accord s'est établi entre l'Angleterre, la Russie, l'Italie et la France pour une action plus énergique contre le Turc, l'Allemagne et l'Autriche ne tirent l'épée pour le soutenir. Pour réaliser dès 1897 cette entente, il fallait l'intermédiaire de la France entre l'Angleterre et la Russie. Cet effort
parut trop chanceux, et notre diplomatie crut prendre un mot d'ordre plus sûr en réclamant le concert de toutes les puissances et en s'interdisant toute action séparée. C'était remettre, sous le nom de concert européen, l'hégémonie à rAllema,gne. Celle-ci, en effet, avait déjà pris position publiquement et comme avec une volonté de scandale. Au lendemain des massacres de Constantinople, l'empereur Guillaume avait envoyé son portrait au Sultan. Sans s'inquiéter d'autrui, elle avait manifesté sa volonté, où apparaissait la terrible simplicité de sa philosophie politique. Les différences de religion et de race ne comptaient pour rien en face de ce fait, qu'un jour l'arme d'un des deux peuples avait brisé l'arme de l'autre. La conquête avait donné la Crète àla Turquie : c'était assez pour que la Turquie seule eût droit de régler sa conduite envers ses sujets, et le respect dû à cette souveraineté légitime interdisait même un conseil. Faute que l'autre doctrine humaine et civilisatrice, jadis celle de l'Europe, fût opposée par personne à cette théorie brutale de la force, la honte de préférer ouvertement l'Islam à la Chrétienté, celui qui frappe à ceux qui souffrent, celui qui défend son despotisme à cejix qui défendent leur vie, fut épargnée aux puissances,. Et Tunique manifesta-
i02 LA FRANCE DU LEVANT
tion de leur concert fut un blocus dirigé contre les prétentions de la Grèce, contre les espérances de la Crète, et qui semblait destiné à protéger, contre l'une et l'autre, la souveraineté de la Turquie.
Tant de sacrifices faits à la concorde des puissances, au lieu d'empêcher le conflit, le rendirent inévitable. Les gouvernements avaient perdu à la fois leur autorité morale sur la Grèce et sur la Crète ; la révolution et la guerre répondirent à la fois. L'Allemagne seule avait condamné la révolulion et seule poussa la Turquie à la lutte. Et tout alla comme elle voulut, parce qu'elle sut vouloir. Heureuse, la guerre rendit au Sultan le prestige militaire. Rien ne pouvait être plus sensible à un peuple brave, et il sut gré au souverain qui l'avait presque contraint à la gloire. L'empereur allemand continua ses bons offices au moment où se traitait la paix. Il tint toujours le parti turc, et, réclamant pour le vainqueur les fruits de la victoire, appuya pour les rectifications de frontières qui étaient avantageuses aux Turcs, et insista pour qu'ils gardassent la Thessalie. Au lendemain de la paix, aucun prestige n'était comparable à celui de l'Empereur aux yeux des Turcs : ce fut l'âge d'or de l'influence allemande.
Les premiers mois de l'année 1898 virent l'apogée de cette politique. C'est alors que le ministre des Affaires étrangères, M. deBulow, la définissait en ces termes devant le Reichstag : «L'empire allemand n'a pas d'intérêts en Orient ni dans la Méditerranée, mais il veut conserver l'amitié du Sultan et lui éviter tout ennui. « C'est alors que le Sultan, fort de cet assistance, refusait de rien changer en Crète, d'évacuer la Thessalie, recevait les conseils des plus grandes puissances en homme maître d'agir malgré elles, et garanti contre leurs ressentiments par une protection supérieure. C'est alors que le Sultan envoyait quatorze officiers à Berlin pour y servir dans la garde ; que la direction des services hospitaliers et sanitaires dans les armées ottomanes était confiée à deux professeurs allemands; qu'un seul de tous les ambassadeurs, celui d'Allemagne, M. de Marschall, était, durant le Rhamadan, convié à l'Iftar et dînait avec Sa Majesté ; qu'à Yldiz Kiosk, les serviteurs de l'Allemagne se trouvèrent parmi les plus hauts dignitaires musulmans; que les projets étaient agités de confier à l'Allemagne la réfection de l'artillerie, la construction d'une nouvelle flotte, les voies ferrées de l'Asie Mineure jusqu'à Bagdad. L'habileté de l'Allemagne lui avait valu, pour la paix, la clientèle
104 LA FRA^sCE DU LEVAIST
d'un peuple sans activité et sans industrie, pour la puerre, l'alliance d'une armée nombreuse et brave. Si l'Empire n'avait pas d'intérêts dans la Méditerranée, il avait des ennemis, et il ne négliga rien pour qu'ils fussent traités en adversaires par la Turquie. C'est alors que la France vit diminuer sa situation, fut en butte aux avanies comme une quantité négligeable. Et déjà, étendant le cercle de ses ambitions, l'Empereur songeait à se créer des intérêts orientaux, il rendait public son projet de voyage qui, en Palestine, en Syrie, en Egypte, allait porter le pavillon impérial où avait été le plus fortement planté le drapeau de la France, il se préparait à effacer dans ces contrées pleines de nos souvenirs, l'éclat des vieux services par la splendeur de son soleil levant.
Mais dans ce ciel mobile les nuages montent vite, et déjà quelques-uns ternissent cet azur hier si éclatant. Les Allemands eux-mêmes, malgré leur habileté, ont commis des fautes, et leur première faute a été de trop vanter leur habileté. Les Allemands n'ont pas la discrétion du succès. La dernière guerre, à les en croire, serait leur œuvre. Leur intelligence politique en a discerné le moment ; leur science militaire en a tracé la mobilisation, la stratégie et la tactique ; leur industrie en a fourni
les armes; ils ont laissé seulement au Turc le soin de se battre et de mourir, fonctions subalternes. Ces affirmations, qui ont accru peut-être la renommée de l'Allemagne dans les pays trop lointains pour discerner le vrai et la légende, ont offensé les Turcs. Pour ce peuple avant tout militaire et sensible à la gloire de Tépée, rien ne pouvait être plus blessant que la prétention d une autre nation à lui prendre l'honneur de ses victoires. Le dernier soldat ottoman sait que dans la dernière guerre pas une compagnie n'a été commandée par un officier chrétien ; l'état-major turc est fier d'avoir seul préparé le rassemblement, les marches et la dislocation de l'armée; l'orgueil musulman, qui consent à prendre comme maîtres d'école militaires quelques officiers allemands dans le Saint-Cyr de Constantinople, n a pas accepté que ces maîtres d'école parussent donner des leçons aux généraux de l'Islam. Dans l'armée, que la raideur et la morgue de certains parmi ces pédagogues avait déjà mal disposée, il s'est formé une opinion pour critiquer les impeccables et chercher dans quelle mesure 1 Allemagne, trop fière de ses services, les avait rendus. On a rappelé que la première fourniture de ses armes si vantées avait été de 120,000 fusils Mauser, mal faits, de gros calibre; que 1 Al-
lemagne, après les avoir rebutés pour elle-même, les avait offerts à son amie au moment où les gros calibres étaient partout abandonnés pour les petits . On ne s'est pas fait faute de dire que les cartouches allemandes donnaient 30 pour 100 de ratés, et que, si quelqu'un doit pour cela de la gratitude au génie germanique, ce sont les Grecs et non les Turcs. Dans le gouvernement, qui à la veille de la guerre avait une confiance sans réserve envers l'iVllemagne, deux partis se sont dessinés : à la tète de ceux que rAUemagne elle-même accuse de lui être défavorables sont les deux chefs de l'armée, le grand maître de l'artillerie et le ministre de la Guerre. Dès ce moment une désillusion commençait, comme au premier défaut découvert dans un ami. L'insistance allemande à réclamer de nouvelles commandes et de nouvelles fournitures, le soin de l'Empereur à remercier par lettres autographes le Sultan pour les avantages promis, témoignaient que cet ami songeait surtout à luimême et portait ses bons offices sur une carte à payer.
Mais, si la carte était chère, les services étaient de prix; grâce à eux le Sultan régnait toujours en Crète, gardait la Thessahe en gage de l'indemnité due parles Grecs, et, jusqu'au jour invraisembla-
ble OÙ cette nation en faillite trouverait du crédit, le gage devait rester au créancier. L'Allemagne s'intéressait si bien à la conservation de la province par le Sultan qu'elle avait, preuve suprême, servi non seulement de sa parole, mais encore de son argent, cette politique. La Turquie, en attendant que les Grecs payassent l'indemnité de guerre, avait besoin de ressources; elle s'était adressée à la Banque Ottomane, c'est-à-dire aux capitaux français, comme un prodigue retourne, quand sa bourse est vide, aux vieux parents oubliés. Le gouvernement français avait saisi l'occurence ; las de ne plus compter pour rien, et, sans demander cette fois s'il ne tentait pas une action isolée, ni si sa demande avait grand intérêt, il avait soufflé à la Banque Ottomane la réponse. La Banque offrait de prêter 800,000 livres turques et d'en verser comptant 200,000, mais à condition que la Turquie évacuât la Tbessalie. Aussitôt la Deutscbe- Bank, se mêlant à l'entretien, avait été prête à avancer non seulement 800,000, mais 1,200,000 livres, soit de compte à demi avec la Banque Ottomane, soit seule, et sans condition d'évacuation. La Banque Ottomane dut fournir ainsi sa part du prêt. Dans cet engagement où les deux gouvernements de France et d'Allemagne s'étaient me-
nacés sous le couvert des deux banques, l'habileté encore et l'avantage étaient à l'Allemagne.
Tout à coup, en avril 1898, l'Allemagne change d'attitude, déclare au Sultan qu'elle ne peut, contre le sentiment unanime des puissances, le maintenir en Thessalie, et elle l'engage à évacuer cette province. Le Turc ne s'étonne de rien, parce que sa finesse éveillée voit les causes de tout. La volteface de l'Allemagne avait des raisons simples. Les emprunts antérieurs de la Grèce avaient été pour la majeure partie souscrits par des Allemands : la faillite imminente de la Grèce, après sa lutte malheureuse, eût lésé des intérêts allemands. Un moyen s'offrait de les sauver, c'était de placer les finances grecques sous un contrôle européen. Mais cette opération, semblable à celle qui assure un conseil judiciaire aux gens incapables de gérer leurs biens, est aussi humiliante pour leur réputation qu'utile àleur fortune, et, d'ordinaire, ils prennent fort mal qu'on assure leur avenir. La Grèce refusait donc d'accepter le contrôle. L'occupation de la Thessalie par les Turcs était une contrainte destinée à vaincre cette résistance. Il fallait que la Grèce fût forcée d'opter entre la présence de quelques surveillants européens dans ses bureaux ou la présence d'une armée turque dans l'une de ses
provinces. Voilà pourquoi F Allemagne fortifiait de ses conseils la résolution des Turcs à garder la Thessalie, et pourquoi, le contrôle accepté par la Grèce, elle cessa d'entretenir les espérances des Turcs. La leçon fut dure, mais claire pour ceux-ci. Elle prouvait avec évidence que, même en servant leur avantage, l'Allemagne songeait toujours à elle, à elle seule, et les Turcs ont senti que, dans cette affaire où elle avait joué deux nations au profit de son épargne, le rôle humiliant avait été pour eux ; qu'au moment où elle excitait leur honneur et semblait leur augurer un retour de force conquérante, elle voulait seulement faire peur à la Grèce du rôle accepté par eux de bonne foi : la Grèce était l'enfant volontaire, eux, l'ogre qui doit disparaître à la première soumission de l'enfant. Ils ont conscience qu'ils méritaient mieux. Et le sans-gêne qui les a pris pour dupes a été un second échec pour l'influence allemande.
Le troisième et le plus important a suivi aussitôt. La Thessalie évacuée, l'affaire de Crète restait à résoudre. L'Europe ne pouvait monter une garde impassible et sans fin autour de l'anarchie Cretoise. Plusieurs puissances, comprenant un peu tard que cette impuissance était une défaite pour la civilisation chrétienne dans tous les pays musidmans.
finirent par où elles auraient pu commencer, et, dès le mois d'avril 1898, demandèrent l'installation d un pouvoir international dans l'île, pour empêcher des massacres entre orthodoxes et ottomans, rétablir l'ordre matériel et préparer l'avènement d'un gouvernement définitif. Aux premiers mots, l'Allemagne déclara que de telles œuvres portaient atteinte aux droits du Sultan, et elle rappela l'unique navire qu'elle eût envoyé dans les eaux Cretoises. Quelques jours après, l'Autriche suivit son chef de file. Le Sultan put croire que la Triple Alliance seprononçait en sa faveur. L'affaire de Crète devait être au contraire la première fissure de la Triplice. L'Italie se sépara de ses alliés. Quatre puissances se trouvaient d'accord, et, sans s'inquiéter des résolutions que pouvait préparer l'x^Llemagne, hier conductrice et aujourd'hui dissidente, se partagaient la surveillance sur le littoral, et leurs quatre amiraux ramenaient dans l'île une paix précaire comme leur présence. Mais pour ceux que chaque heure menace, la sécurité d'une heure compte, ces heures ajoutées les unes aux autres commençaient la prescription contre le régime turc, et le calme apportait la preuve que la source principale du désordre était l'autorité du Sultan. Celui-ci, pour éviter le danger,
multiplia ses défenses et ses ruses. Tantôt il annonçait l'envoi de troupes nouvelles; tantôt, sur la réponse des amiraux qu'elles ne débarqueraient pas, prétextait, lui accoutumé à retenir ses soldats sous les drapeaux, sans règles ni limites fixes, — l'illégalité de maintenir en Crète des soldats qui avaient fini leur temps de service; tantôt il invoquait, lui le souverain de l'Arménie, le respect dû à la vie humaine et l'insalubrité de l'île, pour obtenir la faculté de relever les postes et transformer ensuite cette permission en la reconnaissance de sa souveraineté. Sur le refus des quatre puissances, il se résigne à nommer un gouverneur chrétien et il sollicite l'amie de l'Allemagne, l'Autriche, afin qu'elle propose un candidat choisi par lui. L'Autriche répond qu'aucun sujet du sultan ne peut plus être gouverneur en Crète; elle aussi fait défection à la souveraineté d'Abdul Hamid. L'Allemagne reste seule pour le défendre, mais elle ne met à son service que l'avis de traîner en longueur. C'est la ressource des conseillers qui ne se soucient pas de se commettre avec les embarras, et confient aux chances de l'avenir la fortune de leurs protégés. Remède hasardeux, car le temps, s'il use les difficultés anciennes, apporte des difficidtés nouvelles, et cette fois il travaillait contre le Turc.
En Crète, les musulmans avaient été séparés des chrétiens, et les Bachi-Bouzouks licenciés, partout où les forces italiennes, nisses ou françaises maintenaient Tordre. A Candie, où s'était établi le contingent anglais, et comme s'il eût associé à sa tâche de police quelques arrière-pensées d'annexion, les musulmans, qui formaient presque toute la population de la capitale, étaient l'objet de ménagements extrêmes. La douceur des Anglais est si peu conforme à leur nature qu'elle semble toujours un calcul. Ils offrirent, quoi qu'il en lût, un asile aux mahométans qui, dans les autres villes du littoral, étaient surveillés et désarmés. Ainsi la population la plus fanatique de l'île se trouva attirée à Candie. Leur exaltation crût avec leur nombre et tout à coup, en septembre 1898, éclata par un massacre de chrétiens; des soldats et des officiers anglais y trouvèrent la mort comme les indigènes. Si la Grande-Bretagne cherchait une créance à faire valoir contre la Crète, l'attentat lui devenait un titre authentique. Elle n'en possédait pas un si bon quand un désordre moins meurtrier pour elle lui fournit, en 1882, prétexte de bombarder Alexandrie et de saisir l'Egypte. Mais à Candie elle n'avait pas assez de troupes pour reprendre la ville, et aux premiers bruits des massacres,
Français, Italiens et Russes accouraient pour lui prêter main-forte. Le châtiment est international, et l'Angleterre secourue perd ce « splendide isolement » qui favorise les coups de main. La solidarité des quatre puissances, justifiée par l'attentat, hâte avec désintéressement l'émancipation de la contrée où l'Islam a perdu le pouvoir et ne perpétue que l'anarchie. Au moment où Guillaume II va chercher à Gonstantinople l'accueil dû au défenseur de l'empire turc, les quatre puissances portent une atteinte solennelle à l'intégrité de cet empire. Elles remettent, le 5 octobre, à la Porte, un ultimatum : il exige que toutes les troupes du Sultan abandonnent l'île, fixe le délai d'évacuation à trois semaines, donne huit jours au Sultan pour répondre. Et le drogman d'Angleterre, en remettant le texte, le commente par cette déclaration, que la réponse devra être une adhésion pure et simple et que, pour la Grande-Bretagne, le débat est épuisé. Le Sultan essaie néanmoins d'une réponse où il semble tout consentir, et réserve par des sous-entendus son droit de garnison et sa souveraineté. Il veut gagner du temps jusqu'à l'arrivée de son impérial ami. Une note nouvelle lui signifie, sans discuter, le 14 octobre, que, s'il ne cède pas, les quatre puissances emploieront la force. Cette
note était remise à Abdul-Hamid le jour où l'Italie, une des puissances signataires, saluait à Venise le départ de Guillaume II pour l'Orient. Le délai d'évacuation expirait la veille du jour où l'Empereur était attendu à Constantinople. Guillaume II ne pouvait plus inciter le Turc à la résistance, sans lui offrir ses armées. Il se déclara hors d'état d'opposer par la force ses principes sur la souveraineté du Sultan aux principes de l'Europe sur les droits naturels des hommes. La Crète fut enlevée à la Turquie sans un secours de l'Allemagne, au milieu même des fêtes qui célébraient l'alliance des deux empires.
Si l'ironie des choses ménageait à la confiance de l'un et à l'orgueil de l'autre, une leçon, l'enseignement était pour tous. L'issue du conflit Cretois, l'abandon de l'île par les troupes turques, le choix d'un prince grec pour gouverneur ont prouvé qu'il eût suffi à quelques puissances de se déclarer, dès le début, avec quelque énergie, pour mettre fin aux barbaries arméniennes et prévenir la guerre grecque. Un réveil tardif d'humanité avait rendu à la France le sentiment de sa mission ; .dès qu elle avait recouvré sa volonté persuasive, elle était devenue le centre naturel de l'accord «uropéen, et plus elle reprenait son office de nation
civilisée, plus elle regagnait de crédit auprès de la Porte. Selon la pratique séculaire des Turcs, le meilleur de leurs complaisances va à la puissance qui les craint le moins. Nos ultimatum valurent à notre diplomatie des égards, à nos intérêts des concessions que nos ménagements avaient taris. Et la Porte sembla se demander, perplexe, si elle ne payait pas trop chérie luxe d'une amitié unique, et si elle n'aurait pas été plus sage de se concilier, par une dispersion habilement calculée de ses faveurs, plus de puissances.
Mais, bien que les énergies intermittentes de la France et les inerties chroniques de l'Allemagne soient faites pour compliquer d'hésitations et de contre-courants la politique turque, cette politique semble désormais fixée. Au début d'une cre nouvelle et peut-être décisive pour l'Islam, la France a achevé de perdre sa prépondérance politique auprès du Turc. Il confond, avec les autres, dans le droit commun de sa défiance, le peuple fantasque et pour ainsi dire multiple qui tout ensemble a protégé, délaissé et dépouillé l'Islam. La dernière guerre de l'Orient a ajouté à nos inconstances leur dernière et leur plus triste contradiction. Aux Arméniens, aux Cretois, aux Grecs nous n'avons donné ni de la patience ni de l'aide, et, s'ils ont cru à la sincérité de nos sympathies, ils en ont constaté la maladresse. Au Sultan, nous n'avons montré de décision, ni par notre blâme, ni par notre concours : notre pensée s'est fait connaître
assez pour l'offenser, pas assez pour le contraindre. Tandis que, dans les précédentes crises, tantôt dévoués au droit humain et tantôt à l'ambition française, nous prouvions du moins notre vie par l'efficacité de ce zèle mobile, nous n'avons jeté dans la balance, où hier oscillait le destin des peuples, que le poids de quelques soupirs. Nous n'avons compté pour rien, ni auprès de ceux qui souffraient, ni auprès de ceux qui faisaient souffrir. Nous sommes devenus à la fois indifférents, comme à des choses trop lointaines, à nos principes et à nos intérêts. Le changement de notre puissance dans le monde excuse à nos yeux la nouveauté de notre attitude, mais il est notre tort suprême aux yeux de l'Islam. Car, pour le Turc, la justification nécessaire de tous les actes, la raison suffisante de toutes les conduites, la puissance absolutrice de toutes les fautes, est la force, la force qui rend respectable aux âmes orientales les blessures même qu'elle fait.
Dans la faveur du gouvernement turc, la place est prise par un autre peuple, l'Allemagne. Ce peuple a établi sa grandeur en partageant la Pologne, a achevé son unité en annexant le Hanovre, les duchés danois, l' Alsace-Lorraine, a dit par la bouche de son empereur actuel : « La volonté des
princes est le droit », et par la bouche de son fondateur Bismark : « La force prime le droit ». Il a fondé sa puissance par les mêmes moyens et sur la même morale que l'Islam. Il lui a suffi de nous avoir vaincu en 1870 pour hériter de notre renom militaire. Il était demeuré, jusqu'à ces dernières années, étranger aux problèmes d'Orient, parce qu'il les jugeait étrangers à ses intérêts, et son ambition, maintenant étendue sur toutes les contrées du monde, se déploie sans les souvenirs humiliants ou amers que la puissance des autres nations rappelle aux Croyants : il n'a encore rien demandé ni ravi du territoire islamique. Quand les massacres d'Arménie et de Crète ont mis à l'épreuve la placidité des nerfs germaniques, ila, sans amoindrirses bons officespardes conseils indiscrets de réformes ou sans pruderie d'humanité, pris le parti de la souveraineté musulmane. L'amitié puissante et sans scrupules que le Turc au xvi* siècle croyait trouver dans la France, apparaît à l'Empire ottoman à l'heure où il désespérait d'un sauveur. De là la gratitude étonnée, l'empressement docile, les faveurs par lesquelles la Porte paie d'un coup les anciens et les nouveaux services de l'Empire germanique à l'Islam. Et l'Allemagne, après avoir durant le moyen âge favorisé par son inertie et
malgré la France la durée de la puissance musulmane, semble aujourd'hui recueillir le bénéfice que la France comptait se réserver en nouant au XVI* siècle alliance avec les Turcs.